PUBLICISTES
Nous avons fait, dans ces derniers temps, un grand bruit de notre science en politique : on diroit qu'avant nous le monde moderne n'avoit jamais entendu parler de liberté ni des différentes formes sociales. C'est apparemment pour cela que nous les avons essayées les unes après les autres avec tant d'habileté et de bonheur. Cependant Machiavel, Thomas Morus, Mariana, Bodin, Grotius, Puffendorf et Locke, philosophes chrétiens, s'étoient occupés de la nature des gouvernements bien avant Mably et Rousseau.
Nous ne ferons point l'analyse des ouvrages de ces publicistes, dont il nous suffit de rappeler les noms pour prouver que tous les genres de gloire littéraire appartiennent au christianisme : nous montrerons ailleurs ce que la liberté du genre humain doit à cette même religion qu'on accuse de prêcher l'esclavage.
Il seroit bien à désirer, si l'on s'occupe encore d'écrits politiques (ce qu'à Dieu ne plaise!), qu'on retrouvât pour ces sortes d'ouvrages les grâces que leur prêtoient les anciens. La Cyropëdie de Xénophon, la République et les Lois de Platon sont à la fois de graves traités et des livres pleins de charmes. Platon excelle à donner un tour merveilleux aux discussions les plus stériles ; il sait mettre de l'agrément jusque dans l'énoncé d'une loi. Ici se sont trois vieillards qui discourent en allant de Gnosse à l'antre de Jupiter, et qui se reposent sous des cyprès et dans de riantes prairies; là c'est le meurtrier involontaire qui, un pied dans la mer, fait des libations à Neptune; plus loin un poëte étranger est reçu avec des chants et des parfums ; on l'appelle un homme divin, on le couronne de lauriers et on le conduit, chargé d'honneurs, hors du territoire de la république. Ainsi Platon a cent manières ingénieuses de proposer ses idées;
il adoucit jusqu'aux sentences les plus sévères, en considérant les délits sous un jour religieux.
Remarquons que les publicistes modernes ont vanté le gouvernement républicain, tandis que les écrivains politiques de la Grèce ont généralement donné la préférence à la monarchie. Pourquoi cela? Parce que les uns et les autres haïssoient ce qu'ils avoient et aimoient ce qu'ils n'avoient pas : c'est l'histoire de tous les hommes.
Au reste, les sages de la Grèce envisageoient la société sous les rapports moraux; nos derniers philosophes l'ont considérée sous les rapports politiques. Les premiers vouloient que le gouvernement découlât des mœurs; les seconds, que les mœurs dérivassent du gouvernement. La philosophie des uns s'appuyoit sur la religion, la philosophie des autres sur l'athéisme. Platon et Socrate crioient aux peuples : « Soyez vertueux, vous serez libres ; » nous leur avons dit : « Soyez libres, vous serez vertueux. » La Grèce avec de tels sentiments fut heureuse. Qu'obtiendrons-nous avec les principes opposés?