POÉSIE ÉPIQUE ET HÉROÏQUE
(a) Robert Southey, poëte lauréat de l'Angleterre , se présente d'abord sur la liste des auteurs qui ont cultivé fa poésie épique au XIX® siècle. La première année de ce siècle vit paraître son poëme oriental intitulé Thalaha. Celui de Jeanne d'Arc , composé à l'âge de vingt ans, lui avait déjà assigné une très-haute place entre les poètes de son pays. En i8o5, ilpublia MadoCf dont le sujet est puisé dans une vieille chronique du pays de Galles; plus tard il donna Roderick, le dernier des Gotfis,
Southey aime à s'inspirer des souvenirs héroï ques de l'ancienne histoire des peuples. Ses conceptions ne manquent ni d'invention ni de grandeur; les sentiments élevés et généreux sont admirés par sa muse : sa poésie est riche et majestueuse. On lui reproche de tomber souvent dans la singularité, dans l'emphase et dans l'obscurité , trois défauts qui ne sont que l'abus de l'originalité , l'excès de la force et l'embarras de l'abondance.
Les productions de Montgomery appartiennent aussi au commencement de cette pé« riode. Dansses poèmes intitulés /'Océan , le Monde
3i6 APPENDICE.
avant le déluge^ Vtle de Pélican , il gagna les suffrages par la séréuité de son imagination, la correction de son style , les grâces et Tbarmonie de sa versification.
Les Plaisirs de F Espérance j par Thomas Campbell , ont précédé de trois ans le siècle dont nous traçons Thistoire. L'imagination tendre et le goût pur qui Finspirèrent ne se démentirent pas dans Lochiely F Enfant d'OVonnor^ei surtout dans Gertrudede Wyoming : le calme dans la grâce , la mélancolie dans la beauté, la retenue dans Fabandou, s'y trouvent mêlés à l'intérêt d une action touchante.
Nous en dirons autant de Samuel Bogers qui excelle à peindre les émotions les plus générales du cœur humain. Ses Plaisirs de la Mémoire sont écrits dans un style enchanteur» mais dont l'harmonie et la correction n*ont pu être obtenues qu'aux dépens de la verve et de la passion. Le P'oyage de Colomb^ Jacqueline et la Vie humaine sont trois poèmes que Rogers a publiés après les Plaisirs delà Mémoire^ et qui ont multiplié ses titres littéraires sans élever la réputation de son talent. On peut affirmer d'ailleurs que nul poëte n a obtenu plutôt, plus vite et à moins de frais que Rogers une célébrité égale, sinon supérieure à son mérite.
Georges Crabbene se distingue pas, comme les poètes que nous venons de mentionner, par les délicatesses de son style, le choix de ses images etTharmonie de ses vers. Sa diction est rampante, ses images triviales, ses vers durs et négligés; mais ses observations ont tant de justesse, ses tableaux tant de vérité ; il peint les scènes de la nature et les mœurs de la campagne avec une simplicité si naïve, que, dans ses poésies, l'art cède
APPENDICE. 3i7
à la vie. Le Village^ le Registre de paroùsey le Bourg, tels sont les ou vrages les plus considérables et les plus connus de ce poète iamilier, mélancolique et pieux, qui dans le double ministère de pasteur et de poëte, semble avoir écrit ses vers comme ses sermons, pour son troupeau.
Taylor Coleridge a transporté dans la poésie les abstractions de la métaphysique. Aussi, quand son expression est claire et pittoresque, il rencontre ce qu'il y a de plus sublime , savoir: les mystères de Tâme figurés par des images; mais parfois il oublie qu'il écrit en vers, et son style devient pénible et obscur. Plus concis quélégant , plus inégal que varié , plus profond qu'inventif, plus hardi qu'original, il a autant de partisans outrés que de critiques implacables. Son meilleur poëme, tiré aes iSouvenirs de f ancienne Chevalerie , est Geneviève: t ancien Nautonnier, Christabel; le Feu y la Famine et le Meurtre y tels sont les titres de ses autres compositions héroïques.
L'île des Palmiers et la Cité de la peste y par John Wilson , ont obtenu un grand succès. Le plus bel ouvrage de ce poëte est Edith et Nora, où toutes les fictions de la féerie se déploient avec une incomparable richesse et une grâce exquise.
