EXTRAIT TIRÉ DU PREMIER LIVRE DU SACERDOCE
Saint Chrysostome avoit un ami intime nommé Basile, qui lui avoit persuadé de quitter la maison de sa mère pour mener avec lui une vie solitaire et retirée. « Dès que cette mère désolée eut appris cette nouvelle, elle me prit la main, dit saint Chrysostome, me mena dans sa chambre, et, m'ayant fait asseoir auprès d'elle sur le même lit où elle m'avoit mis au monde, elle commença à pleurer et à me parler en des termes qui me donnèrent encore plus de pitié que ses larmes. « Mon fils, me dit-elle, Dieu n'a pas voulu que je jouisse longtemps de la vertu de votre père. Sa mort, qui suivit de près les douleurs que j'avois endurées pour vous mettre au monde, vous rendit orphelin et me laissa veuve plus tôt qu'il n'eût été utile à l'un et à ■l'autre. J'ai souffert toutes les peines et toutes les incommodités du veuvage, lesquelles certes ne peuvent être comprises par les personnes qui ne les ont point éprouvées. Il n'y a point de discours qui puisse représenter le trouble et l'orage où se voit une jeune femme qui ne vient que de sortir de la maison de son père , qui ne sait point les affaires, et qui, étant plongée dans l'affliction, doit prendre de nouveaux soins, dont la foiblesse de son âge et celle de son sexe sont peu capables. Il faut qu'elle supplée à la négligence de ses serviteurs et se garde de leur malice ; qu'elle se défende des mauvais desseins de ses proches ; qu'elle souffre constamment les injures des partisans et l'insolence et la barbarie qu'ils exercent dans la levée des impôts.
« Quand un père en mourant laisse des enfants, si c'est une fille, je sais que c'est beaucoup de peine et de soin pour une veuve : ce soin néanmoins est supportable, en ce qu'il n'est pas mêlé de crainte ni de dépense. Mais si c'est un fils, l'éducation en est bien plus difficile, et c'est un sujet continuel d'appréhensions et de soins, sans parler de ce qu'il coûte pour le faire bien instruire. Tous ces maux pourtant ne m'ont point portée à me remarier. Je suis demeurée ferme parmi ces orages et ces tempêtes, et, me confiant surtout en la grâce de Dieu, je me suis résolue de souffrir tous ces troubles que le veuvage apporte avec soi.
« Mais ma seule consolation* dans ces misères a été de vous voir sans cesse et de contempler dans votre visage l'image vivante et le portrait fidèle de mon mari mort : consolation qui a commencé dès votre enfance , lorsque vous ne saviez pas encore parler, qui est le emps où les pères et les mères reçoivent plus de plaisirs de leurs enfants.
« Je ne vous ai point aussi donné sujet de me dire que, à la vérité, j'ai soutenu avec courage les maux de ma condition présente, mais aussi que j'ai diminué le bien de votre père pour me tirer de ces incommodités, qui est un malheur que je sais arriver souvent aux pupilles; car je vous ai conservé tout ce qu'il vous a laissé, quoique je n'aie rien épargné de tout ce qui vous a été nécessaire pour votre éducation. J'ai pris ces dépenses sur mon bien et sur ce que j'ai eu de mon père en mariage : ce que je ne vous dis pas, mon fils, dans la vue de vous reprocher les obligations que vous m'avez. Pour tout cela je ne vous demande qu'une grâce : ne me rendez pas veuve une seconde fois. Ne rouvrez pas une plaie qui commence à se fermer. Attendez au moins le jour de ma mort : peut-être n'est-il pas éloigné. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de vieillir, mais à mon âge je n'ai plus que la mort à attendre. Quand vous m'aurez ensevelie dans le tombeau de votre père et que vous aurez réuni mes os à ses cendres, entreprenez alors d'aussi longs voyages et naviguez sur telle mer que vous voudrez, personne ne vous en empêchera. Mais pendant que je respire encore supportez ma présence et ne vous ennuyez point de vivre avec moi. N'attirez pas sur vous l'indignation de Dieu en causant une douleur si sensible à une mère qui ne l'a point méritée. Si je songe à vous engager dans les soins du monde et que je veuille vous obliger de prendre la conduite de mes affaires, qui sont les vôtres , n'ayez plus d'égard, j'y consens, ni aux lois de la nature, ni aux peines que j'ai essuyées pour vous élever, ni au respect que vous devez à une mère, ni à aucun autre motif pareil : fuyez-moi comme l'ennemi de votre repos, comme une personne qui vous tend des pièges dangereux. Mais si je fais tout ce qui dépend de moi afin que vous puissiez vivre dans une parfaite tranquillité, que cette considération pour le moins vous retienne , si toutes les autres sont inutiles. Quelque grand nombre d'amis que vous ayez, nul ne vous laissera vivre avec autant de liberté que je fais. Aussi n'y en a-t-il point qui ait la même passion que moi pour votre avancement, et pour votre bien. »
Saint Chrysostome ne put résister à un discours si touchant, et, quelque sollicitation que Basile son ami continuât toujours à lui faire, il ne put se résoudre à quitter une mère si pleine de tendresse pour lui et si digne d'être aimée.
