LUI
Voilà qu'un jour, en revenant de la manœuvre (on a bien raison de dire, cette fois, que faute d'un clou le monde serait boiteux). .. voilà donc qu'un jour, en revenant de la manœuvre, passe un jeune maréchal des logis à la tète de son peloton au grand trot, le sabre à la main. Le clou d'un
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des fers de devant Ûe son cheval s'en va je ne sais comment, le fer se tourne sans dessus dessous; le cheval, embarrassé par son fer qui lui pend au pied, fait un faux pas sur le pavé; il s'abat, il jette le cavalier à dix pas devant lui contre le banc de pierre de notre boutique, il lui roule sur le corps; nous jetons un cri. Le peloton lancé à grande course, ne peut' pas s'arrêter court, les chevaux sautent par-dessus leur chef renversé ; on le relève,* il était tout en sang, il ne donnait plus signe de vie, on le croit mort, on retend sur le banc de pierre. Josette et moi, monsieur, nous en avions pitié, que nousen pleurions, bien que nous ne le connussions pas; c'était un si beau jeune f5onimeî il ne paraissait pas avoir vingt ans; les yeux fermés, le front coupé en deux endroits par deux cicatrices d'où le sang coulait sur ses joues blanches, des cheveux noirs comme la crinière de son casque, mais plus fins; des traits délicats comme une jeune fille, un enfant de famille, quoi! qui servait pour son agrément et qu'on avait fait maréchal des logis tout de suite pour le faire officier en quelques mois. Ah ! il fallait voir comme ses soldats l'aimaient. 11» pleuraient tous! ils lui déboutonnaient sa veste, ils lui enlevaient son casque tout bossue, ils lui ôtaient sa cravate, ils lui ouvraient sa chemise sur la poitrine, du linge superbe! monsieur; ils lui jetaient de l'eau sur son visage pâle, ils couraient chercher le chirurgien-major, que ça fajsait la chair de poule à Josette et à moi. Le chirurgienmajor accourut, il lui tâta le pouls, il dit : « Ça n'est rien; « portez le maréchal des logis, bien doucement, dans cette « maison, sur un lit; je vais le panser. »
. Je n'osais pas le dire de peur de faire affront aux soldats; mais j'en fus bien aise et Josette aus^i; c'aurait été
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Qotre frère cftie nous n'aurions pas été plus tristes de la chute, de réyanouissement, de la pâleur et du sang de ce beau jeune militaire. Nous ouvrîmes la porte de notre cliambre, et deux cavaliers le portèrent sur le lit. « Ça ne « sera qu'une paire de draps à changer, » dis-je à Josette. Nous nous retirâmes toutes tremblantes dans la boutique pendant le pansement. Nous écoutions pourtant à la porte, et quand nous Ten tendîmes respirer et dire au chirurgien-major : « Où suis-je ? » nous entendîmes aussi le chirurgien-major lui répondre : « Ch«E de braves femmes, « mon cher Seplime! (11 s'appelait Septime de ***.) Res- « tez-y quelques jours; vous àvezrépaule démise etquel- « ques égratignures à la tête, avec un peu d'ébranlement « qu'il faut calmer par .une immobilité complète. Il y au- « rait danger à vous transporter en ce moment; mais « dans quinze jours vous serez à cheval. Je vais faire mon tf rapport. Adieu! »
Il vint me prier d'éviter tout bruit au malade et me défendre de lui donner autre chose que de l'eau avec quelques gouttes d'une liqueur qu'il me laissa. Je me sentais portée de cœur à soigner ce jeune homme que la Providence m'avait envoyé. Je dis à Josette : « Tu iras coucher « chez ta tante Mariette avec ta cousine; moi, je resterai « à la maison â veiller avec la garde et le planton. » Ce fut fait comme j'avais dit. Je servis pendant huit jours avec plaisir de garde au pauvre blessé; il était si doux et* si reconnaissant!
Jubelle revenait de grand malin, de chez su tante, tra-
15é GENEVIÈVE
vaiHer avec moià ]a maison el tenir le comptoir. De temps en temps elle demandait au maréchal des logis la permission de traverser sa chambre pour aller prendre son linge, son fil, ses ciseaux, son dé, dans son armoire. Le jeune homme la regardait et lui demandait bien pardon de la déranger ainsi de son logement; elle baissait les yeux et •lui disait: « Du tout, monsieur, nous sommes trop conte tentes que vous vous trouviez bien chez nous; guérissez- « vous tranquillement à votre loisir; nous voudrions « seulement que la^chambre fût plus propre et le lit meil- « leur !» Puis elle ressortait toute rouge et toute ti^mblante, et elle me disait : « 11 est bien, M. Septime, il a « repris des couleurs. — Tu Tas donc regardé? que je lui « disais. — Non, répondait-elle ; mais je Tai vu. > Età chaque instant elle avait oublié quelque chose qu'il fallait qu'elle allât de nouveau chercher dans Tarmoire. C'était un sort, quoi! Je lui disais : ce Que tu es donc étourdie, ce Josette ! tu vois bien que tu déranges pour rien le « blessé! —Oh! non, disait-elle, ça n'a pas Tair de lui « faire de la peine; il ne s*est pas plaint une seule fois ; il « a Tair si bon même, qu'il m'a dit tout à l'heure : Mail demoiselle, j'ai une sœur qui vous ressemble; quand « vous passez, ça me fait illusion, je me crois chez ma « mère ! Pourtant, qu'il a ajouté, elle n'est pas encore si « belle que vous! »
Ça commençait à m'inquiéter, mais je mê disais : Ça va finir, dans dix jours le malade sera guéri ; le régiment va partir, elle n'y pensera plus. Un officier ! ça n'est pas fait pour elle; l'aiguille, c'est trop petit pour l'épée, ça ne va pas de pair. Tout de même j'aurais autant aimé que le cheval se fût abattu devant une autre porte. ,
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Le jeune homme guérit au bout de quelques semaines, pendant lesquelles ce manège d'aller et de venir, de se regarder, de se parler, avait toujours duré,' entre la petite et le blessé. A la fin, il fut assez remis pour qu'on pût le transporter à Thôpital. Nous le vîmes partir avec peine, nous nous étions habituées à lui comme des sœurs. Il nous remercia bien : il avait les larmes dans leà yeux en nous disant adieu; il nous promit de venir nous revoir de temps en temps, dès qu'il pourrait marcher. Je m'en doutais bien; j'aurais bien autant voulu qu'il ne revînt pas, mais je n*osai pas le lui' dire, ce n'est pas honnête, et puis j'au rais trop fait pleurer Josette. ^
Il ne fut pas plutôt sorti de la maison que je ne reconnus plus cette pauvre enfant. C'était comme un corps sans âme. On aurait dit que son visage était là et que sa pensée était ailleurs. Elle ne faisait qu*entrer et sortir, qu'aller chez sa cousine et en revenir, pour avoir l'occasion de passer vingt fois par jour devant le jardin de l'hôpital , où Ton voyait les malades assis sur des chaises au soleil! par dessus le mur. Quand elle était à la boutique, elle regardait plus souvent à la vitre qu'à son ouvrage, et elle devenait toute rouge et toute pâle quand elle entendait seulement les bottes éperonnées d'un militaire sur le pavé. Elle rêvait, elle laissait à chaque instan^ffîler sa dentelle sur ses genoux; elle oubliait d'épingler son coussinet;
elle se levait œiiime pour aller chercher quelque chose dans notre chambre; elle rentrait sans rien rapporter. Elle ne mangeait guère, elle ne dormait pas, elle soupirait la nuit. Je lui disais : « (Ju'as-tu donc? t- Rien, « qu'elle me répondait. — Je vois bien que si, peut-être! « Ah! que tu es bête de penser à celui-là! Est-ce que « c'est fait pour des "pauvres lilles comme nous? Est-ce « que ce n'est pas un enfant de famille, qui n'épousera ja- » mais qu'une demoiselle de sa condition? Est-ce qu'il « t'emportera de garnison en garnison et à la guerre der- « rièreson cheval, dans son porte-manteau? Allons donc! « sois donc raisonnable et pense à tes dentelles! — Est-ce « qu'on pense à ce qu'on veut? » me répondait-elle avec humeur. Je voyais bien que ces jeunesses, ça s'était parlé sans se rien dire, comme moi et Cyprien. Mais je pensais: « Bah ! c'est une idée folle, c'est une fleur d'avril ; ça gèle « sur pied, ça parlira avec le régiment! »
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M. Septime, le maréchal des logis, était guéri : il venait de temps en temps à la maison pour remercier ses hôtesses. 11 fallait voir alors comme Josette était contente! Il semblait vraiment que le soleil était entré dans la boutique avec^ui. Il s'asseyait devant le comptoir; il jouait avec ia poignée de son sabre; il posait son casque sur la chaise ; elle peignait sa crinière, elle raccommodait ses aiguillettes : il lui ramassait ses écheveaux de iil à dentelles, il lui tenait ^a pelote d'épingles pendant qu'elle marquait son dessin sur J^ coussinet; et puis, M. :>eptime par-ci, mademoiselle Josette ou mademoiselle Joséphine par-là;
- car elle commençait à mieux aimer qu'on l'appelât Joséphine ; et puis on riait, et puis les demi-mots, les soupirs, les silences, et puis les conversations tout bas. Je ne pouvais pas me fâcher, monsieur, parce que le maréchal des logis était si résen^é, si honnête ! et que Josette était si heureuse, si tendre, et de plus en plus si affable et si obéissante pour moi ! « Mais quand est-ce donc que le ré- 9 giment partira? » disais-je au bon Dieu.
