Défense de l'Esprit des Lois
Les preuves de sentiment sont renfermées dans le premier volume, où l'on traite du charme et de la grandeur des mystères, de l'existence de Dieu, etc.; les preuves pour l'esprit et l'imagination remplissent le second et le troisième volume, consacrés à la poétique ; enfin, ces mêmes preuves pour le cœur, l'esprit et l'imagination, réunies aux preuves pour la raison, c'està-dire aux preuves de fait, occupent le quatrième volume, et terminent l'ouvrage. Cette gradation de preuves sembloit promettre d'établir une progression d'intérêt dans le Génie du Christianisme : il paroît que le jugement du public a confirmé cette espérance de l'auteur. Or, si l'intérêt va croissant de volume en volume, le plan du livre ne sauroit être tout à fait vicieux.
Qu'il soit permis à l'auteur de faire remarquer une chose de plus. Malgré les écarts de son imagination, perd-il souvent de vue son sujet dans son ouvrage ? Il en appelle au critique impartial : quel est le chapitre, quelle est, pour ainsi dire, la page où l'objet du livre ne soit pas reproduit1? Or, dans une apologie du christianisme, où l'on ne veut que montrer au lecteur la beauté de cette religion, peut-on dire que le plan de cette apologie est essentiellement défectueux, si, dans les choses les plus directes comme dans les plus éloignées, on a fait reparoître partout la grandeur de Dieu, les merveilles de la Providence, l'influence, les charmes et les bienfaits des dogmes, de la doctrine et du culte de Jésus-Christ?
En général on se hâte un peu trop de prononcer sur le plan d'un livre. Si ce plan ne se déroule pas d'abord aux yeux des critiques comme ils l'ont conçu sur le titre de l'ouvrage, ils le condamnent impitoyablement. Mais ces critiques ne voient pas ou ne se donnent pas la peine de voir que si le plan qu'ils imaginent étoit exécuté, il auroit peut-être une foule d'inconvénients qui le rendroient encore moins bon que celui que l'auteur a suivi.
Quand un écrivain n'a pas composé son ouvrage avec précipitation; quand il y a employé plusieurs années; quand il a
1. Cette vérité a été reconnue par le critique môme qui s'est le plus élevé contre l'ouvrage.
consulté les livres et les hommes, et qu'il n'a rejeté aucun conseil, aucune critique; quand il a recommencé plusieurs fois son travail d'un bout à l'autre ; quand il a livré deux fois aux flammes son ouvrage tout imprimé, ce ne seroit que justice c!e supposer qu'il a peut-être aussi bien vu son sujet que le critique qui, sur une le ture rapide, condamne d'un mot un plan médité pendant des années. Que l'on donne toute autre forme au Génie du Christianisme, et l'on ose assurer que l'ensemble des beautés de la religion, l'accumulation des preuves aux derniers chapitres, la force de la conclusion générale, auront beaucoup moins d'éclat et seront beaucoup moins frappants que dans l'ordre où le livre est actuellement disposé. On ose encore avancer qu'il n'y a point de grand monument en prose dans la langue françoise (le Télémaque et les ouvrages historiques exceptés) dont le plan ne soit exposé à autant d'objections que l'on en peut faire au plan de l'auteur. Que d'arbitraire dans la ci^tribution des parties et des sujets de nos livres les plus beaux et les plus utiles! Et certainement (si l'on peut comparer un chef-d'œuvre à une œuvre très-imparfaite), l'admirable Esprit des Lois est une composition qui n'a peut-être pas plus de régularité que l'ouvrage dont on essaye de justifier le plan dans cette défense. Toutefois la méthode étoit encore plus nécessaire au sujet traité par Montesquieu qu'à celui dont l'auteur du Génie du Christianisme a tenté une si foible ébauche.