L'antiquité païenne peut-elle nous fournir un discours plus beau., plus vif, plus tendre, plus éloquent que celui-ci, mais de cette éloquence simple et naturelle, qui passe infiniment tout ce que l'art le plus • étudié pourroit avoir de plus brillant? Y a-t-il dans tout ce discours aucune pensée recherchée, aucun tour extraordinaire ou affecté? Ne voit-on pas que tout y coule de source, et que c'est la nature même qui l'a dicté? Mais ce que j'admire le plus, c'est la retenue inconcevable d'une mère affligée à l'excès et pénétrée de douleur, à qui, dans un état si violent, il n'échappe pas un seul mot ni d'emportement, ni même de plainte contre l'auteur de ses peines et de ses alarmes, soit par respect pour la vertu de Basile, soit par la crainte d'irriter son fils, qu'elle ne songeoit qu'à gagner et à attendrir.
NOTE XXX, page 59.
« C'est au grand talent, dit M. de La Harpe, qu'il est donné de réveiller la froideur et de peindre l'indifférence ; et lorsque l'exemple s'y joint (heureusement encore tous nos prédicateurs illustres ont eu cet avantage), il est certain que le ministère de la parole n'a nulle part plus de puissance et de dignité que dans la chaire. Partout ailleurs, c'est un homme qui parle à des hommes; ici, c'est un être d'une autre espèce : élevé entre le ciel et la terre, c'est un médiateur que Dieu place entre la créature et lui. Indépendant des considérations du siècle, il annonce les oracles de l'éternité. Le lieu même d'où il parle, celui où on l'écoute, confond et fait disparoître toutes les grandeurs pour ne laisser sentir que la sienne. Les rois s'humilient comme le peuple devant son tribunal , et n'y viennent que pour être instruits. Tout ce qui l'environne ajoute un nouveau poids à sa parole: sa voix retentit dans l'étendue d'une enceinte sacrée et dans le silence d'un recueillement universel. S'il atteste Dieu, Dieu est présent sur les autels; s'il annonce le néant de la vie, la mort est auprès de lui pour lui rendre témoignage et montre à ceux qui l'écoutent qu'ils sont assis sur des tombeaux.
« Ne doutons pas que les objets extérieurs, l'appareil des temples et des cérémonies, n'influent beaucoup sur les hommes et n'agissent sur eux avant l'orateur, pourvu qu'il n'en détruise pas l'effet. Représentons-nous Massillon dans la chaire, prêt à faire l'oraison funèbre de Louis XIV, jetant d'abord les yeux autour de lui et les fixant quelque temps sur cette pompe lugubre et imposante qui suit les rois jusque dans ces asiles de mort où il n'y a que des cercueils et des cendres, les baissant ensuite un moment avec l'air de la médita*
tion, puis les relevant vers le ciel et prononçant ces mots d'une voix ferme et grave : Dieu seul est grand, mes frères! Quel exorde renfermé dans une seule parole accompagnée de cette action! comme elle devient sublime par le spectacle qui entoure l'orateur! comme ce seul mot anéantit tout ce qui n'est pas Dieu! »
L'auteur d'une Épître à M. de Chateaubriand, publiée en 1809, avoit placé dans ses vers un tableau du siècle de Louis le Grand , où l'on reconnoîtra une imitation de ce passage : Comme on voit le soleil, disoit-il,
Comme on voit le soleil, ce monarque des mondes,
A l'approche du soir s'incliner vers les ondes,
Des forêts et des monts colorer le penchant
Et de ses feux encore embraser le couchant,
Tel Louis, atteignant la vieillesse glacée,
Conservoit les débris de sa gloire passée,
Et de la royauté déposant le fardeau,
Grand par ses souvenirs, descendoit au tombeau.