Il ne partait toujours pas. Le monde n'entendait pas malice aux visites fréquentes du maréchal des logis chez nous, parce que, quoique pauvres, nous avions bonne réputation dans l'endroit; et puis, vous ne le diriez pas, monsieur, on croyait dans le quartier que c'était à moi que le maréchal des logis faisait la cour. On disait : « La < cadette est trop jeune, c'est un*eUrant, ça ne pense à « rien ; c'est Geneviève qui est en âge, et c'est une fille « avenante sans être belle, tout de même. Ëh bien, tant « mieux, elle aura un gentil mari, ma foi ! »
Voilà ce qui donnait lieu à cette méprise ; les amoureux, c'est si fin, voyez vous! Le maréchal des logis ne parlait jamais qu'à moi dans la rue; il ne parlait jamais que de moi aux voisines et aux camarades; quand il frappait à la vitre, il n'appelait jaùiaisquemam'selle Geneviève; quand il venait nous chercher, les jours de congé, pour nou§ mener ici ou là, il ne donnait jamais le bras qu'à moi; il était plein d'égards, d'attentions et de respect pour moi, comme s'il avait voulu me flatter et me prendre par l'amour-propre. Je me doutais bien pourquoi : pour que je
fusse mieux disposée en sa faveur et plus indulgente pour ses visites; cane me trompait pas; mais j*étais bien bonne, monsieur; il n'y avait pas de mal» ça me faisait de la peine d'en faire à ces jeunesses ; je laissais aller. Je pensais toujours : « Un bon coup de trompette, un soir ou « un matin, ça me délivrera de ces politesses 1 » Mais les voisines prenaient ça pour tout de bon.
Un soir, en effet, un soir du mois de mai, on dit dans Voiron : « Le régiment part demain I » Âh ! la pauvre Josette, monsieur; ses bras lui tombèrent le long de sa chaise; elle devint plus pâle que sa dentelle. J'aurais voulu que le régiment ne partît plus jamais.
Le malheur voiy\|-t qu'au même moment, monsieur, on vînt me chercher Vifè, vite, pour aller veiller une voisine qui était en mal d'enfant, et qu'on disait qui ne passerait pas la nuit. Ses petits enfants criaient après moi et m£ tiraient par mon tablier pour me mener assister leur mère. J'y courus, monsieur; je rléommandai bien à Josette de fermer la boutique de bonne heure et de se coucher. « Le « régiment ne part qu'à huit heures du matin, lui dis-je; « nous irons le voir partir et faire ses adieux à M. Sep- « time. Je ne veux pas que tu le vo'ies sans moi, ce soir; « ça te ferait du chagrin, tu ne pourrais pas dormir. — « Ah ! je n'ai pas envie de le voir, qu'elle me répondit ; « je ne l'ai que trop vu ; ça me déchirerait là, en montrant « son cœur ; j'aime mieux que tu me dises demain : 11 ec.t « parti; que veux-tu; c'est fini! Je vais faire ma prière
« poar qn^îl fasse un bon voyage et qu'il pense à moi jus- « qu'au retour.
€ — Bien I » que je lui dis; et je Tembrassai en m'en allant.
Le lendemain» monsieur, quand je rentrai, je trouva^ Josette endormie, ou faisant semblant de dormir encore. Ça m'étonna. Je lui dis, pour tenir ma promesse : « Allons « voir partir le régiment. — Non, dit-elle, j'aime mieux « rester et me rendormir; j'ai trop pleuré, on verrait mes a yeux, ça me ferait honte. Je ne me sens pas le cœur à . « la promenade. — Eh bien, lui dis-je en fermant la fea nêtre par laquelle le soleil donnait sur sa tête en feu, « reste au lit, dis ton chapelet, dors, reconsole- toi; je vais « travailler. » «
Il n'y en eut ni plus ni moins entre nous deux à Foccasion du départ du régiment. Seulement, ça m'étonnait que M. Septime ne fût pas venu nous dire adieu. Mais je pensai qu'il avait mieux aimé nous écrire de la première étape.
Ça alla bien pendant trois ou quatre mois. Josette était sage, raisonnable et rangée comme une religieuscr elle ne sortait que pour aller à l'église ou pour aller à la po»te prendre une fois par semaine les lettres du maréchal des logis. Ils s'étalent promis mariage, monsieur; elle ne disait ni^ui ni non, mais je m'en doutais bien. Elle écrivait aussi tous les dimanches de longues lettres dans la chambre; mais elle ne l'avouait pas. Je le reconnaissais au papier qui manquait à la rame, dont je comptais les feuilles.
Je ne faisais pas semblant, a II faut que Tamour se passe, « me disais-je; il s'est bien passé pour moi et M. Gyprien, « il se passera bien pour la pauvre enfant. Quand elle no ff pensera plus à Bf. Septime, ou quand M. Septime Taura « oubliée, eh bien, il ne manquera pas de braves ouvriers « dans le pays; elle fera une connaissance, je la marierai, a je resterai avec eux, je ferai le ménage et j'aurai soin « des enfants. Voilà ! j>
Pas du tout, monsieur! Voilà qu'un soir on apporte une lettre avec un cachet noir, pendant que Josette était chez sa tante. Je l'ouvre, et qu'est-ce que lis?... Je l'ai encore là, monsieur, avec l'autre; tenez, lisez voir.
Je pris la lettre et je lus :
« Mademoiselle Geneviève,
« Le maréchal des logis Septime de "** a été tué à la a première affaire que nous avons eue en débarquant à ***. H En mourant il m'a dit : « Tu écriras à mademoiselle Ge- « neviève, à Voiron, que je lui fais mes adieux, ainsi qu'à u sa sœur. Je suis bien coupable; mais je suis plus malce heureux que coupable... Je la prie de me pardonner. Si « j'avais survécu, j'aurais réparé mon tort involontaire. Je (ï n'étais pas pervers; non -.l'adieu, la nuit et le déses- « poir de nous quitter nous ont enivrés... Je l'ai épousée n secrètement devant un prêtre de Savoie... Fatale nuit!... « il faudra envoyer l'enfant à... »
« La mort lui a coupé la parole. Voici une boucle de ses
4 cheveux que je vous envoie de sa part. Il m'avUt dit : <i Si je meurs, lu feras tenir cela à Voiron. »
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La boucle de cheveux tomba à terre avec la lettre, mon sieur, car je n'avais fait attention qu'à la mort de ce pauvre brave jeune homme, et à ce mot terrible qui me révélait tout le mystère de leur amour et toute la honte de notre famille : a Tu lui diras d'envoyer Tenfant à... »
« Dieu! me dis- je, quoi!... ma sœur!... Est-ce bien tf possible !... Elle, si sage et si pieuse... elle m'a pourtant tf trompée ainsi ! Ah ! elle est trop punie ! pensai-je aussi- (( tôt. Malheureuse enfant! que va-t-elle devenir en apprête nant la mort de celui... dirai-je son séducteur ou son a époux?... le père, hélas! de l'enfant qu'elle portait à n mon insu dans son sein!... Et que devenir?... et com- « ment avouer?... et comment cacher cette honte? Où nous (( enfuir? où nous ensevelir dans la terre?... Mon Dieu! « mon Dieu ) venez à notre secours. »
Je sentis un mouvement de colère contre ma sœur : M Comment, nne dis-je, moi qui ai été sa mère... moi qui a ai renoncé, pour la garder, à mon amour, à ma fortune, « à mon bonheur, à Cyprien !... moi qui ne la quittais pas «c plus que son ombre le jour, pas plus que la muraille a de sa chambre et le chevet de son lit la nuit ! elle a pu ^ me tromper ainsi ! .. elle a pu me cacher tout : l'amour, t le prêtre appelé de Savoie, la nuit, le mariage secret, les tf angoisses, les terreurs, les suites terribles de cette union I mystérieuse!... Ah! est ce trattre?... est-ce caché! est-
« ce déliant de sa sœurî... Je ne veux plus lai parler, j> « ne veux plus la revoir, je veux me sauver!...
« Mais si je ne lui parle pas, si je ne la revois pas, si je « me sauve, que va-t elle devenir? Non, il faut rester; et «^ si je lui montre un mauvais visage au moment où il faut a lui dire la mort de son amant et où elle a besoin de se
jeter dans les seuls bras qui lui soient ouverts sur la « terre pour cacher son désespoir et sa honte, son enfant « mourra de ses angoisses et de ses convulsions dans son « sein!... Et puis, enfin, n'est-ce pas ma sœur, ma petite, « ma Josette toujours, mon enfant que j'ai élevé et qui « n'a de mère que moi, comme je n'ai de fille qu elle ici- (( bas! »
Et je me mis à pleurer, à sangloter, à fondre en eau, si fort, monsieur, que ma tète se troubla, que mes sens s'égarèrent, et que je glissai de ma chaise, sans connaissance, sur le plancher !
Je restai ainsi pendant je ne sais pas combien de temps, monsieur, bien longtemps, sans doute, car c'était nuit quand je me reconnus. Je fus réveillée par un cri terrible qui semblait sortir d'un cœur qu'on aurait percé, d'un cri de mort! un cri qui retentira éternellement dans mon oreille. Dieu ! quel cri ! J'ouvris les yeux; je vis Josette qui tenait de la main gauche la boucle de cheveux et la lettre, et qui, de l'autre main, s'arrachait les cheveux et les jetait à flocons dans la chambre, comme une folle qui déchire sa coiffe et qui jette ses plus belles dentelles au visage de ses gardiens. La porte était heureusement fermée, et une seule
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petite lampe éclairait notre chambre; Josette ne m'avail pas vue glisser de ma chaise, derrière le comptoir, et accroupie dans Tombre, dans un coin du mur.
