‹ Génie du dix-neuvième siècle: ou Esquisse des progrès de l'esprit humainChapitre 66 sur 88 · POÉSIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE LYRIQUE

Aucune nation n a reçu de la nature des qualités plus chères à la poésie lyrique que le peuple allemand : leur penchant à la rêverie, leur naïf et profond enthousiasme, la tendresse de leur admiration pour la nature , la science de leur âme dans rexamen de ses blessures, et liîurs perpétuels élans vers Tinfini, tout leur a été donné pour exceller en ce genre de poésie.

Le nom le plus illustre qui se présente chez eux dans la poésie religieuse de ce siècle est celui de Frédéric de Hardenberg dit Novalis , trop tôt raviaux Muses et à la gloire. On lui doit un recueil de chants religieux qui , par la grandeur des sentiments , la majesté des images et la beauté de Tharmonie, sont placés en Allemagne au premier rang. Dans un autre volume d'élégies en prose intitulées : Hymnes à la nuit , son amé fait entendre cet ineffable gémissement qui est l'éternel fond de la poésie, parce que cette plainte mêlée aux célestes espérances est le secret de la destinée humaiue.

Un assez grand nombre de poètes remarquables appartient à la même école, tels que MM. Kiemeyer , de Wessenberg , Krummacher , Max de Schenkendorf , Hesekiel , M™« Elise von der Kecke, etc.

Dans les autres branches de la poésie lyrique , on rencontre d'abord le prince de la littérature

allemande, le chantre universel, le poëte lyrique par excellence : Gœthe. Jamais la beauté de la forme ne s'est unie avec plus de charme à la peinture des sentiments les plus vrais et les plus habituels de Tâme que dans ses odes , ses ballades et ses fabliaux ; jamais aucun poëte lyrique n a saisi avec tant de justesse l'accord de ce qu'il y a d'universel dans Chomme avec ce qu'il y a de particulier dans un homme. Chacun se retrouve tout entier dans les poésies deGœthe, sans que le poëte ait cessé de se peindre lui-même. Une admirable clarté descend sur tous ses tableaux, dont une sévère ordonnance a distribué les couleurs, bœthe nMgnorait pas que le grand et le complet sont identiques : la pensée la plus commune devenait belle sous sa plume, parce qu'il ne la quittait pas sans l'avoir reproduite dans son entière vérité : tantôt il suit du sud au septentrion le moindre souffle qui parcourt l'immensité des airs; tantôt il rattache un grain de sable aux lois universelle du monde.

Viennent ensuite les poésies lyriques de Schiller, où les abstractions de la plus haute philosophies sont revêtues d'une forme si brillantes, si passionnée, quelquefois si dramatique. Dans les odes de ce génie tout à la fois austère et impétueux, les sentiments sont poussés jusqu'à la dernière borne de l'idéal : sa poésie est fière et libre, comme son âme; pour en goûter le charme, il faut aimer la vertu. Cette poésie éveillerait presque le remords dans un cœur souillé.

La plus belle réputation qui s'offre à nous, dans le genre lyrique , au-dessous de ces deux gloires incomparables, est celle de Louis Uhland. 11 commença par étudier les moeurs et les

croyances da moyen-àge, et fit revivre, dans un recueil de romances et de ballades, Tesprit des vieilles chroniques et le merveilleux des traditions populaires. L^amour de la patrie lui inspira ensuite ces chansons nationales qui Font rendu si célèbre, et où tourna tour il cliante TAUemagne délivrée de Tétranger et invoque la réforme des lois de son pays natal.

Après Uhiand, nul n^a conquis une plus belle place dans la poésie lyrique que Heine, surnommé le Byron allemand. 8on scepticisme railleur emprunte une grandeur véritable à la peinture qu'il trace, sous toutes les formes, des misères de son siècle. L'inépuisable amertume de son âme s'épanche en flots d'harmonie. Il se raille de lui-même avec une effrayante gaité, qui est quelquefois sublime, comme le mélange du rire et des larmes sur un visage où se peint la folie.

