QUI FAIT CONNAITRE LA FAUSSETÉ DES RÉPLTATIONS DANS TOUT
Le général T... ne m'a fait rhonneur de me proposer la lecture de son manuscrit sur le jeu de Whist , avant de le faire imprimer, que pour connaître mon opinion , par la raison que je me suis fait la réputation , dans nos cercles , aux yeux des uns d'être heureux , aux yeux des autres de bien jouer. 11 est vrai que depuis la fin de 1818 que je quittai les commandements pour passer dans les inspections , en arrêtant mes recettes et dépenses tous les mois , le résul-
tat a été , sans en excepter aucun , c'est-à-dire pendant plus de deux cents mois consécutifs , sans interruption, le résultat a été que je me suis toujours trouvé en bénéfice du jeu.
Je dois reconnaître , toutefois , que mes gains au jeu ont été confondus , ceux du Whist , du piquet et de l'écarté. Mais le Whist a été celui que j'ai le plus constamment pratiqué , car il est devenu universel dans toutes les réunions de société. Chez Monseigneur le duc de Bourbon, on m'offrait de préférence l'écarté , parce que , là , on ne faisait guère qu'une seule partie de Whist, celle du prince , qui ne le jouait pas mal, et qui avait toujours pour partner madame de Feuchères , à moins que cette maîtresse ne fût à la table d'écarté , oii elle aimait à jouer gros jeu. Le jeu de Monseigneur était trop gros pour moi , qui n'aime qu'à jouer de petits jeux pour passer le temps , malgré les avantages que j'y trouvais. Il est vrai qu'au palais j'avais la réputation d'être le premier joueur d'écarté parmi les personnes de la maison et celles qui venaient faire leur cour au prince. Les côtés opposés se disputaient pour m'avoir , afin de pouvoir conseiller, malgré que je fusse absolu quand je
tenais les cartes, et que je ne voulusse pas même les montrer à ceux qui pariaient de mon côté , jouant très-gros jeu, et moi l'un des plus petits de la société. Je crois avoir encore plus approfondi les chances de l'écarté que celles du Whist, parce qu'elles sont moins étendues , mais beaucoup plus que les joueurs ne l'imaginent.
La plupart jouent machinalement, par habitude, souvent bien, sans pouvoir donner de bonnes raisons. Ils vous diront, pour toute réponse : « C'est comme cela que ça se joue. )» Ils ressemblent à ces soldats qui font parfaitement l'exercice sans savoir un mot de théorie de l'école du soldat, ou à ces joueurs de billard qui ignorent la valeur des angles , laquelle est tout dans ce jeu; tandis que M. F***, qui la raisonne parfaitement , ne sait plus l'exécuter la queue de billard à la main , ainsi que je le lui faisais remarquer en faisant une poule chez le général R***.
Dans tout , l'expérience est la première qualité, même à la guerre, où l'on voit des généraux qui la raisonnent à merveille, et sont toujours battus; tandis que d'autres, qui ne la raisonnent pas du tout, la font parfaitement, prennent con-
stamment , comme par instinct , par habitude , les plus sages , les plus habiles dispositions sur le terrain , dispositions qui leur assurent la victoire , tel que le brave général Legrand.
Je ne connais guère que le maréchal Gouvion Saint-Cyr qui ait été en même temps auteur et acteur, qui ait professé aussi bien la guerre qu'il l'a faite. Aussi ce grand capitaine n'a-t-il jamais été battu, et, d'après Moreau lui-même , qui ne Taimait pas, il ne pouvait l'être. Ce modeste professeur avait des règles moins gigantesques, mais plus savantes que l'empereur, qui ne savait rien faire que pour la victoire , qu'il conduisait souvent à l'aventure , sans rien prévoir pour la défaite , après laquelle il ne lui restait plus rien. Sans parler de la campagne de Russie , qu'il a dirigée pitoyablement, sans faire preuve une fois de talent ni de courage , je le prends là où je l'ai trouvé le plus grand capitaine du monde, enchaînant la victoire par ses habiles manœuvres avant même de tirer le premier coup de canon, à Austerlitz. Mais ce n'est plus le même à Waterloo; et, tandis que j'admire ce jeune héros sur le pont d'Arcole , où il prend un drapeau dans ses mains victorieuses pour donner
l'exemple de la valeur , Félan à ses grenadiers ébranlés par la mitraille autrichienne , il ne me donne plus de lui que l'idée du plus lâche des mortels quand je le vois sauter à bord d'un vaisseau anglais , au sortir du port de la Rochelle, aller réclamer lui-même la honte de la captivité, à laquelle il n'était ni forcé , ni convié par personne. Du reste , aucun peintre d'histoire n'a fait son portrait plus ressemblant que lui-même quand il dit à l'abbé de Pradt, à Varsovie , en revenant de Moscou : <c Voyez-moi ! du sublime au ridicule il n'y qu'un pas ! )> C'est pour cela que j'appelle cet être incroyablement extraordinaire l'ex-grand homme.
Je ne sais pourquoi j'ai fait cette réflexion sur le mortel qui a le plus pesé, en bien ou en mal, sur tous ses compatriotes , et même sur la postérité ; sur ce mortel historique qu'aucun écrivain ne traitera avec impartialité , c'est-à-dire avec tous les éloges et tous les blâmes que sa vie fabuleuse comporte. Pourquoi donc cette excursion déplacée? Pourquoi, à propos d'un petit jeu de société, du Whist, viens-je parler du grand jeu des batailles, qui donne et ôte les couronnes , qui change les destinées des
nations ? C'est parce qu'on compare toujours les grandes choses aux petites, et vice versâ, et que rimmortel BufFon , après nous avoir donné la description du roi des animaux et du monstrueux éléphant , ne dédaigne pas de nous faire le portrait du lièvre et de la fourmi. Eh bien ! la vie de Napoléon peut être comparée souvent à celle du lion, et quelquefois à celle du lièvre, comme si la Providence, en mettant au monde une créature aussi bizarre, réunissant des contrastes si opposés , avait voulu faire un tour de force , se moquer des pauvres mortels, et humilier nos armées victorieuses , qui en avaient fait le plus grand potentat du monde.
Dans tous les jeux oli le hasard joue le premier rôle , comme aux cartes , au trictrac et à tous les jeux de dés, la science consiste à calculer toutes les chances, si cela se peut, et à s'en donner le plus possible. C'est une erreur que de croire un homme constamment heureux et malheureux. Le hasard se balance toujours à la fin, de manière que celui qui s'est réservé le plus de chances finit nécessairement par gagner. La loterie, avec son quinze de prime sur quatrevingt-dix; la rouge et noire, avec son refait de S 1 ,
qui lui donne le 6!^"^^ de prime ; ]e pharaon , avec sa double carte, assurent au banquier qui fait jouer , à la longue , tout l'argent des pontes qui croient ingénument dominer le hasard par des calculs ou des pressentiments erronés ; tandis que le hasard, ou, si l'on veut parler plus juste , la continuité du jeu , donne l'avantage à celui qui a le mieux raisonné les chances , qui s'en est ménagé le plus.
Outre les règles fixées par l'auteur d'un jeu, auxquelles on doit religieusement s'astreindre, chacun est bien le maître déjouer à sa manière, de combiner son jeu comme il l'entend, pour obtenir un avantage sur son adversaire. Mais le jeu de Whist a cela de particulier : c'est un quadrille dans lequel vous avez toujours un allié offensif et défensif, avec lequel vous luttez contre deux ennemis. Partageant entièrement le sort de votre allié, que vous appelez partner, vous avez le droit réciproque de vous adresser des observations , seulement quand le coup est fini , sans quoi vous violez les premières règles du jeu, sa dénomination même, puisque le mot ff^hist\ eut dire silence,
La méthode que je me suis faite ne sera pas
la meilleure que Ton puisse inventer. Elle n'est pas toujours la même que celle qui est suivie par les joueurs reconnus pour faire autorité dans nos cercles ; mais , comme je les gagne plus qu'ils ne me gagnent , ils me permettront de donner la préférence à ma méthode sur la leur, et je croirai, d'après l'expérience continuelle de mes succès , que j'ai mieux combiné qu'eux toutes les chances de ce jeu-là. J'ai fait la partie de grands joueurs, anglais et français, de joueurs consultés et cités comme autorités ; j'ai eu beaucoup plus de leur argent qu'ils n'en ont eu du
mien. Je n'ai jamais joué avec M. Desch ,
qui a la réputation d'être le premier joueur, comme M. de Labourdonnaye l'est aux échecs. Eh bien! si je jouais contre lui, ayant pour partner un joueur de sa force , et moi pour partner un joueur de la mienne, ayant adopté ma méthode , s'y renfermant religieusement , j'ai Ja prévention , je dirai presque la conviction , d'avoir de leur argent au bout du mois, jouant toujours le même jeu.
Je regrette de ne pas avoir ce style spirituel et fleuri du général T..., qui attache son lecteur en l'amusant , et le persuade. Mais c'est un pri-
vilége de famille , un héritage qu'il a reçu de son père, et dont il a fait bon usage. Pour moi, je n'ai jamais rien écrit que pour moi, qui ne peux pas être bien difficile à mon égard ; et je n'ai jamais rien fait imprimer, si ce n'est ma correspondance avec M. le maréchal Soult, et M. Casimir Perrier, président du conseil alors.
Je ne m'apercevais pas qu'en me laissant aller à mon imagination vagabonde , je sors par trop de mon sujet , qui n'a rien de commun avec mes réflexions en parlant du Whist; c'était bien assez de le comparer à notre noble métier de la guerre pour ses savantes manœuvres et ses fautes, ses revers et ses succès.
Outre les règles ordinaires de l'art, un général d'armée manœuvre d'après son génie , ses conceptions , bonnes ou mauvaises . Jl en est de même du joueur. Si le premier est obligé de reconnaître le pays oli il doit agir, consulter ses forces et celles de son adversaire avant de rien entreprendre, le joueur aussi doit voir ses cartes pour en tirer le meilleur parti possible.
Avant d'entrer en matière , avant de développer la méthode que j'ai adoptée, d'après les raisonnements de calcul que je me suis faits , ce que
je ne donne certainement pas pour la perfection , je dirai qu'un joueur quelconque a de la peine à sortir de sa routine , des principes qu'il a appris ou qu'il s'est créés lui-même. Cela est si vrai, que, comme je n'adopte pas universellement les maximes écrites dans les livres , ou celles suivies par les plus grands joueurs qui ont la réputation de faire autorité , il s'en est suivi qu'à cause même de ces écarts j'ai été pendant plusieurs années réputé pour jouer heureusement , mais non parfaitement. Il en était de même de l'écarté au Palais-Bourbon. Dans le principe, on trouvait que je jouais comme un fou , parce que je faisais jouer souvent avec de très-petits jeux. Cependant, puisqu'on me voyait gagner constamment, l'on en tira la conséquences à la fin que ma méthode de jouer devait être la meilleure. L'on en fut convaincu ensuite quand j'eus expliqué le mécanisme du jeu et la manière dont je l'entendais pour calculer toutes les probabilités , et me donner en conséquence le plus de chances : c'està-dire que, s'il y a trois à parier contre un que je ferai le point , je fais jouer ; s'il y a seulement deux contre un, je prends des cartes, par la raison que je ne dois pas oublier, dans ce cas-
ci, que le pari est absolument égal , puisque je joue deux contre un ; que mon adversaire, faisant le point, en marque deux, tandis que moi, en le gagnant , je n'en marque qu'un, etc.
