QUATRIEME PARTIE
Charlemagne, qu'elle avoit retrouvée clans l'église Sainte-Catherine-de-Fierbois, en Touraine.
Si donc nous fûmes quelquefois abandonnés de la fortune, le courage ne nous manqua jamais. Henri IV à la bataille d'Ivry crioità ses gens qui plioient: « Tournez la tête, si ce n'est pour combattre, du moins pour me voir mourir. » Nos guerriers ont toujours pu dire dans leur défaite ce mot, qui fut inspiré par le génie de la nation au dernier chevalier françois à Pavie : « Tout est perdu, fors l'honneur. »
Tant de vertus et de vaillance méritoient bien d'être honorées. Si le héros recevoit la mort dans les champs de la patrie, la chevalerie en deuil lui faisoit d'illustres funérailles; s'il succomboit au contraire dans les entreprises lointaines, s'il ne lui restoit aucun frère d'armes, aucun écuyer pour prendre soin de sa sépulture, le ciel lui envoyoit pour l'ensevelir quelqu'un de ces solitaires qui habitoient alors dans les déserts, et qui
Su '1 Libano spesso, e su '1 Carmelo
In aerea magion fan dimoranza.
C'est ce qui a fourni au Tasse son épisode de Suénon : tous les jours un solitaire de la Thébaïde ou un ermite du Liban recueilloit les cendres de quelque chevalier massacré par les infidèles; le chantre de Solyme ne fait que prêter à la vérité le langage des Muses.
« Soudain de ce beau globe, ou de ce soleil de la nuit, je vis descendre un rayon qui, Rallongeant comme un trait d'or, vint toucher le corps du héros
« Le guerrier n'étoit point prosterné dans la poudre, mais, de même qu'autrefois tous ses désirs tendoient aux régions étoilées, son visage étoit tourné vers le ciel, comme le lieu de son unique espérance. Sa main droite étoit fermée, son bras raccourci; il serroit le fer, dans l'attitude d'un homme qui va frapper; son autre main, d'une manière humble et pieuse, reposoit sur sa poitrine et sembloit demander pardon à Dieu...
« Bientôt un nouveau miracle vint attirer mes regards.
« Dans l'endroit où mon maître gisoit étendu s'élève tout à coup un grand sépulcre, qui, sortant du sein de la terre,
embrasse le corps du jeune prince, et se referme sur lui... Une courte inscription rappelle au voyageur le nom et les vertus du héros. Je ne pouvois arracher mes yeux de ce monument, et je contemplois tour à tour et les caractères et le marbre funèbre.
« Ici, dit le vieillard, le corps de ton général reposera auprès de ses fidèles amis, tandis que leurs âmes généreuses jouiront, en s'aimant dans les cieux, d'une gloire et d'un bonheur éternel1. »
Mais le chevalier qui avoit formé dans sa jeunesse ces liens héroïques qui ne se brisoient pas même avec la vie n'avoit poinl à craindre de mourir seul dans les déserts : au défaut des miracles du ciel, ceux de l'amitié le suivoient. Constamment accompagné de son frère d'armes, il trouvoit en lui des mains guerrières pour creuser sa tombe et un bras pour le venger. Ces unions étoient confirmées par les plus redoutables serments : quelquefois les deux amis se faisoient tirer du sang, et le mêloient dans la même coupe ; ils portoient pour gage de leur foi mutuelle ou un cœur d'or, ou une chaîne, ou un anneau. L'amour pourtant, si cher aux chevaliers, n'avoit dans ces occasions que le second droit sur leurs âmes, et l'on secouroit son ami de préférence à sa maîtresse.
Une chose néanmoins pouvoit dissoudre ces nœuds, c*étoit l'inimitié des patries. Deux frères d'armes de diverses nations cessoient d'être unis dès que leurs pays ne l'étoient plus. Hue de Carvalay, chevalier anglois, avoit été l'ami de Bertrand Du Guesclin : lorsque le prince Noir eut déclaré la guerre au roi Henri de Castille, Hue fut obligé de se séparer de Bertrand; il vint lui faire ses adieux, et lui dit :
« Gentil sire, il nous convient despartir. Nous avons été ensemble en bonne compagnie, et avons toujours eu du vostre à nostre (de l'argent en commun) , si pense bien que j'ai plus receu que vous : et pour ce vous prie que nous en comptions ensemble... — Si, dit Bertrand, ce n'est qu'un sermon, je n'ai point pensé à ce compte... il n'y a que du bien à faire : raison donne que vous suiviez votre maître. Ainsi le doit faire tout preudhomme : bonne amour fust l'amour de nous, et aussi en