Dans les vingt dernières années, la romance et la ballade ont été cultivées avec ardeur et succès par les Allemands. A côté des réputations déjà consacrées par le temps de S. Schwab, J. Kœrner, Immermann et Chamisso, se sont élevés les noms plus modernes de Zimmermann et Bechstein. Les Odes romantiques de Zedlitz; les Chants helléniques de W. Miiller et les Images de rOrient^ par Stieglitz, sont tenus aussi en grande estime par les amis de la poésie en Allemagne.

Le plus grand poète lyrique de la Grande- Bretagne, au XIX* siècle, est William Words- Avortb ; son premier ouvrage fut un recueil de ballades. On ne saurait donner une meilleure idée de son génie qu'en lui appliquant le portrait qu'il trace lui-même du vrai poëte, dans la

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pré£nce de cette productioa. Selon lui, il faut, pour atteindre les sommités de ce grand art, réunir six conditions : le talent de décrire, qui suppose une soumission extraordinaire de Fintelligence à l'empire du monde extérieur; la sensibilité dont les perceptions exquises font découvrir une nature plus vaste et plus riche que la nature visible ; la réflexion, qui révèle au poète la valeur respective de ses pensées, de ses sentiments et de ses images; Timagination, qui modifie et combine les matériaux fournis par l'observation; Finveiition, la faculté par excellence, qui s'empare de la flamme de la vie, anime Fargile et la pierre, communique une âme à ce qui n'en avait pas reçu du Créateur et peuple de ses audacieuses créations les espaces infinis du possible; enfin le jugement, qui règle l'exercice combiné de toutes les facultés et soumet le beau lui-même à une loi, dans chaque genre de composition.

Wordsworth a composé un grand nombre de

f>etits poëmes dans lesquels il chante, comme il e dit lui- même, la vérité, Famour, la beauté et l'espérance, et qu'il a partagés dans un ordre correspondant aux divers âges de la vie humaine. 11 publia, en i8i4, pour couronner son édifice, un poëme intitulé Excursion,

Ce qui fait un si grand poète de Wordsworth, c'est la puissance de sympathie avec laquelle sa muse embrasse tout ce qui est. Son âme rayonne d'un perpétuel amour, et se répandant sur cnaque objet, le couvre de lumière; le vil caillou, sous le choc de sa muse , lance l'éclair tlu sublime ; il fait monter un brin d'herbe plus haut que les cimes qui dominent la foudre : partout il voit éclore à ses pieds la poésie lyrique. Il y a dans les saintes

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Écrttares un merveilleux cantique : c'est celui que les trois jeunes Hébreux dans la fournaise, adressent à tous les ouvrages du Seigneur pour les inviter à le louer et à le bénir. Les astres, les vents, les saisons, les nuits et les jours, les lumières et les ténèbres, les éclairs et les nuages, les cieux, la terre, les monts et les mers, sont pressés de s'unir aux enfants des hommes pour célébrer dans tous les siècles la gloire et la bonté de Dieu : Wordsworth semble s'être chargé de faire à ce cantique la réponse de la nature entière.

. Les défauts de ce poëte lyrique sont une naïveté souvent puérile, une exactitude qui dégénère en minutie, une faculté d'émotions tellement raffinée, que là où elle ne se modère pas, on la confondrait avec Tabus du sentiment.

Nul poëte lyrique n'a excellé comme Walter Scott à peindre la valeur guerrière, les vicissitudes des combats, les sentiments de joie ou de désespoir qu'allume dans les coeurs le démon de la guerre. La plupart de ses ballades sont des chefsd'œuvre.