Pendant deux et trois ans que je faisais ma partie de Whist deux et trois fois par semaine chez M"^^ la marquise de V*** et chez M°^^ la comtesse de Br..,, j'avais donc la réputation, non de mieux jouer qu'un autre , il s'en fallait bien, mais d'être heureux. Les joueurs, les joueuses surtout, aimaient à être les partners de l'heureux. Le bonheur constant dont je jouissais formait à leurs yeux une assez belle compensation de la science qu'on ne me reconnaissait pas. Le résultat était que je gagnais , et cela suffisait à mon partner, qui trouvait très-bien que je me fusse écarté de la routine , comme , par exemple , de jouer atout quand je n'en ai qu'un , et que je suis bien en couleur, à l'exception du roi, parce qu'on fait presque toujours l'invite à l'as d'atout 5 et qu'on ne doit jamais la faire dans les couleurs, ainsi que je l'expliquerai dans mes maximes. Après deux et trois ans de succès continuels , il fut enfin reconnu dans notre société qu'il devait y avoir autre chose que du bonheur^
et que ma manière de jouer devait être bonne , parce qu'il est absurde de supposer que , dans un jeu de hasard comme les cartes, Ton soit constamment heureux. Mes maximes pour jouer la carte sont bien miennes , puisqu'elles ne sont que la conséquence de mes raisonnements, susceptibles toutefois d'être controversées. J'observerai cependant à mon critique , que je viens moi-même provoquer pour mon instruction , que j'ai pour moi, en faveur de ma méthode, plus de deux cents mois consécutifs de bénéfice de jeu ; et pourtant je dois confesser que ma mémoire , qualité si nécessaire à ce jeu-là, oii l'on ne doit rien dire , commence grandement à faiblir.
J'entre enfin en matière , oii il tarde peut-être aux amateurs de Whist de me voir arriver, pour juger et comparer ma méthode avec toutes celles reçues , celles qui ont paru jusqu'à présent : car je déclare que je n'en ai lu aucune , à l'exception du livre intitulé Académie des jeux , et cela pour connaître seulement les règles qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on doit s'y soumettre.
J'attribue la supériorité que je crois posséder
sur les autres joueurs à ce que je joue avec vingtsix cartes , selon mon expression , et non pas avec treize , comme tout le monde ; en d'autres termes , je m'attache au moins autant à jouer le jeu de mon partner que le mien , ce que ne fait personne. Aussi trouvez-vous une infinité de joueurs qui jouent parfaitement leurs treize cartes , ne faisant pas plus d'attention aux jeux de leurs partners qu'à ceux de leurs adversaires. Toute ma sience est là. Quand j'ai harmonisé mon jeu avec celui de mon partner, alors je joue avec celui de mon partner, alors je joue avec vingt-six cartes , et mes adversaires , à forces égales, seront nécessairement toujours battus. Ils ressemblent , pour moi, à deux corps séparés qui agissent isolément , au hasard, sans ensemble 5 tandis que mes manœuvres sont régulières , certaines, toujours justes, immanquables. De cette manière , je me trouve placé dans la même position que celui qui fait le mort , et encore mieux, beaucoup mieux.
Quand l'on joue à trois, le joueur qui fait l'homme de paille est universellement reconnu pour avoir tant d'avantage, que chacun veut le faire à son tour. Cela est si vrai , qu'un joueur
médiocre qui ferait constamment le mort gagnerait nécessairement deux joueurs de la première force , à chances égales , qui joueraient contre lui ; pourtant ses adversaires lisent dans le jeu du mort à livre ouvert tout aussi bien que lui , et il paraîtrait que les avantages et désavantages devraient se balancer, être réciproques. Néanmoins ils ne le sont pas ; ils le sont si peu , que jamais au mort on ne joue le schelem. Pourquoi ne le joue-t-on pas? C'est parce que le partner de l'homme de paille joue à coup sûr, que ses combinaisons sont infaillibles , qu'il ne peut manquer le schelem , s'il est faisable ; par la raison , en un mot, péremptoire , que lui joue bien avec vingt-six cartes , tandis que ses adversaires ne jouent qu'avec treize, et ne peuvent pas combiner leurs mouvements avec autant de précision. Eh bien ! si le mort est un partner plus habile qu'un vivant, à cause de sa discipline parfaite , obéissant aveuglément à celui qui le fait jouer, sur lequel cependant les adversaires tirent à boulets rouges et à coup sûr; si ce mort, mis à nu, qui n'a pas de finesse, vient donner, lui, quoique sourd et muet, une leçon de supériorité à tous ces grands joueurs qui font les fins ; si ce mort,
précisément à cause de sa mort, est plus fort joueur que s'il était vivant, n'est-ce donc pas par la raison unique que son partner joue avec vingt-six cartes , tandis que les adversaires ne jouent qu'avec treize , et ne peuvent pas combiner leurs jeux aussi bien?
Partant de cette vérité , sur laquelle il serait superflu de m'appesantir, je demande si je n'aurai pas encore bien plus d'avantage quand mon partner vivant, sur lequel nos adversaires ne pourront diriger leux feux qu'au hasard , ne connaissant ni le nombre ni l'espèce de ses troupes, les points oii il est fort, ceux ou il est faible, comme avec mon mort, qui reste à découvert; quand mon partner vivant, dis-je, aura harmonisé son jeu avec le mien, et que nous jouerons tous deux avec vingt-six cartes?
Pour atteindre ce but , qui est toute la science de ce jeu-là, selon moi , il est nécessaire que les partners commencent par se bien faire connaître leurs jeux réciproquement, ce que l'on entend par les invites. Avec des joueurs passables, à la cinquième ou sixième levée , je dois connaître à peu près tous les jeux, au moins dans les couleurs que l'an aura jouées , et qui doivent, avec
le mien, me faire préjuger des autres. Ici ce ne peuvent être des calculs mathématiques, sans doute, mais des probabilités presque certaines.
D'après ce principe constant qu'il faut faire connaître son jeu à son partner, si vous voulez l'un et l'autre jouer avec vingt-six cartes , ce qui est le fond du jeu, il ne faut pas répondre de suite à l'invite de votre partner ; il faut seulement en prendre acte , pour y rentrer en temps et lieu , selon le mouvement du jeu , qui doit vous fixer , et d'après la combinaison du vôtre.
Comme la levée dans l'invite de votre partner vous est restée, faites-lui à votre tour connaître votre jeu par une à vous , mais ne répondez jamais sur-le-champ à la sienne , à moins que ce soit aussi évidemment votre jeu, et qu'il ait rencontré juste.
En principe donc, comme maxime universelle, les partners doivent débuter, quand ils ont la main, par se faire connaître réciproquement leurs jeux , surtout ne jamais se tromper. C'est pour cela que je condamne aux travaux forcés tous ces malins qui ont pourtant la réputation d'être d'habiles joueurs , parce qu'ils font des finesses pour tromper leurs adversaires. Mais ,
en trompant ses ennemis, l'on trompe aussi son ami, ce qui n'est pas plus beau au jeu de Whist que dans le monde. Il est un cas seul oti j'admets les finesses : c'est quand , après avoir tâté votre partner dans toutes les couleurs , que vous êtes assuré qu'il n'a rien, qu'il n'est pour vous qu'un allié inutile et à charge, oh ! alors jouez pour votre compte, jouez avec vos treize cartes, puisque les siennes sont sans valeur ; trompez vos ennemis, en le trompant lui-même , car il y est aussi intéressé que vous, et il vous saura gré de vos finesses.
Il est un Anglais avec lequel je fais quelquefois la partie , et qui a la réputation de très-bien jouer, qui se croit ou au moins se donne pour le premier joueur de Paris, me faisant l'honneur de me citer pour le second, peut-être encore par courtoisie, et qui joue toujours les finesses, avec sagacité, sans doute , mais que je désapprouve complètement. Il donne quelquefois de petites soirées , où il réunit une douzaine de joueurs de sa société. J'y ai été invité trois fois, et chaque fois j'ai été heureux, ce qui ne voudrait rien dire; mais , ayant gagné beaucoup pour le petit jeu qu'on y jouait, j'ai dégoûté, à ce qu'il parait,
ces amateurs , car ils ne m'ont plus réinvité depuis lors. Ce que je dis de cet Anglais , je pourrais le dire de deux autres joueurs français qui se croient les premiers joueurs de Paris, et me font l'honneur de me placer immédiatement après eux. Je n'appellerai pas de ce jugement devant la cour de cassation. Je me contenterai de conseiller à ces trois premiers joueurs de se mettre d'accord entre eux sur la primauté , en s'assurant préalablement s'ils sont en état de détrôner M. Desch... , que je ne connais pas, comme la coalition des rois a si maladroitement détrôné l'empereur.
Les joueurs ne réfléchissent pas assez que toutes les cartes ont non-seulement leurvaleur intrinsèque , mais encore leur valeur relative et significative. Si j'ai la séquence à la dame , valet et dix, elles ont, ces trois cartes , la même valeur pour moi. Que je joue l'une ou l'autre , cela est égal à mon jeu ; mais cela ne l'est pas pour mon partner. Si sur l'as je mets la dame , c'est que je n'ai ni le valet ni le dix aux yeux de mon partner; autrement, je le tromperais, et je ne dois jamais le tromper. Il n'est pas égal pour lui que je jette un trois ou un deux. Si je m'en vais de
la première, ayant encore la seconde, je joue mal , je le trompe , parce que je dois m'en alJer de la plus basse. Lorsque je ne prends pas sur le joueurquim'a précédé, je dois jeter la plus petite. Mon partner doit savoir que je n'en ai pas de plus basses , mais que je puis en avoir de plus hautes que celle que j'ai jetée. Il n'y a donc pas de cartes insignifiantes. Si elles le sont pour vous, parce qu'elles se suivent, rappelez-vous bien qu'elles ne le sont pas pour votre partner , qui ne les a pas vues. Il est occupé , au moins moi , à combiner son jeu avec le vôtre, qu'il ne peut connaître que par les cartes que vous jouez. Ainsi ne le trompez pas. Une dame ou un valet , un trois ou un deux , ne sont pas la même chose pour l'instruction de votre partner.
Les invites même ne sont pas uniformes, n'ont pas la même signification dans tous les pays. En France , les invites se font presque toujours par les plus petites , à moins que ce ne soit une séquence, et alors elle se joue par la plus haute ; c'est l'inverse de celles dont on se défait. Si j'ai une séquence à la dame, ou une tierce à la dame, comme on l'appelle au piquet , je joue évidemment la dame si je suis le premier à jouer, et le
dix si je joue le second , parce que mon dix a la même valeur que la dame. Premier à jouer, je joue celle-ci , parce que, si mon partner a le roi, il se gardera bien de le mettre sur ma dame ; tandis que , si j'eusse joué le dix , il aurait dû prendre, y ayant encore au jeu la dame et le valet, qu'il ne peut me supposer. Il y a plus , si mon partner a l'as , et que mon adversaire de gauche ait le roi , ce roi est pris forcément. S'il tombe sur ma dame , mon partner le prend ; et , s'il ne le met pas , mon partner laisse passer ma dame ; puis arrive mon valet, puis mon dix ; et enfin le roi de cette couleur, fût-il même en atout, ne fera pas sa levée, quand bien même il serait quatrième ; il est forcé dans ses retranchements à mettre bas les armes.
Il y a si peu d'accord sur les cartes censées invites, que je viens d'apprendre qu'un Anglais qui forme autorité à Londres, parce qu'il y passe pour le premier joueur des trois royaumes, a fait un livre où il établit en principe qu'il faut toujours inviter son partner par les plus grosses de son jeu, au lieu des plus petites, selon l'ancienne méthode. Mais, à l'exception des séquences, dont ce principe est incontestable , ainsi que je viens
de le démontrer plus haut , je ne comprends pas la raison de cette nouvelle méthode, qui me paraîtrait absurde sans la réputation de son auteur.
En effet, quand j'invite mon partner dans une couleur, c'est lui annoncer que je suis fort dans cette couleur, et que je désire qu'on y joue. De même, quand je m'en vais d'une couleur sur une autre dont je n'ai pas, et que pourtant je ne veux pas couper, c'est annoncer à mon partner que je n'ai rien dans la couleur dont je me défais, et qu'il n'ait pas à m'y chercher. Mais , quand j'aurai un roi quatrième ou troisième par des petites, il est évident que, si je le joue, il ne me reste plus rien. C'est comme si je voulais faire donner ma réserve avant mon avant-garde. D'abord il s'ensuivrait que , si mon partner n'a pas l'as , je ne fais pas une levée dans cette couleur ; et s'il l'a, je ne fais mon roi que sous sa protection. Outre ce raisonnement , qui me paraît incontestable, je trompe mon ami en lui demandant de jouer dans une couleur oii il ne me reste plus rien à faire. II en est de même de l'invite à la dame. En principe universel , quand vous avez des séquences, des cartes qui se suivent , jouez toujours la plus grosse , à moins que ce ne soit
celle à l'as, la tierce majeure : alors jouez le roi, et arrétez-vous là ; votre partner, qui n'a pas l'as, voyant passer le roi , sait que vous l'avez , et il jouera en conséquence quand il aura la main. C'est ainsi qu'il est assuré d'harmoniser son jeu avec le vôtre ; c'est ainsi que vous jouez, d'après mes expressions, avec vingt-six cartes tous deux, tandis que vos adversaires ne jouent encore qu'avec treize dans cette couleur. Ceux-ci ne savent pas Oii est l'as ; ils savent seulement qu'ils ne l'ont pas. Mais sera-ce vous ou votre partner qui l'aurez ? Voilà le mystère pour eux , et il ne l'est pas pour vous. Voilà l'avantage que vous avez sur riiomme de paille si vous le faisiez : car vos adversaires sauraient aussi bien que vous-même qu'en faisant votre roi vous avez encore l'as , puisque votre ami , l'homme de paille , ne l'a pas.
