‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 59 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des rapports de la religion chrétienne avec la science encyclopédique.

Après avoir fait comparaître toutes les sciences humaines au tribunal de la science divine, il nous reste à parler de ces vastes répertoires des connaissances humaines nommés encyclopédies.

Le monarque d'un vaste empire reconnaît un jour la nécessité de faire le compte des richesses de son royaume, de mesurer les forces dont son autorité peut disposer, et de connaître le nombre de créatures humaines qui respirent sous sa loi. Jaloux de mieux embrasser ce qu'il possède ou d'acquérir ce qui lui manque, il a ramassé sous ses yeux toute sa puissance, et il se procure à lui-même en spectacle le jeu des ressorts de son gouvernement.

RAPPORTS DK LA REUGlOÏÏ CHRÉT., itc. iSf

Ainsi, l'homme assis sur le trône de la science, voulant savoir l'étendue et fixer les limites de cet autre royaume, fait le dénombrement des trésors de la raison, estime les tributs du génie, compte les ressources des diverses provinces de Tintelligence, et trace les bornes que la science et Fart des générations ont posées à leurs plus récentes conquêtes.

Tel est le but d'une Encyccopédie, Les hommes du siècle qui la voit paraître, instruits de l'héritage qu'ils ont reçu de leurs pères, mesurent ce qu'ils y ont ajouté eux-mêmes. S'ils ont beaucoup fait pour la science, leur orgueil, chatouillé d'une joie légitime, s'exhorte k la servir mieux encore; et si l'âge dont ils sont contemporains a été stérile en progrès, la vue de leur petitesse devient pour leur jalousie une offense utile. Grâce à 1 indication générale de toutes les questions à résoudre, les efforts communs se concentrent partout sur les mêmes objets. Il faut tôt ou tard que la vérité cherchée soit découverte, et dès qu'elle a été trouvée, elle n'appartient plus à l'inventeur; elle ne lui laisse que la gloire, et s'envole pour faire le tour de l'univers, et se livrer, en propriété commune, aux nations savantes.

Nous parlons ici des vérités qui sont de Tordre physique, et qui certaines d'être bien accueillies ôitôt qu'elles paraissent, exercent en tout temps, en tout lieu, et sur tout esprit, une ^ domination paisible : on les voit, on les touche pour ainsi dire, et leur légitimité n'est jamais combattue. Mais il en est d'autres d'un caractère plus relevé, qui refusent de se laisser vérifier par des procédés sensibles : celles-là appartiennent à f OTOTC ïaoral,et demeurent, de génération en gé*

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nération, une matière d^examen et de contradiction. Acceptées par les uns , repoussées par les autres, tantôt elles sont tenues pour mères et souveraines de toutes les sciences, et traitées en cette qualité avec la plus respectueuse soumission; tantôt considérées non plus que si elles étaient de vaines ombres, elles ne figurent pas même au tableau des connaissances positives, ou si on daigne leur y donner une place, c'est pour les rejeter au catalogue des erreurs et des superstitions de Tesprit bumain.

Divisés à un endroit si capital, les bommes ne peuvent plus s^accorder sur la rédaction d'une Encyclopédie. Aussi^ y aura-t-il autant de ces répertoires de sciences qu il existera d'opinions opposées en morale et en religion. Cbacun voudra assujetâr ce dépôt de tous les faits à la représentation exacte et complète de ce qu'il tient Jour vrai. Les Encyclopédies seront, au besoin, es places de guerre pour les bommes qui, rompant tout pacte avec les croyances et les ti^ditions du plus grand nombre, s'y bâtiront des ouvrages de défense dans les ruines qu'ils auront faites. Offrant à la raison bumaine la triste liberié de ne plus rien croire, ils l'enseveliront vivante dans ce palais qu'ils lui auront dédié, et qui paraîtra grand, si l'ofi en considère le vide.

L'iiTéparable défaut de toutes les Encyclopédies qui ne célèbrent pas l'alliance du cbristianisme avec le savoir bumain, est l'absence d unité, l'incobérence entre les parties de l'ouvrage, qui ne sont plus des membres barmonieux d'un même tout, mais des lambeaux rattacbés les uns aux autres. Avec quelque dextérité que soit faite b jointure, çUe parait toujours. Il n y a pa$ deux

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unités, et quand vous rejetez celle qui lie le ciel et la terre, vous tombez inévitablement dans le désordre, vous appartenez à la confusion; tout se brouille autour de vous ; la cbatne qui joint la nature inerte aux corps vivants, et ceux-ci au monde invisible, se brise, quoi que vous fassiez : rien n'est plus à sa place, ni dans son ordre, ni sous son règne, parce que vous avez refusé. de mettre le pied sur réchelle mystérieuse de la vie ; et vous avez beau vous épuiser dans la construction d'un profond système, vous faites mentir toutes les sciences en les forçant à renier leur commune et céleste origine.

