LETTRE ÉCRITE A SES FRÈRES ET SOEURS EN FRANCE
Première semaine de Pâques 1799.
Me voici à Sainte-Suzanne depuis le premier lundi de carême ; c'est un couvent de Trappistes, où je compte finir mes jours : j'ai déjà éprouvé tout ce qu'il y a de plus austère dans le cours de l'année. On ne se lève jamais plus tard qu'à une heure et demie du matin; au premier coup de cloche on se rend à l'église; les frères convers, dont je fais nombre sous le nom de Fr. J. Climaque, sortent à deux heures et demie pour aller étudier les psaumes ou faire quelque autre lecture spirituelle; à quatre heures on rentre à l'église jusqu'à cinq heures, que commence le travail. On s'occupe dans un atelier jusqu'au jour; alors on prend une pioche large et une étroite, puis on va en ordre travailler, ce qui dure quelquefois jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi. On se rapproche ensuite du couvent, où l'on reprend le travail dans l'atelier, en attendant quatre heures et un quart, heure à laquelle sonne le dîner. En se levant de table, on va processionnellement à l'église, en récitant le Miserere ; l'on en sort en récitant le De profundis, et l'on retourne au travail dans l'atelier. Là on carde, on file, on fait du drap et autres choses, chacun selon son talent. Tout ce dont nous nous servons doit se faire dans la maison , par les mains des frères, autant que cela est possible; chacun doit gagner sa vie à la sueur de son front , faisant profession d'être pauvre et de n'être à charge à personne , donnant au contraire l'hospitalité à gens de tout état qui viennent nous voir; cependant nous n'avons que deux attelages de mules, et environ deux cents brebis et quelques chèvres, qui vont paître dans les montagnes arides qui nous environnent. Ce ne peut être que par les soins d'une providence particulière que soixantedix personnes vivent avec si peu de chose, sans compter une foule d'étrangers qui viennent de toutes parts, et auxquels on donne du pain blanc et tout ce que nous pouvons leur donner en maigre apprêté à l'huile ou au beurre , dont nous ne faisons pas usage. Notre pain , s'il est de froment, ne doit avoir passé qu'une fois par le crible, et la farine doit être employée comme elle sort du moulin. Comme je suis maladroit pour filer dans l'atelier, je trie les fèves ou lentilles de nos
repas. Le riz ne se trie pas de même, et tout se mange sans autre accommodage que cuit à l'eau et au sel.
A cinq heures trois quarts , on va au cloître lire ou prier Dieu jusqu'à six heures. Il se fait une lecture que tout le monde écoute. . La lecture finie, les Pères entrent à l'église pour dire Complies. Le : Père maître, qui est un ancien moine de Sept-Fonds, distribue le travail aux frères, à mesure qu'ils entrent dans l'église; après Complies, on sonne une cloche qui réunit tout le monde pour chanter Salve, Regina, ce qui dure un quart d'heure. Le chant en est très-beau et cela seul délasse de tous les travaux de la journée; vient ensuite un demi-quart d'heure d'adoration. A sept heures un quart, on dit le Sub tuum prœsidium; cela fait, tous les individus de la maison vont se prosterner à la file dans le cloître , et là , couchés sur la terre , comme le roi David , ils disent le Miserere dans un grand silence : cette dernière cérémonie me paroît sublime : l'homme ne me semble jamais mieux à sa place que lorsqu'il s'humilie devant son auteur. Enfin, le révérend Père abbé se lève, et, placé sur la porte de l'église, il donne l'eau bénite à tous sans exception, jusqu'au dernier des novices. Arrivés au dortoir, on se met à genoux au pied de son lit, jusqu'à ce qu'on entende une petite cloche, qui est le signal pour se coucher, ce qui se fait à sept heures et demie.
Il y a ensuite une infinité de petites contradictions qui, venant sans cesse à la rencontre des habitudes, inquiètent dans les premiers jours. On ne doit jamais, par exemple, s'appuyer si l'on est assis, ni s'asseoir si on est fatigué, pour le seul fait de se reposer : c'est que l'homme est né pour travailler dans ce monde, et qu'il ne doit attendri, de repos qu'arrivé au terme de son pèlerinage. On perd ainsi toute propriété sur son corps : si l'on se blesse d'une manière un peu grave, il faut s'aller accuser à genoux , tout comme lorsqu'on brise un vase de terre, et cela sans parler; il suffit de montrer le sang qui coule ou les fragments de la chose brisée. Puis il y a le chapitre des fautes : on doit s'accuser à haute voix des fautes purement matérielles; en outre , il y a souvent quelque frère qui vous proclame , en dénonçant des fautes que vous avez commises par ignorance ou autrement. Je serois trop long si je disois tout le reste.
