IL
la jeunesse l'avoit transporté; qu'obligé par son père de passer toute la journée sur le code, il s'en trouvoit si excédé, que pour s'amuser il se mettoit à composer une Lettre persane, et que cela couloit de sa plume sans étude, n (OEuvres de Montesquieu, t. VII, p. 233.)
NOTE XXXIV, page 70.
Voltaire, que j'aime à citer aux incrédules, pensoit ainsi sur le siècle de Louis XIV et sur le nôtre. Voici plusieurs passages de ses lettres (où l'on doit toujours chercher ses sentiments intimes) qui le prouvent assez.
« C'est Racine qui est véritablement grand, et d'autant plus grand, qu'il ne paroît jamais chercher à l'être. C'est l'auteur d'Athalie qui est l'homme parfait. (Correspond, gèn., t. VIII, p. 465.)
« J'avois cru que Racine seroit ma consolation, mais il est mon désespoir. C'est le comble de l'insolence de faire une tragédie après ce grand homme. Aussi après lui je ne connois que de mauvaises pièces, et avant lui que quelques bonnes scènes. (Ibid., t. VIII, p. 467.)
« Je ne peux me plaindre de la bonté avec laquelle vous parlez d'un Brutus et d'un Orphelin; j'avouerai même qu'il y a quelques beautés dans ces deux ouvrages; mais encore une fois vive Jean (Racine)! plus on le lit, et plus on lui découvre un talent unique soutenu par toutes les finesses de l'art : en un mot, s'il y a quelque chose sur la terre qui approche de la perfection, c'est Jean. » (Ibid., t. VIII, p. 501.)
« La mode est aujourd'hui de mépriser Colbert et Louis XIV; cette mode passera, et ces deux hommes resteront à la postérité avec Boileau. » (Ibid., t. XV, p. 108.)
« Je vous prouverais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisoit du temps de Boileau , de Racine et de Molière , parce que dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnoisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe; le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel. » (Ibid., t. XIII, p. 219.)
« Accoutumez-vous à la disette des talents en tous genres, à l'esprit devenu commun et au génie devenu rare, à une inondation de livres sur la guerre pour être battus , sur les finances pour n'avoir pas un
sou, sur la population pour manquer de recrues et de cultivateurs, et sur tous les arts pour ne réussir dans aucun. » (Correspond. gén.} t. VI, p. 391.)
Enfin, Voltaire a dit, dans sa belle Lettre à milord Hervey, tout ce qu'on a répété moins bien et redit mille fois depuis sur le siècle de Louis XIV. Voici cette Lettre à milord Hervey, en 1740 :
Année 1740.
«... Mais surtout, milord, soyez moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton, d'un Halley, d'un Addison, d'un Dryden; mais daus le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape avoit-il tout fait? N'y avoit-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain? Cependant, le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Eh! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvoit faire, sans doute, parce qu'il étoit homme, mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il étoit un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains; c'est que, malgré [ un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
« Nommez-moi donc , milord , un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivoit M. de Colhert, il veut être votre bienfaiteur; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe comme un gage de son estime. Un Bohémien, un Danois, recevoient de ces lettres datées de Versailles. Guillemini bâtit à Florence une maison des bienfaits de Louis XIV; il mit le nom de ce roi sur le frontispice, et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle !
« Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, te l'autre dans l'Église; il excita le mérite naissant de Racine par un
présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que de la fortune, il eut la faveur et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard étoit un bienfait. 11 étoit , en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans ; il couchoit dans la chambre du roi pendant ses maladies et lui lisoit ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoroient ce beau règne.
u Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit l'émulation et qui échauffe les grands génies. C'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir; mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme, c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.
« Louis XIV songeoit à tout : il protégeoit les académies et distinguoit ceux qui se signaloient ; il ne prodiguoit point sa faveur à un genre de mérite à l'exclusion des autres, comme tant de princes , qui favorisent non ce qui est beau, mais ce qui leur plaît; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenoit contre l'Europe, car en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisoit élever l'Observatoire et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisoit imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins; il envoyoit des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connoissances. Songez, milord, que sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huyghens, qui renoncent tous deux à leur patrie, qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglois mêmes ne lui aient pas obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles? n'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avoit le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évêque Burnet avoue que ce goût acquis en France par les courtisans de Charles II réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la saine raison a partout d'empire ! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes de l'Empire? Dans quelles cours d'Allemagne n'a-t-on pas vu des théâtres françois? Quel prince ne
tâchoit pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne suivoit pas alors les modes de la France?
« Vous m'apportez, milord, l'exemple de Pierre le Grand, qui a fait naître les arts de son pays et qui est le créateur d'une nation nouvelle; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre ; vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le siècle de Louis XIV. Il me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples; il a porté leurs arts chez lui, mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants qui ont quitté ses États ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisoit la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux? Ces dernières furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
« Enfin , la langue françoise , milord , est devenue presque la
langue universelle. A qui en est-on redevable? étoit-elle aussi étendue
du temps de Henri IV? Non, sans doute : on ne connoissoit que
l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce
changement; mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents
[ écrivains? C'étoit M. de Colbert, me direz-vous; je l'avoue, et je
I prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais
\ qu'eût fait un Colbert sous un autre prince? sous votre roi Guillaume,
f qui n'aimoit rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres
souverains?