Turenne n'étoit plus, mais, rival de sa gloire,
Yillars sous nos drapeaux ramenoit la victoire,
Et Denain avoit vu du haut de ses remparts
L'Anglois épouvanté s'enfuir de toutes parts.
Corneille avoit fini sa brillante carrière,
Melpomène aux douleurs se livroit tout entière;
Mais Rousseau, n'écoutant que ses nobles transports,
Enfantoit chaque jour de plus brillants accords
Et savoit allier, dans son heureuse audace,
La harpe de David et la lyre d'Horace.
Fénelon, sage aimable et rival de Nestor,
Instruisoit Télémaque aux leçons de Mentor ;
Bossuet adressoit, dans sa mâle éloquence,
A l'ombre de Condé les regrets de la France,
Et dans nos temples saints sa redoutable voix
Au nom seul du Seigneur faisoit trembler les rois;
Fléchier, moins énergique et non moins plein de charmes,
Sur Turenne au tombeau faisoit verser des larmes ;
Et lorsqu'en des instants de regrets et de deuil,
Les chrétiens de Louis entouroient le cercueil,
Quand la nef des lieux saints répétoit le*irs cantiques,
Massillon écoutoit ces chœurs mélancoliques,
Et sa voix, s'animant à ce lugubre chant,
Faisoit tonner ces mots : Chrétiens ! Dieu seul est grand !
I (Xote de l'Éditeur.)
NOTE XXXI, page 66.
LICHTENSTEIN
Les Encyclopédistes sont une secte de soi-disant philosophes, formée de nos jours; ils se croient supérieurs à tout ce que l'antiquité a produit en ce genre. A l'effronterie des cyniques ils joignent la noble impudence de débiter tous les paradoxes qui leur tombent dans l'esprit; ils se targuent de géométrie et soutiennent que ceux qui n'ont pas étudié cette science ont l'esprit faux; que par conséquent ils ont seuls le don de bien raisonner : leurs discours les plus communs sont farcis de termes scientifiques. Ils diront, par exemple, que telles lois sont sagement établies en raison inverse du carré des distances; que telle puissance , prête à former une alliance avec une autre , se sent attirer à elle par l'effet de l'attraction, et que bientôt les deux nations seront assimilées. Si on leur propose une promenade, c'est le problème d'une courbe à résoudre. S'ils ont une colique néphrétique, ils s'en guérissent par les règles de l'hydrostatique. Si une puce les a mordus , ce sont des infiniment petits du premier ordre qui les incommodent. S'ils font une chute , c'est pour avoir perdu le centre de gravité. Si quelque folliculaire a l'audace de les attaquer, ils le noient dans un déluge d'encre et d'injures ; ce crime de lèse-philosophie est irrémissible.
EUGÈXE.
Mais quel rapport ont ces fous avec notre nom, avec le jugement qu'on porte de nous?
LICIITENSTEIN.
Beaucoup plus que vous ne croyez, parce qu'ils dénigrent toutes les sciences, hors celle de leurs calculs. Les poésies sont des frivolités dont il faut exclure les fables; un poëte ne doit rimer avec énergie que les équations algébriques. Pour l'histoire, ils veulent qu'on l'étudié à rebours , à commencer de nos temps pour remonter avant le déluge. Les gouvernements, ils les réforment tous : la France doit devenir un État républicain, dont un géomètre sera le législateur, et que des géomètres gouverneront en soumettant toutes les opérations de la nouvelle république au calcul infinitésimal. Cette république conservera une paix constante et se soutiendra sans armée... Ils affectent tous une sainte horreur pour la guerre... S'ils haïssent les armées et les généraux qui se rendent célèbres, cela ne les empêche pas de se battre à coups de plume et de se dire souvent des grossièretés dignes
des halles; et s'ils avoient des troupes, ils les feroient marcher les unes contre les autres... En leur style, ces beaux propos s'appellent des libertés philosophiques ; il faut penser tout haut, toiite vérité est bonne à dire, et comme , selon leur sens , ils sont seuls les dépositaires des vérités , ils croient pouvoir débiter toutes les extravagances qui leur viennent dans l'esprit, sûrs d'être applaudis.