A la vérité le temps du Carême est ce qu'il y a de plus austère; hors de là, je crois qu'on ne dîne jamais plus tard que deux heures : j'ai commencé par ce temps de pénitence; j'ai fait comme les coureurs qui s'exercent d'abord avec des souliers de plomb. Il me semble maintenant que nous menons une vie de Sybarites, et en vérité nous pouvons dire : Hélas ! que nous faisons peu de choses en comparaison de ce qu'ont fait les saints! Quand je pense aux entreprises des aven-
turiers américains , à leur passage de la mer Atlantique à la mer du Sud, à travers l'isthme de Panama, et ce qu'ils ont dû souffrir pour se faire un chemin à travers les arbres et les ronces , qui n'avoient cessé de s'entrelacer depuis l'origine du monde, à ce qu'ils ont éprouvé dans ces vallées désertes sous les feux de l'équateur, passant de là tout à coup sur des glaciers , et tout cela par le seul désir de s'emparer de l'or des Indiens ; en considérant tous ces vains efforts pour des biens trompeurs , et sachant d'ailleurs que l'espérance de ceux qui travaillent pour Dieu ne sera pas frustrée , on doit s'écrier : Hélas! que nous faisons ici-bas peu de choses pour le ciel!
Nous sentons tous cette vérité, et il y a sûrement des frères qui embrasseroient toute espèce de pénitence ; mais on ne peut pas faire la moindre austérité sans une permission expresse, et elle est rarement accordée, parce qu'étant pauvres, il faut conserver ses forces pour travailler. Si quelquefois, appuyé debout contre un mur, je sommeille, il y a bientôt quelque frère charitable qui me tire de ce sommeil; je crois l'entendre me dire : « Tu te reposeras à la maison paternelle, in domum œternitatis. » Pendant ce travail, soit au champ, soit à la maison, de temps à autre le plus ancien frappe des I mains, et alors dans un grand silence, pendant cinq ou six minutes, i chacun peut porter ses regards vers le ciel : cela suffit pour adoucir le froid de l'hiver et les chaleurs de l'été. Il faut en être témoin pour se faire une idée du contentement, de la jubilation de tout le monde; i rien ne prouve mieux le bonheur de cette vie que ce qu'ont fait les Trappistes pour se réunir après leur expulsion de France, et la quantité de couvents de cet ordre qui se sont formés jusque dans le Canada. Ici nous sommes environ soixante-dix, et on refuse tous les jours des gens qui demandent à être reçus. Certes, 'ai eu assez de peine pour y parvenir ; mais heureusement je suis venu ici sans avoir écrit, comme on le fait ordinairement, ne connoissant personne, me confiant en la protection de la sainte Vierge, à qui je m'étois adressé avant de partir de Cordoue. li ne me suis pas rebuté du premier refus, parce que je sais bien qu'après tout le révérend Père abbé n'est pas le vrai maître; aussi, après quelques jours, il entra dans ma chambre, et après m'avoir embrassé, il me dit : « Désormais regardez-moi comme votre frère; je me ferois conscience de renvoyer quelqu'un qui se sauve du monde pour venir travailler à son salut. » En effet, par la grâce de Dieu, c'est le seul motif qui m'a pressé de prendre ce parti. J'y étois résolu environ trois mois avant de sortir de France; mais où, et comment parvenir à ce que je désirois? Je n'en savois rien. Il n'y a que quatre pas de Barcelone ici, mais les chemins les plus courts ne sont pas toujours ceux de la Providence;
il entroit apparemment dans les desseins de Dieu que j'allasse d'abord à Cordoue, à travers un des plus beaux pays de la nature, les royaumes de Valence, deMurcie,de Grenade : je n'ai jamais rien vu déplus charmant que l'Andalousie. Plus j'avançois, plus je sentois augmenter le désir de voir d'autres contrées, d'autres pays. Ayant rencontré, aux environs de Tarragone, un officier suisse que j'avois connu dans le Valais, ii me porta mon sac sur son cheval, et nous fîmes journée ensemble. Je ne sais comment, étant venu à parler de Val-Sainte, et comment ces pauvres Pères avoient été obligés de passer en Russie, l'officier me dit qu'ils avoient formé une colonie en Aragon : aussitôt je me résolus de tourner mes pas vers ce côté, et je commençai ce long chemin, que j'ai fait seul, de nuit et de jour, à travers les montagne qui se pressent avant d'arriver à Tortone; on y fait souvent cinq ou six lieues sans rencontrer personne, et l'on voit çà et là une multitude de croix qui annoncent la triste fin de quelque voyageur.
