‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 19 sur 88 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Lois générales de la civilisation du monde.

Après avoir tracé un précis sommaire de la marche de Fesprit humain, depuis l'antiquité jusqu'au commencement du xix** siècle, je vais rechercher quelques-unes des lois générales qui président au développement de la civilisation du monde.

1* L'esprit humain me paraît n avoir avancé qu'en tournant dans un cercle dont les combi-^ naisons se sont toujours renouvelées dans un même ordre.

Si je considère l'antiquité grecque, je la vois partagée en quatre époques distinctes : la première est remplie par l'établissement de la religion, la seconde par la culture de la poésie 6t des beaux-arts , la troisième par l'étude de 1^ philosophie , la quatrième par l'inventio^-w ^es

sciences. £q effet, le polythéisme était depuis toijgtemps la religion populaire des Grecs lorsque Homère composa son Iliade^ et que Phidias et Zeuxis élevèrent si haut la gloire des beauxarts; Platon et Aristote représentèrent la philosophie; Hippocrate, Archimède, Eratosthène et Ëuctide parurent et ouvrirent l'ère des sciences médicales, physiques et mathématique.

Les mêmes phases se reproduisent dans l'antiquité romaine, qui, d'abord théocratique, devient poétique avec Virgile et Horace, emprunte successivement à la Grèce ses arts et sa philosophie, et devient savante avec Pline et Galien.

Les Arabes commencent par fonder leur religion, se font ensuite disciples des Grecs du Bas- Empire dans les lettres et les arts, et élèvent dans Bagdad une autre Byzance. Maîtres de l'Espagne, ils traduisent Aristote et commentent avec passion les doctrines de ce grand homme. Enfin ils se font mathématiciens, astronomes, médecins, surtout alchimistes, et deviennent dans les sciences les précepteurs du monde moderne.

L*ère chrétienne demeure toute religieuse pendant quinze siècles, depuis les écrits des premiers Pères de l'EgKse jusqu'à la grande controverse suscitée par l'hérésie de Luther; alors les beaux jours de la poésie et des arts se lèvent : la lyre est entre les mains du Dante, du Tasse et de TArioste, le pinceau dans celles de Michel- Ange et de Baphael. Bacon et Descartes font dater de leurs noms la philosophie moderne; et Galilée, Leibnitz et Newton opèrent dans les sciences une immortelle révolution qui ne semble pas encore achevée.

Un même ordre s'est donc déjà manifesté quatre fois, sur la terre, dans les diverses appli-

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cations de Inintelligence humaine. Quatre fois la civilisation a été tour à tour religieuse, poétique, philosophique et scientifique; et peut-être ne doit-on pas s'étonner qu'il en ait été ainsi. Dans l'ignorance du vrai Dieu, les hommes se sont composé un culte, ouvrage de leurs passions, qui a égaré Funivers dans son enfance. Mais, du moins, la pensée de la divinité est la première qui ait tenu leur âme occupée; de la religion à la poésie, la pente est irrésistible; la poésie est le langage prêté à la divinité par Tâme qui rêve un monde plus parfait. Les beaux-arts ne sont tous que les symboles de lamour du beau et de Tinstinct de l'immortalité. Aux conceptions de Tenthousiasme et de Timagination a dû succéder le travail plus froid de la raison ; le premier objet sar lequel Thomme ait ex^cé sa réflexion fut rhomnie lui-même. Enfin, 1 application pratique de son entendement, mûri et fortifié aux usages de la vie et à Tétude du monde extérieur, dut faire naître les sciences physiques, de sorte que la philosophie de la nature a succédé nécessairement à la philosophie de la raison.

Toutes les fois que les lumières renaissantes ont dissipé la barbarie, les mêmes causes ont dû produire un résultat analogue à celui que nous venons d^expliquer.

Maintenant, nous sommes à la fin de la quatrième expérience : le xixe siècle fait évidemment partie de Tère des sciences ; mais en supposant qu un troisième naufrage n'engloutisse pas la civilisation humaine, recommencerons-nous de même le cercle aujourd'hui presque épuisé? Hetournerons-nous à îesprit religieux, à la foi, g^ ^'amour divin? Le christianisme, cette jcu^^gge ternelle de la science, rendra-t-il au lï^^^^e

4o LIVRK PREMIER.

vieilli une fraîcheur et un courage nouveau F'C'est Tespérance du chrétien qui repasse en son cœur cette divine parole : » Je serai avec vous jusqu'à » la consommation des siècles! »

2° La religion étant ce qui affecte le plus les idées et les mœurs des hommes, rien ne saurait avoir plus d'influence sur les lettres et les arts. Quand la religion cesse de régner sur les coeurs, c'est la philosophie qui, après elle, exerce le plus d'empire. Aussi doit-on toujours chercher l'esprit n'une époque dans la fidi ou dans les doctrines.

Quand les autels des faux dieux deviennent déserts, répicuréisme et le stoïcisme régnent tour à tour sur les lettres. Mais voici que la vérité éternelle daigne se révéler aux hommes, « la vie se rend visible^ » et le christianisme inspire, jusqu'à la fin du xvn® siècle, les productions de 1 esprit humain : alors c'est la philosophie matérialiste qui prend la place de la religion ; et l'on sait trop bien quelles inspirations lui ont dues les Muses pendant plus d'un siècle. Aujourd'hui le panthéisme^ insolent délire de la raison aspirant à se faire Dieu, est la fatale et trompeuse lumière dont tous les arts cherchent à s'éclairer. 3** La perfection d'un art a toujours deux phases : la première est celle de l'invention et de l'énergie; la seconde, du perfectionnement ou de la grâce. De même l'histoire de toute science comprend deux époques, celle de la découverte et celle de l'application.