Nous avons déjà apprécié le génie de lord Byron en traitantdfe la poésie épique. Il n'est pas besoin de dire que chaque strophe de ses poëmes est une ode. Byron peut donc être regardé comme le prince des poètes lyriques modernes de l'Angleterre. D'ailleurs, il s'est exercé lui-même avec un admirable talent dans ce genre spécial; et le trône sur lequel nous venons de le placer lui appartiendrait peut-être, s'il se fut borné à composer les Lamentations du Tasse et ses Mélodies hébrdiques. Dryden n'a rien produit de plus beau que plusieurs pièces comprises dans ce dernier ouvrage.

Uy a dans la poésie lyrique du jxV siècle, en

Angleterre, un çenre appelé rustique, parce que, n'ayant pour objet que les scènes et les mœurs de la campagne, il a été surtout cultivé par des hommes aussi rustiques dans leur naissance, leur condition, leurs habitudes, que ce genre luimême. Le fondateur de cette singulière école est Robert Burns, dont les chants appartiennent à la fin du siècle dernier : ce poëte était un simple paysan écossais qui avait longtemps conduit la charrue, lorsque sa main durcie par le travail se posa sur la lyre.

Ses traces furent suivies par un berger du même pays, qui rencontra un jour la muse en menant paître son troupeau : ce poëte est James Hogg: Walter Scott encouragea ses premiers essais. Il commença par faire insérer des vers dans les revues écossaises; ensuite il publia une série de ballades sous le nom du Barde de la montagne. Ces compositions sont pleines de naturel : la tendresse et la vigueur s'y marient avec une simplicité ravissante. Mais l'ouvrage qui attira sur Hogg Tattention générale estunpoëme intitulé la Fête de la reine: le poëte suppose qu'un grand nombre de ménestrels disputent entre eux la palme du chant, en Thonneur de la reine Marie, et son recueil est Fensemble des lais de ces différents bardes, unis par un récit plein d'invention et de variété. A la même école, dite rustique, appartient Robert Bloomfield, dont j'ai déjà cité le nom dans la revue des poètes anglais qui ont cultivé le genre héroïque.

Les Mélodies irlandaises de Thomas Moore sont de petites odes où sont chantées les plus délicates émotions du cœur: leur brièveté, qui les fait ressembler à des paroles passionnées interrompues par un soupir, ajoute à leur effet poétique ^

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embellies par la musique, elles ont obtenu deux victoires. 11 est fâcheux que la prétention au brillant et trop de goût pour le bel-esprit en déparent souvent la grâce et la fraîcheur. Un autre ouvrage de T. Moore, exempt de ces défautSy mais non original, est sa traduction des Odes cTAnacréon; sa gloire revendique ce beau travail comme Tun de ses titres auprès de la postérité.

Un grand nombre de femmes se sont aussi exercées, en Angleterre, avec un succès remarquable, dans la poésie lyrique. Une disposition religieuse, je ne sais quelle délicatesse de sentiments entretenue par la sévérité des devoirs domestiques, et un fond de tendre mélancolie, voilà ce qui, en se joignant à une vocation poétique, devait porter les femmes à cultiver de préférence le genre qui nous occupe. Mesdames Félicie Hemans, Elisabeth Landon, Marie Howitt, et beaucoup d'autres, se sont distinguées par des pièces fugitives dans lesquelles les blessures du cœur, lerêve d'une affection sans déclin, les impressions tendres delà vie de famille, exhalent un parfum de poésie analogue à celui de cette nature idéale décrite par ces aimables imaginations.

Au commencement de ce siècle, un poëte français a paru réunir une partie des qualités nécessaires pour réussir dans ce genre difficile. Ce poëte est Lebrun. Habileté dans Fart de plier le mètre à ses rapides fantaisies, talent d'étonner l'imagination par l'imprévu dans les images et par l'accouplement inusité des mots, audace excessive dans l'ellipse qui répand une obscurité mystérieuse sur la partie des objets que le poëte ne laisse qu'entrevoir : tels sont les mérites qu'on ne saurait lui refuser sans injustice , et qui

lui avaient valu , de soq temps , le glorieux surnom de Pindare. Mais une grande stérilité d'idées , Fignorance des passions , la servile reproduction du merveilleux que les poètes de lantiquité empruntaient à leur mythologie, voilà ce qui fait de Lebrun un poëte lyrique trop incomplet pour que la critique lui cède, dans les régions de Fart, Tune des places réservées au génie.