A son aspect, à son cri, à son geste égaré et furieux, je compris qu'elle savait tout, monsieur. Je m'élançai vers elle, je Tentourai de mes deux bras et je la jetai sur son lit. Je n'eus pas le courage de lui faire un reproche. Hélas î la pauvre enfant! elle était bien assez malheureuse*. Elle ne me voyait seulement pas; elle croyait que j'étais M. Septime. Elle m'embrassait, elle me parlait comme si j'eusse été lui. < Oh ! tu n'es pas mort, disait-elle en riant d'un « rire étrange; oh ! dis-moi que tu n'es pas mort ! N'est-ce « pas, c'est ta main qui passe sur mon front si douce- « ment?... » Enfin, que sais-je? Toutes sortes de tendresses, de badineries et de caresses de mots que le délire peut mettre sur les lèvres. Puis elle me reconnaissait par moments, elle mettait son doigt sur ma bouche, et elle me disait : « Chut! tu ne diras rien de ce que tu sais; <c c'est un secret. Nous sommes mariés, vois-tu ; mais il « ne veut pas qu'on le sache jusque après la campagne, « où il le dira à sa mère et où il me mènera dans sa mai- « son. »
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Pauvre enfant! elle croyait tout cela! C'était si jeune, si simple, ^i innocent, voyez- vous'.
Puis, tout à coup, elle se levait sur son séant tout échevelée, avec les yeux plus luisants que la lampe ; elle me repoussait du bras, loin du lit : « Va-t'en, va- t'en, criaita elle ; je ne veux voir personne ; il est mort ; il est coûte ché froid dans la terre; je veux qu'on m'enterre av
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« lui ; je veux qu'on m'ensevelisse dans mon drap et « qu^on plante trois croix deniain sur ma tombe au ci- < metière! » Puis elle s'enVeloppait, en effet, la tête sous son drap, et restait là, immobile, comme une morte. J'avais beau rappeler, elle ne répondait pas, ou bien elle répondait : « Non! je suis morte! » C'était une fièvre terrible : mais je n'osais pas appeler le médecin ni les voi sines; de peur que la chose ne fût connue. Je lui donnais à boire entra ses dents, qui claquaient : je lui parlais, je Fembrassais, je la reconsolais comme je pouvais, je pleurais avec elle et sur elle. Je priai Dieu au pied de son lit. ses pieds froids dans mes mains et sous mon souffle! Ah l quelle nuit! .. Depuis celle où j'avais pleuré Cyprien, je n'en avais pas encore eu une pareille!
Vers le matin, les convulsions, les cris, les délires cessèrent, et elle s'assoupit, les paupières pleines d'eau. Je remerciai Dieu. Elle se réveilla tard, tard, et elle avait repris la raison; mais ce n'était plus la môme enfant; elle avait bien vieilli de cinq ans en une nuit ; on n'entendait quasi plus sa voix, son visage était devenu pâle comme le mien. Elle était sur le lit, les yeux fixés sur la boucle de cheveux qu'elle tenait dans ses mains jointes sur la couverture. Je m'étais lavé les yeux et habillée proprement pour servir les pratiques comme à l'ordinaire dans la boutique, pour que personne ne se doutât de rien. On me disait : Où est donc Josette? — Elle est « là qui dort plus tardquemoi, répond a is-je aux voisines ; ff ces jeunesses, c'est plus délicat que nous ! » Ou bien : « Elle est allée travailler chez sa tailleuse » Ou bien : « Elle est allée à l'église entendre une messe pour sa « mèrCi » Enfin, mille raisons.
Gela dura comme cela plusieurs jours, pendant lesquels la pauvre fille, tantôt sur le lit, tantôt debout, dans la petite chambre, ou assise sur la chaise, la tête sur son bras, pleura toute Teau de son cœur et but ses larmes jusqu'à ce que son cœur fut noyé dedans! J'allais, je venais, j'entrais chez elle, vingt fois par jour, et toute la nuit « Oh I ff que tu es bonne ! me disait-elle; je t'ai trompée, je t*ai « déshonorée, et c'est toi qui me consoles! » Elle avait été si imprudente, c'est vrai ; mais elle avait si bon cœur, monsieur! Je crois que depuis son malheur je l'aimais encore davantage.
Au bout de huit ou dix jours elle repris sa vie ordinaire avec moi dans la boutique, et son ouvrage sur ses genoux. Seulement elle ne jasait plus, elle ne riait plus avec l'un et avec l'autre comme autrefois. Quand elle n'était pas là, fes voisines me disaient: « Votre petite sœur devient sérieuse, « mam'selle Geneviève; ça commence à réfléchir, il fatl- « dra penser au mariage; quand le >fruit mûrit, la fleur a tombe ; quand le vin a son temps, il ne mousse plus. » Vous jugez si ça me faisait mal d'entendre ça; mais personne ne se doutait de rien. La maison paraissait tout comme à l'ordinaire. Seulement on disait dans le quartier : « Geneviève devrait penser à marier sa sœur, voilà « que c'est temps. » Et les garçons de Voiron passaient le dimanche devant la vitre, et disaient à leurs parents : « Je « l'aimerais bien tout de même ! »
Pourtant, monsieur, jugez si nous étions tristes toutes deux! Voilà que le temps passait et qu'il y avait près de
sept mois que le régiment était parti. Josette ue sortait plus, et, comme elle travaillait toujours à côté de moi, derrière le comptoir, on ne voyait que son joli visage, et Ton n'avait aucun soupçon de son malheur. Je disais depuis longtemps aux voisines que j'avais fait un vœu, et que je comptais aller dans deux mois, avec ma sœur, en pèlerinage à la chapelle de saint Bruno, à la Grande-Chartreuse; c'est la coutume du pays, et personne n'y trouva à redire; au contraire, ou disait : « Ces deux jeunes filles a sont bien sages; elles ne craignent ni la route ni les « neiges pour aller prier le saint. » Je les accoutumais comme ça â Tidée de notre absence, et je leur disais : a Vous tiendrez bien la boutique pour nous pendant quel- « ques jours? — Oh ! oui! » qu'elles me répondaient
C'était une finesse. Ma vraie pensée, monsieur, était de prendre quelques sous que je ramassais pour cela en vendant à perte mes merceries, et de mener, une nuit, ma sœur à Lyon ou à Grenoble, dans un hospice où elle serait délivrée secrètement; de confier l'enfant, en le marquant bien, pour le reprendre après le sevrage, et de ramener Josette avec moi à la maison, sans qu'aucune tache portât sur notre nom. Je m'en rapportais, du reste, au bon Dieu. Je disais : « Si elle ne se console jamais, eh bien! elle « restera fille et élèvera l'enfant comme si c'était un or- « phelin déposé la nuit à notre porte ; et si elle se console « après quelque^ années, et que l'enfant vienne à mourir, « eh bien! elle n'aura pas sa réputation perdue pour une « faute qu'on ne pardonne jamais aux filles; et plus ts^rd, « eh bien, plus tard, si elle rencontre quelque brave gar- « çon qui lui plaise, qui lui pardonne un mariage qu'elle (( a cru légitime, et qu'elle consente à se marier, elle se
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cr mariera, et tout sera oublié. » Voilà ce que je me disais. Ça déplaisait à Josette de se cacher, elle aurait voulu dire à toul le monde : «Oui, j'ai été sa femme, et je serai la « mère de son enfant! » Les filles qui aiment éperdumen'» ça s'honore de son amour au lieu d'en rougir! IMais je lui disais : — « Le nom et Thonneur de la famille ne t'ap- « partiennent pas; veux-tu me déshonorer et me perdre « avec toi ? Veiix-tu avilir la mémoire de notre pauvre « mère, la réputation de notre bon frère dans son régi- « ment? Veux-tu qu'on dise : Voilà comme sa mère la « élevée! voilà comme sa sœur Ta gardée! voilà le frère «( de deux mauvaises filles de Voiron! » Elle comprenait cela, monsieur, et elle disait alors comme moi, elle me promettait tout ce que je voulais.
Mais rhomme propose et Dieu dispose; il y a longtemps qu'on le dit.
Voilà, monsieur, qu'une nuit terrible, ah! plus terrible que toutes les autres ! juste sept moi» après le mariage secret de ma sœur, le malheur arrive ! Je n'ai que le temps de courir pieds nus appeler tout bas une sagefemme, aussi secrète et aussi sûre qu'un cadenas; je lui fais jurer le silence. Elle se glisse sous l'ombre des murailles, elle reçoit l'enfant dans ses bras; un garçon, monsieur. Dieu! que faire? rien de prêt, tous mes plans ren-. versés! un enfant à cacher, à nourrir, à emmailloter, la publicité, la honte, le déshonneur, la mort ou la perle do. Josette! Jugez de ma confusion, de mon désespoir! Je n'avais pas le temps de la réfiexion. La sage-femme était
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heureusemenl discrète comme ia tombe : « Que faire? i( que je lui dis. — Mam'selle Geneviève, qu'elle me dit, « c'est un malheur; mais j'en ai vu d'autres, et avec le « silence et le temps on avance plus, voyez-vous, qu'avec a le bruit et la presse. 11 faut vous donner le temps de <( combiner les moyens de sauver l'honneur de la petite, « d'avertir le père, de préparer la famille, d'avouer la « naissance et de la légitimer. Pour tout cela, il faut des « jours; fiez-vous à moi, remettez- moi le nouveau-né, (T nous allons le marquer par un signe qui le fasse tou- « jours reconnaître; je le porterai cette nuit, dans mon «c tablier, au tour de l'hospice où on les dépose; je sonne- « rai, une sœur viendra, je me retirerai à l'écart jusqu'à « ce que j'aie vu la sœur prendre l'enfant inconnu dans le « tour, et le porter à une des nourrices des montagnes qui a couchent à Thospice pour attendre des nourrissons. Per- « sonne que Dieu et ses étoiles ne nous verront. (Test saint (( Vincent de Paul quia inventé ça, voyez-vous, mam'selle, (( qu'elle me dit, pour aveugler la chaHté, pour^couvrir la « honte des pauvres mères et pour sauver la vie à des « milliers d^efffants. »
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Je n'avais pas le choix, monsieur, continua Geneviève; je marmottai une prière à ce grand saint ; je mis un bracelet des cheveux de son père, avec une S et un J sur un morceau de papier, au bras de l'enfant, qui ne criait pas encore ; la bonne femme l'emporta dans son tablier, et je revins soigner ma sœur, qui ne se doutait de rien. Peu à peu je lui dis ce que j'avais fait, en lui faisant entrer doù-
cernent les raisons dans l'esprit. Elle pleura bien, la pauvre petite; mais elle comprit cependant la nécessité de cette séparation momentanée de son enfant, quand je lui eus démontré la certitude de le reconnaître, et que je lui eus prouvé qu'il serait aussi bien soigné par la charité du bon Dieu que chez nous.