Avec votre séquence à l'as , vous devez jouer la seconde , le roi , et vous arrêter là , parce que cela suffit pour faire connaître votre jeu à votre ami , qui doit en conséquence garder toujours une petite carte dans cette couleur pour y rentrer, puisqu'il sait que vous y êtes le maître. Votre supériorité dans cette couleur lui étant connue , faites-lui voir ensuite dans quelle autre
couleur vous êtes encore en forces, où vous désirez que Ton joue , à moins que ce ne soit une position d'attente , un jeu à voir venir, comme Tas , la dame et une petite , l'as , le valet et une petite.
Dans tous vos calculs, vous ne devezpas oublier qu'une carte quelconque que vous n'avez pas , votre partner doit l'avoir dans la proportion d'un contre deux. Raisonnez toujours ainsi quand vous jouez , et vous ne vous tromperez pas dans la combinaison de vos chances.
Si vous avez une séquence au roi , ce n'est pas comme celle à l'as ; vous devez jouer le roi , et non pas la dame. Il y a un contre deux à parier que votre ami a l'as. S'il ne l'a pas , comme c'est probable dans la proportion de deux contre un , il vous reste la dame et le valet , qui vous rendent le maître dans cette couleur, etc. N'oubliez jamais que , dans tous les jeux de hasard , aux cartes comme aux dés , Ja fortune se présentera toujours à la longue pour celui qui aura le mieux calculé toutes les chances. Au Whist, la carte que vous jouez a non-seulement une valeur intrinsèque, mais encoi?e une valeur significative. Ainsi, si je mets sur une dame un valet , c'est que je
n'aurai pas le dix , à moins que, dernier à jouer, il n'entre dans mes intérêts qu'on ne rejoue plus dans cette couleur -là; encore est-ce bien chatouilleux , puisqu'en trompant vos adversaires vous trompez aussi votre allié , qui y rentrera peut-être , croyant vous faire employer un petit atout.
En général , je trouve qu'à Paris on a de la répugnance à jouer atout , qu'on ne le joue pas assez , tandis que dans le Nord on le joue peutêtre trop.
Des joueurs , même forts , ont des manies. Ils vous diront que c'est mal jouer de faire couper. D'autres, au contraire, n'ont que ce but-là. Les uns étalent d'abord ce qu'ils ont de plus beau , puis, ayant dès le commencement ruiné leur jeu, il ne leur reste plus rien ; d'autres , avec une fureur désordonnée des impasses , voulant faire les dernières levées , laissent leurs adversaires moissonner toutes les premières. Ces deux systèmes sont erronés.
Il ne faut jamais oublier que toutes les levées ont la même valeur , soit qu'elles se fassent au commencement, au milieu , ou à la fin du coup. La levée de l'as d'atout est plus certaine que celle
du deux , mais ne compte pas davantage . Le résultat est donc de faire le plus de levées possible , soit en atout , soit en couleurs, et vous réussirez d'autant plus que vous vous serez mieux entendu avec votre partner, que vous aurez plus habilement harmonisé votre jeu avec le sien , et qu'en un mot vous aurez joué tous deux avec vingt-six cartes , non avec treize , comme tout le monde.
Il y a des joueurs si niais , si enfants , qu'ils attachent bien plus de mérite aux levées qu'ils font qu'à celles de leurs partners , ayant une sotte jouissance de vanité de leur dire après le coup : <c J'ai fait tant de levées , et vous tant. N'en voit-on pas souvent qui viennent étourdiment couper avec le troisième atout la carte évidemment roi de leur partner , parce qu'ils croient faire le reste. Cette façon de jouer, dont on est cruellement puni quand on s'est trompé dans ses calculs , est d'autant plus maladroite , que c'est manquer de galanterie envers son ami , à qui on enlève , sans motif, le plaisir de faire des levées.
Au jeu , ainsi que dans le monde , il est bien d'être poli , et c'est déjà très-suffisant de rappeler à son partner, après le coup , les fautes qu'il
aura pu faire , sans venir lui arracher, de force , les levées qu'il faisait sans vous.
Un joueur viendra vous reprocher de le forcer à couper, un autre de ce que vous n'avez pas voulu le faire couper pour employer un petit atout. Ainsi voilà deux méthodes opposées, deux reproches contradictoires qu'on vous fait éprouver : l'un vous demande à couper, et l'autre vous prie de ne pas le faire couper. Si votre partner n'a que de gros atouts, avec lesquels il fera tomber tous les petits , il aura raison de ne pas couper. Alors vous devez jouer atout : car il demande évidemment des atouts. Mais , s'il ne coupe pas la carte de votre adversaire , ayant de petits atouts , c'est mal jouer, d'autant plus mal qu'il vous trompe. En laissant passer l'as de votre adversaire, la question n'est pas vidée; celui-ci lui jouera le roi , puis la dame , et cela n en finira plus. Il est impossible de raisonner plus faussement le jeu. C'est pourtant ainsi que raisonnait le marquis de T. . qui passait pour un des habiles joueurs du cercle des étrangers , et l'un des plus forts de notre société. Je l'avais pour partner. 11 donnait, et retourne un petit trèfle. Le comte de P. ... , notre adversaire, premier à jouer.
joue Tas de carreau. J'en fournis. M. de T.... n'en a pas , et jette un petit cœur. Je crois , à cause de îa couleur, et vu qu'il a tourné un petit atout , qu'il se sera trompé. Il me répond qu'il joue le tapis. M. de P...., persuadé avec moi que c'est une erreur qu'il aura faite , une distraction qui lui sera échappée , s'arrête , et ne continue pas son roi de carreau , ce qu'il eût fait sans nul doute s'il eût pu croire qu'il ne voulait pas couper. C'eût été une découverte heureuse dont il aurait profité. Il change de batterie, et entre dans une autre couleur. Je fais la main , et, bien convaincu que ce n'est pas à dessein que mon partner n'a pas voulu employer son petit atout, je retourne carreau pour le lui faire faire. Alors il est forcé découper, et se plaint. Il avait, je m'en souviens, cinq atouts par l'as , la dame , le dix et deux petits ; trois cœurs par le roi , dont deux petits , et enfin cinq piques. Nous fîmes moins de levées, à cause de son faux raisonnement. Il ne devait pas laisser passer l'as de carreau , parce que son adversaire aurait ruiné son jeu en continuant, et l'aurait toujours forcé à couper, après lui avoir laissé faire plusieurs levées. A sa place , j'aurais coupé d'un petit atout , et j'aurais joué dans ma
longue couleur en pique ou atout. Si notre adversaire n'eût eu que Tas de carreau , ce qui n'était pas présumable, puisque lui. M. de T..., n'en avait pas, il aurait bien joué en laissant aller, tandis qu'il a joué fort mal. M. de T... est un de ces hommes qui répugnent à couper, prétendant que c'est fort mal jouer. Il pousse cet axiome jusqu'à la manie. C'est, selon moi, une aberration manifeste. Le fait est qu'il gâta notre jeu. C'eût été bien pis encore si M. de P... se fût douté que c'était par spéculation qu'il ne coupait pas. Il aurait fait doucement tous ses carreaux sans être inquiété dans sa marche. Je cite ce fait, parce qu'il est remarquable , et qu'il prouve qu'il ne faut pas toujours adopter aveuglément les systèmes de gens à réputation.
Faire les premières levées, les secondes ou les dernières , c'est fort égal ; le tout est d'en faire le plus possible. Et quand vous aurez harmonisé votre jeu avec celui de votre partner, en observant avec attention les cartes qui tombent , surtout les siennes , vous aurez nécessairement un avantage sur vos adversaires , parce que les cartes qui sont jouées sont significatives pour celles qui restent. Aussi ce jeu pouvait-il être baptisé celui
de la mémoire, tout aussi bien que celui du silence.
Les joueurs qui ne jouent que leurs jeux, même dans la perfection , ne seront jamais que des joueurs médiocres ; tandis que ceux qui étudient, connaissent et jouent le jeu de leur partner, en l'harmonisant avec le leur, parviendront à jouer à la perfection. Alors seulement ils joueront avec vingt-six cartes , non plus avec treize, comme le commun des martyrs. Je remarque , par mon expérience , que j'étonne souvent mon partner de ce que je devine si bien son jeu , et de l'attention que j'ai d'y rentrer. Toute ma supériorité est là, je n'en ai pas d'autre. Cependant, comme je joue bien la carte , j'aime en général de voir jouer atout , parce que , tous étant tombés , je suis libre dans les couleurs. Je crois que, s'il n'y avait pas d'atouts , comme il arrive quelquefois au boston, où l'on joue aux quatre couleurs, j'aurais encore plus d'avantage.
II serait inutile de rappeler les milliers de coups différents qui se présentent à ce jeu-là , composé de cinquante-deux cartes distribuées entre quatre joueurs , parce qu'ensuite on ne les rapporteraitpas encoretous, et que la meilleure mémoire n'y suffirait pas ; mais je donnerai quelques maxi-
mes plus ou moins suivies par tout le monde.
D'abord, en couleurs, il n'y a que trois levées à faire , supposant qu'elles sont également partagées, trois à chacun, plus la treizième. Ces trois levées sont naturellement celles de l'as, du roi et de la dame : car si le valet se faisait , ce ne pourrait être qu'en sacrifiant le roi ou la reine , et il n'est pas dans Tordre des choses , au jeu comme ailleurs , que les gros soient mangés par ou pour les petits. Néanmoins je connais un général de génie qui a des prétentions à ce jeu-là , et qui vous dit avec le plus grand sang-froid , avec un air d'habileté , de profondeur même , qu'il aime surtout à faire des invites au valet. Il ne s'aperçoit pas de l'absurdité de son raisonnement, qui tend à ruiner entièrement le jeu de son partner pour le sien. On ne doit point oublier qu'il n'y a que trois levées dans une couleur, conséquemment qu'il n'en reste pas pour le valet. L'invite au valet a pour moi la même valeur que l'invite au deux ; c'est la longue couleur ; c'est la treizième : soit qu'elle soit valet , deux ou as , c'est la même chose. Mais il y a plus , un joueur qui fait de pareilles aberrations trompe nécessairement son partner, et , en thèse générale , il ne
faut pas tromper son ami. Il y a dans la même société un autre joueur, maître des requêtes au conseil d'État, qui ne sera probablement jamais chargé de lui en présenter sur le jeu de Whist, avec ses conclusions lumineuses, qui n'aime à faire des invites qu'à l'as , mais point au roi ni à la dame. Ce sont là ce que j'appelle des manies, de ces théories personnelles que je ne puis expliquer. Un de ces joueurs , avec une fureur d'impasses que je n'ai vu surpassée que par le marquis d'Ar , gorgeait presque toujours ses as
à la fin du jeu , comme on gorge le quinola au reversis. Je crois l'avoir un peu corrigé de ce défaut.
C'est mal jouer que de faire des invites à l'as en couleurs, parce qu'on court le risque de se le faire couper dès la seconde. Il y a un cas , cependant , où je n'hésiterais pas à le faire. Si j'en ai cinq ou six par l'as , la dame, le valet , le dix et deux petits , et que je voie qu'il me restera le dernier atout, je jouerai le dix pour faire tomber le roi, qui me gêne, soit chez mon partner ou ailleurs, après quoi je suis tout à fait le maître dans cette couleur, et, moyennant mon treizième atout , je fais cinq levées dans la couleur,
En principe, ne faites point d'invites à l'as en conleur, dans la crainte qu'il ne soit coupé dès le second coup. Si, pourtant, vous n'en aviez que deux , lui et un petit , que vous ayez ailleurs des jeux d'attentes , tels que des as et dames, point de séquences , et que vous vouliez rester le maître dans cette couleur, je vous engagerais à jouer la petite, et non pas l'as.