Une Encyclopédie chrétienne n a pas besoin de tant d'efforts pour rencontrer Tordre, distribuer la lumière, se remplir d'harmonie. Elle n'invente pas un système, elle copie l'œuvre de Dieu ; elle ne mutile point la vérité en lui ôtant ses mystères; mais fidèle à reproduire l'auguste ensemble des choses divines et humaines, elle voit tout s'éclaircir à mesure que tout s'achève. Acceptant les oracles de la Providence sur la race d'Adam, elle dit la correspondance établie entre la fragile enveloppe de notre âme immortelle et les éléments qui se jouent dans la nature. Elle sait que la terre habitée par l'homme déchu ne doit lui rendre ses fruits, que sollicitée par un soin opiniâtre, et que devenue le lieu de son exil et le séjour de ses épreuves, elle l'exerce par la douleur, pour le rendre digne du Ciel par la vertu. Ainsi, toutes les connaissance humaines se rangent à leurs places marquées dans FEncyclopédie chrétienne, comme les étoiles, obéissant à la voix de celui qui les a faites, accourent se ranger dans un bel ordre pour fonner la voûte radieuse du firmament.

ago LIVRE SIXIÈME.

L'admirable unité qui peut sHntroduire dans toutes les parties d'un si vaste ouvrage est une preuve considérable de la vérité du christianisme : car, nous aimons aie répéter, ce qui £siitchanceIor r£ncyclopédie du xvni° siècle et toutes celles qui ont paru sur ce triste modèle, ce n'est pas encore tant le vide qu'y laisse la religion chrétienne , que le manque d'un principe général pour expliquer l'univers et en faire convenir toutes les parties. Bien n a mieux démontré l'impuissance de la philosophie à édifier, à unir, à composer : par là elle a trahi son incurable stérilité. Prompte à nier, elle n'a rien pu substituer d'ellemême à ce qu'elle venait d'abattre; et son gigantesque effort tenté au préjudice de la vérité s'est réduit à lui faire lâcher contre le christianisme ce cri désespéré d'un Romain contre la vertu : « Tu n'es qu'un mot ! »

Cependant le progrès des sciences montre l'enchatnement des lois qui régissent le monde. A mesure que l'homme avance dans l'étude des phénomènes, il voit se simplifier le nombre des causes; il reconnaît la merveilleuse génération des faits visibles, qui semblent imiter entre eux , dans leur symétrie primitive, la forme d'une pyramide qui va toujours en se rétrécissant, d'autant plus qu'elle s'élève. Le savant se propose toute sa vie d atteindre une loi qui lui serve à lier des observations encore isolées. De nos jours, les sciences naturelles sont arrivées à ce point que tout le monde croit à l'existence d'un seul agent universel dans lequel viendraient se perdre ces fluides actifs et subtils, substances impondérables, qui se partageaient l'empire de la matière. S'il n'y a qu'une loi pour le monde physique, il n'en est sans doute qu'une seule pour le monde

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moral. L^âme, par l'acte seul de sa volonté, fait mouvoir tous les ressorts du corps humain ; de même aussi Funivers peut être considéré comme UQ grand corps dont les divers mouvements sont réglés par Faction toute-puissante de la volonté divine.

Une telle considération agrandit Tétude de la nature, et fait de la science, la plus bornée en ap* parence, une communication avec la sagesse qui règle, pèse et mesure toutes choses. Selon cette manière de voir, les opérations les plus simples comme les plus composées sont les jeux renaissants d'une céleste volonté. Le calice d'une fleur et la flamme du volcan, Fépi de blé et la vague écumante, obéissent également à une pensée qui est la loi même proposée aux recherches de la science. Le géologue, fouillant dans les entrailles du globe, et y retrouvant la trace des révolutions qui ont bouleversé la terre, converse, à travers 1 abîme des siècles, avec la formidable puissance qui a laissé ces empreintes ineffaçables de son passage. Que fait Fastronome qui étudie le tour régulier des astres et les vicissitudes de la voûte étoilée , en inscrivant dans les annales de la science le résultat de ses veilles ; que fait-il, sinon révéler aux autres hommes F une des lois qui ont devancé la création de ces grands corps de lumière? Nous en dirons autant du zoologue, qui, en observant la plume de Foiseau, les écailles du poisson ou les formes du quadrupède, s'associe, en quelque sorte, à Fintention de Fauteur qui a inis tant de variété dans les espèces d'animaux.

Par là s'explique le sentiment qui portait le grand Newton à courber sa tête avec respect toutes les fois qu'il entendait prononcer le nom 4tt créateur» Tels aussi Lixinée et Kepler^ ado«

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rant dans ce nom ineffable celui de la vérité même, plaçaient une pieuse invocation, l'un au début, Fauire à la fin de chacun des deux ouvrages qui les ont rendus immortels.

Toutes les preuves de la vérité de la foi doivent donc être mises en lumière dans une encyclopédie chrétienne^ à mesure que les sciences d.'où elles découlent prennent place dans cette immense revue des connaissances humaines ; chacune de ces preuves tire une force nouvelle de son enchaînement à toutes les autres. L'imitation de Tordre que Dieu a mis dans ses ouvrages produit la plus salutaire impression sur les esprits qui ne cherchent d'abord qu'un enseignement tout profane dans cette vaste école ouverte à la science.