En trois jours elle fut sur pied, monsieur ; on la vit, comme à Fordinaire, assise à côté de moi, à son ouvrage dans la boutique. Je lui dis de chanter et de rire quand les voisines passaient devant; personne ne se douta qu'elle eût seulement eu un mal de lête. Je remerciai Dieu et la bonne ferame dans mon cœur. •
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Ah t monsieur, Thomme ne sait jamais de quoi il pleure et de quoi il rit! Pendant que je me réjouissais ainsi en moi-même de la protxlion que lal*rovidence nous avait accordée dans notre malheur, vous ne devineriez jamais le malheur plus affreux que les autres malheurs qui tombait sur nous. Non, vous ne le diriez pas en cent, mon pauvre monsieur 1 Eh bien , voilà.
Je redoublai d'attention.
Eh bien, voilà, reprit-elle en parlant plus bas, comme dans une confidence, bien que nous fussions seuls ; voilà qu'après cinq grands jours et cinq longues nuits passés, je ne voyais pas revenir la brave sage-femme, pour me rendre compte de ce qu'elle avait fait de l'enfant. Josette se tourmentait. Je me dis : Elle a peur de nous compromettre en venant de jour chez nous; mais, la nuit, pourquoi n'y vient-elle pas? la rue est déserte, personne n'y
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passe une fois le pauvre monde couché ; qu'est-ce qui est donc arrivé? 11 faut que j'y aille. Je mis mon manteau, toute tremblante, comme si j'avais fait un crime, quani] la nuit fut brune, et j'allai, sans savoir si j'oserais bien entrer, jus(|u'à la porte de la vieille maison isolée où demeurait la sage-femme.
Voilà qu'au moment où je tourne la rue pour prendr^^ la ruelle qui menait chez elle, j'entends un murmure de gens autour de sa porte, et je vois deux gendarmes qui conduisaient la pauvre femme, comme une voleuse, entre eux deux I ^
Qu'est-ce que je devins à cette vue, monsieur? Je n'en sais rien ; il me semblait qu'on m'arrachait la peau du visage et qu'on m'exposait toute nue aux rayons d'un soleil brûlant. C'était la honte intérieure, voyez-vous, qui me montait au front et qui me disait : Ca te regarde peutêtre ; tu vas être découverte et la pauvre sœur déshonorée. Âh ! mon Dieu! mon Dieu! le pressentiment n'était que trop juste. J'étais perdue !
L'un disait à l'autre, dans la foule qui suivait la sagefemme en prison : « Qu'est-ce donc qu'elle a fait, la bra\o « mère Bélan ? — On dit qu'elle a tué un enfant. — Oh I la « monstre! que disaient des vieilles femmes. — Non, que « disaient les autres, elle les a seulement vendus à desbo- « hémiens, à trois francs la pièce. — Bah ! que disait un « troisième, vous ne savez pas ce que vous dites ; elle n'est «* pas capable de cela, la sainte bonne mère de femme. On « la mène en prison parce qu'elle a été surprise par un
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« espion du commissaire, pendant qu'elle venait de porter « au tour, qui est surveillé en attendant qu'on le ferme, « un enfant, un nourrisson; qu'elle a reçu, dit-on, de l'ar- « gent pour cela de la mère, et qu'elle n'a jamais voulu « dire d'où venait l'enfant. — Eh bien donc! elle a bien * fait, disaient les voisines; ne voùliez-vous pas peut-être »* qu'elle allât crier sur les toits les secrets et les malheurs a des maisons ' »
Vous jugez si j'avais la petite mort et la sueur froide sur la peau en écoutant ça, cachée dans l'ombre d'une porte, et dans quelle agonie je revins à la maison ! •
J'étais si pale, si pâle, que Josette s'en aperçut. « Tu tf as quelque chose, Geneviève! s'écria-t-elle. 11 est arrivé «< un malheur. Mon pauvre enfant! je veux le voir; je veux « l'embrasser! je veux me lever, je veux aller chez la mère tf Bélan! Je veux qu'elle me dise ce qu'elle en a fait! »
Elle se levait comme une folle, monsieur, tout en disant cela ; elle mettait sa robe et sa coiffe ; elle allait sortir malgré moi; elle allait rencontrer la foule qui était encîore sur les portes, dans la ruelle de la sage-femme ; son désespoir et ses cris allaient tout trahir; elle était perdue. Je fus obligée de me jeter devant elle, de lutter de toutes mes pauvres forces avec ma sœur, tout en tremblant de lui faire mal pour la recoucher dans son lit, et de lui tout avouer de ce que je venais d'apprendre.
^« — Etrenfanl! mon enfant! le fils de mon Seplime. 8 qu'en ont-ils fait ? où est-il ? Je veux le ravoir; je veux « l'arracher à ces monstres! » Elle criait comme ca,
haut, monsieur, en se débattant, que j'étais obligée de lui mettre la main sur les lèvres pour qu'on ne Fentendlt pas de la rue. « -— L'enfant? que je lui dis, il n'y est « plus, on Ta envoyé à une nourrice dans un pays loin * d'ici. Mais sois tranquille, nous lui avons mis une « marque, avec un chiffre qui *le fera bien toujours rei< connaître. »
Mais j'avais beau lui répéter que l'enfant était bien, qu'il était marqué, qu'il avait un bracelet de ses propres cheveux, à elle, et des cheveux de son père; elle n'entendait plus raison, elle se jetait sur son oreiller, elle Tembrassait comme si c'eût été son fils, elle l'approchait de son sein comme pour lui donner à teter! Elle riait, elle pleurait, elle était folle, quoi! c'était fini, ce coup lui avait tourné son lait, qui n'était pas encore tari, la fièvre la prit, le délire augmenta; avant le jour, elle était morte!... Oui, morte, monsieur, là, dans mes bras, seule, froide, morte! bien morte.
Quand le médecin vint, il ta ta le bras en regardant de l'autre côté. Il dit que c'était une fièvre pourprée, avec un transport à la tête, et puis il s'en alla. « Ce sont des maladies, dit-il à la famille rassemblée dans la boutique, qui ne laissent pas de temps à l'art; quand le qiédecin arrive, le malade n'y est plus ! »
Moi, monsieur, je ne disais rien. J'ét&is là comme une mère qui a perdu sa fille unique, mais je me contenais, pour sauver au moins son honneur, n'ayant pu sauver sa vie; je ne voulus pas que personne autre que moi veillât
le jour et la nuit, à la lueur du cierge, auprès du lit ; je rensevelis de mes propres mains et je là couchai, après lui avoir baisé le front, dans sa bière, que lui fit un de ses cousins. Je me disais, en Tenveloppant dans son linceul comme un enfant dans son maillot : a jioilà donc pour- « quoi j*ai renoncé à me marier avec Cyprien! C'était pour « me marier avec la mort ! d
J*étais reconsolée pourtant, autant que je pouvais l'être, par l'intérêt que les parents, les voisins et les voisines, me montraient dans mon affliction. C'était un cri dans tout Voiron; on venait en foule à la porte de la boutique; on disait: Quel malheur! quçl dommage! une si belle enfant, une fille si laborieuse et si sage! Jamais la rue n'en reverra de pareille! C'était la rose du pays! Le bon Dieu Ta cueillie ! Pauvre Geneviève!
Quand le matin du second jour fut venu, les cloches sonnèrent comme pour une vraie dame; les jeunes filles de la ville, riches ou pauvres, vinrent, vêtues de blanc, épingler des bouquets blancs aussi sur le drap de sa bière et accompagner le cercueil à l'église et au cimetière; on y planta une belle croix de fer, toute couverte de rubans blancs, de couronne&d'immortelles, blanches aussi, symbole et honneur des jeunes filles mortes dans leur innocence baptismale. La croix ressemblait à un cep de vigne tout chargé de grappes, ou à un pommier nain, couvert de fleurs sur toutes les branches. C'est la mode du pays, monsieur; et quand une jeune fille n'a pas cela sur son tombeau au cimetière, ça n'est pas bon signe pour sa mémoire et pour sa famille.
J'y allai aussi le soir moi-même, quand la nuit fut quasi tombée, et j*y vis ces fleurs et ces rubansi ça me fit er
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core davantage pletyer que s'il n*y avail rien eu ! Je me disais: Ça trompe les hommes! mais ça ue trompe pas les anges. Pauvre enfant! il faut que la tombe garde ton- secret ! il faut que la croix mente pour conserver la pureté de ta famille dans Voiron !
Ah! que je pleurai! que je pleurai, toute seule sur cette terre fratche, toute seule dans mon lit, toute seule dans la boutique, pendant ces trois jours !