Cette règle est inverse en atout. Comme on ne doit pas craindre que l'as d'atout vous soit coupé, et que vous êtes toujours assuré de sa levée, faites l'invite à l'as , d'autant plus que, par là , vous restez le maître. Si j'ai un roi second en couleur, je laisse passer, croyant que l'adversaire qui a fait l'invite n'a pas l'as. Cependant de bons joueurs vous diront que c'est indifférent. Si, au contraire, l'invite est en atout , je suis disposé à mettre mon roi, parce que je suppose que c'est une invite à l'as d'atout , et que , dans tous les cas , je suis obligé de le donner dès le second coup et que je ne puis le sauver. D'ailleurs , en faisant cette levée, si elle me passe, j'en profite pour faire connaître mon jeu à mon partner. Je ne retourne pas atout , à moins que je ne sois ricbe en couleur, auquel cas je viens demander
à mon ami de seconder notre adversaire , qui désire faire tomber les atouts, ce qui est encore plus mon jeu que le sien.
Les atouts ne se jouent pas comme les couleurs : on ne prend pas sur les honneurs, tandis que sur le valet de votre partner il faut mettre l'as ; mais si vous avez Tas , la dame et un petit , bien entendu vous mettez le petit , en laissant faire le roi au dernier à jouer, s'il l'a. S'il ne l'a pas, c'est votre adversaire de droite qui l'aura, et vous le tenez en échec.
Après les grosses séquences , jouez de préférence votre longue couleur, afin de l'affranchir et d'y rester maître, surtout si vous avez l'espoir que la main vous reviendra à la fin du jeu. Ne manquez pas de la jouer, cette longue couleur, si vous avez dans une autre un as et un roi; dans une autre , une dame et un roi , ou bien une dame, un valet et une petite, avec le reste en atout. Tous ces principes sont si simples , que tout le monde les connaît. Aussi je ne prétends pas enseigner du neuf à ce sujet-là. Je me renferme dans ma maxime, que je regarde comme la première de ce jeu-là et que je ne vois pratiquer par personne : <c Jouer avec vingt -six
cartes , au lieu déjouer avec treize, se faire connaître réciproquement son jeu et s'harmoniser, en se donnant le plus de probabilités possible , raisonnant toutes les chances , n'oubliant pas que les paris sont qu'il y a un seulement à parier contre deux que la carte que vous n'avez pas et que vous cherchez, votre partner l'aura ; ainsi de suite, etc.
Je pourrais faire un gros livre , et très -gros livre, qui n'en serait guère plus instructif, comme celui de l'Académie des jeux , sur la manière dont vous devez jouer d'après les treize cartes qu'il vous assigne, sans en manquer une, qui dérangerait tout le calcul , c'est-à-dire sur un coup qui n'offre peut-être pas une chance sur un million , puisqu'il s'agit de calculer toutes les chances infinies que présentent cinquantedeux cartes données une à une et partagées également par treize en quatre paquets. Si vous tenez à connaître cette solution mathématique, adressez-vous à un algébriste, mais non à moi , qui ne le suis pas. Toutes ces questions seraient oiseuses, comme celles de l'Académie des jeux dans sa répartition des cartes, que l'auteur fixe invariablement à ce jeu-là , et dont toute la com-
binaison est renversée s'il en manque une. L'auteur aura voulu écrire sans doute pour faire le savant dans ses suppositions gratuites ou il enseigne surtout les feintes , oubliant qu'avec ses finesses il viole la première règle de ce jeu , qui vous prescrit de ne pas tromper votre partner. Ce qu'il y a de plus curieux dans ses définitions, c'est qu'il donne presque toujours des jeux superbes à son écolier, six et cinq atouts pour le moins. Si j'ai bonne mémoire, car il ne mérite pas d'être étudié ni même relu , il pousse la galanterie jusqu'à lui supposer la quinte majeure en atout , avec une en couleur, en négligeant les trois autres cartes. Avec ce jeu anodin , il dicte a son élève intelligent les cartes qu'il doit jouer, comme si cela était difficile, comme s'il était à craindre qu'il fit encore de grosses fautes ; mais , puisqu'il lui a plu de ne pas lui donner les treize atouts , ce qui eût été encore plus facile à jouer, il me laissera bien le choix d'aller prendre dans le talon tout ce qu'il aura dédaigné. Alors , moi , je donnerai à mon écolier les huit autres petits atouts restants , avec une quinte majeure en couleur dont l'auteur ne se sera pas soucié. D'après ce , il fera cinq levées
et mon élève huit; et, si l'onjoue les tries doubles et honneurs simples , comme on le fait souvent aujourd'hui, mon élève, sans être habile, gagnera toutes les parties contre la quinte majeure en atout.
Beaucoup de joueurs , comme tout ce qui se fait dans la vie, se conduisent par routine, sans rechercher les causes des effets ; ils vous répondent tout simplement : (c On joue comme cela, c'est comme cela que ça se joue. Ainsi ils ne partagent pas l'opinion de Virgile : Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
Jouez votre longue couleur pour l'aflFranchir, quand vous avez l'espoir que la main vous reviendra après la chute des atouts : autrement cette longue couleur est inutile, et vous la jouez sans cause légitime.
Ne jouez pas votre singleton , s'il est petit ; non pas parce qu'on vous dit de ne pas le jouer, mais bien parce que vous trompez votre partner en ruinant son jeu. Il doit mettre la plus grosse sur votre invite, sa dame ou son roi , et vous la lui faites manger ; sans compter qu'il vous croit fort dans cette couleur, persuadé qu'en ruinant son jeu il a fait le vôtre. Mais, comme on doit
jouer avec vingt-six cartes , et non avec treize ; que 5 pour cela , on doit combiner son jeu avec celui de son ami, s'harmoniser, jouez , non pas pour vous , mais pour lui, votre singleton , s'il est gros, à l'exception de l'as , que vous ne devez pas jouer. Votre dame singleton fait faire le roi de votre partner, et, s'il a l'as et que le roi soit à votre gauche et prenne , il est mangé. S'il ne prend pas, c'est encore mieux. Vous faites votre dame, que votre ami doit laisser passer; mais, si votre ami n'a que le valet , le sacrifice de votre dame lui fera faire la troisième levée , avec d'autant plus de probabilités qu'il y a douze cartes dans cette couleur partagées entre trois. Dans ce cas-ci le sacrifice de votre dame, que vous ne pouvez sauver, arrange merveilleusement le jeu de votre partner et doit vous être moins douloureux que celui d'iphigénie à Agamemnon. Ce que je viens de dire de la dame , je le dis du valet, dont l'importance est déjà assez grande pour être utile par sa mort au jeu de votre allié. Peu de joueurs jouent le roi singleton, parce qu'ils espèrent que celui qui a l'as en fera l'invite, et, dans ce cas , il le fera. Ce raisonnement est plausible, et pourtant je ne le partage pas.
Si vous n'avez pas de fortes séquences , d'autres invites importantes à faire à votre partner, ne balancez pas à jouer votre roi singleton, pourvu qu'il ne soit pas en atout, dont l'as fait ordinairement l'invite , ce qui vous assure votre levée; mais il n'en est pas de même des couleurs, dont je repousse presque toujours l'invite à l'as.
En jouant votre roi , vous devez arranger le jeu de votre ami , avec lequel je vous ordonne de vous entendre, de vous harmoniser ; de cette sorte , s'il a l'as , d'après la probabilité d'un contre deux, vous le faites , et lui reste toujours le maître dans cette couleur. S'il n'a que la dame, et il y a deux contre un à parier qu'il aura Fune ou l'autre carte , alors , votre roi ayant fait tomber l'as de vos adversaires , votre partner reste toujours le maître dans cette couleur. En outre, vous devez d'autant moins espérer de faire votre roi que , puisqu'il est seul , si l'as se trouve cinquième , soit chez votre partner, soit chez vos adversaires, on le jouera , et votre roi est pris. D'après ces considérations et d'autres chances que je pourrais établir, et d'après mes maximes , qui admettent rarement l'invite à l'as,
je pose en principe que c'est bien jouer que de jouer un roi singîeton. Si votre partner a la dame , votre manœuvre est d'autant plus belle, que l'as de vos adversaires, qui a pris votre roi , leur fait croire, ne pas douter même que vous avez encore la dame, tandis que c'est votre partner qui la possède.
Si vous n'avez que l'as et le roi d'une couleur, un roi et une dame d'une autre , quatre atouts, quels qu'ils soient , pourvu qu'ils ne soient pas la quatrième majeure , dans lequel cas je vous engagerais à jouer la dame et le valet pour faire connaître votre jeu à votre partner, ne manquez pas de jouer votre couleur longue , qui est de cinq , afin de l'affranchir, car on reviendra nécessairement chez vous. La main vous reviendra dans votre as et roi deux fois , y en ayant onze delà même couleur chez les trois autres joueurs, et également dans celle où vous avez le roi et la dame, qui vous assurent une levée, et même les deux , si votre ami a l'as. Je conclus par prescrire de jouer sa longue couleur pour l'affranchir , quand on a la certitude ou la trèsgrande probabilité d'obtenir la main à la fin du coup , quand tous les atouts seront tombés ; sans
cela votre longue couleur devient aussi nulle que votre écart au piquet.
Il y a des joueurs qui se croient très-malins sans l'être. Leur adversaire de droite joue Tas : comme ils n'ont que la dame seconde , ils la jettent , au lieu de la petite , parce qu'ils ont calculé qu'ils ne peuvent la faire, puisque le roi est encore au jeu. Ce raisonnement serait juste si l'on n'avait pas d'amis ; mais on en a un , qui peut avoir le roi : alors il vous laisse faire votre dame, puis il espère faire son roi plus tard. Puisque vous n'avez qu'une dame seconde et qu'on fait rarement l'invite à l'as , vous pouvez croire qu'il est cinquième, auquel cas on doit toujours le jouer ; il resterait encore six de la couleur entre les mains des deux autres joueurs.
Ce que j'admire le plus dans les joueurs qui s'attachent aux feintes , aux finesses , c'est le bonheur qu'ils éprouvent, la grande satisfaction de leur habileté , parce qu'une feinte aura réussi sur quatre et manqué trois. Ils me font l'eflFet d'un joueur de la loterie qui serait assez espiègle pour prendre par extrait tous les numéros de la loterie : il aurait dépensé quatrevingt-dix , et aurait reçu , pour ses cinq numéros
sortis, soixante-quinze. En général, ne faites pas le malin , ne faites pas le fin , si vous ne voulez pas être dupe , à moins que votre partner ne soit un être nul , n'ait rien du tout , ne puisse vous seconder d'aucune façon.
La plupart des joueurs se renferment aveuglément dans les principes reconnus généralement , sans les raisonner, soit qu'ils ne veulent pas en prendre la peine, en rechercher les causes, d'après les maximes de Virgile , soit , le plus souvent, parce qu'ils manquent de perspicacité. En général , donc , il est reçu qu'on ne doit point jouer son singleton , ce que je prescris religieusement , si c'est un as ou un petit. Cette première carte n'a pas à craindre d'être coupée , puisqu'elle est unique, et la seconde ne sert qu'à ruiner le jeu de votre partner en le trompant; mais c'est tout autre chose si votre singleton se trouve être un roi , une dame ou un valet. A la rigueur je passerais encore le dix , si décidément je n'avais rien autre à jouer, vu qu'il pourrait servir à faire faire la dame de mon partner. Quand je joue un singleton de valeur , j'obéis à ma maxime, qui me prescrit de m'harmoniser avec mon partner, en lui sacrifiant mon jeu pour faire
le sien , puisque nos succès et nos revers sont communs, et qu'à la fin de la guerre, si nous ne partageons pas des provinces, des troupeaux de peuples, comme en 181-4 et 1813, nous recevons ou payons également les contributions de guerre. Puisque j'ai la manie de comparer le Whist à mon noble métier, ce qui doit flatter beaucoup M. Des-
chap , qui pourrait se croire, d'après ce,
à tort ou à raison , la capacité d'un grand général d'armée, je dirai donc que je sacrifie mon gros singleton, que je ne puis faire, pour arranger le jeu de mon allié, ressemblant en cela à ces petits corps que l'on détache sur les flancs de son ennemi pour y attirer la majeure partie de ses forces , en se ménageant , par cette fausse attaque , une victoire complète sur le terrain même oii l'on veut vaincre.
