Herrera, Decad. n, lib. n, cap. ni
envoya chercher les ministres, leur parla d'un ton si haut et les effraya tellement qu'ils obéirent sur-le-champ t. Les surintendants, leur associé Zuazo et Las Casas, mirent à la voile pour Saint-Domingue. A leur arrivée, le premier usage qu'ils firent de leur autorité fut de mettre en liberté tous les Indiens qui avoient été donnés aux courtisans espagnols et à toute personne non résidant en Amérique. Cet acte de vigueur, joint à ce qu'on avoit appris d'Espagne sur l'objet de leur commission, répandit une alarme générale. Les colons conclurent qu'on alloit leur enlever en un moment tous les bras avec lesquels ils conduisoieht leurs travaux, et que leur ruine étoit inévitable. Mais les Pères de Saint-Jérôme se conduisirent avec tant de précaution et de prudence que les craintes furent bientôt dissipées.
« Ils montrèrent dans toute leur administration une connoissance du monde et des affaires qu'on n'acquiert guère dans le cloître, et une modération et une douceur encore plus rares parmi les hommes accoutumés à l'austérité d'une vie monastique. Us écoutèrent tout le monde, ils comparèrent les informations qu'ils avoient recueillies, et, après une mûre délibération, ils demeurèrent persuadés que l'état de la colonie rendoit impraticable le plan de Las Casas, vers lequel penchoit le cardinal. Us se convainquirent que les Espagnols établis en Amérique étoient en trop petit nombre pour pouvoir exploiter les mines déjà ouvertes et cultiver le pays; que pour ces deux genres de travaux ils ne pouvoient se passer des Indiens ; que si on leur ôtoit ce secours, il faudroit abandonner les conquêtes, ou au moins perdre tous les avantages qu'on en retireroit; qu'il n'y avoit aucun motif assez puissant pour faire surmonter aux Indiens rendus libres leur aversion naturelle pour toute espèce de travail, et qu'il falloit l'autorité d'un maître pour les y forcer ; que si on ne les tenoit pas sous une discipline toujours vigilante, leur indolence et leur indifférence naturelles ne leur permettaient jamais de recevoir l'instruction chrétienne ni d'observer les pratiques de la religion. D'après tous ces motifs, ils trouvèrent nécessaire de tolérer les repartimientos et l'esclavage des Américains. Ils s'efforcèrent en même temps de prévenir les funestes effets de cette tolérance et d'assurer aux Indiens le meilleur traitement qu'on pût concilier avec l'état de servitude. Pour cela ils renouvelèrent les premiers règlements, y en ajoutèrent de nouveaux, ne négligèrent aucune des précautions qui pouvoient diminuer la pesanteur du joug; enfin ils employèrent leur autorité, leur exemple et leurs exhortations, à inspirer à leurs compatriotes des sentiments d'équité et de douceur pour ces Indiens dont l'industrie
Herrera, Decad. 11, cap. vi.
leur étoit nécessaire. Zuazo, dans son département, seconda les efforts des surintendants. Ii réforma les cours de justice dans la vue de rendre leurs décisions plus équitables et plus promptes, et fit divers règlements pour mettre sur un meilleur pied la police intérieure de la colonie. Tous les Espagnols du Nouveau-Monde témoignèrent leur satisfaction de la conduite de Zuazo et de ses associés, et admirèrent la hardiesse de Ximenès, qui s'étoit écarté si fort des routes ordinaires dans la formation de son plan, et sa sagacité dans le choix des personnes à qui il avoit donné sa confiance, et qui s'en étoient rendues dignes par leur sagesse, leur modération et leur désintéressement *.
« Las Casas seul étoit mécontent. Les considérations qui avoient déterminé les surintendants ne faisoient aucune impression sur lui. Le parti qu'ils prenoient de conformer leurs règlements à l'état de la colonie lui paroissoit l'ouvrage d'une politique mondaine et timide, qui consacroit une injustice parce qu'elle étoit avantageuse. 11 prétendoit que les Indiens étoient libres par le droit de nature, et, comme leur protecteur, il sommoit les surintendants de ne pas les dépouiller du privilège commun de l'humanité. Les surintendants reçurent ses remontrances les plus âpres sans émotion et sans s'écarter en rien de leur plan. Les colons espagnols ne furent pas si modérés à son égard, et il fut souvent en danger d'être mis en pièces pour la fermeté avec laquelle il insistoit sur une demande qui leur étoit si odieuse. Las Casas, pour se mettre à l'abri de leur fureur, fut obligé de chercher un asile dans un couvent, et, voyant que tous ses efforts en Amérique étoient sans effet, il partit pour l'Europe avec la ferme résolution de ne pas abandonner la défense d'un peuple qu'il regardoit comme victime d'une cruelle oppression 2.
« S'il eût trouvé dans Ximenès la même vigueur d'esprit que ce ministre mettoit ordinairement aux affaires, il eût été vraisemblablement fort mal reçu. Mais le cardinal étoit atteint d'une maladie mortelle et se préparoit à remettre l'autorité dans les mains du jeune roi, qu'on attendoit de jour en jour des Pays-Bas. Charles arriva, prit possession du gouvernemeut, et, par la mort de Ximenès, perdit un ministre qui auroit mérité sa confiance par sa droiture et ses talents. Beaucoup de seigneurs flamands avoient accompagné leur souverain en Espagne. L'attachement naturel de Charles pour ses compatriotes l'engageoit à les consulter sur toutes les affaires de son nouveau
1. Herrera, Decad. n, lib. u, cap. xv; Remesal, Hisl. gen., lib. n, cap. xiv, xv, xvi.