‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 37 sur 322 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

La première partie du Discours sur l Histoire universelle est admirable par la narration, la secondeparla sublimité du style et la haute métaphysique des idées, la troisième par la profondeur des vues morales et politiques. Tite Live et Salluste ont-ils rien de plus beau sur les anciens Romains que ces paroles de l'évêque de Meaux?

« Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, étoit l'amour de sa liberté et de sa patrie; une de ces choses lui faisoit aimer l'autre, car, parce qu'il aimoit sa liberté, il aimoit aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissoit dans des sentiments également généreux et libres.

« Sous ce nom de liberté les Romains se figuroient, avec les Grecs, un État où personne ne fut sujet que de la loi et où la loi fût plus puissante que personne. »

A nous entendre déclamer contre la religion, on croiroit qu'un prêtre est nécessairement un esclave, et que nul avant nous n'a su raisonner dignement sur la liberté : qu'on lise donc Bossuet à l'article des Grecs et des Romains.

Quel autre a mieux parlé que lui et des vices et des vertus? Quel autre a plus justement estimé les choses humaines? Il lui échappe de temps en temps quelques-uns de ces traits qui n'ont point de modèle dans l'éloquence antique et qui naissent du génie même du christianisme. Par exemple, après avoir vanté les pyramides d'Egypte, il ajoute : « Quelque effort que fassent les homme?, leur néant paroît partout. Ces pyramides étoient des tombeaux; encore ces rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pu jouir de leur sépulcre1. »

On ne sait qui l'emporte ici de la grandeur de la pensée ou de la hardiesse de l'expression. Ce mot jouir, appliqué à un sépulcre, déclare à la fois la magnificence de ce sépulcre, la vanité des pharaons qui relevèrent, la rapidité de notre existence, enfin l'incroyable néant de l'homme, qui, ne pouvant posséder pour bien réel ici-bas qu'un tombeau, est encore privé quelquefois de ce stérile patrimoine.

Remarquons que Tacite a parlé des pyramides2, et que sa

1. Disc, sur l'Hist. univ., Ille partie. 2. Ann., lit», h, 61.

philosophie ne lui a rien fourni de comparable à la réflexion que la religion a inspirée à Bossuet : influence bien frappante du génie du christianisme sur la pensée d'un grand homme.

Le pius beau portrait historique dans Tacite est celui de Tibère, mais il est effacé par le portrait de Cromwell, car Bossuet est encore historien dans ses Oraisons funèbres. Que dirons-nous du cri de joie que pousse Tacite en parlant des Bructères, qui s'égorgeoient à la vue d'un camp romain? « Par la faveur des dieux, nous eûmes le plaisir de contempler ce combat sans nous y mêler. Simples spectateurs, nous vîmes, ce qui est admirable, soixante mille hommes s'égorger sous nos yeux pour notre amusement. Puissent, puissent les nations, au défaut d'amour pour nous, entretenir ainsi dans leur cœur les unes contre les autres une haine éternelle 1 ! »

Écoutons Bossuet:

« Ce fut après le déluge que parurent ces ravageurs de provinces que l'on a nommés conquérants, qui, poussés par la seule gloire du commandement, ont exterminé tant d'innocents... Depuis ce temps l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, de la vie des hommes ; ils en sont venus à ce point de s' entretuer sans se haïr: le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres 2. »

Il est difficile de s'empêcher d'adorer une religion qui met une telle différence entre la morale d'un Bossuet et d'un Tacite.

L'historien romain , après avoir raconté que Thrasylle avoit prédit l'empire à Tibère, ajoute : « D'après ces faits et quelques autres, je ne sais si les choses de la vie sont... assujetties aux lois d'une immuable nécessité, ou si elles ne dépendent que du hasard 3. »

Suivent les opinions des philosophes, que Tacite rapporte gravement, donnant assez à entendre qu'il croit aux prédictions des astrologues.

La raison, la saine morale et l'éloquence nous semblent encore du côté du prêtre chrétien.

« Ce long enchaînement des causes particulières qui font et

i. Tacite, Mœurs des Gennains, xxxm.

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