De tous les singletons, c'est la dame que vous ne devez jamais hésiter à jouer, parce que vous n'avez pas de chances pour la faire, parce qu'elle a contre elle deux supérieurs; mais si ces deux maîtres sont entre les mains de votre ami , ce qui n'est pourtant pas présumable , en homme galant il laissera passer votre dame , en la faisant accompagner par son plus petit page. Mais
n'espérez pas de galanterie chez vos adversaires: ce sont des brutaux qui vous enlèveraient votre dame s'ils le pouvaient, ainsi qu'un berger troïen , non pas de Troyes en Champagne, eut l'audace d'enlever l'épouse de Ménélas, dont les charmes, dit-on depuis quatre mille ans, étaient encore plus séduisants que ceux des quatre dames de cœur, de pique, de trèfle et de carreau.
Votre dame, donc, semblable à la fille d'Agamemnon, se sacrifie pour le roi de votre ami, et sa mort devient utile à son premier gentilhomme de la chambre, ou, en d'autres termes , à son valet, qui fera la troisième levée, dans sa couleur. Votre dame , qu'il vous répugne peutêtre de comparer à la belle Hélène, qui ne s'est pas trop bien conduite à l'égard de son mari , assez bon encore pour la réclamer, malgré ses escapades, à son indigne ravisseur, comme si le roi Ménélas était fort embarrassé de trouver une autre femme plus fidèle , plus chaste que la sienne; votre dame, donc, ne sera point déshonorée en la comparant à Jeanne d'Arc : héroïne comme cette noble pucelle , elle se présente la première sur la brèche ; elle expose vaillamment sa personne aux coups de ses ennemis.Et puis-
qu'il y a des hasards heureux et malheureux aux jeux de cartes plus encore qu'à la guerre, si votre partner a l'as , et que le roi soit à votre gauche sans le valet ni le dix, vous faites votre dame, quoique singleton , sous la protection de Tas de votre ami. Cette théorie des singletons est poussée, je pense, assez loin pour l'instruction des recrues , ainsi que des anciens , dont l'éducation est encore plus difficile à faire s'ils ont adopté une fausse méthode.
Les meilleures invites que vous ayez à faire à votre ami, toujours par la plus grosse, si ce n'est l'as, sont celles des séquences ; puis la longue couleur , qui quelquefois doit avoir la primauté , surtout si elle est sixième ou septième, et si vous pensez rester maître après la première levée.
Si vous n'avez qu'un atout, qu'il soit petit, et une renonce , votre jeu se composant presque en entier des deux autres couleurs, ne jouez pas atout , parce qu'il est probable que vous pourrez l'employer en coupant. C'est presque le seul cas oii je conseillerais de couper l'inconnu. Mais si votre unique atout est un honneur, quel qu'il soit , ne manquez pas de le jouer. Il doit
nécessairement arranger le jeu de votre partner, à qui vous demandez de jouer des atouts, pour en faire tomber deux pour un. Ce qui pourrait arriver de plus heureux pour vous serait qu'on ne rentrât pas dans la couleur dont vous êtes le maître , avant que tous les atouts ne fussent tombés.
Si votre partner retourne un honneur, et que vous jouiez atout, évidemment c'est lui dire que non-seulement votre jeu demande des atouts , mais encore cet atout-là. Dans ce cas , s'il en a un autre qui le suit en dessous ou en dessus, il doit jouer celui-ci plutôt que sa tourne, puisque de cette manière il vous fait encore mieux connaître son jeu, d'après lequel vous pourrez harmoniser le vôtre. Dans la même main un as et un roi, une dame et un valet , etc., sont égaux, et il est important de faire connaître à son partner qu'on les a , n'importe que les adversaires le sachent aussi. C'est ici, pour deux cartes connues , jouer avec les avantages du mort.
Ma maxime universelle, à laquelle j'attribue sans aucun doute mes succès continuels à ce jeulà, étant d'harmoniser mon jeu avec celui de mon partner, je m'empresse de le lui signaler le plus
clairement possible par mes invites, et presque par ma manière de jeter la carte. Est -elle roi, quoique petite , ses supérieures étant tombées , si j'ai un partner distrait, étourdi, qui ne soit point au jeu, je me renferme dans les règles du jeu, dont on a généralement le défaut de s'écarter, et , au lieu de jeter ma carte , comme tout le monde, au milieu du tapis, ce qui ne devrait jamais être, au surplus, je place cette petite carte , devenue maîtresse , avec un air de supériorité, devant moi, en rappelant par ce ton solennel, par cet exemple, tous les joueurs aux règles du jeu, dont on ne devrait jamais s'écarter. En donnant une leçon muette à mes adversaires , j'en donne une utile à mon ami , le forçant à plus d'attention , à faire un appel à sa mémoire. Est -il embarrassé déjouer, lorsqu'il n'y a pas de quoi, je lui dis de faire placer les cartes. Ainsi je l'aide autant que les règles du jeu et la délicatesse me le permettent. Aussi M. le comte de Br... prétendait-il que je menais mon partner avec la même attention que si je donnais le bras à une jeune et jolie personne. Il assurait que mon partner devait être bien maladroit s'il faisait des fautes, puisque je ne m'oc-
cupâis que de son jeu, dans lequel je cherchais constamment à rentrer , et que je connaissais souvent mieux que lui , relativement à sa position à l'égard du dernier adversaire à jouer.
Souvent il m'arrivait , dans un moment d'impatience sur les longueurs de son incertitude, de lui dire : « Jouez donc ; je connais mieux votre jeu que vous. Ici je confesse que j'aurais mérité d'être rappelé à l'ordre , parce que je m'écartais des règles , qui me prescrivent de ne rien dire , et que mon brusque avertissement doit lever son incertitude en l'encourageant.
En général, ]es joueurs indécis, qui regardent le ciel pour s'inspirer , au lieu de leurs cartes , qui sont sous leurs yeux, joueront toujours mal. Ils ne s'aperçoivent pas que leur incertitude est un trait de lumière pour le joueur de gauche , sous lequel ils passent en revue. Celui-ci en tire naturellement la conséquence que son ennemi indécis a au moins deux cartes dans la couleur que l'on joue, mais que ces cartes ne se suivent pas. Sera-ce un roi ou un valet? Si l'adversaire a l'as et la dame, il n'en doute pas , et il joue comme s'il avait vu vos cartes. Vous faites pour lui l'effet du mort. 11 est de la plus grande îm-
portance de ne toucher sa carte que lorsque c'est à son tour à jouer, et dans ce moment de ne pas balancer. On doit être préparé d'avance sur la carte que l'on joue. Il ne faut pas détacher sa carte à l'avance, ni jouer étourdiment. Ce sont des fautes dont on est puni. C'est d'ailleurs annoncer que l'on n'a que celle-là à jouer dans la couleur , ou bien que l'on ne prendra pas. D'ailleurs, en détachant une carte à l'avance, avant son tour, si un adversaire la voit, il peut vous défendre de la jouer, en appeler une autre dans la même couleur, la plus grosse ou la plus basse. Il est vrai qu'on se relâche tellement des règles aujourd'hui , que bientôt l'on n'en suivra aucune. On les viole, on les dénature l'une après l'autre.
Après ces considérations générales , qui font sentir la nécessité aux joueurs de suivre le mouvement des cartes avec attention, surtout celles que jette son partner , pour s'harmoniser avec lui, en leur recommandant de se renfermer dans les règles écrites du jeu , afin d'éviter des discussions toujours pénibles , je rentrerai dans quelques maximes, peut-être superflues, à cause de leur simplicité.
Les meilleures invites sont les séquences , qu'il faut toujours faire par la plus grosse , à l'exception de l'as. Je vais prendre la séquence à la dame , dont on peut faire l'application à toutes les autres. Je prends la dame, parce que je la préfère , malgré mon âge , au roi et à son valet. Je la joue, désirant que le roi et l'as tombent du premier coup. Plus ma séquence sera longue, plus je dois le désirer. La séquence a cela d'avantageux à jouer, c'est que vous ne pouvez vous tromper, puisque dans la quinte à la dame, je suppose, le huit vaut la dame ; tandis que, dans les cartes qui ne se suivent pas, il est avantageux de voir venir. On ne peut sans doute juger que par présomption , que par probabilité , des chances dont il faut se donner le plus possible. Toute la science est là, en combinant son jeu avec celui de son partner.
Si votre adversaire de droite, premier à jouer, fait une invite par une petite à son partner, celui-ci doit mettre sa plus grosse, à moins qu'il n'ait l'as et la dame, ce qui serait égal, et encore prendrais- je la dame pour retourner l'as , si la main me reste. En invitant par une petite , si vous avez l'as , le valet et une petite , mettez la
petite, parce que ce sera une invite au roi ou à la dame, et qu'il y a autant à parier que la levée restera à votre partner , dernier à jouer, qu'à l'autre adversaire. Dans tous les cas , vous êtes éclairé sur cette couleur , et , comme il vous reste l'as et le valet, vous êtes assuré de les faire en voyant venir, puisque le roi ou la dame sera nécessairement tombé , et que vous tenez sous votre férule l'adversaire quia fait l'invite, celuici étant obligé de passer devant vous. Si , au lieu du valet , j'avais la dame avec mon as et une petite , je mettrais encore la petite , parce que, dans la supposition que ce sera une invite au roi, son partner aura le valet, ou mon ami. Alors je reste le maître dans cette couleur en tenant en échec ce roi qui est à ma droite , et qui ne peut m'échapper. Dans ce cas-ci, si mon partner n'a pas une invite importante à me faire, il doit retourner dans la couleur, parce qu'il est évident, pour lui comme pour moi, que son adversaire de droite, n'ayant mis qu'une carte insignifiante, sur la demande de son partner, n'est point dangereux pour moi, qui suis son ami, et qu'il est dans notre intérêt de faire passer devant moi le premier adversaire qui a attaqué cette couleur.
Si vous avez le roi, le vaiet et le dix dans une couleur, suivis ou non de petites, jouez le valet, non pas le dix, qui embarrasserait votre partner, s'il a la dame. S'il l'avait , cette couleur vous serait connue entièrement. Vous feriez votre valet, si le dernier joueur n'avait pas l'as. Alors vous savez que votre adversaire de droite , qui n'a pu prendre votre valet, n'a ni l'as ni la dame. Si votre partner a l'as , et non la dame , il doit prendre parce qu'il y a deux cartes supérieures outre votre valet et son as , et qu'il ne faut jamais faire des impasses de cette force-là, à moins que ce ne soit en atout où l'on ne prend pas sur les honneurs de son partner. Il y a des joueurs qui balancent même à prendre sur le dix d'atout. Je ne dirai pas que c'est bien ou mal jouer. Cela dépend de son jeu et des cartes qui sont passées.
Quand un joueur joue atout , quelle que soit sa valeur , grosse ou petite , c'est qu'il en demande, la situation de son jeu lui faisant désirer de les faire tomber.
On vous dit ordinairement de faire passer en revue la tourne de votre adversaire de gauche si elle est un honneur. C'est bien et c'est mal.