Le poëme oriental de Lalla-Rookhy par Thomas Moore , est un roman en vers composé d épisodes unis ensemble par des transitions faites en prose. On peut reprocher à ce poëte irlandais Tabus des métaphores, la profusion des images, l'ostentation de la magnificence. Sa muse chargée de fleurs et de diamants, vise tant à éblouir, que ce qui, en elle, brille le plus, ce n est pas elle. Cependant la richesse de' 1 imagination
3i8 APPENDICE.
est un don céleste : Moore est vraiment poëte. Tout en s'égarant , il vous entraîne : si la raison sde repent de Taimer, il la séduit par des accents qui font violence au bon goût.
Nommer sir Walter Scott, c'est interroger la gloire; elle répond en inscrivant sur le socle de la statue du poëte écossais : le Chant du dernier Ménestrel , Marmion^ la Dame du lac , Rokeby^ etc. Le moyen-âge tout entier est Tobjet de cette poésie narrative: la vie sort de la mort, le passé redevient le présent, le cercueil prend une voix mélodieuse. Durant les vingt premières années de ce siècle, TAngleterrt^ accompagna avec transport le barde moderne dans cette migration rétro* grade vers les âges de Fhonneur chevaleresque , de Famour désintéressé, de la foi naïve et enthousiaste. Ce n'était plus la poésie épique, c'était encore moins la poésie lyrique, mais un nouveau genre tenant à la fois de l'épopée, derhistoire,de la chronique, du roman et de la ballade; mais il faut avouer que la poésie y est sacrifiée à la narration. La vraie poésie tient à la fois de la sculpture , de la peinture et de la musique : elle s'immobilise pour arrêter Fâme, se colore pour représenter la vie, et chante pour imiter le mouvement. Aussi Walter Scott devait-il être infailliblement éclipse par le premier poëte, doué de génie, qui rendrait à l'art des vers son auguste et profond symbole : ce poëte s'est bientôt rencontré dans la patrie même de sir Walter Scott.
Le premier chant du Pèlerinage de Childe-Ha^ rold produisit en Angleterre une sensation inexprimable. Toutes les âmes formées pour l'enthousiasme ou la douleur s'y sentirent percées du glaive à deux tranchants de la haute poésie; les abîmes du cœur furent mis à découvert dans ces
APPB^DKaS. 3io
plaintes lugubres du génie errant qui disait ses souffrances au sable du désert et aux vagues de rOcéan; les blessures de ce cœur déchiré semblaient teindre de sang les ruines célèbres, les rochers solitaires, la plupart des autels des dieux tombés et la poussière qui fut un grand peuple.
Les poëmes intitulés le Giaour^ le Corsaire , le Siège de Corinthe^ la Fiancée dAbydos, Lara, et la continuation de Childe-Harold, achevèrent de révéler dans lord Byron Tun des plus grands poètes que la Grande-Bretagne eût jamais vus naître. L'Orient , la Grèce, les lies de la Méditerranée, qui servaient de cadres aux tableaux de ce génie sombre et passionné , étaient représentés avec des couleurs si vraies, que la nature orientale et Fâme humaine parurent s'y fondre ensemble, par de magiques rapports, dans une vie harmonieuse. Le panthéisme ^ cette fausse religion des coeurs qui adorent dans le monde visible la beauté active et infinie, avait trouvé son Homère. Le poète, suspendu entre le ciel et Fenfer, chante Ténigme de la destinée mortelle , et sa muse se joue entre deux éternités.
Après ces noms plus ou moins fameux, nous mentionnerons avec justice celui de Robert Bloomfield, qui, sorti de la plus basse condition, fut visité par la muse en exerçant une profession mécanique , et composa un charmant poëme ayant pour titre t Enfant du Fermier; nous rappellerons aussi le nom de Shelley, auteur des poëmes : la Révolte d'Islam , Prométhée^ Cenci, L'imagination de Shelley est grande , sa sensibilité délicate, sa poésie hardie et saisissante ; malheureusement il appartient à la même école que lord Byron. N'oublions pas d'opposer aux œuvres de cet écrivain celles de Henry Hart Milman,
auteur de Samor et de Belshazzar^ deux poëtnes touchés par un génie doux et Cendre, qui sait le secret du pathétique , et accorde sa lyre sur le ton de Fespérance. Un autre poëte, dont la destinée rappelle celle de Millevoye en France et de Novalis en Allemagne, John Keats^ a été ravi aux Muses dans la fraîcheur de Tâge; il avait publié deux ouvrages qui donnaient, en grâces poétiques, les plus vives espérances: Tune de ces productions portait le titre d'End/mion; Fautre, celui d'Hypérion.
