‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 171 sur 322 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

nécessités de la vie, avoient su distinguer dans le troupeau les enfants que la nature avoit marqués pour de plus hautes destinées. Ils avoient, ainsi que le conseille Platon, mis à part ceux qui annonçaient du génie, afin de les initier dans les sciences et les lettres. Ces enfants choisis s'appeloient la congrégation : ils étoient élevés dans une espèce de séminaire, et soumis à la rigidité du silence, de la retraite et des études des disciples de Pythagore. Il régnoit entre eux une si grande émulation, que la seule menace d'être renvoyé aux écoles communes jetoit un élève dans le désespoir. G'étoit de cette troupe excellente que dévoient sortir un jour les prêtres, les magistrats et les héros de la patrie.

Les bourgr*.les des réductions occupoient un assez grand terrain, généralement au bord d'un fleuve et sur un beau site. Les maisons étoient uniformes, à un seul étage, et bâties en pierres; les rues étoient larges et tirées au cordeau. Au centre de la bourgade se trouvoit la place publique, formée par l'église, la maison des pères, l'arsenal, le grenier commun, la maison de refuge et l'hospice pour les étrangers. Les églises étoient fort belles et fort ornées; des tableaux, séparés par des festons de verdure naturelle, couvrolent les murs. Les jours de fête on répandoit des eaux de senteur dans la nef, et le sanctuaire étoit jonché de fleurs de lianes effeuillées.

Le cimetière, placé derrière le temple, formoit un carré long environné de murs à hauteur d'appui ; une allée de palmiers et de cyprès régnoit tout autour, et il étoit coupé dans sa longueur par d'autres allées de citronniers et d'orangers ; celle du milieu conduisoit à une chapelle où l'on célébroit tous les lundis une messe pour les morts.

Des avenues des plus beaux et des plus grands arbres partoient de l'extrémité des rues du hameau et alloient aboutir à d'autres chapelles bâties dans la campagne, et que l'on voyoit en perspective. Ces monuments religieux servoient de termes aux processions les jours de grandes solennités.

Le dimanche après la messe on faisoit les fiançailles et les mariages, et le soir on baptisoit les catéchumènes et les enfants.

Ces baptêmes se faisoient, comme dans la primitive Église, par les trois immersions, les chants et le vêtement de lin.

Les principales fêtes de la religion s'annonçoient par une pompe extraordinaire. La veille on allumoit des feux de joie; les mes étoient illuminées, et les enfants dansoient sur la place publique. Le lendemain, à la pointe du jour, la milice paroissoit en armes. Le cacique de guerre, qui la précédoit, étoit monté sur un cheval superbe*, et marchoit sous un dais que deux cavaliers portoient à ses côtés. A midi, après l'office divin, on faisoit un festin aux étrangers, s'il s'en trouvoit quelques-uns dans la république, et l'on avoit permission de boire un peu de vin. Le soir, il y avoit des courses de bagues, où les deux pères assistoient pour distribuer les prix aux vainqueurs. A l'entrée de la nuit ils donnoient le signal de la retraite, et les familles, heureuses et paisibles, alloient goûter les douceurs du sommeil.

Au centre de ces forêts sauvages, au milieu de ce petit peuple antique, la fête du Saint -Sacrement présentoit surtout un spectacle extraordinaire. Les Jésuites y avoient introduit les danses, à la manière des Grecs, parce qu'il n'y avoit rien à craindre pour les mœurs chez des chrétiens d'une si grande innocence. Nous ne changerons rien à la description que le père Charlevoix en a faite:

« J'ai dit qu'on ne voyoit rien de précieux à cette fête; toutes les beautés de la simple nature sont ménagées avec une variété qui la représente dans son lustre; elle y est même, si j'ose ainsi parler, toute vivante, car sur les fleurs et les branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le Saint-Sacrement passe on voit voltiger des oiseaux de toutes les couleurs, qui sont attachés par les pattes à des fils si longs, qu'ils paroissent avoir toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur gazouillement au chant des musiciens et de tout le peuple, et bénir à leur manière celui dont la Providence ne leur manque jamais.. .,

« D'espace en espace, on voit des tigres et des lions bien enchaînés, afin qu'ils ne troublent point la fête, et de très-beaux poissons qui se jouent dans de grands bassins remplis d'eau: en un mot, toutes les espèces de créatures vivantes y assistent, comme par députation, pour y rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste sacrement.

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