‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 169 sur 322 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

des hommes. Cette bourgade fut appelée LoreLte; et dans la suite, à mesure que les églises indiennes s'élevèrent, elles furent comprises sous le nom général de réductions. On en compta jusqu'à trente en peu d'années, et elles formèrent entre elles cette république chrétienne qui sembloit un reste de l'antiquité découvert au Nouveau-Monde. Elles ont confirmé sous nos yeux cette vérité connue de Rome et de la Grèce, que c'est avec la religion, et non avec des principes abstraits de philosophie, qu'on civilise les hommes et qu'on fonde les empires.

Chaque bourgade étoit gouvernée par deux missionnaires, qui dirigeoient les affaires spirituelles et temporelles des petites républiques. Aucun étranger ne pouvoit y demeurer plus de trois jours; et pour éviter toute intimité qui eût pu corrompre les mœurs des nouveaux chrétiens, il étoit défendu d'apprendre à parler la langue espagnole, mais les néophytes savoient la lire, et l'écrire correctement.

Dans chaque réduction il y avoit deux écoles : l'une pour les premiers éléments des lettres, l'autre pour la danse et la musique. Ce dernier art, qui servoit aussi de fondement aux lois des anciennes républiques, étoit particulièrement cultivé par les Guaranis. Ils savoient faire eux-mêmes des orgues, des harpes, des ilûtes, des guitares et nos instruments guerriers.

Dès qu'un enfant avoit atteint l'âge de sept ans, les deux religieux étudioient son caractère. S'il paroissoit propre aux emplois mécaniques, on le fixoit dans un des ateliers de la réduction, et dans celui-là même où son inclination le portoit. Il devenoit orfèvre, doreur, horloger, serrurier, charpentier, menuisier, tisserand, fondeur. Ces ateliers avoient eu pour premiers instituteurs les Jésuites eux-mêmes. Ces pères avoient appris exprès les arts utiles pour les enseigner à leurs Indiens sans être obligés de recourir à des étrangers.

Les jeunes gens qui préféroient l'agriculture étoient enrôlés dans la tribu des laboureurs, et ceux qui retenoient quelque humeur vagabonde de leur première vie erroient avec les troupeaux.

Les femmes travailloient, séparées des hommes, dans l'intérieur de leurs ménages. Au commencement de chaque semaine, on leur distribuoit une certaine quantité de laine et de coton,

qu'elles dévoient rendre le samedi au soir, toute prête à être mise en œuvre; elles s'employoient aussi à des soins champêtres, qui occupoient leurs loisirs sans surpasser leurs forces.

Il n'y avoit point de marchés publics dans les bourgades : à certains jours fixes, on donnoit à chaque famille les choses nécessaires à la vie. Un des deux missionnaires veilloit à ce que les parts fussent proportionnées au nombre d'individus qui se trouvoient dans chaque cabane.

Les travaux commençoient et cessoient au son de la cloche. Elle se faisoit entendre au premier rayon de l'aurore. Aussitôt les enfants s'assembloient à l'église, où leur concert matinal duroit, comme celui des petits oiseaux, jusqu'au lever du soleil. Les hommes et les femmes assistoient ensuite à la messe, d'où ils se rendoient à leurs travaux. Au baisser du jour, la cloche rappeloit les nouveaux citoyens à l'autel, et l'on chantoit la prière du soir à deux parties et en grande musique.

La terre étoit divisée en plusieurs lots, et chaque famille cultivoit un de ces lots pour ses besoins. Il y avoit, en outre, un champ public appelé la Possession de Dieu 1. Les fruits de ces terres communales étoient destinés à suppléer aux mauvaises récoltes et à entretenir les veuves, les orphelins et les infirmes. Ils scrvoient encore de fonds pour la guerre. S'il restoit quelque c'iose du trésor public au bout de l'année, on appliquoit ce superflu aux dépenses du culte et à la décharge du tribut de l'écu d'or que chaque famille payoit au roi d'Espagne 2.

Un cacique ou chef de guerre, un corregidor pour l'administration de la justice, des regidores et des alcaldes pour la police et la direction des travaux publics, formoient le corps militaire, civil et politique des réductions. Ces magistrats étoient nommés par l'assemblée générale des citoyens; mais il paroît qu'on ne pouvoit choisir qu'entre les sujets proposés par les missionnaires : c'étoit une loi empruntée du sénat et du peuple romain. Il y avoit, en outre, un chef nommé fiscal, espèce de censeur public élu par les vieillards. Il tenoit un registre des

1. Montesquieu s'est trompé quand il a cru qu'il y avoit communauté de biens au Paraguay : on voit ici ce qui l'a jeté dans l'erreur.

2. Charlevoix, Hist. du Parag. Montesquieu a évalué ce tribut à un cin* quiècne des biens.

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