A MM. DE B..., SES COMPAGNONS D'ÉMIGRATION, A BARCELONE
15 mars 1799.
Mon dernier voyage, mes chers amis (c'est celui de Madrid), a été très-agréable. J'ai passé à Aranjuez, où étoit la famille royale. J'ai resté cinq jours à Madrid, autant à Saragosse, où j'ai eu l'avantage de visiter Notre-Dame-du-Pilar. J'ai eu plus de plaisir à parcourir l'Espagne que je n'en avois eu à parcourir les autres pays. On a
l'avantage d'y voyager à meilleur marché que nulle part que je connoisse. Je n'ai rien perdu de mes effets, quoique je sois très-peu soigneux; on trouve ici beaucoup de braves gens qui savent exercer la charité. On épargne beaucoup en portant avec soi un sac qu'on remplit chaque soir de paille pour se coucher : mais je n'ai plus de goût à parler de tout cela. J'ai dit adieu aux montagnes et aux lieux champêtres. J'ai renoncé à tous mes plans de voyage sur la terre pour commencer celui de l'éternité. Me voici depuis neuf jours à la Trappe de Sainte-Suzanne, où j'ai résolu, avec la grâce de Dieu, de finir mes jours. J'ai moins de mérite qu'un autre à souffrir les peines du corps, vu l'habitude que je m'en étois faite par épicuréisme.
On ne mène pas ici une vie de fainéant : on se lève à une heure et demie du matin , on prie Dieu ou on fait des lectures pieuses jusqu'à cinq; puis commence le travail, qui ne cesse que vers les quatre heures et demie du soir, qu'on rompt le jeûne : je parle pour les frères convers , dont je fais nombre; les Pères, qui travaillent aussi beaucoup , quittent les champs aux heures marquées, pour se rendre au chœur, où ils chantent l'office de la Sainte-Vierge, l'office ordinaire et celui des morts. Nous autres frères, nous interrompons aussi notre travail pour faire nos prières par intervalles , ce qui s'exécute sur le lieu. On ne passe guère une demi-heure sans que l'ancien ne frappe des mains pour nous avertir d'élever nos pensées vers le ciel, ce qui adoucit beaucoup toutes les peines; on se ressouvient qu'on travaille pour un maître qui ne nous fera pas attendre notre salaire au temps ; marqué.
J'ai vu mourir un de nos Pères. Ah! si vous saviez quelle consolation on a dans ce moment de la mort! Quel jour de triomphe! Notre j révérend Père abbé demanda à l'agonisant : « Hé bien, étes-vous fâché maintenant d'avoir un peu souffert? » Je vous avoue, à ma honte , que je me suis senti quelquefois envie de mourir, comme ces ; soldats lâches qui désirent leur congé avant le temps. Sainte Marie Égyptienne fit quarante ans de pénitence; elle étoit moins coupable que moi, et il y a mille ans qu'elle se repose dans la gloire.
Priez pour moi, mes chers amis, afin que nous puissions nous; retrouver au grand jour.
Faites savoir, je vous prie, au cher Hippolyte et à mes sœurs le, parti que j'ai pris. Je leur écrirai dans six semaines, et ils peuvent m'écrire à l'adresse que je vous donnerai.
Nous sommes ici soixante-dix, tant Espagnols que François, et cependant la maison est très-pauvre : voilà pourquoi je veux faire venir les 300 livres. D'ailleurs, quoique, avec la grâce de Dieu, j'espère persister dans ma résolution, j'ai un an peur sortir.
Vous pouvez donc écrire au révérend père abbé de la Trappe de Sainte-Suzanne, par Alcaniz à Maëlla, pour le frère Charles Cl.
(Vous aurez soin de mettre en tête de la lettre Espana, et après Maëlla, en Aragon.)