Et puis j'avais bien un autre poids sur le cœur ! c'était comme un reproche qui ne me laissait pas un moment dp repos, comme un remords qui me mordait le cœur, toutes les fois que j'avais envie de dormir à force d'avoir pleuré !
Je me disais : « Que fais-tu là, dans ta maison, pendant « que la pauvre mère Bélan est en prison pour cause de « toi? As-tu bien le cœur de laisser souffrir une brave N femme et courir des propos sur son honnêteté, pendant rf que lu sais son innocence et qu'elle n'est dans la peine « que pour n'y pas mettre les autres? »
Au bout de trois jours, je n'y pus plus tenir. Je m'habillai de mes plus beaux habits sans rien dire à personne, j^allai à l'église et sur la fosse de ma sœur faire ma prière; puis je montai dans une carriole qui menait les pauvres gens à Lyon pour trente sous. C'était la môme dans laquelle les gendarmes avaient mené la sage-femme en prison. Je m'informai de tout du conducteur, et quand je fus arrivée à Lyon, je me fis conduire par un petit ramoneur, pour de^ sous, à la porte de la prison des femmes.
sur la côte de Fourviëres. Je demandai au concierge de me laisser parler à la sage-femme de Voiron, disant .que je lui apportais des nouvelles de ses petites et un peu de linge et d'argent. Le concierge et sa femme me regardèrent bien entre les deux yeux, refusèrent ; puis, quand ils virent que je restais là tout humiliée, à la porte, et que je pleurais à chaudes larmes, mon mouchoir sur les yeux, devant les soldats, ils prirent pitié de moi, ils me rappelèrent, et m*ayant fait entrer dans un guichet à côté de leur loge, où il y avait une grille de fer et des bancs de itois, ils firent venir la sage-femme et me laissèrent seule avec elle autant que je voulus.
Ça me ût bien honte de la revoir, vous pouvez le croire, monsieur; mais surtout de la revoir là à cause de nous.
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Elle me dit, sans me faire aucun reproche, qu'au moment où elle portait Tenfant au tour elle avait été espionnée par des surveillants cachés aux abords de l'hospice; que ces surveillants l'avaient dénoncée au commissaire de police, que le commissaire de police, d'après les ordres qu*il avait reçus de ses chefs, Tavait désignée comme une femme qui portait, par intérêt ou par complaisance, des enfants trouvés dans le tour, au préjudice du déparlement, obhgé de les nourrir! que les gendarmes étaient venus la prendre ; qu'on l'avait menée interroger d'aLord à Grenoble, pour qu'elle justifiât d'où venait l'enfant qu'elle avait déposé et qu'elle avouât la mère ; qu'elle s'y était refusée pour ne pas nous faire de la
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peine; qu'elle mourrait plutôt dans un cachot que de trahir ]a confiance que de jeunes filles dans rembarras mettaient dans sa probité ; que, là- dessus, le juge lui a^ait dit : « Eh bien, vous resterez en prison jusqu^à ce que « vous ayez dit où vous ayez pris cet enfant, » et qu'on rayait envoyée à Lyon, dans celte maTson de correction, pour y rester tant qu*il plairait à Dieu, en prévention d'avoir exposé des enfants légitimes ou illégitimes, pour mettre leur entretien aux frais de l'État, et pour les faire rendre ensuite à leurs mères sur les signes de reconnaissance qu'elle leur mettait au cou ou au bras. Mais, soyez tranquille, ajouta-t-elle, allez, mam'selle Geneviève, je sais souffrir, mais je ne sais pas trahir. J'aime mieux que mes petits enfants mendient leur pain aux portes, j'aime mieux vieillir comme ces murs et sécher comme ce bois, que de dénoncer votre sœur. Pauvre chère petite ! dites-lui qu'elle ne se fasse pas de chagrin !
Alors je lui appris, tout en larmes, la mort de ma sœur.
a Eh bien, donc, dit-elle, que craint-elle là-haut? Elle a est dans le paradis où le bon Dieu en pardonne bien « d'autres, comme la Madeleine!
u — Oui, lui dis-je, mais les méchantes langues ne '( pardonnent jamais ici, ni pendant leur vie, ni après « leur mort, au nom et à la mémoire des pauvres innot< cenles qui ont été trompées par un faux mariage et qui »< ont fait une faute involontaire. La mémoire et l'honneur « de ma sœur me sont aussi chers et plus sacrés que penrt dant sa vie, voyez-vous; jurez-moi par votre salut ce que vx)us ne direz jamais à personne qui vive, excepté à « votre confesseur, que Josette avait péché. » Elle me le jura.
Alors je lui dis «dieu en l'embrassanl, et je lui promis qu'elle serait délivrée le lendemain, et que je viendrais prendre sa place à la prison
Elle lue comprit, et elle essaya de me détourner de mon dessein. « Comment, maufselle Geneviève, me dit-elle, « vous auriez bien le cœur de prendre le malheur sur « TOUS et de laisser croire que la faute est de vous, pour « délivrer une pauvre créature comme moi et pour « détourner les mauvaises paroles de la tombe d'une « morte ! Mais vous ne savez donc pas comme le monde « est cruel et comme il va vous prendre, toute voire vie, « pour ce que vous allez dire que vous êtes? Ah ! mam'selle, « ne le faites pf\s; gardez votre hopneurî on n'en a pas « deux ! vous êtes perdue !
a — C'est plus fort que moi, mère Bélan, lui disje, « c'est plus fort que moi. Je ne peux pas me faire à l'idée « de vous savoir ici entre quatre murs pour nous avoir a voulu rendre service; je ne puis me faire à l'idée de « voir le nom de la pauvre Josette, de mon enfanta moi, « de mon ange à présent au ciel, mêlé avec un sourire de « mépris sur les lèvres de tout Voiron, d'entendre chu- « choler, toute ma vie, quand on parlera d'elle, des demi- « mots qui feront rougir sa pauvre chère âme dans le pa- « radis, éi puis devoir les paroissiens et les paroissiennes, « dimanche prochain, quand ils sauront la vérité, arracher « en passant les rubans blancs, les couronnes virginales, « les branches de sa croix au cimetière, et balayer du pied « les bouquets de fleurs blanches que les jeunes filles de « son âge viennent renouveler tous les jours de fête sur sa « fosse ! Oh ! non, non, jamais je ne pourrais supporter « cela, de voir ma sœur méprisée dans son cercueil, delà
tf vant moi, et sa terre devenue une place nue et un'signe « de mépris parmi lef jeunes iilles, dans le cimetière où « nous passons tous les jours pour entrer à Téglise ! 11 ine « semble que son âme n'aurait jamais de repos, malgré « toutes les messes que je ferais dire, et que son fantôme <r viendrait toutes les nuits me tirer par les pieds et tf me reprocher de Tavoir laissé humilier dans sa terre ! « Non ! non! jamais! j'aime mieux tout prendre sur moi. tf Eh bien, je puis supporter les^oupçons et le mépris pour « elle, moi, parce que j'ai ma conscience qui ne me repro- « che rien ! i
Elle eut beau faire et beau dire, monsieur, mon parti était pris; je suis obstinée, c'est mon défaut, comme me diéait quelquefois en riant M. le curé; je ne voulais rien entendre, et je sortis de la prison ave-c plus de hardiesse que je n'y étais entrée.
Le lendemain, à midi, je me fis conduire chez le juge; on me fit entrer dans son cabinet. C'était un monsieur qui avait l'air sévère et soupçonneux en vous regardaiït. Je perdis un moment la parole devant lui. 11 écrivait.
« Que me voulez -vous, mon enfant? me dît-il d'une « voix rude en relevant la têtei
« — Monsieur le juge, lui dis-je en balbutiant et en « tremblant malgré moi comme quelqu'un qui aurait fait « un crime, il y a dans votre prison une femme de Voiron « qu'on appelle la mère Bêlan» C'est la sage-femme du « faubourg de l'endroit ; chacun l'estime et Tairne dans « le quartier et dans la campagne. On Ta accusée d'avoir
a porté un enfant légitime au tour, pour épargner la déa pense de son entretien à un père et à une mère mariés, « qui voudraient ainsi voler la charité. On lui a dit qu*on « la retiendrait en prisonjusqu'à ce qu'elle eût avoué d'où « vient le nourrisson .
« — Eh bien? qu'il me dit en se levant et en me regara dant avec des sourcils plus froncés qu'auparavant.
« — Eh bien, monsieur, puisqu'il faut vous le dire, le « nourrisson n'a ni père ni'mère légitime; la sage-femine « est innocente, elle est punie pour la faute d'autrui ! L'en- <r faut virent ..
« — De chez qui ?
« — De chez moi, répondis-je bien bas en baissant la « tête et en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
« — Si jeune, dit-il après un mqment d^ silence, et « déjà mère dénaturée! Comment! vous avez *u la barhaa rie d'exposer votre enfant pour vous éviter un moment « de juste honte, et de violer la nature plutôt (,'ue de sup- « porter le respect humain? » Et ceci et cela. Lnlin, il me (it un discours aussi long et aussi menaçant qu'un curé dans sa chaire quand il parle au nom de la justice de Dieu aux pécheurs!
Je ne répondais rien et je regardais toujours la pointe de mes souliers. Bien que je me sentisse humiliée jusqu'au bout des ongles, j'étais contente, en moi-même, qu'il me crût si bien coupable et qu'il se fâchât si fort contre moi.
Il me demanda ma condition, mon état, mes moyens* d'existence. Je ne me fis ni plus riche, ni plus pauvre que j'étais.
« — Voulez-vous le reprendre, si on le retrouve, ajouta^ t-il, votre enfant?