C était par des qualités tout opposées que l'intéressant Millevoye avait conquis sa réputation. La flèche échappée avec grâce de sa main effleurait le cœur sans s'y enfoncer; il ignorait la route que prend Faigle pour tournoyer au-dessus des abîmes ou pour traverser le nuage qui porte la foudre; mais le beau venait parfois lui sourire. Il savaitinieux peindre le demi-jour que Fardeur du soleil, la tendresse que la passion, la mélancolie que le désespoir.

Le plus grand poëte lyrique que la France ait jamais produit est Lamartine; notre ciel n'a pas fait éclore une muse mieux pourvue de tous les dons que demande la passion pour s'envelopper d'harmonie. L'amour étant le principe céleste que Dieu a soufflé dans notre âme pour la créer à son image, l'essence de la poésie est dans l'immortelle faculté d'aimer. Aimer, c'est prier; aimer, c'est voir passer dans le miroir du monde Fombre de Fêtre infini. Toute autre passion que l'amour, telle que Fambition, la cupidité, le désir de savoir, l'admiration de la nature, sont des poursuites exercées par le cœur humain sur des biens abstraits, inanimés; mais Famant et le poëte adorent ce qui est vivant : Fexistence et la beauté sont les éternels objets de leurs soupirs et de leur flamme. Dans les

autres passions, Thomme qui aime ne cherche pas à être aimé : ainsi Torgueilleux ne peut attendre aucun retour de son moi, Tambitieux de sa dignité, Tarare de ses trésors, le savant de la vérité spéculative ; mais le prêtre, le poëte et Famant veulent attirer l'amour en l'exprimant.

Peut-il donc exister une poésie plus divine, plus maîtresse des cœurs, mieux faite pour dégager de sa prison corporelle Fétincelle impérissable qui nous anime, et pour saisir sous les phénomènes de la nature Tunité vivante et infinie, que celle dont Fauteur des Méditations et des Harmonies a fait entendre, parmi nous, les mélodieux accords.

II se trouve dans les recueils de poésie lyrique,

Eubliés par M. Victor Hugo, quelques odes assez elles pour durer autant que la langue française. Son imagination est douée d'une puissance extraordinaire : il sait peindre les objets sublimes avec une vérité qui communique à sa poésie la grandeur imposante ou terrible de la nature; la manière dont il s'empare de lame consiste à développer un petit nombre d'idées par une fécondité inouïe dans le détail et par une minutieuse fidélité dans la couleur. II exerce, une tyrannie ingénieuse sur le mètre et sur le rhythme : on voit que ses principales qualités comme poëte lyrique sont du même genre que celles qui distinguaient Lebrun. Il est toutefois supérieur à ce dernier dans Finvention et la variété ; mais il faut avouer, en même temps, qu'en tombant de plus haut dans les mêmes défauts que Lebrun, sa chute est souvent plus lourde et plus profonde.

La poésie lyrique a été aussi cultivée avec succès, en France, par M»»» Desbordes-Valmore^

Tasttt, Delphine 6ay (aujourd'hui Mme de Girar-

din), et MM. Sainte-Beuve, Alfred de Musset, etc.

Béranger s'est fait une place qui n'appartient

3 a à lui : il y a dans ce grand poëte quelque chose e La Fontaine et de Jean-Baptiste. Il a le merveilleux pouToir d'agrandir les plus petits objets : sous un toit de chaume , il place des peintures dignes dWner un palais. Il est fâcheux que les

{)assions politiques aient quelquefois envenimé e trait lancé par l'illustre chansonnier , et que des circonstances passagères forment les sujets de la plupart de ses odes ; toutefois, par la grâce toute française de l'esprit qui les a dictées, par la beauté de la poésie et la pureté des formes, elles se défendront contre les injures de l'oubli.

