EXTRAIT DU DISCOURS DE SAINT CHRYSOSTOME SUR LA DISGRACE D'EUTROPE
Eutrope étoit un favori tout-puissant auprès de l'empereur Arcade, et qui gouvernoit absolument l'esprit de son maître. Ce prince, aussi foible à soutenir ses ministres qu'imprudent à les élever, se vit obligé malgré lui d'abandonner son favori. En un moment Eutrope tomba du comble de la grandeur dans l'extrémité de la misère. Il ne trouva de ressource que dans la pieuse générosité de saint Jean Chrysostome, qu'il avoit souvent maltraité, et dans l'asile sacré des autels, qu'il s'étoit efforcé d'abolir par diverses lois, et où il se réfugia dans son malheur. Le lendemain, jour destiné à la célébration des saints mystères, le peuple accourut en foule dans l'église pour y voir dans Eutrope une image éclatante de la foiblesse des hommes et du néant
1. Disc, sur ïllist. univ., me partie, intitulée les Empires.
des grandeurs humaines. Le saint évêque parla sur ce sujet d'une manière si vive et si touchante, qu'il changea la haine et l'aversion qu'il avoit pour Eutrope en compassion , et fit fondre en larmes tout son auditoire. Il faut se souvenir que le caractère de saint Chrysostome étoit de parler aux grands et aux puissants, même dans le temps de leur plus grande prospérité, avec une force et une liherté vraiment épiscopales.
« Si l'on a dû jamais s'écrier: Vanité des vanités, et tout n'est que vanité, certainement c'est dans la conjoncture présente. Où est maintenant cet éclat des plus hautes dignités? Où sont ces marques d'honneur et de dictinction? Qu'est devenu cet appareil des festins et des jours de réjouissance? Où se sont terminées ces acclamations si fréquentes et ces flatteries si outrées de tout un peuple assemblé dans le Cirque pour assister au spectacle? Un seul coup de vent a dépouillé cet arbre superbe de toutes ses feuilles, et, après l'avoir ébranlé jusque dans ses racines , l'a arraché en un moment de la terre. Où sont ces faux amis, ces vils adulateurs, ces parasites si empressés à faire leur cour et à témoigner par leurs actions et leurs paroles un servile dévouement? Tout cela a disparu, et s'est évanoui comme un songe, comme une fleur, comme une ombre. Nous ne pouvons donc trop répéter cette sentence du Saint-Esprit: Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. Elle devroit être écrite en caractères éclatants dans toutes les places publiques, aux portes des maisons, dans toutes nos chambres ; mais elle devroit encore bien plus être gravée dans nos cœurs, et faire le continuel sujet de nos entretiens.
« N'avois-je pas raison, dit saint Chrysostome en s'adressant à Eutrope, de vous représenter l'inconstance et la fragilité de vos richesses? Vous connoissez maintenant, par votre expérience, que comme des esclaves fugitifs elles vous ont abandonné, et qu'elles sont même en quelque sorte devenues perfides et homicides à votre égard, puisqu'elles sont la principale cause de votre désastre. Je vous répétois souvent que vous deviez faire plus de cas de mes reproches, quelque amers qu'ils vous parussent, que de ces fades louanges dont vos flatteurs ne cessoient de vous accabler, parce que les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs de celui qui hait. Avois-je tort de vous parler ainsi? Que sont devenus tous ces courtisans? Ils se sont retirés; ils ont renoncé à votre amitié; ils ne songent qu'à leur sûreté, à leurs intérêts, aux dépens même des vôtres. Il n'en est pas ainsi de nous. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation; et dans votre chute nous vous soutenons de tout notre pouvoir. L'Église, à qui vous avez fait la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir, et les théâtres, objet éterne
de vos complaisances, qui nous ont si souvent attiré votre indignation, vous ont abandonné et trahi.
« Je ne parle pus ainsi pour insulter au malheur de celui qui est tombé, ni pour rouvrir et aigrir des plaies encore toutes sanglantes, mais pour soutenir ceux qui sont debout et leur faire éviter de pareils maux. Et le moyen de les éviter, c'est de se bien convaincre de la fragilité et de la vanité des grandeurs humaines. De les appeler une fleur, une herbe, une fumée, un songe, ce n'est pas encore en dire assez, puisqu'elles sont au-dessous même du néant. Nous. en avons une preuve bien sensible devant les yeux. Qui jamais est parvenu à une plus haute élévation? N'avoit-il pas des biens immenses? Lui manquoit-il quelque dignité? N'étoit-il pas craint et redouté de tout l'Empire? Et maintenant, plus abandonné et plus tremblant que les derniers des malheureux, que les plus vils esclaves, que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots, n'ayant devant les yeux que les épées préparées contre lui, que les tourments et les bourreaux, privé de la lumière du jour au milieu du jour même, il attend à chaque moment la mort, et ne la perd point de vue.
