Herrera, Decad. i lib. ix, cap. xiv
dogmes du christianisme. Ceux qui restèrent à Hispaniola continuèrent de faire des remontrances avec une fermeté décente contre la servitude des Indiens.
« Les opérations violentes d'Albuquerque, qui venoit d'être chargé du partage des Indiens, rallumèrent le zèle des Dominicains contre les repart imientos et suscitèrent à ce peuple opprimé un avocat doué du courage, des talents et de l'activité nécessaires pour défendre une cause si désespérée. Cet homme zélé fut Barthélémy de Las Casas, natif de Séville, et l'un des ecclésiastiques qui accompagnèrent Colomb au second voyage des Espagnols, lorsqu'on voulut commencer un établissement dans l'île d'Hispaniola. Il avoit adopté de bonne heure l'opinion dominante parmi ses confrères les Dominicains, qui regardaient comme une injustice de réduire les Indiens on servitude; et pour montrer sa sincérité et sa conviction, il avoit renoncé à la portion d'Indiens qui lui étoit échu lors du partage qu'on en avoit fait entre les conquérants, et avoit déclaré qu'il plcurcroit toujours la faute dont il s'étoit rendu coupable en exerçant pendant un moment sur ses frères cette domination impie1. Dès lors il fut le patron déclaré des Indiens, et par son courage à les défendre, aussi bien que par le rcspçct qu'inspiroient ses talents et son caractère, il eut souvent le bonheur d'arrêter les excès de ses compatriotes. Il s'éleva vivement contre les opérations d'Albuquerque, et, s'apercevant bientôt que l'intérôt du gouverneur le rendoit sourd à toutes les sollicitations, il n'abandonna pas pour cela la malheureuse nation dont il avoit épousé la cause. Il partit pour l'Espagne avec la ferme espérance qu'il ouvrïroit les yeux et toucheroit le cœur de. Ferdinand en lui faisant le tableau de l'oppression que souffroiont ses nouveaux sujets5.
« Il obtint facilement une audience du roi, don' la santé étoit fort affoiblic. Il mit sous ses yeux , avec autant de liberté que d'éloquence, les effets funestes des reparlimientos dans le Nouveau-Monde, lui reprochant avec courage d'avoir autorisé ces mesures impies, qui avoient porté la misère et la destruction sur une race nombreuse d'hommes innocents que la Providence avoit. confiés à ses soins. Ferdinand, dont l'esprit, étoit affoibli par la maladie, fut vivement frappé de ce reproche d'impiété, qu'il auroit méprisé dans d'autres circonstances. Il écouta le discours de Las Casas avec les marques d'un grand repentir, jfei promit de s'occuper sérieusement des moyens de réparer les maux
1. Fr. A.UG. Davtt.a., Hist. de la Fundacion dp la vrnvineia dp S. Jago en Mexico, p. 303 304; Herrera, Decad. t, lib x, r.ap vir.
2. Herrera, Decad. ï, lib. x, cap. xn; Decad. » , Hb. t, rap. ir; Davila, Padilla WsU, p. 304.
dont on se plaignoit. Mais la mort l'empêcha d'exécuter cette résolution Charles d'Autriche, à qui la couronne d'Espagne passoit, faisoit alors sa résidence dans ses États des Pays-Bas. Las Casas, avec son ardeur accoutumée, se préparoit à partir pour la Flandre, dans la vue de prévenir le jeune monarque, lorsque le cardinal Ximenès, devenu régent de Castille , lui ordonna de renoncer à ce voyage et lui promit d'écouter lui-même ses plaintes.
« Le cardinal pesa la matière avec l'attention que méritoit son importance; et comme son esprit ardent aimoit les projets les plus hardis et peu communs, celui qu'il adopta très-promptement étonna les ministres espagnols, accoutumés aux lenteurs et aux formalités de l'administration. Sans égard ni aux droits que réclamoit Don Diego Colomb, ni aux règles établies par le feu roi, il se détermina à envoyer en Amérique trois surintendants de toutes les colonies avec l'autorité suffisante pour décider en dernier ressort la grande question de la liberté des Indiens» après qu'ils auroient examiné sur les lieux toutes les circonstances. Le choix de ces surintendants étoit délicat. Tous les laïques, tant ceux qui étoient établis en Amérique que ceux qui avoient été consultés comme membres de l'administration de ce département, avoient déclaré leur opinion et pensoient que les Espagnols ne pouvoient conserver leur établissement au Nouveau -Monde à moins qu'on ne leur permît de retenir les Indiens dans la servitude. Ximenès crut donc qu'il ne pouvoit compter sur leur impartialité, et se détermina à donner sa confiance à des ecclésiastiques. Mais, comme d'un autre côté les Dominicains et les Franciscains avoient adopté des sentiments contraires , il exclut ces deux ordres religieux. Il fit tomber son choix sur les moines appelés Hiéronymites, communauté peu nombreuse en Espagne, niais qui y jouissoit d'une grande considération. D'après le conseil de leur général, et de concert avec Las Casas, il choisit parmi eux trois sujets qu'il jugea dignes de cet important emploi. Il leur associa Zuazo, jurisconsulte d'une probité distinguée, auquel il donna tout pouvoir de régler l'administration de la justice dans les colonies. Las Casas fut chargé de les accompagner, avec le titre de protecteur des Indiens 1.
« Confier un pouvoir assez étendu pour changer en un moment tout le système du gouvernement du Nouveau -Monde à quatre personnes que leur état et leur condition n'appeloient pas à de si hauts emplois parut à Zapata et aux autres ministres du dernier roi une démarche si extraordinaire et si dangereuse qu'ils refusèrent d'expédier les ordres nécessaires pour l'exécution ; mais Ximenès n'étoit pas disposé à souffrir patiemment qu'on mit aucun obstacle à ses projets. Il