‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 170 sur 322 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

hommes en âge de porter les armes. Un tenienle veilloit sur les enfants; il les conduisoit à l'église et les accompagnoit aux écoles, en tenant une longue baguette à la main; il rendoit compte aux missionnaires des observations qu'il avoit faites sur les mœurs, le caractère, les qualités et les défauts de ses élèves.

Enfin, la bourgade étoit divisée en plusieurs quartiers, et chaque quartier avoit un surveillant. Comme les Indiens sont naturellement indolents et sans prévoyance, un chef d'agriculture étoit chargé de visiter les charrues et d'obliger les chefs de famille à ensemencer leurs terres.

En cas d'infraction aux lois, la première faute étoit punie par une réprimande secrète des missionnaires ; la seconde, par une pénitence publique à la porte de l'église, comme chez les premiers fidèles; la troisième, par la peine du fouet. Mais pendant un siècle et demi qu'a duré cette république, on trouve à peine un exemple d'un Indien qui ait mérité ce dernier châtiment. « Toutes leurs fautes sont des fautes d'enfants, dit le père Charlevoix : ils le sont toute leur vie en bien des choses, et ils en ont d'ailleurs toutes les bonnes qualités. »

Les paresseux étoient condamnés à cultiver une plus grande portion du champ commun : ainsi une sage économie avoit fait tourner les défauts même de ces hommes innocents au profit de la prospérité publique.

On avoit soin de marier les jeunes gens de bonne heure, pour éviter le libertinage. Les femmes qui n'avoient pas d'enfants se retiroient, pendant l'absence de leur mari, à une maison particulière, appelée maison de refuge. Les deux sexes étoient à peu près séparés, comme dans les républiques grecques: ils avoient des bancs distincts à l'église et des portes différentes par où ils sortoient sans se confondre.

Tout étoit réglé, jusqu'à l'habillement, qui convenoit à la modestie sans nuire aux grâces. Les femmes portoient une tunique blanche rattachée par une ceinture ; leurs bras et leurs, jambes étoient nus ; elles laissoient flotter leur chevelure, qui leur servoit de voile.

Les hommes étoient vêtus comme les anciens Castillans. Lorsqu'ils alloient au travail, ils couvroient ce noble habit d'un sarrau de toile blanche. Ceux qui s'étoient distingués par des

traits de courage ou de vertu portoient un sarrau eouleur cTe pourpre.

Les Espagnols, et surtout les Portugais du Brésil, faisoient des courses sur les terres de la République chrétienne, et enlevoient souvent des malheureux, qu'ils réduisoient en servitude. Résolus de mettre fin à ce brigandage, les Jésuites, à force d'habileté, obtinrent de la cour de Madrid la permission d'armer leurs néophytes. Ils se procurèrent des matières premières, établirent des fonderies de canons, des manufactures de poudre, et dressèrent à la guerre ceux qu'on ne vouloit pas laisser en paix. Une milice régulière s'assembla tous les lundis pour manœuvrer et passer la revue devant un cacique. Il y avoit des prix pour les archers, les porte-lance, les frondeurs, les artilleurs, les mousquetaires. Quand les Portugais revinrent, au lieu de quelques laboureurs timides et dispersés, ils trouvèrent des bataillons qui les taillèrent en pièces et les chassèrent jusqu'au pied de leurs forts. On remarqua que la nouvelle troupe ne reculoit jamais, et qu'elle se rallioit sans confusion sous le feu de l'ennemi. Elle avoit même une telle ardeur, qu'elle s'emportoit dans ses exercices militaires, et l'on étoit souvent obligé de les interrompre de peur de quelque malheur.

On voyoit ainsi au Paraquay un État qui n'avoit ni les dangers d'une constitution toute "guerrière, comme celle des Lacédémoniens, ni les inconvénients d'une société toute pacifique, comme la fraternité des Quakers. Le problème politique éfoit résolu : l'agriculture, qui fonde, et les armes, qui conservent, se trouvoient réunies. Les Guaranis étoient cultivateurs sans avoir d'esclaves et guerriers sans être féroces ; immenses et sublimes avantages qu'ils dévoient à la religion chrétienne, et dont n'avoient pu jouir, sous le polythéisme, ni les Grecs ni les Romains.

Ce sage milieu étoit partout observé : la République chrétienne n'étoit point absolument agricole, ni tout à fait tournée à la guerre, ni privée entièrement des lettres et du commerce ; elle avoit un peu de tout, mais surtout des fêtes en abondance. Elle n'étoit ni morose comme Sparte, ni frivole comme Athènes ; le citoyen n'étoit ni accablé par le travail, ni enchanté par le plaisir. Enfin, les missionnaires, en bornant la foule aux premières

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