Homère a été complété par Virgile, Pindare par Horace, Anacréon par TibuUe, Démostbènes par Cicéron. Zeuxis avait précédé Praxitèle, Raphaël est venu après Michel-Ange; le Dante a été le précurseur du Tasse, Corneille de Racine,

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Bossiiet de Fénelon. Dans les scienoes, Galilée fraye la route à Toricelli, Copernic devance Kepler^ Bacon fleurit plus tôt que Newton; Leibnitz est suivi par Ëuler, Black par Lavoisier, Denis Papin par James Watt.

4"* L^art trouve des limites dans Fétude des traits généraux de Thumanité , mais il n^en rencontre pas dans la reproduction de ce qui est accidentel. Les sciences naturelles sont sans bornes comme Fétude de la nature elle-même observée dans les combinaisons infinies de ses phénomènes.

Les Grecs avaient un grand avantage : ils étaient les premiers venus dans Tétude de Fàme etdan& la peinture de Tunivers. Toutes les passions générales de rhumanité et toutes les grandes scènes de la nature ont été retracées primitivement par eux avec une naïveté , une fraicbeur et une puissance qui ne seront jamais égalées.

Uhomme étant un être fini, le nombre des penchants généraux que signale dans son cœur Fobservation philosophique est nécessairement circonscrity et il ne nous a été donné diantre liberté que celle de résister à des passions qui ne changent jamais, ou de choisir à laquelle il nous platt de céder.

De même, les phénomènes ordinaires delà nature ont un invariable aspect: le lever du jour, le crépuscule du soir, un ciel étoile, un orage, une mer calme dans son immensité ou soulevée par la tempête, une journée de printemps ou d'hiver, ces différentes scènes ont des linéaments généraux et permanents. La nouveauté dans les inaages que Fart fait de Fhomme ou de Funi^ei**^ ne pouvait donc tenir, dans les littérature^ vj^odernes, qu'à l'observation des nuances it^*^ ^^

brables produites dans Fâme par la religion, les mœurs, les événements, et dans la nature parle climat, le lieu, Tacciclent. Mais la partie variable et fortuite de la vie et des phénomènes étant infinie dans ses combinaisons, offre à Tartun domaine illimité. Il est bien entendu d ailleurs que Tart doit toujours rattacher à des lois étemelles ces modifications fugitives du cœur et du monde.

Quant aux sciences naturelles, TobservatioD peut y faire sans cesse des conquêtes notireUes, et nulle borne n'est posée aux découvertes des sciences physiques : en effet, le principal objet de ces sciences est d'étudier le mouvement; or, le mouvement des corps dépend de leur température infiniment variame, ou de Taction infiniment diverse qu'ils exercent les uns sur les autres.

5** Le secret de reproduire le beau dans les arts tient à un certain nombre de procédés invariables que nous ont enseigné s Jes Anciens ; mais le fond des idées et le choix des sujets peut changer, et c'est dans cette seule innovation que gft la gloire du génie.

Les facultés de Fesprit humain , la force d'attention dont il est capable, et la nature des impressions qu'il peut recevoir, tiennent à la partie invariable de son être ; il y a dans les procédés des arts quelque chose de stable et de transmissible, de génération en génération, à tous les hommes qui veulent émouvoir, convaincre ou charmer leurs semblables. Sous ce rapport, les Modernes ne pouvaient mieux faire que fréquenter l'école des Anciens. Mais tout en cherchant à leur ravir le secret d'éveiller dans l'âme le sentiment du beau et du sublime , il n'est pas nécessaire de leur emprunter leur mythologie, leur histoire et leurs mœurs. Les grands écri-

vains qui, dans les temps modernes, ont traité de^» sujets grecs ou romains , ont su même réserver nne part à Toriginalité de leur génie, dans ces in- Npirations du christianisme auquel ils ont dii le fond de leurs idées et de leurs sentiments.

C'est ici le lieu de faire observer que Fart ayant pour base la reproduction de la vie et de la vérité, ne peut et ne doit s'attacher qu'à la reproduction du beau et du bien. En effet, qu est-ce que la vie, si ce n'est Dieu? et Dieu est la perfedtioa. Le mal et la laideur ne sont que des privations : ils n'existent pas par eux«mémes. Ce serait doue une gr«rssière et dangereuse ,erreur que de les assigner aux arts pour types d'imitation. Us ne doivent figurer dans les oeuvres de l'imagination que pour former des contrastes ; attendu que la beauté suppose la laideur, la vertu le crime, la vie la mort , comme le jour suppose l'obscurité, et le bruit le silence. Mais prétendre ne reproduire dans les productions de l'esprit que 1 imperfection , tant morale que physique , c'est tomber dans une méprise aussi ridicule que celle que eonunettrait un peintre dessinant l'ombre d'an corps, et ne plaçant derrière ce corps aucune lumière.

Le rapide tableau que je viens de tracer suffira pour mieux suivre et comprendre le mouvement qui s'est opéré dans les sciences et dans les arts, depuis le commencement du xix* siècle jusqu'à nos jours , et que je vais mettre avec plus de détails sous les yeux des lecteurs. J'expliquerai d'abord dans quel ordre je me propose de ranger nn si grand nombre de travaux divers.

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