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« — Ah ! monsieur le juge, que je lui dis en me jelanl « à genoux devent lui, je ne demande pas autre chose. Au « nom du ciel! faites-le moi rendre! je Tai marqué d'Un « bracelet de cheveux. A présent que tout est découvert et « que je n'ai plus de honte à boire, je lui payerai de mon « travail les mois de nourrice, et je relèverai comme s'il « était mon fils...» Je sentis que je me coupais : « Comme « s'il était mon fils légitime, » me hâtai-je de reprendre.
« — Eh bien, me dit-il en se radoucissant, vous n'avez « pas Tciir d'une fille perverse; je vais écrire à Grenoble « pour qu'on fasse des recherches pour retrouver votre « enfant; on vous le rendra, vous payerez l'amende. En « attendant, je vais ordonner qu'on mette en liberté la « sage- femme, et je vais vous faire conduire à sa place, « pour quelques jours, en prison. On aura égard à voire a repentir et à votre aveu. »
Il écrivit. 11 sonna une sonnette qui était là sur ses j)aphrs, comme l(i sonnette du prêtre sur le coin du marchepied de l'autel. 11 entra un homme noir avec une chaîne d'argent sur son gilet, a Huissier, dit-il, conduisez cette « fille en prison; voilà son écrou. Attendez, dit-il encore. « voici la misé en liberté de la sage-femme de Voiron. » Le monsieur noir prit les deux papiers, me fit monter dans une voiture qui était sur la place, et me conduisit poliment en prison.
La pauvre sage-femme, monsieur, pleura plus en on sortant que je ne pleurai en y entrant. Elle avait plus do compassion pour moi que d'elle-même.
Je restai environ six semaines en prison. On m'avait mis, au commencement, dans le même dortoir et dans le même préau qu'un tas de mauvaises femmes et de lilles perdues qui faisaient horreur à voir et à entendre. Ah! monsieur, le fumier de la cour est plus propre que ce préau de prison! j'en ai mal au cœur rien que d'y penser, quoi !
« — Qu'est ce que tu as fait, toi? qu'elles se disaient les « unes aux autres. — Moi, j'ai pris des enfants égarés et « je les ai fait pâlir de faim, transir de froid, et je les a\ « torturés sous leurs habits pour les faire crier et pour ex- « citer Paumône des passants. — Moi, j'ai fait ceci. — « Moi, j'ai fait cela. — Moi, j'en ferais bien davantage si « j'étais dehors. » Toutes, à l'enchère les unes des autres, parlaient du libertinage et du crime. Puis, des éclats de rire qui auraient fait pleurer les anges dans le paradis. « Et toi, qu'as-tu fait pour mériter d'être en notre com- « pagnie? me disaient-elles. — Moi, je n'ai rien fait, « grâce à Dieu ! — Oh ! la niaise ou l'hypocrite ! qu'elles « disaient en me montrant du doigt; va, tu en sais plus « long que nous toutes, avec ton air de sainte dans sa niu che; ou bien, si tu es aussi innocente que tu le dis, nous « t'aurons bientôt déniaisée ! »
Je me mettais à pleurer, monsieur, de honte, et j'allais m'asseoir toute seule sur les marches du cloître, qui descendaient dans le préau, sous les murs de la chapelle, .priant dans mon cœur le bon Dieu, mais sans remuer les lèvres, de peur qu'elles ne me dissent trop d'injures. Ah !
qaelle écume, monsieur, il y a dans ces grandes villes! Toute la boue ne va pas dans les égouts, allez!
Quand le concierge et sa femme virent cela, au bout de Jeux ou (rois jours,'cette brave femme, ayant besoin d*un aide pour tirer de Teau, pour balayer et faire les lits dans les dortoirs, me prit chez elle le jour, et me fit coucher, la nuit, dans une soupente, au-dessus de sa loge. Âh! que je fus contente et que je servis bien? J'avais rhabitude.ça ne me coûtait rien. Je soignais aussi ses enfants tout petits; ça me faisait repenser à celui de ma sœur. Cette brave femme s'accoutuma si bien à mon service, qu'elle me dit : « Quand vous sortirez de prison, si vous voulez rester, je (( vous donnerai des gages.
a — Ce n'est pas de refus, lui répondis je-, on ne sait « pas ce qui peut arriver. »
Après deux mois ainsi passés dans la prison, mais prison adoucie par l'humanité de la geôlière, le magistrat me fit appeler dans son cabinet, où je fus conduite par le même homme noir qui m'avait consignée dans le guichet.
a — Vous êtes libre, que me dit sévèrement le juge, « allez où vous voudrez, et ne retombez plus dans de pau reils égarements. La loi sera inflexible contre ces expositions. »
Je ne m'en allais toujours pas.
(( — Qu'attendez-vous donc? reprit-il avec un air d*imt( patience et de rudesse.
« — Et Tenfant, monsieur? lui demandai-je timide- « ment, parce que je croyais qu'on allait me le rendre.
< - Votre enfant, malheureuse! s'écria-t-il en colère, « est-ce que vous croyez qu'on vous le rendrait si on Ta- « vait, afin que toutes les mères coupables et dénaturées tf comme vous se donnassent le plaisir de faire nourrir les « fruits de leurs vices par le pays, pour n avoir que la peine « de les reprendre après, bien élevés et bien portants? « .Non, non; là loi doit prévenir à tout prix de pareils « abus, qui ruineraient le département. D'ailleurs, ajouta- « t-il, c'est inutile à discuter dans le c^s présent, on n*a «c pas pu le retrouver, votre enfant! En les recevant dans « les hospices de Grenoble, les religieuses ont ordre de « leur enlever les marques de reconnaissance qu'on pour- « rait leur avoir attachées au cou ou aux bras.
« — Ah! est-il bien possible m*écriai-je en levant les tf deux mains vers lui comme si je Tavais supplié; on lui « a ôté le bracelet! l'enfant est perdu!^0 mon Dieu! qu'ai- « je fait? » Et je fondis en larmes.
Mon geste, mon désespoir, mes larmes et mes cris ne servirent qu'à confirmer le magistrat dans la conviction que j'étais bien véritablement la mère.
« — Oui, dit-il, perdu, perdu pour jamais! et c'est votre « punition. Celles qui exposent ne méritent pas qu'on « leur restitue leur crime! Allez, vous dis-je, et tâchez « d'être honnête; la police aura les yeux sur votre con- < duite. »
Je sortis comme une malheureuse que la police vient de relâcher après sa peine accomplie, que les passants regardent sortir avec dégoût du tribunal, et que sa honte suit dans la rue.
Je pris machinalement le quai qui mène à la place ou j'étais descendue de la carriole de Voiron. Je montai-pou r mes trente sous, avec mon paquet sous le bras, dans la même voiture, qui allait justement partir. Le conducteur, qui avait été humain en m'amenant me fit mauvaise mine en me ramenant. Il parla tout bas, tout le long de la route, avec les gens du pays ou des environs^qu'il avait sur son siège et dans sa voiture. On me regardait de mauvais œil avec des airs moqueurs; personne ne me parlait. J'entendis deux ou trois fois mon nom suivi d'éclats de rire et d'expressions de lèvres méprisantes : «r Elle vient « d'une auberge où on loge et on nourrit gratis, disait le « conducteur; demandez-lui voir si la table est aussi bonne « que le lit.— On n*y reçoit pa3 les enfants de deux mois, « disait un autre en ricanant. — Estelle hypocrite! disait « une vieille femme, qu'est-ce qui ne lui aurait pas donné « le bon Dieu sans confession? » Et puis on riait, on riait tout autour de moi, comme si on avait parlé de quelqu'un qui n'était pas là. Moi, monsieur, je comprenais bien la malice; je baissais les yeux, je faisais semblant de tricoter, je brouillais mes mailles; la confusion m*aveuglait les yeux et mêlait les doigts. J'aurais voulu être dans un cachot pour le reste de ma vie, à vingt pieds sous terre. Les murs; voyez-vous, c'est moins froid, moins dur et moins offensant que les hommes! Je me disais : c Que « vas-tu devenir dans la rue et sur la grande place de « Voiron? Les enfants vont te suivre comme un carnaval! « Tu n'oseras pas seulement aller de jour prier lebon Dieu
« sur la fosse de ta soRur. el lui demander d'intercéder là- « haut pour l'enfant! » Ah! Seigneur Dieu! que la journée fut longue I J'avais peur d'^endre raa propre respiration.
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Heureusement qu'il y a une Providence, monsieur : la carriole cassa à quelques lieues de Voiron; chacun continua, de son côté, ce bout de chemin à pied. La nuit tomba; je me glissai seule par le derrière de la ville, mon petit paquet à la main, jusqu'à la porte de ma maison. J'entrai; personne ne me vit; j'avais un morceau de pain dans ma poi».he. Oh! j'aurais voulu qu'il ne fît plus jamais jour!
— Mais, ma pauvre Geneviève, lui dis-je là en l'interrompant, c'était de l'enfantillage; car, enfin, vous pouViez lever le front devant les hommes, devant les femmes, et même devant les anges.
— C'est vrai, monsieur; mais j'avais tellement pris le malheur et la honte pour moi, qu'il me semblait véritablement que j'étais la coupable de tout ce que les autres avaient le droit de penser de moi.
— Et le jour d'après, que fîtes- vous? voyons.
— Le jour d'après, monsieur, je n'osai jamais ouvrir les volets de la boutique, de peur que les voisins et les passants ne vinssent me regarder aux vitres. Je restai tout le jour dans l'obscurité à prier Dieu et à penser à Josette.