Ne vous attachez pas à cette ànerie, si votre jeu ne vous y convie pas. Si vous aviez beaucoup d'atouts et une longue couleur, que vous ayez la certitude probable de rester le maître dans cette longue couleur avec le treizième atout , jouez atout, quand bien même votre adversaire de droite aurait retourné Tas, et que vous allez faire manger un gros atout de votre ami , qui , s'il avait le roi et le valet, devrait cependant mettre le valet plutôt que le roi , par la raison que vous lui demandez un sacrifice évident, nécessaire à vos succès définitifs , puisque vous avez la certitude tous deux que la levée ne lui restera pas , et qu'en conséquence il vous suppose la dame. Donc, votre ami ayant mis le valet , qui doit faire tomber l'as , selon les probabilités , il lui restera son roi , qui devient le maître en atout, et il ne manquera pas d'y rentrer, si la main lui revient, ou vous, si vous l'avez, d'autant plus que vous avez déjà demandé atout , malgré le sacrifice que vous avez exigé de votre partner. Connaissant l'as qu'a tourné l'adversaire dernier à jouer, mais ne sachant pas où est la dame , on doit la supposer bien secondée à son partner^ puisqu'il joue atout
contre Tas, dernier à jouer. D'ailleurs, si cet adversaire avait l'as et la dame , que vous mettiez le roi ou le valet, puisqu'il vous voit venir, vous n'en ferez pas , et il reste le maître. Dans ce cas , si vous aviez le roi et le dix , je vous dirais encore de mettre le dix, avec l'espoir de faire tomber l'as. Le partner qui joue atout contre l'as qui tourne à son adversaire a nécessairement le plus grand intérêt à le faire tomber. Il aura très - beau jeu en atouts et en couleurs. Il veut faire tomber tous les atouts qui sont entre les mains des trois autres joueurs , parce qu'il sait qu'il restera le maître, et qu'on ne viendra plus couper ses cartes rois. Dans ce cas donc, malgré l'axiome de faire passer en revue l'honneur de l'adversaire qui a donné les cartes, un bon joueur ne doit point hésiter à jouer contre lui, fut- il un as.
Tous les préceptes que l'on peut enseigner se réduisent à ceci : S'entendre avec son partner, s'harmoniser avec lui, combiner son jeu avec le sien, de manière à faire ensemble le plus de levées possible 5 mais ne pas risquer la levée du trie, la septième, puisque celle-ci en vaut deux. Risquez le trie dans la proportion de trois à un.
comme à l'écarté , quand vous forcez votre adversaire à jouer ; mais ne le faites pas dans Tespoir d'une levée de plus.
Les joueurs attachent généralement trop d'importance aux atouts , et pas assez aux couleurs. Faire des levées dans l'une ou l'autre espèce est toujours la même chose. Comme le dernier atout reste le maître, faites -en tomber deux pour un quand vous pourrez. Demandezen à votre partner, si vous êtes riche en couleurs. Comptez bien les atouts qui passent, non leurs qualités, qui vous sont indifférentes, mais leur nombre , afin d'être bien assuré qu'il n'en reste plus , pour ensuite prendre la main en couleur qui vous reviendra, et faire à la fin vos cartes rois. Vous rencontrez de ces joueurs médiocres, au dessous du médiocre, qui vous diront; u Vous me demandez des atouts , et vous me trompez ; vous n'en avez pas. » La réponse est facile : < Je suis riche en couleurs ; je demande qu'on fasse tomber les atouts, dont je n'ai pas, parce qu'ils me domineraient et m'empêcheraient de rester le maître à la fin du jeu , où le deux en atout vaut mieux que mon as en couleurs. Je vous demande le sacrifice de vos atouts
en faveur de mon jeu. C'est une avance que je vous prie de faire pour la prospérité bien entendue de notre commerce.
Je vais donner à mon élève une recommandation qui paraîtrait puérile, si les joueurs ne la négligeaient pas tant : c'est de compter ses treize cartes d'abord, de les placer à leur rang de bataille , ayant bien soin de couper les couleurs. C'est la meilleure méthode pour ne point renoncer, et jeter une carte pour une autre. De plus, votre jeu, régulièrement placé, est mieux fixé dans votre mémoire , et vous n'êtes plus tenu d'avoir les yeux perpétuellement attachés dessus. Ne caressez pas continuellement vos cartes comme vous le voyez faire à certains joueurs , qui les contemplent avec plus de passion qu'un amant ne le fait de sa maîtresse. Ne vous amusez pas, à l'instar de ces colonels manœuvriers, tel que je l'étais avec mon brave 9^ au champ de Mars de Brescia, ou dans la plaine de Montchiaro, à évoluer sans cesse, à ployer et déployer mes masses. Ne fatiguez pas vos cartes , qui n'aiment pas plus que les soldats à être perpétuellement en mouvement. Dès que vous les avez rangées en ordre de bataille, avec la précaution
de les tenir hors de la portée de la vue de vos ennemis, qui ne manqueraient pas de vous attaquer dans la partie faible, laissez vos cartes en repos. Occupez -vous de ce qui se passe sur le champ de bataille, qui n'est qu'un tapis vert, où l'on ne voit point couler le sang des héros , et où le vainqueur se charge toujours, comme à la guerre, d'enterrer les vaincus, c'est-à-dire de ramasser l'argent ou l'or que ceux-ci ont abandonné dans leurs défaites déplorables. Point de distraction ; n'occupez point votre attention de choses futiles , tandis que d'importantes se passent devant vous. Suivez attentivement les mouvements de vos ennemis, qui sont sur vos flancs , et plus encore ceux de votre ami , que vous avez en face, et qui n'est occupé qu'à vous faire voir ses forces , en vous demandant de le seconder autant que votre position le permet , n'oubliant jamais que vos succès seront d'autant plus grands, vos revers d'autant plus petits, que vous aurez mieux combiné vos manœuvres avec celles de votre allié. Point de jalousies , point de rivalités, comme il n'arrive que trop souvent à la guerre. N'oubliez jamais que votre gloire et vos profits surtout sont communs ; que celui de
vous qui se sera fait échiner pour son ami, qui aura seconde savamment son partner en se sa* crifiant pour le faire triompher, sera cekii qui aura le mieux mérité de la commune patrie.
Après ces grandes comparaisons, peut-être déplacées, ces leçons de stratégie, dont j'aurais bien pu me dispenser lorsqu'il ne s'agit que du petit jeu de Whist, aujourd'hui si à la mode, et qui l'était si peu il y a quarante ans, je vais encore donner quelques-unes de mes maximes, sans expliquer, non les millions , mais les milliards de coups que fournissent cinquante-deux cartes partagées également par treize entre quatre joueurs.
Premier à jouer, si j'ai la dame d'atout singleton, quel que soit mon jeu , je la joue. Si je l'ai avec son valet , je la joue également , puis le valet, si elle me passe ou si la main me revient, parce que ces deux cartes, selon les probabilités, doivent arranger merveilleusement le jeu de mon partner. Ce sera là la première de toutes mes invites qui lui fait connaître mon jeu.
Si j'ai en couleur une dame singleton, je la joue de préférence à celle seconde , à moins qu'elle ne soit au valet, parce que ces deux cartes
doivent favoriser le jeu de mon partner dans cette couleur, moins importante sans doute que celle en atouts.
Toujours préoccupé du jeu de mon partner plus que du mien, qui m'est connu , tout en suivant ceux de mes adversaires , je remarque les cartes qui passent et les invites du premier joueur pour me régler dans ma marche. Supposant que mon partner partage mes principes, je joue de manière à lui faire connaître mon jeu le mieux possible.
Les invites et les renonces sont la meilleure manière de faire connaître son jeu à son partner. Ne coupez pas l'inconnu , parce que cela vous donne l'occasion de vous débarrasser d'une mauvaise carte, et qu'en outre il y a autant à parier, et plus, que cette même levée sera faite par votre partner, qui rentrera dans la même couleur pour vous faire employer un petit atout. Si vous n'avez rien , aucun espoir de faire de levées, tant votre jeu serait mauvais, ou mieux, si votre jeu était superbe, n'ayant aucune mauvaise carte à vous en aller, et de belles invites à faire à votre partner , alors coupez l'inconnu , prenez la main pour entrer en jeu.
Je recommanderai au joueur de ne jamais tromper son partner, de ne point faire de feintes, à moins que celui-ci n'ait véritablement rien. Jouez solidement , régulièrement ; que la carte que vous jetez soit significative aux yeux de votre ami , pour lui faire connaître ce que vous pouvez avoir. Ne mettez pas un trois pour un deux , une dame pour un valet. Cela est plus important que vous ne le pensez pour l'instruction de votre partner, dont vous devez vous occuper jusqu'à la fin. Ne vous laissez pas arrêter par l'idée qu'en trompant votre ami, vous trompez en même temps deux ennemis. Malgré cette compensation, vous y perdez encore. C'est perdre au moins tout l'avantage de l'homme de paille. Mais, si vous parvenez à signaler votre jeu à votre partner, en laissant vos adversaires dans l'incertitude , comme , par exemple , en jouant un roi, que vous faites, et vous arrêtant là, vous avez un avantage immense sur eux. Avez -vous joué votre roi parce que vous avez l'as ou la dame? Voilà ce que votre ami sait aussi bien que vous, et voilà ce que vos ennemis ne savent pas. Quant aux combinaisons des coups, on ne peut les rapporter toutes, parce qu'elles sont infinies.
Ainsi , jouez d'après les chances , donnez vousen le plus; comptez que la carte que vous recherchez , votre partner l'aura dans la proportion d'un contre deux. Raisonnez toujours ainsi, sans craindre de vous tromper. Songez qu'il n'y a point de cartes insignifiantes; qu'elles ont, outre leur valeur intrinsèque, leur valeur significative ; qu'au lieu de vous amuser avec vos cartes , vous devez suivre avec attention toutes celles qui tombent ; enfin vous rappeler que, si j'ai gagné pendant plus de deux cent dix mois consécutifs que j'ai commencé à marquer, je le dois, sans nul doute, à ce que j'harmonise mon jeu avec celui de mon partner, c'est-à-dire que je joue avec vingt-six cartes, et non avec treize. L'auteur, ou les auteurs, voire même les commentateurs du jeu de Whist, n'en ont pas connu le génie, ou. s'ils en ont eu une idée confuse, ils ne l'ont pas développée. Ils ressemblent tous à ce savant astronome grec qui avait calculé que le soleil, vu son éloignement, pourrait bien être aussi gros que tout le Péloponèse, assertion que ses contemporains avaient de la peine à comprendre , et qui excitait leur admiration. La différence de la surface du Péloponèse avec celle
du soleil n'est pourtant pas la même, je l'avoue humblement , qu'entre tous les écrivains du Whist et ma manière de le comprendre et de Je jouer. Gomme il est permis de comparer les petites choses aux grandes , c'est une liberté que je prends tout comme un autre. Les Égyptiens, qui nous surpassaient peut-être en civilisation et dans l'art du gouvernement social, adoraient bien un insecte qui faisait et fait encore sans doute de petites boules de terre avec ses pattes, pour imiter la Divinité , qui a jugé à propos de donner la forme ronde à l'immensité des mondes et des astres, dès l'instant même de la création de l'univers, en leur ordonnant de tourner perpétuellement sur leur axe , dans leur orbite, et autour des corps qui sont plus grands qu'eux , afin d'apprendre que c'est à ceux-ci à commander et aux petits à obéir, en restant , toutefois, les uns et les autres, dans la sphère de puissance que la nature des choses leur a assignée , sous peine de perturbation universelle. 5e demande bien pardon aux joueurs de Whist de les avoir détournés de leur sujet pour les jeter dans les espaces , leur parler du mouvement des astres , comme s'ils étaient des Arago , et de faire des
allusions sur l'incapacité manifeste des rois et des cabinets de notre époque. Cela, toutes ces dissertations sur ce que nous voyons, n'ont aucun rapport, me dira-t-on, avec le jeu de Whist. Mais, mon Dieu , je le sais bien. Seulement j'ai voulu m'amuser à vous prouver qu'au milieu d'un sujet le plus petit, à propos d'un rien, l'on peut parler de tout.
Jusqu'à ce jour, que je sache , tous ceux qui ont écrit sur le Whist se sont bornés à donner au joueur des règles sur la manière de jouer les treize cartes qu'ils lui assignent de leur autorité privée. Et va-t'en voir s'ils viennent ! Pour moi, je double la dose. Je veux que mon écolier, s'il n'est pas indigne de recevoir mes leçons , joue avec vingt -six cartes , la moitié du jeu , et non pas avec treize. Il parait que les joueurs de ma société se sont déjà servis de mes maximes et de mes expressions nouvelles , pour les répandre dans les cercles , et d'autres sociétés que les miennes : car j'entends parfois des personnes , que je n'avais jamais vues , dire comme moi : Jouer avec vingt-six cartes, non pas avec treize. Mais ce n'est pas tout que d'émettre une maxime, il faut savoir l'appliquer, et je préviens d'avance
que cela ne sera point facile pour un homme qui n'a pas l'esprit des jeux.