Vincenzo Monti, de Ferraite, s'est exercé dans la poésie lyrique. On peut même regarder comme rentrant dans le domaine de cegenrelaBasvUiana^ poëme qui, à quelques égards, rappelle si bien le mouvement lyrique du Dante; il valut même à l'auteur le surnom du nouveau Dante.

Après Monti doit être placé UgoFoscolo , de Zante, qui se plaît à faire contraster les pompes de la nature avec les misères de l'homme. Dans son poëme intitulé les Sépulcres^ on aime à voir sa muse répandre des fleurs sur les cendres de tous les grands hommes de l'Italie : on dirait qu'il pleure la mort de l'Italie elle-même. Ce poëme, dont l'idée est nationale, avait rendu le nom d'Ugo Foscolo éminenunent populaire.

Une mélancolie non moins touchante intéresse le cœur aux poésies d'ippolito Pindemonte , de Vérone. S'il n'a pas le brillant coloris , la pensée fière et la plainte énergique de Foscolo, il sait, mieux que celui-ci, faire gémir l'amour dans le sein de la religion, Parmi les fruits de son talent,

]es élégies qu^ila intitulées : Discours^ tiennent le premier rang.

L'Europe entière lit et admire les poésies lyriques à'Alessandro Manzoni^ de Milan. Ses ^jmne^ sacrées offrent la sublime alliance de la candeur avec Fenthousiasme, de la philosophieavecla foi, des mystères de la douleur avec la suave pureté de la prière. La chaste rougeur de la jeune fille , les pudiques amours de l'épouse , le généreux élan delà confiante jeunesse , la sagesse de Fâge mûr , les pensées saintes qui forment un poids sacré sur une tête blanchie , et le dernier regard du juste mourant, révèlent à Manzonilesprit de Dieu, cette harmonie mystérieuse des merveilles de la nature et de la destinée humaine.

Silvio Pellico, déjà illustré par ses Prisons^ cliefd oeuvre que lui inspira le souvenir de sa captivité, a publié, il y a deux ans, un recueil d'odes et d'élégies qui lui assignent un rang distingué dans la poésie lyrique de ce siècle. On peut lui reprocher de manquer de coloris et d'éclat : son vers est souvent terne et prosaïque; mais ce défaut est racheté par un naturel touchant, une grâce facile, une sensibilité qui venue du fond de l'âme, fait descendre sa poésie sur les cœurs les plus desséchés, comme ime rosée fraîche et vivifiante. La plupart des pièces contenues dans le recueil que j'ai mentionné sont : Dieu^ la Vierge ^ la Rédemption^ la Croix , les Anges^ les Eglises^ les ProcèssioriSy etc. ; quelques-unes de ces poésies ont de l'analogie avec les Méditations poétiques de Lamartine.

La Suède possède un poète dont le nom n'est pas indigne d'être placé à côté des grands noms que la France , l'Angleterre , l'Italie et l'Allemagne présentent avec orgueil dans le genre ly-

rique. Les poésies de Tegner ont le mérite d'être nationales. L'histoire, les moeurs et le climat des peuples duNord respirent dans toutes ses compositions : c'est, sans doute, ce qui lui a valu la douce et glorieuiï'e popularité dont il jouit en Suède. Sa muse^ tendre et mélancolique, a le charme à demi voile du soleil qui éclaire ces contrées septentrionales. Ses compatriotes charmés montent sur les ailes de son imagination dans un monde où ils voient toujours durer les fleurs et la lumière, les eaux courantes et la verdure des bois. Tegner satisiait merveilleusement à ce besoin de rêverie, d'amour et de religion éprouvé par les hommes qui, entourés d'une natureâpreet sévère, se font les habitants de leur propre cœur. 11 offre beaucoup de ressemblance avecle poète anglais Crabbe : exerçant comme ce dernier le ministère évangélique, il a fait aussi de la poésie un écho de la foi.