« Croiriez-vous , milord, que Louis XIV a réformé le goût de la cour en plus d'un genre? Il choisit Lulli pour son musicien, et ôta le privilège à Lambert , parce que Lambert étoit un homme médiocre et Lulli un homme supérieur. 11 savoit distinguer l'esprit du génie; il donnoit à Quinault les sujets ds ses opéras; il dirigeoit les peintures de Le Brun, il soutenoit Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis; il encourageoit les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connoissance de cause; il prêtoit de l'argent à Van-Robais pour ses manufactures; il avançoit des millions à la Compagnie des Indes, qu'il avoit formée ; il donnoit des pensions aux savants et aux braves officiers. Non-seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisoit. Souffrez donc, milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
« Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait du bien aux François , mais parce qu'il a fait du bien aux hommes : c'est comme homme et non comme sujet que j'écris; je veux peindre le
dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existoit seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui ; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.
« Pellisson eût é?rit plus éloquemment que moi, mais il étoit courtisan , et il étoit payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre : c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité. »
(Corresp. gén., t. m, p. 53.)
NOTE XXXV, page 72.
M. l'abbé Fleury, dans ses Mœurs des chrétiens, pense que les anciens monastères sont bâtis sur le plan des maisons romaines, telles qu'elles sont décrites dans Vitruve et dans Palladio. « L'église, dit-il, qu'on trouve la première, afin que l'entrée en soit libre aux séculiers, semble tenir lieu de cette première salle que les Romains appeloient atrium : de là on passoit dans une cour environnée de galeries couvertes, à qui l'on donnoit le nom de péristyle; c'est justement le cloître où l'on entre de l'église, et d'où l'on va ensuite dans les autres pièces, comme le chapitre, qui est Veœèdre des anciens; le réfectoire, qui est le triclinium , et le jardin, qui est derrière tout le reste, comme il étoit aux maisons antiques.
NOTE XXXVI, page SI.
On trouve dans un poëme de M. Alex. Soumet, intitulé Ylncrédulitè, entre autres imitations du Génie du Christianisme, ce fragment sur les ruines des monuments chrétiens :
« Hé ! qui n'a parcouru d'un pas mélancolique
Le dôme abandonné, la vieille basilique,
Où devant l'Éternel s'inclinoient ses aïeux?
Ces débris éloquents, ce seuil religieux,
Ce seuil où tant de fois, le front dans la poussière,
Gémit le Repentir, espéra la Prière ;
Ce long rang de tombeaux que la mousse a couvert,
Ces vases mutilés et ce comble entr' ouvert,
Du Temps et de la Mort tout proclame l'empire :
Frappé de son néant, l'homme observe et soupire.
L'Imagination à ces murs dévastés
Rend leur encens, leur culte et leurs solennités,
A travers tout un siècle écoute les cantiques
Que la Religion chantoit sous ces portiques.
Là rougissoit l'Hymen; ici l'adolescent,
Beau comme son offrande et comme elle innocent,
Consacroit au Seigneur, modeste tributaire,
De jeunes fleurs, des fruits, prémices de la terre.
Mais tout a disparu, le Temps a fait un pas :
Où sourioit l'Enfance est assis le Trépas ;
L'herbe croît sur l'autel; l'oiseau des funérailles
De son cri prophétique attriste ces murailles.
Seulement, quelquefois un cénobite en deuil
Y vient de son ami visiter le cercueil;
C'est lui : le souvenir vers ces lieux le ramène;
De tombeaux en tombeaux sa douleur se promène.
Parmi des ossements et des marbres brisés,
Témoins de ses regrets, de ses pleurs arrosés,
11 creuse, sans pâlir, sa retraite dernière.
L'aquilon de minuit se mêle à sa prière,
Et le cloître attentif en redit les accents.
« A ces restes sacrés, à ces murs vieillissants, Quel pouvoir inconnu malgré moi m'intéresse? C'est la Religion ; oui, cette enchanteresse Se plaît à nous unir d'un nœud mystérieux A tous les monuments consacrés par les cieux. Le tombeau du martyr, le rocher, la retraite, Où dans un long exil vieillit l'anachorète, Tout parle à notre cœur; et toi, signe sacré, Des chrétiens et du monde à l'envi révéré, Croix modeste, quel est ton ineffable empire ? Tes muettes leçons aux mortels semblent dire : « Un Dieu périt pour vous, n'oubliez point ses lois. » Ton aspect imprévu rendit plus d'une fois La paix au repentir, des pleurs à la souffrance, Au crime le remords, au malheur l'espérance. »
(Note de l'Éditeur.)
NOTE XXXVII, page 83.
Voici encore un fragment poétique emprunté aux harmonies du Génie du Christianisme; il est extrait d'un poëme de M. F. de Barqueville, intitulé les Cloîtres en ruines :
Voici l'humble cellule où, vers l'éternité, S'élançoit chaque jour l'ardente piété : Ici son cœur à Dieu confioit ses alarmes; Cet autel fut souvent arrosé de ses larmes. Ces muis, eacor noircis d'un deuil religieux,
Répétèrent souvent ses cantiques pieux ; Elle-même attachent aux pilastres antiques D'un saint ou d'un martyr les modestes reliques, Dans cet étroit enclos cultivoit quelques fleurs, Image de son âme et de ses chastes mœurs. Quels souvenirs surtout rappelle à ma pensée Cette cloche jadis dans les airs balancée ! Que de fois de l'airain les terribles accents De l'athée endurci firent frémir les sens, Alors qu'au sein des nuits leur funèbre harmonie Annonçoit qu'un mortel alloit quitter la vie ! Écoutez le récit des crédules hameaux : Un fantôme, à minuit, dans la vieille chapelle, Par d'affreux tintements a troublé leur repos, Et chaque nuit amène une terreur nouvelle. Au point du jour l'oiseau, par son chant matinal, Du champêtre labeur donnoit-il le signal, Soudain retentissoit la cloche vigilante : Dans le temple accouroit la foule impatiente; Femmes, enfants, venoient au pied du saint autel Pour la moisson naissante implorer l'Éternel.
NOTE XXXVIII, page 85.