‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 282 sur 322 · BILLET A SES SOEURS, JOINT A UNE AUTRE LETTRE ÉCRITE A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

BILLET A SES SOEURS, JOINT A UNE AUTRE LETTRE ÉCRITE A SON FRÈRE

Ma lettre auroit dû être partie depuis quelque temps ; je crains qu'elle ne trouve plus mon frère en R... Nous sommes à cueillir des olives par un vent du nord très-froid; ce qui fait un peu souffrir. Je suis devenu très-frileux, ce que j'attribue à la laine que j'ai sur la peau. La veille de la Pentecôte, je ne pus réchauffer mes pieds de tout le jour, quoique nous portions tous des chaussons de molleton; je sens aussi quelquefois froid à la tête, malgré mes deux capuchons. Du reste, mes hémorragies ont beaucoup diminué, et j'ai repris mes orces... Plus on souffre pour Dieu, plus on est heureux par l'opinion de gagner le ciel, et on se réjouit en pensant que la vie de l'homme est comme la fleur des champs. Bientôt nous ne serons plus, chères sœurs, et nos neveux sauront à peine que nous avons existé. Voici un des grands avantages de la vie religieuse : c'est que tout ce qui annonce la dissolution prochaine et le tombeau cause autant de joie qu'on est attristé dans le monde par tout ce qui en rappelle le souvenir. Ne soyez pas gens du monde, et que la certitude de la mort vous console au milieu de toutes les peines qui pourroient vous survenir. C'est là le port de tous les vrais serviteurs de Dieu ; c'est là qu'ils entreront dans la joie de leur Seigneur. Écoutez donc cette voix qui crie du ciel : Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! Chère Rosalie, et toi, cher filleul, puisque nous ne devons plus nous revoir dans ce monde, tâchons de nous retrouver dans l'autre.

6 décembre 1S00.

FRAGMENT D'UNE LETTRE A SES SOEURS, DU 1er FÉVRIER 1801.

Je vais vous donner, mes chères sœurs, une idée de la maison où je dois probablement finir mes jours. En 1603, les François, ayant pénétré en Aragon, prirent le château de Maëlla et vinrent à l'abbaye de Sainte-Suzanne, qu'ils saccagèrent. Ce couvent, abandonné depuis plus d'un siècle, tomboit en ruines, lorsque dom Jérosime d'Alcantara, notre abbé, y est arrivé avec cinq ou six autres pauvres religieux. Les aumônes sont venues de toutes parts : les gens du peuple, n'ayant pas d'autre chose à donner, ont prêté leurs bras, et bientôt la maison a été assez bien réparée pour des hommes qui doivent vivre dans une entière abnégation d'eux-mêmes. Il n'y a pas de mendiant en Espagne qui se nourrisse aussi mal et qui ne soit mieux pour ce qui regarde le bien-être du corps ; cependant on y est heureux par l'espérance, et il n'y en a pas un qui voulût changer son état contre un empire. Dans ce monde, la mort qui se hâte vient confondre l'empereur et le moine : chacun s'en va n'emportant que ses œuvres ; alors on est bien aise d'avoir semé au milieu des larmes; le mal est passé, la joie lui succède pour l'éternité. Je regarde comme une grande grâce d'être arrivé assez à temps pour avoir part aux travaux et aux peines qui suivent un nouvel établissement.

J'ai gardé les brebis avec une vingtaine de chèvres; le maître berger voulut un jour me quitter pour aller chercher quelques agneaux : je ne sais si je revois au premier âge du monde, lorsque tout étoit commun : des cris qui venoient de loin me firent apercevoir que mon troupeau étoit dt.ns les vignes; je criai aussi, je lançai des pierres, les chèvres gagnèrent un coteau voisin, et le reste suivit. Le berger, voyant cette belle conduite, me demanda : Si in mi tiera era pastor *. J'ai été depuis garder les moutons avec un petit frère de quinze ou seize ans ; il a une figure douce, telle que devoit être celle du bon Abel. Il me laissa errer de coteau en coteau ; je le menai à près d'une lieue du couvent.

En Espagne, les seigneurs font de grandes aumônes. On a augmenté notre labourage, de manière que, quoique nous soyons trèsnombreux, je crois qu'en bien travaillant nous pourrons vivre sans secours d'étrangers, sans compter la foule de curieux et de pauvres que nous hébergeons. Je vous donne tous ces détails pour vous faire voir combien le bon Dieu a béni cet établissement : c'est ce que nous faisoit remarquer dernièrement notre abbé, qui est François, quoique sa famille soit originaire d'Espagne.

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