Les poëmes héroïques les plus remarquables qui aient paru en Allemagne dans le cours de ce siècle sont le petit poëme de Goethe intitulé : Hermann et Dorothée^ épopée bourgeoise où les mœurs de famille sont ennoblies par des descriptions pleines de vérité, de grâce et de £ra^ cheur, et Henri dHOfterdingen^ par Novalis, physicien, mathématicien, philosophe ; cet écrivain avait cherché à tirer de toutes les sciences un souffle poétique. Appliqué à rechercher le lien mystérieux qui les unit, il voulut faire porter aux Muses cette chaîne d'or dont le premier anneau se cache dans Tinfini. Le poëme que nous venons de citer n'est qu un fragment d'une œuvre immense, qui fût devenue Tépopée de la nature et lallégorie des destins de Thumanité.
Nous citerons aussi Bichaid^Cœur-de-Lion^ par Mûller, et Cécile^ en vingt-quatre chants, par Ë. Schulze.
La Mort de Socrate , Le dernier cliant de Childe- Harold^ etJocelyriy par M. de Lamartine, n^ont pas laissé s éteindre parmi nous le goût de la poésie héroïque.
Mais, il faut l'avouer, le caractère de la langue i^rançaise s'oppose à ce que nou;» réussissions
APPENDICE. 3ii
aussi bien que les autres peuples dans Fépopée. L'orgueilleuse pauvreté de notre idiome , son peu de flexibilité à rendre toutes les nuances du sentiment, son invincible dédain pour les mots techniques, oui seuls précisent la description de certains oDJets, telles sont les insurmontables difficultés qui gênent le poète français dans la liberté de ses mouvements et dans son effort pour peindre avec vérité Tâme et le monde. Ajoutons que Tharmonie ne peut découler pour les vers français que de la rime , de la césure et de la combinaison plus ou moins heureuse des mots; mais ces moyens d^obtenir la mélodie sont trop bornés , trop stériles , trop uniformes, pour ne pas engendrer à la longue, surtout dans un poëme de quelque étendue , la lassitude et l'ennui. La plupart des autres langues ont une musique naturelle, soit dans la modu« lation de la quantitéy soit dans le rbythme nécessaire, qui fait de la prononciation un véritable chant; ne possédant aucun de ces deux avantages, la langue française ne sera jamais pour le poëme épique que le plus rebelle et le plus ingrat des instruments : quant à notre poésie ly^ riqucy elle peut vaincre les obstacles par la variété dans le mètre, la hardiesse des images et le beau désordre de l'enthousiasme.
La poésie fugitive ou familière trompe la tyrannie de la langue par Fabandon, Penjouement et le trait dont 1 esprit aiguise ses fantaisies.
L'intérêt de Faction, le naturel du dialogue, la force des passions , le ridicule des travers, permettent à la poésie dramatique de rompre, par quelques côtés les chaînes du langage.
Ces trois genres de poésie trouvent donc dans la nature des choses des ressources qui manquent
^ répopée et au poëme héroïque ou didactique.
Le xix^ siècle a vu paraître» en Italie un poëme épique intitulé : Les Lombarde dans la première croisade, par M. Grassi, de Milan. Le peu d'intérêt qu'offre le tissu de la composition a nui au succès de cet ouvrage, que la beauté des vers et un grand charme de détails protégeront contre Foubli. D ailleurs ce poète a été dédommagé par Téclatante réputation que lui a valu son Ildegonde la fugitive, nouvelle en vers que les Italiens regardent comme ce que leur langue a produit de plus achevé et ce que le goût a dicté de plus pur dans le siècle commencé.
Camille ou la Conquête deVeïes, poëme en douze chants par Charles fiotta, brille par le mérite de la composition; on ne doit pas s'étonner de trouver cette qualité dans un poète qui fut en même temps grand historien.
Enfin la Bataille de Bénévent, par Guerrazi, réclame aussi un souvenir de Thistorien qui retrace Tétat des lettres modernes en Italie.
Tegner, poëte suédois, dont nous parlerons en traitant de la poésie lyrique, est célèbre dans son pays et connu en Europe par son poème intitulé Frithlof, Toutes les chroniques du Nord et toutes lesmythologiesde TEdda revivent dans ce poëme populaire, où s'unissent la grâce et la force, le doux et le terrible, les émotions du cœur qui sont de tous les temps, et les images puisées dans un culte et une tradition nationale.
Tegner a composé un autre poëme qui a pour titre : Axel^ sorte d'épopée chevaleresque , dont le sujet est emprunté à l'histoire de Charles XII , mais qui se distingue beaucoup plus par le charme des détails que par la force de l'invention.
OEhlenschlaeger a composé aussi un poëme héroïque oui ressemble beaucoup à celui de Fnùïiof : Helge^lel est le titre de cet ouvrage, qui jouit d'une haute réputation dans le Nord.