Quand la nuit fut venue, j*ouvris la porte avec tremblement, je sortis pour acheter ma nourriture, a Ah! vous « voilà donc sortie de prAn! » que me dit la marchande. « — Oui, » que je lui répondis. Je vis que tout le monde savait d'où je venais et croyait à ma faute. On me regardait avec répugnance, mais sans offense pourtant; on me plaignait des yeux. J'allai, en mangeant mon pain, au cimetière; je m'assis sur la terre de ma sœur, auprès de la croix tout ornée de fleurs renouvelées du dimanche d'avant; j'y fis ma prière, et j'y mangeai mon pain dans les larmes.
Après cela je rentrai chez moi, et le lendemain, voyant qu'il n'y avait plus que quelques pauvres liards dans le tiroir, je me dis : « Tu dois pourtant gagner ton pain; tu « ne peux pas mendier à ton âge. Allons, coûte que coûte, « il faut rouvrir la boutique, chercher de l'ouvrage, tra- « voilier et vendre pour vivre. »
J'eus le courage d'ouvrir, monsieur, d'étaler mes petites marchandises et de m'asseoir au comptoir, comme à l'ordinaire, de supporter les regards, les sourires et les chuchotements des passants, comme si rien n'était arrivé à la maison; mais personne n'entra plus, monsieur, excepté un ou deux mendiants pour me demander Taumône.^J'enlendis des méchantes langues dans la rue qui disaient : a Faut-il avoir du front! Ah! si sa pauvre belle petite Jocc sette avait vécu, aurait-elle été humiliée devoir la honte « d&sa sœur aînée! Elle>était jolie au moins, celle-là! Le « bon Dieu a bien fait de la prendre pour lui! »
Et puis, il y avait dans la rue, en face, une mauvaise femme qui, me voyant partie, et me croyant hors du pays oy en prison pour longtemps, s'était dépêchée de prendre ma place, avait ouvert une boutique des mêmes merceries que moi, m'avait soutiré toutes mes pratiques, efr ne cessait pas de me montrer au doigt en disant aux unes et aux autres : « Qui est-ce qui oserait maintenant acheter pour « deux liards de savon seulement dans une pareille bou- « tique? Ça tacherait les doigts au lieu de les laver. »
Dieu ! en ai-je souffert pendant cette malheureuse semaine ! Mes sœurs de père et mes cousines me reniaient les premières et ne mettaient plus les pieds à la maison.
Enfin, monsieur, personne, personne ne venait plus. Les mères disaient à leurs filles, quand elles leur remettaient un sou pour acheter des pommes : « Vous n irez pas chez Geneviève! » On ne m'apportait point d'ouvjrage non plus, et je n'osais pas en aller demander; on m'aurait dit : « Kqiis n'en avons pas pour vous. » Ah ! monsieur, on parle de la peste; mais^la honte est une pire peste aussi, allez, pour une pauvre fille. Si ma mère ne m'avait pas élevée chrétiennement, je ne sais pas ce que j'aurais fait; mais je vous le dis, en vérité, je n'y pensais pas seulement, je serais morte de faim plutôt que de mal faire.
Mais attefldcz, monsieur, ce n'est pas tout. Voilà que malheureusement j'avais acheté,- le printemps d'avan'
pour cinquante écus do marchandises à crMit chez los gros marchands de la Grande-Rue, pour les paj^er en automne, après ]a saison de la revente. Personne n'achetant plus chez moi, je ne pouvais pas payer mes marchands en gros. Je ne pouvais pas rendre non plus les marchandises; car, pendant les deux mois que j'avais été en prison et que ma boutique avait été fermée avec la clef dans ma poche, le chat ne trouvant plus rien à manger sous le comptoir et s'étant sauvé par la lucarne, vous jugez si les rats avaient fait un beau tapage dans le magasin. Et les bardes donc! c'était une pitié à voir, monsieur. On voyait le jour à travers une pièce de gros drap; le sel avait fondu, le savon avait moisi, les pains d'épices étaient dentelés, comme des scies, les dentelles ressemblaient à de la charpie, les miroirs étaient en bribes sur le carreau. Personne n'aurait voulu reprendre ses fournitures. Tout le monde me demandait ce que je lui devais. On disait : Elle va lever le pieft un beau matin, tirons-en ce que nous pourrons. Le loyer n'était pas tout payé; le propriétaire ne voulait plus renouveler son bail, parce que ma boutique donnait, disait-il, mauvaise renommée à sa maison. Enfin, monsieur, lui et les gros marchands de la Grande-Rue s'entendirent pour faire vendre chez moi.
Oui, monsieur, je vis tout vendre à l'encan devant ma porte, sur le pavé de la rue ! Un homme, monté sur le banc où Cyprien m'avait tenue si joyeuse dans ses bras pour m'asseoir sur le mulet, criait en dépliant des pièces de drap, des mouchoirs, des fichus, et jusqu'à mes robes «t aux robes et aux collerettes de la pauvre Josette : « h * deux sous ! à trois sousl à six sous! qui en veut? Voila « le tablier de soie de uoam'selle Josette ! Voilà les robes
« (lu trousseau de niam'selie (Geneviève! Adjugé pour ce « que ça vaut î » Et de grands éclats de rire venaient retentir jusque dans la chambre de Tarrière-bou tique, où je me tenais cachée, assise sur la paillasse, au bord du bois de lit, dont on vendait les matelas à la porte!
Et personne ne venait me consoler, monsieur, pas même le commissaire priseur, qui venait prendre brutalement, sous mes yeux, dans Tarmoire, tantôt un objet et tantôt un autre, pour les crier et pour les vendre, et qui, en vérité, m'aurait, je crois, par distraction,' criée et vendue moi-même, tant il était échauffé par le tumulte et par le vin ! et, en vérité aussi,je crois que je l'aurais laissé faire, tant j'étais bouleversée et tant les jambes me manquaient sous mois!
Pourtant, le soir, la sage-femme vint et me dit avec un coup d'œil de.reproche et d'intelligence : a Est-il possible, « main selle Geneviève, que vous portiez si injustement « tant d'affronts que vous ne méritez pas, et que vous ne « me rendiez pas b serment que je vous ai fait? — Non, « lui dis-je, mère Bélan, je ne vous le rendrai jamais, ja- « mais, à aucun prix. "
« — Et pourquoi cette obstination? repnt-elle.
« — Parce que les vivants, voyez-vous, que je lui dis, (( ra peut supporter; mais les âmes des morts, ça ne peut <c <c défendre.
« — Et (Ju'al lez- vous faire maintenant? » me dit en croisant ses mains sur son tablier la pauvre femme.
« — Je vais aller, quand il sera nuit, demander asile à « ma sœur de père. »
Elle hocha la tête et s'en alla. Puis elle revint et me dit : «< (Juand vous n'aurez plus de pain, mam'selle Ucnn-^
lliO GENEVIÈVE
« viève, souvenez-vous qu'il y en a toujours pour vous à « la maison ! »
En effet, monsieur, quand la rue fut déserte et aussi vide que la boutique, et qu'il lit tout à fait nuit, j'allai sonner à la porte de ma sœur de père, la seule qui me restât; Tautre était partie de Voiron. Elle n'était pas nu* chante; mais, je\ous l'ai dit, ces deux sœurs-là, du premier lit, nous avaient toujours un peu regardées du haut, à cause de la fortune de leur mèrç, qu'elles avaient, et que nous autres, d'une autre mère, nous n'avions pas^Ça ne leur faisait pas plaisir d'avoir des parentes pauvres, des filles de vitrier ambulant, dans Voiron.
Elle me reçut bien, m'offrit à manger et à boire, et même elle me fit un lit dans le *grenier pour coucher à côté de la servante. « Mais nous avons des enfants, des « jeunes filles qui seront bientôt à marier, me dit-elle en a me raisonnant d'amitié; tu sais ce que Ton dit de toi « dans le pays; ça ne me regarde pas^ je n'ai rien à y <ï voir; je te crois honnête. Pourtant, si on voyait mes « fiUes avec une mauvaise tante, que ne dirait-on pas? .. « Et puis tu as mal fait tes affaires; tu as été vendue en « public, par contrainte. Ça nuit au crédit ; mon mari est « dans le commerce, vois-tu ; tu comprends? Tu ne peux 1 pas rester ici ; nous allons te garder quelques jours, « mais il ne faut pas qu'on le sache par la ville. La semaine « écoulée, il faudra chercher ; il faut te mettre en condi- «f tion un peu loin d'ici. Nous te donnerons pour faire lu « route* »
Je compris cela et je ne la blâmai pas, monsieur'; chacun pense pour ses enfants. C'était pénible, mais ce n'était que juste. Je la remerciai, je mangeai un morceau avec la famille, le soir, sur le bout de la table, et j'allai me coucher avec la servante, après Tavoir aidée à approprier la maison et à relaver les assiettes.
La difficulté n'élait pas pour moi d'entrer en condition et de servir celui-ci ou celle-là; au contraire. J'y étais faite, et ça me plaisait, à moi, de rendre service, même pour rien. Je n'avais pas de fierté dans mes babils, et je ne craignais pas la peine, comme vous voyez. Mais qui est-ce qui me prendrait à Voiron, où ma renommée était connue, et qui est-ce qui me prendrait ailleurs sans certificat? Une pauvre fille qui a eu un malheur, qui a exposé un enfant au tour, qui a pourri deux mois dans les prisons de Lyon î ça n'est pas flatteur, n'est-ce pas? Non. Eh bien donc, il n'y avait qu'une seule personne,, dans tout Voiron, qui pût me donner un certificat en conscience ; et cette personne avait besoin de certificat pour elle-même dans mon affaire, et il n'y avait aussi que moi qui pouvais le lui donner, en vérité : c'était la sage-femme, la mère Bélan* Voyez un peu les hasards des choses humaines! Nous étions toutes deux suspectes, et il n'y avait que nous qui pussions certifier l'innocence et la moralité l'une de l'autre i 5!on DieUj que la vie est un écheveau mal débrouillé!