Pour jouer avec vingt -six cartes, il ne faut point faire le malin , des finesses ; on en serait la dupe. Ici, il faut être simple, naturel, par la raison qu'en voulant tromper vos deux adversaires , ce qui est de bonne guerre sans doute , vous trompez en même temps votre allié offensif et défensif, et la compensation n'est point égale, puisque vous le remarquez par le mort, qui a un avantage immense sur les vivants. Ainsi, vous le voyez, je me sers de tout pour mon instruction et la vôtre : c'est un mort qui me fait découvrir le génie du jeu de Whist , c'est un mort qui m'apprend ce jeu avec une supériorité de démonstration bien au-dessus de ce que pouvait faire le duc de Laval, dont je n'ai fait qu'une fois la partie, et que M. Desch..., que je n'ai pas l'honneur de connaître , que je n'ai jamais vu , et qui passe , avec raison sans doute , pour le premier joueur de Paris. Mon mort est un professeur bien plus habile que tous ces grands joueurs ! Sans me rien dire , selon l'usage universel de tous les trépassés, mon mort m'a donc enseigné tout le génie de ce grand jeu -là, qui
consiste à jouer avec vingt-six cartes au lieu de treize. Le Whist étant le jeu du silence, le mort est , de tous les joueurs que j'ai connus , peutêtre le seul qui se conforme régulièrement aux règles qui sont établies. Que son partner lui reproche de ne rien avoir, comme si cela dépendait de lui ; que ses adversaires se plaignent au contraire , et cela n'arrive que trop souvent , qu'il ait trop beau jeu, mon mort ne lève point les épaules de pitié , parce qu'il est trop bien élevé pour humilier aussi durement les trois joueurs dont il fait la partie. Soit par mépris , soit par discrétion, il se tait, pour rappeler que c'est le jeu du silence que Ton joue, et il ne répond rien à de sottes et vaines paroles.
Le mort jouit de certains privilèges dus à son extrême loyauté , mérite que n'avaient pas , de son vivant , l'abbé de Périgord , et ses fripons d'admirateurs. Jouant cartes sur table , comme M. de Villèle, l'on est si convaincu de sa bonne foi, qu'on ne le punit jamais quand il renonce. L'on se contente de rectifier le coup. Ceci prouve qu'une grande probité, un noble désintéressement, semblable à celui de M . le duc de Richelieu, qui refuse ce que les lois lui donnent, tan-
dis que tant d'autres , dans le siècle moral où nous vivons , prennent de toutes mains ce qui ne leur est pas du 5 ceci prouve qu'une réputation d'intégrité est pourtant appréciée par tout le monde. Le mort est si délicat , si habile au jeu, qu'il ne veut jamais jouer le schelem, quand bien même son partner le demanderait. 11 se sent trop fort ; il répugnerait à profiter de son énorme supériorité sur ses adversaires.
Convaincu que le mort en sait plus au Whist que celui qui a inventé ce jeu -là, sans en connaître le génie , que tous les auteurs et commentateurs qui ont écrit pour donner des préceptes, et que tous ceux qui ont acquis une certaine célébrité, tels que les illustres ducs de Laval, j'ai laissé ceux-ci jouir glorieusement de leur réputation non contestée, et suis allé chercher des leçons auprès d'un mort. Il m'a démontré, par une expérience de vingt années consécutives, que je serais en bénéfice tous les mois, à l'exception de deux, pendant ce laps de temps. Encore est- il à remarquer qu'un de ces deux mois j'ai gagné plus de fiches que je n'en ai perdu. Dans mes sociétés ordinaires, c'était dix et vingt sous la fiche ; mais je perdis, une soirée,
chez mon ami le général C , trente et
quelques fiches, à ^ ou 8 fr. la fiche, et au bout du mois je me trouvais en perte d'une dizaine de francs. L'on trouve que je joue noblement , avec désintéressement , étant aussi gai en perdant qu'en gagnant ; tandis que tant d'autres sont touj ours à déplorer leur malheur, à se plaindre de la fortune, et jamais de leur mal-jouer. Mais je n'ai pas de mérite à cette indifi'érence sur les inconstances de l'aveugle déesse. Je ne sais jamais précisément ce que j'ai fait dans une soirée ; c'est à la fin du mois, que j'arrête régulièrement depuis vingt ans, que je sais, par mes recettes et dépenses, ce que j'ai gagné ou perdu dans le mois. De plus , il peut y avoir, malgré mon ordre , de petites dépenses insignifiantes qui n'auront point été enregistrées ; nécessairement elles proviendront encore des bénéfices du jeu. Depuis les journées de juillet, j'ai calculé que, pendant mes hivers , je n'ai joué que trois ou quatre fois la semaine. Ainsi je dois conclure , les chances du hasard se balançant toujours à la longue , que , si j'avais joué tous les jours, mes petits bénéfices eussent été doublés. Je cite ces faits pour prouver, jusqu'à la
dernière évidence, que Ton ne doit point jouer la finesse à ce jeu-là, sous peine d'être pris pour dupe , de tomber dans le même piège , ou d'y faire tomber votre partner, ce qui est la même chose, piège que vous tendiez à vos adversaires. Ensuite, puisqu'il est universellement reconnu que le joueur qui fait le mort a un avantage incontestable sur les deux autres, et que cet avantage consiste à s'harmoniser avec cet homme de paille, à combiner entre elles les vingt-six cartes qui vous sont connues, j'ai donc raison de dire qu'il faut jouer avec vingt-six cartes, et non point avec treize seulement. Si vous ne consultez que votre jeu, si vous vous renfermez dans lui , au lieu d'étudier celui de votre partner pour vous harmoniser ensemble , je vous annonce qu'en vous encroûtant dans votre vieille routine, quelque bon joueur que vous soyez du reste, vous perdrez votre argent. Je trouve neuf partners au moins sur dix qui ne veulent jouer que leur jeu, qui les absorbe encore, regardant de temps à autre le ciel pour lui demander son appui, l'appui de la mémoire et de l'inspiration ; mais moi, qui suis le jeu de mon ami, je cherche à le deviner et à y entrer. Pour peu qu'il sache jouer,
je le mets dans une position à tirer un meilleur parti de ses cartes. Un de mes amis , et mon partner, me disait un jour avec une ingénuité enfantine qui me fit rire : (c C'est singulier, mon cher, comme vous savez deviner mon jeu ! Il y a du plaisir à jouer avec vous. î) Un autre ne voyait pas les objets du même œil. C'est pourtant pour celui-ci que je me suis déterminé à écrire mes maximes , quand il m'eut dit que , dans trois ans, il avait perdu plus de trente mille francs au cercle. Je lui répondis : « Si c'était avec nous, passe encore, l'argent ne sortait pas de la circulation ; mais , au cercle , il va passer entre les mains des étrangers , qui ne vous en ont aucune obligation , et je ne veux pas cela. Je vous donnerai ma méthode, afin que vous ne soyez plus le dindon des habitués de votre cercle, 3) Il a gardé cinq à six mois mes feuilles, assez de temps pour les apprendre par cœur. Son étude toutefois n'a point été perdue : car il joue incomparablement mieux , et il est un des nôtres aujourd'hui que je préfère avoir pour partner. Je ne sais plus ce qu'il fait à son cercle, 011 il aime à jouer gros jeu, parce qu'il lui faut, prétend - il , des émotions ; mais il ne doit plus
être en perte, et ceux qui lui gagnent son argent Font bien gagné. C'est donc pour lui, et pour lui seul d'abord, que j'ai écrit mes maximes, ma théorie du Whist. Si je les fais imprimer, les amateurs du Whist, et ils sont nombreux aujourd'hui , puisqu'on est regardé dans un salon comme un être de nullité complète si l'on ne connaît pas ce jeu-là, les amateurs donc devront aux pertes considérables, et qui m'ont attendri,
du général C , la publicité de ma méthode,
à laquelle je suis convié par beaucoup de mes amis.
Voyez un peu ici l'ingratitude de l'espèce humaine et la divergence des opinions des hommes : ils ne peuvent pas plus s'entendre sur l'excellence d'un jeu de société que sur celle d'un gouvernement , qui est aussi , lui, un jeu éminemment social , et qui ne se joue nulle part de la même manière, en Amérique, en Asie, et dans notre vieille Europe, ou le roi n'est pas toujours reconnu pour le première carte du jeu , ainsi que les Parisiens l'ont énergiquement démontré à Charles X d'abord , sans compter Bruxelles , l'Espagne, etc. Il est vrai que M. de Talleyrand s'était mêlé de tous ces jeux gouvernementaux,
et que tout ce qu'il a fait , à la grande admiration de la section des sciences morales et poli- ' tiques , n'a pu durer dix ans , à l'exception toutefois de la restauration de la légitimité, qu'il cherchait encore à renverser deux ans après , comme s'il eût été repentant de son beau chefd'œuvre. On me répondra qu'il n'est pas le seul homme qui aime à faire et défaire ses ouvrages. Tout ce qu'il a fait de plus clair, de plus solide, de plus durable , c'est incontestablement sa fortune, pour laquelle tous les moyens étaient bons, conformément aux mœurs de son siècle, dont la section des sciences morales de l'Institut a fait un si pompeux éloge. Mais où diable me laisséje emporter avec M. de Talleyrand , en traitant le Whist, qu'il ne jouait pas trop mal?
Le général H trouvait qu'il y avait du
plaisir à jouer avec moi, parce que j'étais le joueur qui connaissait le mieux son jeu , et que je rentrais dans ses cartes; tandis que le générale , qui me devait son instruction, pour
lequel je m'étais échiné à écrire plus de cinquante pages, à analyser ma doctrine pour l'implanter dans sa cervelle , l'y faire fructifier, au grand préjudice sans doute des amateurs de son cercle,
qui ignorent encore aujourd'hui que c'est à moi qu'ils doivent cette espièglerie ; le général
C , qui devrait me bénir comme un élève
bien élevé , reconnaissant , le doit à son savant précepteur, me dit un jour avec une effusion de cœur digne de lui et de moi : « Mon cher , voulez-vous que je vous le dise ? l'on ne se soucie pas de jouer avec vous ! — Mais pourquoi? — Je vais vous le dire. Si l'on vous a pour partner, il faut s'attendre à être grondé pour la plus petite faute ; cela bouleverse les esprits , souvent l'on enjoué plus mal, et l'on n'aime pas cela. Si l'on vous a pour adversaire, c'est encore pis, l'on est assuré de perdre son argent , et cela ne fait nullement plaisir. » Nous partîmes tous les deux par de grands éclats de rire. Mais je profitai de sa leçon. Depuis lors , je ne suis plus un anthropophage , pour me servir de sa jolie expression. Il est vrai qu'il fait rarement aujourd'hui des fautes de jeu ; celles de mémoire ne comptent pas, tout le monde en fait, et moi le premier ; car je m'aperçois que ma mémoire est comme ma vue, depuis quinze ans elles ont perdu
leur énergie. Quand le général C est mon
partner, s'il fait une faute, me rappelant sa
leçon, je me garde bien de le gronder; il me suffit de le fixer, et, comme il comprend le latin, tandis que beaucoup d'autres ne savent pas le français, il sait ce que je veux lui dire^ me fait signe de la main de me taire, en me disant : Je sais , je sais. Voilà la supériorité que mes leçons, jointes au développement de son génie, lui ont donnée sur tant d'autres joueurs de notre société : car il en est plus d'un qui, n'ayant pas l'esprit des jeux, auraient beau apprendre mes maximes, ils ne pourraient les comprendre , conséquemment en faire l'application. Si je profite, si j'abuse peut-être trop de la permission de ce jeu -là, qui autorise, le coup fini, à faire des observations à son partner sur les fautes qu'il aura faites , observations que l'on a baptisées de gronderies , parce qu'on dénature tout , et
lesquelles gronderies, selon le général C ,
ne sont point agréables à entendre, avec les dames je ne suis pas de même. Aussi j'ai remarqué qu'elles aiment à m'avoir pour partner. Je cherche constamment à les encourager. C'est pour elles seules que j'applique ce joli vers :
Par des chemins de fleurs il mène à la sagesse.