Les pays que je voyois, soit sauvages ou riants, me donnoient des idées agréables ou me jetoient dans une de ces mélancolies qui plaisent par les différents sentiments qui viennent s'y associer. Je ne crois pas avoir jamais fait de voyage avec plus de confiance ni avec plus de plaisir; je n'ai trouvé que des gens honnêtes, bons et charitables. Il n'y a rien de plus gai qu'une auberge espagnole, par la foule de gens qui s'y rencontrent. Je suspendois mon sac à un clou sans le moindre souci : le prix du pain et de la viande étant fixé, les pauvres voyageurs comme moi ne peuvent pas être trompés; d'ailleurs, je n'ai jamais rencontré de peuple moins intéressé; les servantes refusoient opiniâtrement de recevoir ma petite rétribution, et souvent des voituriers ont porté mon sac pendant plusieurs jours sans vouloir rien accepter. Enfin, j'estime extrêmement ce peuple, qui s'estime luimême, qui ne va pas servir chez les autres nations et qui a conservé un caractère vraiment original. On parle beaucoup du libertinage qui règne ici : je crois qu'il y en a moins qu'en notre pays. Et puis, que de braves gens ! Il n'y auroit pas moins de martyrs ici qu'en France, s'il étoit possible d'y détruire la religion. Je doute qu'on l'entreprenne encore; il faut auparavant que le libertinage de l'esprit passe au cœur, et les Espagnols sont hien loin de là. Les grands suivent la religion comme les petits, et, quoiqu'ils soient très-fiers, à l'église il y a une égalité parfaite : la duchesse s'y assied par terre auprès de sa servante. L'église est ordinairement le plus bel édifice du lieu. Llld est tenue très-proprement; le pavé en est couvert de nattes, au moins dans l'Andalousie. Les lampes, qui brûlent jour et nuit, y sont par milliers. Dans une petite chapelle de la Sainte-Vierge, il y a quelquefois jusqu'à dix à onze lampes allumées. Quoiqu'il y ait une quan-
tité immense de ruches d'abeilles qu'on abandonne au milieu des montagnes les plus désertes, on tire de la cire de France, de l'Afrique et de l'Amérique.
Voilà déjà une forte digression. J'ai écrit le détail de mes voyages aux B. et aux Bo. Je ne sais si ces derniers ont reçu mes lettres; je leur avois marqué de vous les faire passer, si c'étoit possible; cela vous auroit peut-être amusés.
J'arrivai un jour, dans une campagne déserte, à une porte superbe, seul reste d'une grande ville, et qui ne peut être qu'un ouvrage des Romains : le grand chemin moderne passe dessous. Je m'arrêtai à considérer cette porte, qui est sûrement là depuis deux mille ans. Il me vint dans la pensée que cette ville avoit été habitée par des gens qui, à la fleur de leur âge, voyoient la mort comme une chose trèséloignée, ou n'y pensoient pas du tout; qu'il y avoit sûrement eu dans cette ville des partis et des hommes acharnés les uns contre les autres; et voilà que depuis des siècles leurs cendres s'élèvent confondues dans un même tourbillon. J'ai vu aussi Morviedro, où étoit bâtie Sagonte ; et, réfléchissant sur la vanité du temps, je n'ai plus songé qu'à l'éternité. Qu'est-ce que cela me fera, dans vingt ou trente ans, qu'on m'ait dépouillé de ma fortune à l'occasion d'une persécution
' contre les chrétiens? Saint Paul ermite, ayant été dénoncé par son beau-frère, se retira dans un désert, abandonnant à son dénonciateur
, de très-grandes richesses; mais, comme dit saint Jérôme, qui n'aime-
' roit mieux aujourd'hui avoir porté la pauvre tunique de Paul avec
! ses mérites que la pourpre des rois avec leurs peines et leurs tourments? Toutes ces réflexions réunies me déterminèrent à venir sans délai me réfugier ici, renonçant à tout projet de course ultérieure, espérant, si j'ai le bonheur d'aller au ciel après avoir fait pénitence,
1 de voir de là toutes les régions de la terre.
Je n'ai pas encore souffert le plus petit mal d'estomac ni éprouvé d'autres peines, qu'un peu de froid le matin en allant au champ.
! Cependant l'avant-dernier vendredi du Carême, je fus commandé pour aller nettoyer l'étable des brebis. Après avoir fait, depuis la pointe du jour jusque vers les deux heures et demie, un travail trèsrude, je pensois à me rapprocher du couvent, lorsqu'on m'envoya à
; la montagne chercher de l'herbe. Je ne fus de retour qu'à quatre heures un quart, pour rompre le jeûne; j'eus une hémorragie assez forte le soir, et puis tous les matins à mon ordinaire. Perdant plus qu'une nourriture peu substantielle ne pouvoit réparer, j allois tous
i les jours m'affoiblissant, lorsque enfin Pâques est venu : depuis ce temps, on dîne à onze heures et demie, on fait une bonne collation à six; on travaille aussi beaucoup moins, de sorte que je me suis remis