« Vous fûtes témoins hier, quand on vint du palais pour le tirer d'ici par force, comment il courut aux vases sacrés, tremblant de tout le corps, le visage pâle et défait, faisant à peine entendre une foible voix entrecoupée de sanglots , et plus mort que vif. Je le répète encore, ce n'est point pour insulter à sa chute que je dis tout ceci , mais pour vous attendrir sur ses maux et pour vous inspirer des sentiments de clémence et de compassion à son égard.
« Mais, disent quelques personnes dures et impitoyables, qui même nous savent mauvais gré de lui avoir ouvert l'asile de l'Église, n'est-ce pas cet homme-là qui en a été le plus cruel ennemi et qui a fermé cet asile sacré par diverses lois? Cela est vrai, répond saint Chrysostome ; et ce doit être pour nous un motif bien pressant pour glorifier Dieu de ce qu'il oblige un ennemi si formidable de venir rendre lui-même hommage et à la puissance de l'Église et à sa clémence : à sa puissance, puisque c'est la guerre qu'il lui a faite qui lui a attiré sa disgrâce; à sa clémence, puisque, malgré tous les maux qu'elle en a reçus, oubliant tout le passé, elle lui ouvre son sein, elle le cache sous ses ailes, elle le couvre de sa protection comme d'un bouclier, et le reçoit dans l'asile sacré des autels, que lui-même avoit plusieurs fois entrepris d'abolir. Il n'y a point de victoires, point de trophées, qui pussent faire tant d'honneur à l'Église. Une telle générosité, dont elle seule est capable, couvre de honte et les Juifs et les infidèles. Accorder hautement sa protection à un ennemi déclaré, tombé dans la disgrâce, abandonné de tous, devenu l'objet
du mépris et de la haine publique ; montrer à son égard une tendresse plus que maternelle ; s'opposer en même temps et à la colère du prince et à l'aveugle fureur du peuple : voilà ce qui fait la gloire de notre sainte religion.
« Vous dites avec indignation qu'il a fermé cet asile par diverses lois. 0 homme ! qui que vous soyez , vous est-il donc permis de vous souvenir des injures qu'on vous a faites? Ne sommes-nous pas les serviteurs d'un Dieu crucifié, qui dit en expirant : Mon Père, ■pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ? Et cet homme, prosterné au pied des autels et exposé en spectacle à tout l'univers, ne vient-il pas lui-même abroger ses lois et en reconnoître l'injustice? Quel honneur pour cet autel , et combien est-il devenu terrible et respectable depuis qu'à nos yeux il tient ce lion enchaîné ! C'est ainsi que ce qui rehausse l'éclat et l'image d'un prince n'est pas qu'il soit assis sur un trône, revêtu de pourpre et ceint du diadème, mais qu'il foule aux pieds les barbares vaincus et captifs.
Je vois dans notre temple une assemblée aussi nombreuse qu'à la grande fête de Pâques. Quelle leçon pour tous que le spectacle qui vous occupe maintenant, et combien le silence même de cet homme, réduit en l'état où vous le voyez, est -il plus éloquent que tous nos discours! Le riche, en entrant ici, n'a qu'à ouvrir les yeux pour reconnoître la vérité de cette parole : Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe s'est séchee, la fleur est tombée, parce que le Seigneur l'a frappée de son souffle. Et le pauvre apprend ici à juger de son état tout autrement qu'il ne fait, et, loin de se plaindre, à savoir même bon gré à sa pauvreté, qui lui tient lieu d'asile, de port, de citadelle, en le mettant en repos et en sûreté, et le délivrant des craintes et des alarmes dont il voit que les richesses sont la cause et l'origine. »
Le but qu'avoit saint Chrysostome en tenant tout ce discours n'étoit pas seulement d'instruire son peuple , mais de l'attendrir par le récit des maux dont on lui faisoit une peinture si vive. Aussi eut-il la consolation, comme je l'ai dit, de faire fondre en larmes tout son auditoire, quelque aversion qu'on eût pour Eutrope, qu'on regardoit avec raison comme l'auteur de tous les maux publics et particuliers. Quand il s'en aperçut il continua ainsi : « Ai-je calmé vos esprits? Ai-je chassé la colère? Ai-je éteint l'inhumanité? Ai-je excité la compassion? Oui, sans doute, et l'état où je vous vois, et ces larmes qui coulent de vos yeux en sont de bons garants. Puisque vos cœurs sont attendris et qu'une ardente charité en a fondu la glace et amolli la dureté, allons donc tous ensemble nous jeter aux pieds de l'em-
pereur, ou plutôt prions le Dieu de miséricorde de l'adoucir, en sorte qu'il nous accorde la grâce entière. »
Ce discours eut son effet , et saint Chrysostome sauva la vie à Eutrope. Mais quelques jours après, ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver, il fut pris et banni en Chypre, d'où on le tira dans la suite pour lui faire son procès à Chalcédoine, et il fut décapité.