C'est ainsi que plus d'un voyageur, attiré dans la capitale du monde chrétien par le simple désir d'en connaître les monuments magnifiques, franchit le seuil du plus beau temple que Thomme ait jamais élevé à la majesté du Saint des saints; il égare ses yeux dans l'immensité du dôme suspendu dans les airs par Michel-Ange, enlace de ses regards la forêt de colonnes qui soutiennent deux temples amoncelés l'un sur l'autre, et se perd d'abord dans la grandeur de l'ensemble et dans la variété du détail. Mais peu à peu son regard s'affermit; le bel ordre qui joint ces proportions en apparence démesurées, et qui fait convenir tant de lignes fuyantes et diverses, se révèle à son intelligence : de l'étonnement il passe à l'admimtion. Le tumulte de ses passions s'apaise ; les vains soins du monde s'évanouissent de sa mémoire ; la muette harmonie qui l'environne se fraye une entrée dans son cœur: il croyait n'admirer que le génie de rarchitectei et

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sous ces Toutes qui Fini^icent à prier par Tauguste concert de leurs pierres sacrées, c'est Dieu qu'il adore sous le symbole de Funité. L autel n'est pas bien loin : il vient de glorifier le père; il entend célébrer les louanges du fils ; les parfums de l'encens arrivent jusqu'à lui; ses genoux fléchissent . il tombe au pied de la croix.

II est plusieurs âges pour une nation, non moins que pour Tindividu. Elle a aussi sa saison de candeur et d'innocence: alors elle reçoit avec soumission et respect l'enseignement de la foi; elle répète naïvement le saint nom qu^on lui apprend à bénir. Mais voici qu'elle entre à la fois dans la jeunesse et dans les passions : le frein de la religion ne tarde pas à l'importuner; elle s'éprend de liberté ; de nouveaux guides se présentent pour échauffer en elle cet appétit déréglé : ils lui enseignent que la foi n^est qu'une imposture inventée pour retenir les peuples dans la servitude , et que la vraie liberté ne saurait durer sous la loi au christianisme. Cette nation, que nous plaçons à Fâge des vaines illusions, s emporte sous la conduite de ses coupables flatteurs; elle jette un voile sur la croix adorée dans son enfance. Que dis-je ? elle ira peut-être jusqu'à enfouir sous la pierre du tombeau cette croix accoutumée à surmonter le marbre funèbre.

Mais les passions se calment; les années emportent cette bouillante (dialeur qui faisait leur impatience ; la raison , honteuse d avoir si longtemps cédé à la révolte des sens , veut rentrer dans son empire ; la nation touche à son âge mûr. C'est le moment où elle compte ses blessures, et reconnaît avec douleur qu'en triomphant de la foi elle s'est vaincue elle-même. Le malheur de douter et la liberté de souffrir ,

Toilà le prix de sa conquête. Mais si cette foi qu'elle accusait de mensonge était la vérité ! S'il lui était donné de remonter la pente de sa

i'eunesse, et de retourner par les lumières de a raison à cette foi qu'elle professa un jour dans les aveugles soumissions de Fenfancel O salutaire espérance, source d'eau vive dans les incommensurables solitudes où la soif donne la mort ! Tel est l'âge de l'expérience, de la perte des illusions, de l'enseignement à l'école du malheur! 11 IFaut retourner à la lumière; on a trop longtemps vécu dans la profonde nuit. Un rayon de l'aurore ! une toute petite lueur de vérité! On l'implore, on la cherche laborieusement; il n'est rien qu'on ne donnât pour trouver un refuge contre les persécutions du doute, et les fatigues de l'esprit de système. On ne croît pas encore; mais si la foi pousse de nouvelles racines, dans les cœurs, ce sera pour défier toutes les vicissitudes. Ramenée par le sentiment du vide que son absence laisse au fond de l'âme , et de la vanité des tentatives faites pour apprendre aux peuples à se passer de religion, la foi, dans cette période de la vie d'une nation, pourra commencer un nouveau règne, laborieux mais calme, sévère mais durable.

J'aime à croire la France parvenue à cet âge d'examen. La vérité n'a rien à craindre de Pépreuve sérieuse que lui fait subir la raison. Qui ne l'entrevoit pas, n'a pas assez marché pour l'atteindre. Encore quelques pas, et ce qui d'abord vous conseilla de douter est ce qui vous ramène à croire; l'incrédulité s'évanouit au point où elle devrait se consommer.

Espérons que si la fausse science avait égaré

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le xviii* siècle, la vraie science ramènera le xix«. Nul ne se hasarde aujourd'hui à déverser le ridicule sur les dogmes du catholicisme. On admire rinfluence merveilleuse que cette religion eut durant tant de siècles sur le sort du monde; on va même jusqu'à confesser qu elle est en harmonie parfaite avec les instincts et les misères de lame humaine. On voudrait imprimer le sceau du christianisme aux lois, à Fëducation, aux mœurs, à la littérature et aux arts de ce pays. C'est ainsi que tout se revêt peu à peu du caractère de nos croyances. La société visible se fait déplus en plus chrétienne. La religion est partout, excepté dans les cœurs; elle finira sans doute par y pénétrer, à force de se mêler à tout ce qui les émeut.

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