Les ballades d'OEhlenschlaeger sont pour le Danemark ce que celles d'Uhland sont pour TAlle-p magne ; elles chantent toutes les traditions religieuses ou populaires contenues dans les Sagas alslande. OEhlenscblaeger occupe dans son pays le même rang que Tegner dans le sien; mais le nom de ce dernier est bien plus connu dans le reste de FEurope, Le principal titre du poète danois à Tadmiration , non seulement de ses compatriotes , mais de tous les Allemands, consiste dans ses drames.

La Russie a possédé un poète du premier ordre dans Derjavine, mort en 1816. Dans une littérature qui se bornait encore à des imitations, il est le premier poète qui se soit montré original. 11 aime à méditer, au bord d'un torrent solitaire, sur les vains calculs de Fambition et sur

le néant de cette gloire humaine qui se tait dans la nuit du tombeau, comme le torrent dont le murmure va se perdre dans la profondeur des forets. Quelquefois il se plait dans la description de la tempête : il courbe la cime des chênes, agite les ailes funèbres des corbeaux et secoue, au brait de la foudre, la montagne hérissée de rochers; il célèbre aussi leternelle unité de TEtre infini et cette divine lumière qui , traversant les mondes, vient briller dans Tesprit du poète comme la splendeur du soleil dans la goutte de rosée. L'une des odes religieuses de ce poëte a été si fort admirée par l'empereur de la Chine , que ce monarque la fait suspendre, imprimée sur la soie en caractères d'or, dans une des salles de son palais.

Un autre poëte lyrique. Nedelinski Militzki, s'est aussi distingué par de touchantes élégies.

La gloire de M. Dmitrieff , qui s'était illustré dans les lettres avant d'arriver au ministère , est d'avoir choisi les sujets de ses odes et de ses ballades dans Fhistoire de son pays.

Vostskoff s'est fait remarquer dans ses poésies lyriques par la souplesse du style , sa profonde connaissance de la langue et la variété des rbythmes qu'il introduisit le premier dans la versification russe.

Les deux poètes les plus éminents et les plus créateurs qu'ait encore vus naître la Russie sont : Joukowski et Pouchkin. Le premier ouvrit, en quelque sorte, une nouvelle ère à la littérature russe vers l'année i8o5. Après s'être approprié

5ar de nombreuses traductions en vers le secret es grands poètes anglais et allemands, il se livra à l'impulsion de son propre génie et célébra, dans ses chants patriotiques, les traditions popu-

laires et les soayenirs guerriers de sa patrie ; aucun poëte n a invoqué la muse des combats avec un enthousiasme plus martial. Ses ballades brillent par des qualités qu on ne se serait pas attendu à trouver réunies à tant de feu et d énergie. Les passions tendres et les tristesses de Tamour font vibrer sa lyre avec une rare douceur; opposant la perpétuité de la nature à la brièveté de la vie humaine, il fait regarder par des yeux en pleurs la terre rajeunie dans les beaux jours, et éveille notre pitié pour la joie flétrie qui n'a pas de second printemps.

Pouchkin ressemble à lord Byron par Fironie et Fincrédulité de sa muse, le scepticisme naturel de son esprit, les aventures de sa vie errante et la funeste précocité de sa mort ; mais il est bien au-dessous de son modèle pour la profondeur des pensées, Ténergie des passions et le génie descriptif. En croyant chanter le désespoir, il ne chante que la lassitude du plaisir; ses blessures ne sont que les piqûres légères que lui ont faites les épines des fleurs qu'il a cueillies ; il sait peindre Tennui , mais non la solitude d'une âme plus grande que les voluptés et la gloire : au reste, ce qui le rend vraiment poëte, c'est la légèreté piquante, l'éclat toujours vif et varié, et la délicieuse harmonie de son style.

En Espagne , quelques poètes lyriques , tels que le chanoine Gallego, Minano, Saavedra , Arriaza , ont acquis dans ce siècle une réputation qui n a pas d'ailleurs franchi les Pyrénées.

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