Cette réflexion me fit sourire, quoique je fusse vérita-
blement attendri par l'embarras singulier de celte pauvre fille.
tf Eh bien, c'est égal, disje le matin en me réveillant, « j'irai chez la sage-femme. » Et j'y allai avant. qu'il > eût du monde dans les rues.
La sage-femme me lit un certificat comme quoi j'étais, moi, Geneviève, une fille probe et honnête, .qui n'avàil jamais fait de tort à personne dans le pays, et qui méritait la confiance de tous et de chacun, soit pour la cuisine, soit pour le ménage, soit pour garder les enfants à la maison; et elle signa. Ça n'était pas bien écrit ni sur du papier bien propre, mais elle l'écrivit de bon cœur, et même, quand ça fut fini, elle alla à son armoire et elle me força d'accepter quinze francs en petite monnaie qu'il y avail dans un de ses meilleurs mouchoirs de cou pour me présenter avec décence dans les maisons. « Vous me rendrez «t cela quand vous aurez économisé sur vos gages, mam 'selle « Geneviève, » me dit-elle. Je le lui dois encore, monsieur. Mais elle me dit aussi : « Si vous ne pouvez pas me le « rendre, eh bien, vous me le rendrez en paradis ! »
Ma sœur de père me donna aussi quelques nippes et quelques pièces de monnaie pour mon voyage, et je païtis pour chercher une place à Grenoble. La sage-femnic m'avait recommandée là à une de ses amies qui cxerçaii la môme profession qu'elle à Voiron. Je servis là san>
gages pendant quelques semaines : mais la profession de cette femme, la vue des femmes en mal d'enfant, et les cris des nourrissons dans la maison , me rappelaient tellement et toujours ma pauvre sœur et Torigine de notre malheur, que je ne pouvais pas m'y accoutumer. 11 fallut sortir, bon gré, mal gré, car je ne faisais que pleurer et je tombais malade. Une pauvre bourgeoise, veuve d'un épicier, qui avait une 'jolie demoiselle de seize ans, me prit pour faire la cuisine et les lits, et pour enseigner la dentelle à sa fille. J'avais dix écus de gages par an, douze aunes de toile et deux tabliers au jour de l'an. La mère était honnête, mais un peu regardante; elle m'accompagnait elle-même au marché pour voir si je marchandais bien, et pour s assurer si je ne prenais pour moi une pomme ou un pruneau dans le panier de la provision. Ça m'humiliait bien, moi qui n'ai jamais été sur ma bouche.
Mais la demoiselle était si jolie, si gentille, si affable, si complaisante, qu'elle me reconsolait de tout. Une fois mon ouvrage fini à la cuisine, et il n'était pas long, nous travaillions, elle et moi, dans la salle, les pieds sur un chauffepied, tout le jour, pendant que sa mère allait causer de maison en maison avec ses anciennes connaissances. Au bout de trois mois nous étions comme deux sœurs. Elle me rappelait Josette, monsieur, et j'étais heureuse, heureuse, que je serais bien restée là toute ma vie !
Mais voilà qu'au moment où nous nous aimions le mieux et où elle me promettait de me prendre avec elle quand elle se marierait, pour ne jamais nous quitter, un marchand ambulant de Voiron, que je ne connaissais pas même de vue, mais qui me connaissait, lui, entra, avec on sac de coutil sur le dos, dans la maison pour vendre
de Ja toile à la bourgeoise. On m'envoya chercher un verre de vin à k cave pour faire rafraîchir cet homme après qu'il fut payé, parce qu'il avait retenu qu'on lui donnerait un coup à boire et un morceau à manger par-dessus le marché. Ah ! le vilain homme ! je ne lui veux pas de mal pourtant, mais il aurait bien pu retenir sa langue et ne pas perdre une payse comme moi pour le plaisir de bavarder.
Voilà que, quand je remontai, ma bouteille à la main, j'entendis que cet homme parlait tout bas avec les deux dames ; ils se turent en me voyant entrer ; mais je vis je ne sais quoi d'extraordinaire et de soupçonneux sur le visage de la mère et de la demoiselle. La mère avait l'air en co- 1ère; la fille, tout affligée. Elles ne me parlèrent pas avec la même voix; elles ne me regardèrent plus avec le même œil ; elles ne m'appelèrent pas pour veiller comme de coutume avec elles à mon rouet dans la salle. Je passai une nuit de souci, cherchant en moi-même ce que j'avais fait pour leur déplaire. Le matin, la dame vint dans la cuisine ; elle me dit : « Voilà votre compte. Vous êtes bien hardie a d'oser mettre les pieds^dans une honnête maison, après « ce que le marchand de toile nous a dit de vous ! Faites « votre paquet devant moi, afin que je m'assure que vous « n'y mettez rien qui ne vous appartienne, et sortez 1 >
Hélas ! mon paquet, monsieur, il n'était pas bien embarrassant, ii tenait dans un de mes bas. Je n'osai rien répondre ; je rentrai dans ma chambre pour prendre mes souliers. La demoiselle vint en cachette me dire adieu; elle pleura en me quittant et me glissa un petit écu dans la poche de mon tablier. J'allai de porte en porte chercher une condition dans toute la ville : mais touf le monde me
(lisait : « D'où sortez-vous? Avez-vous des répondants? « Avez-vous un bon certificat de vos maîtresses? Nous « prendrons des informations. » Quand je revenais le soir ou le lendemain, on me disait: « Nous n'avons pas besoin « de servante. » Je me retirais en m'essuyant les yeux avec le coin de mon tablier.
A la fin, la femme du cordonnier de ces dames consentit à me prendre pour soigner ses enfants et pour border des souliers dans Tarri ère-boutique. J'avais mon lit et ma n(?Urriture et deux sous par paire de souliers que j'ourlerais. Eh bien, monsieur, j'élais contente,, parce que le cordonnier et sa femme ne me méprisaient pas, et qu'ils me disaient quelquefois : « Tout le monde est fautif ; mais ce « n'est pas une raison pour se rebuter comme ça les uns a les autres ; les enfants sont bien soignés, les souliers « sont bien bordés; il n'y a jamais un mot plu é haut que « l'autre dans la boutique. Restez avec nous tant que vous tf voudrez; nous n'avons pas honte de vous, nous ! »
Oui, c'est vrai, ils n'avaient pas honte de moi, eux; mais croiriez-vous que les autres leur firent honte de leur charité pour moi ! Oui, monsieur, la méchante épicière commença par lui retirer sa pratique et celle de sa fille, et puis celle de toutes les dames ses amies, en disant : a Ces « gens sont bien insolents et bien peu délicats de prendre tf chez eux une vagabonde qui a trompé la confiance d'une « honnête maison comme la nôtre, eu sortant de prison « pour ceci, pour cela ! ]> pour mille choses affreuses dont on me croyait coupable, comme d'avoir voulu perdre et peut-être bien tuer un pauvre enfant! Enfin, quand je vis cela, monsieur, et que la charité de la cordonnière pour moi était la cause de tout le mal, et que le travail e'
pain baissaient à cause de moi dans la boutique, je'me dis : « Il ne faut pourtant pas que tu portes malheur au ff pauvre monde. > Je dis adieu à la cordonnière et à son mari, j'embrassai les enfants et je partis un soir pour que personne ne mevtt sortir de la ville. La cordonnière m'avait remis une lettre pour la femme d'un bourgeois do Lyon qu'elle avaitservi étant jeune. Elle disaitque j'étais sage, rangée, et qu'il n'y avait rien à redire sur mon travaiL Elle la priait de m'ètre secourable si par hasard elle ou quelque dame de ses amies avait besoin d'une fille de ^rvice.
Cela tomba bien, monsieur; car, le lendemain du jour où j'arrivai à Lyon, la fille de cette dame, qui venait d'épouser un fabricant de Tarare, me prit à son service et m'emmena avec elle dans une maison de campagne qu'elle habitait tout auprès de ce gros bourg. Ça me fit une joie au cœur que je ne puis pas vous dire, de voir des montagnes, des buissons, des prés, des métiers de tisserand et des toiles étendues sur l'herbe, tout comme a Voiron, sous les fenêtres de ma mère. Je restai trois ans bien tranquille et assez contente dans cette maison. Il n'y avait rien à souffrir des maîtres, excepté un peu d'avarice, comme chez presque tous les marchands. Ils étaient pourtant bien à leur aise; mais on dirait que la bourse est hydropiquo, monsieur, plus ça gonfle, plus ça gonfle, plus ça veut boire. Ils m'aimaient bien, parce que je ne demandais quasi point de gages, que j'avais un petit appétit et que je
ne refusais attcnn travail; tellement que je faisais la cuisine, je soignais la dame et ses deux enfants, je bêchais le jardin, je blanchissais et je pansais le cheval de monsieur; car il avait un cheval pour traîner la carriole dans laquelle il allait vendre ses toiles. La pauvre bète! on lui disputait bien sa nourriture aussi! Si je ne lui avais pas porté en cachette les épluchures des herbes de la cuisine, les tronçons de salade, elle aurait bien souvent mangé son râtelier. Mais je Taimais, cette pauvre bète, quoi! Elle hennissait dans récurie dès qu'elle entendait ma voix ou mon pas dans la cour, et, quand j'ouvrais la porte de Tétable» elle me regardait avec amitié comme une personne. G*est pourtant de cette avarice des mattres àTégard des animaux» et de la pitié que j'avais d'eux, que me vint mon dernier malheur, et puis mon bonheur après. Je vais vous conter cela; mais vous allez rire... Eh bien, c'est pourtant vrai; que voulez-vous? Le cœur entraîne à bien des fautes!