Mais il me semble que je ne dois pas être tenu à autant de galanterie avec les hommes. D'ailleurs, je le demanderai aux plus susceptibles, dans quel genre scientifique les leçons d'un professeur sont-elles agréables à entendre? Quand le maître parle, l'écolier qui tient à s'instruire, dans ses intérêts bien entendus , doit écouter, pour profiter des leçons, et se taire. Quand mon partner fait une faute énorme , comme la dernière fois que j'ai joué , je ne puis cependant lui faire des compliments , parce que la pointe de l'ironie fait encore une blessure plus cruelle. J'avais tourné le roi en donnant les cartes. L'on me fait couper. La main revenant à mon partner, , dont le jeu , me dit-il, demandait de jouer atout, dont il avait l'as , il le joue , et prend mon roi , qui n'était que second. Je lui demande s'il a oublié que je l'avais tourné. Il me répond qu'il se le rappelle , mais qu'il me croyait plus de deux atouts. En supposant , lui ajoutai-je, que j'en eusse eu trois , il est évident qu'il fallait encore qu'il me jouât un petit atout au lieu de son as , parce qu'en prenant de mon roi , je lui en aurais retourné, puisqu'il m'en demandait. Le général F , mon adversaire de gauche ,
plein d'humanité , me dit à voix basse que je le ferais devenir fou. N'eût-ce pas été pis si je i'avais remercié d'avoir fait tomber sur son as mon roi, qu'il connaît? Il y a beaucoup de joueurs qui se croient habiles, raisonnent le jeu et jouent de la force de mon partner. Harmonisez-vous , harmonisez-vous , harmonisez-vous avec votre partner ! Ne vous renfermez pas dans vos treize cartes! Jouez avec vingt -six, puis vous serez plus habile que tous les L...., les
Desch , tous les auteurs et commentateurs
de ce jeu - là. Quand vous aurez appris à votre partner à faire le mort et que lui aura obtenu le même rôle de votre part, que vous serez tous deux pleins de déférence l'un pour l'autre, en vous faisant connaître réciproquement votre jeu dès le commencement du coup , en entrant en partie, soyez assuré que vous aurez un avantage immense sur vos adversaires , et qu'à chance égale de jeux vous les gagnerez nécessairement.
Mon ami le général C prétend donc que
l'on ne se soucie pas de jouer avec moi par deux raisons péremptoires auxquelles on ne peut pas échapper. Je suis partner ou je suis adversaire du général C , je suppose (j'observe qu'il
parle ici en nom collectif, mais non de tous nos
joueurs , puisque le général H prétend ,
au contraire , qu'il y a du plaisir à jouer avec moi , à être mon partner , moi ayant le talent plus que tout autre de deviner si bien son jeu).
Si je suis son partner (celui du général C ),
il craint toujours d'être grondé, cela bouleverse ses esprits , il en joue plus mal , et l'on n'aime pas cela. Évidemment il parle ici au nom des joueurs par trop susceptibles. Si, au contraire, je suis son adversaire , c'est encore pis , c'est bien plus déplorable, selon lui, puisqu'il a la certitude à la longue de perdre son argent. C'est au point qu'il prétendait un jour que je lui coûtais cent écus par an. En cela , moi qui calcule, comme on le voit, je puis assurer que, l'un dans l'autre, je n'ai jamais eu plus de cent francs de son argent ; et à présent, par la force qu'il a acquise, qu'il me doit, dont il ne m'a conservé aucune obligation, pour se conformer au siècle d'ingratitude dans lequel nous vivons, à présent donc , si je lui coûte , c'est si peu , si peu , si peu , qu'il aurait fort mauvaise grâce de s'en plaindre. Ensuite les bommes ont le tort très-grave de ne jamais prendre la balance à la
main pour peser le bien et le mal, conformément aux sages compensations de M. Azaïs. En supposant que, pendant de longues années consécutives, le général C se soit débarrassé
de quelques rares pièces de cent sous en ma faveur, ne lui ai-je pas épargné , par les leçons savantes , fructifiantes , dont il a fait bon usage à son cercle, ne lui ai-je pas épargné donc plusieurs billets de mille francs qui seraient passés infailliblement de l'état militaire dans le civil , au profit des pékins , disent les soldats. Quand il s'agit de rendre un jugement, il me semble qu'en bonne justice on doit toujours peser le pour et le contre. N'est-ce pas une chose criante de recevoir de fortes leçons de Whist à dix et vingt sous la fiche , en venant s'en plaindre , tandis que lui-même va les répéter toute la journée , toutes les soirées , à son cercle, sur le pied de cinq et dix francs, pas un sou de moins, c'est à prendre ou à laisser, comme dans les boutiques à prix fixe?
Ainsi que je l'ai dit, je trouvais dans les convenances que le général C , qui a beaucoup
de fortune, se débarrassât , pendant le courant d'une année , de quelques pièces de cent sous
dont il ne savait que faire, en compensation du plaisir bien naturel qu'il éprouvait à faire notre partie. Mais ce plaisir, toujours selon lui, ne lui donnant pas assez d'émotions (car je m'apercevais effectivement qu'il dormait souvent au lieu de jouer, ce qui était fort agréable pour
son partner), le général C en allait prendre
à son cercle. Il me fît la confidence que ces émotions-ci ( sans parler des autres) lui avaient coûté trente et quelques mille francs dans moins de trois années , ce qui faisait plus de dix mille francs chacune. Comme il sait calculer, il trouva, et moi infiniment plus encore, que ces émotions étaient véritablement trop cher, ce qui est l'inverse de trop chères^ et il recéda, en conséquence , à un autre amateur son diplôme de sociétaire ; sage mesure qu'il aurait du prendre, selon moi , trois ans plus tôt. Mais , enfin , dominé par la force de son tempérament , il n'a pu résister aux charmes séducteurs de son cercle, et il a couru de nouveau chercher les émotions qu'il avait perdues. Bien convaincu qu'il les avait payées trop au delà de leur valeur, j'ai jugé à propos, en bon ami , d'en diminuer énormément le prix. Voilà pourquoi, lecteur, j'ai pris la
peine aride d'écrire mes maximes et de les lui porter. Admirez ici , si vous le pouvez , jusqu'oii peut aller l'ingratitude des hommes ! (Il est vrai qu'on en voit de si extraordinaire de nos jours, qu'on ne doit plus s'en étonner. ) Le général C , en faveur duquel je me résous à expliquer ma doctrine gagnante, ce qui arrête nécessairement les petits bénéfices que je pouvais faire sur ses émotions , non-seulement ne m'en sait aucun gré, mais il est assez brutal pour me dire qu'on ne se sovicie pas de jouer avec moi , par la double raison qu'étant mon partner, l'on craint d'être grondé, et, ne l'étant pas, de perdre son argent, autre inconvénient plus désagréable encore que le premier ! ! !
Ma théorie écrite, j'allai la porter à mon ami. Les inspecteurs généraux des deux armes, infanterie et cavalerie, avaient pris l'habitude de se donner réciproquement à dîner, pour parler métier, sans doute. Ce jour -là était le tour du
générale Le général P , président du
comité , était sorti de table le premier. En me voyant entrer dans le salon , il me dit : « Ah ! général , nous parlions de vous tout à l'heure, et si vous n'étiez pas connu pour être aussi
délicat au jeu, on croirait que vous friponnez, puisque vous gagnez toujours. — Toujours, non, lui répondis- je ; mais, au bout du mois, oui. Au surplus , j'apporte ici , en lui montrant mes feuilles , mes maximes sur le jeu de Whist, afin
que notre ami C n'aille plus perdre son
argent au cercle,
Tout le génie du jeu de Whist consiste donc , non pas à jouer dans la perfection ses treize cartes , comme ses douze au piquet , en joignant ici le talent de l'écart avec les probabilités et les chances du talon, mais bien déjouer avec vingtsix cartes , en priant votre ami de faire le mort , et l'engageant , sans plus de façon , à vous traiter de même : pour cela , la discipline doit être égale des deux côtés , à moins que l'un des deux partners n'ait la voix trop enrouée pour prendre l'initiative du commandement , ou , si vous n'aimez pas les figures de rhétorique , à moins qu'il ne soit sur la réserve , dans une position à voir venir les attaques , à ne point les commencer et à jeter une carte insignifiante , parce que , évidemment , il y a des jeux d'attente, comme l'as , la dame et un petit , l'as , le valet et un petit ; tandis que d'autres sont formés pour la colonne
d'attaque, comme les séquences , surtout si elles sont grosses. Pour jouer avec vingt-six cartes , il est donc nécessaire que les deux partners se fassent connaître réciproquement leur jeu dès le commencement , et ne pas attendre la dernière levée. Une fois vos deux jeux connus , il n'est plus difficile de vous harmoniser ensemble , en tirant conséquemment le meilleur parti de vos vingt-six cartes.
Si , dans les quatre premières levées , on a joué les quatre couleurs , le jeu m'est à peu près connu. Supposons un cas oi\ je puis le montrer aussi clairement à mon partner que si je lui étalais mon jeu sur la table , que si j'étais un mort.
Mon adversaire de droite m'a donné mes treize cartes. Il a eu l'amabilité, sans le vouloir encore, ce qui me dispense de la reconnaissance , poids trop lourd pour bien des gens , de les composer ainsi qu'il suit : J'ai les trois tierces majeures en couleur, dont l'une est accompagnée de deux petites , ce qui fait onze , plus la dame d'atout avec son petit page âgé de deux ou trois ans. Quoique j'aie dit plus haut que la meilleure de toutes les invites est le singleton de la dame , je me garderai bien ici de commencer par elle.
Avant de lui faire courir des aventures , je commence d'abord par mes rois , qui ne sont pas comme don Carlos , car ils n'en courent aucune. En les jouant , j'ai à peu près la certitude qu'ils passeront, puisque j'ai les trois as. Analysons et commentons ce jeu-ci , qui peut s'appliquer plus ou moins à tous les autres. Je l'ai organisé de la sorte , parce qu'il explique merveilleusement toute ma doctrine , qui consiste à faire connaître son jeu à son partner, et vice versà, pour s'harmoniser ensemble en jouant avec vingt-six cartes comme avec un mort. Avant d'entrer en matière, je dois observer que la carte significative , celle que je joue d'abord pour faire connaître mon jeu, n'est pas toujours une invite. Or j'ai soin de commencer par ma carte significative , lorsque j'ai la presque certitude qu'elle me restera, avant déjouer mon invite. C'est donc l'application que je vais faire ici.
Mes treize cartes se composent de l'as , du roi et de la dame de cœur ; de même en carreau ; également en trèfle , avec deux petits ; plus la dame , et le deux de pique , qui est atout.
La meilleure des invites dans ce jeu est Ja dame d'atout ; mais , avant de la jouer, avant de
demander à mon partner des atouts , qui sont évidemment mon jeu , puisque je suis le maître dans toutes les cou leurs, je commence par signaler à monpartner que j'ai les trois as en couleur, et pour cela je joue mes rois, qui passent, en commençant par ceux de cœur et de carreau de préférence à celui de trèfle, qui est ma longue couleur. Je termine la démonstration de mon jeu par ce dernier, par la raison que , dans les deux premières , il y a dix cartes réparties entre les trois joueurs , ce qui donne à chacun 3 et ïfi ; tandis qu'en trèfle , où j'en ai cinq , il n'en reste plus que huit entre les trois joueurs , qui ne laissent pour chacun d'eux que ^ et 2/3. Ici, j'ai donc plus de chances à craindre d'être coupé dès ma première carte , et c'est ce que je dois éviter, parce qu'il m'importe, avant tout, de bien faire connaître mon jeu à mon partner, avant de laisser prendre la main à d'autres , même à mon partner. De cette façon , je laisse à celui-ci , qui m'a vu faire mes rois en couleurs l'un après l'autre, et qui me connaît par conséquent encore, non les dames , mais les as ; je lui laisse donc la faculté d'harmoniser avec le mien son jeu , que je ne connais pas , puisqu'il n'a pu me le faire
connaître , sinon par la valeur des cartes qu'il aura jetées sur les miennes. Par cet exemple-ci , Ton remarquera l'importance qui existe de ne point jeter une carte pour une autre , afin de ne point tromper son partner , qui se règle sur le tapis. Si, sur mon roi de trèfle, je suppose, mon partner jette le dix , il ne doit plus avoir le neuf ni de plus petites , mais il peut très - bien avoir le valet, et je combine mon jeu en conséquence; ainsi de suite des autres. L'avantage , et il est immense, beaucoup plus qu'avec le mort, l'avantage que nous avons sur nos adversaires, dans ce cas-ci, est que ceux-ci ignorent oti sont les as des rois qui ont fait leur levée à la barbe des Athéniens, pouvant être aussi bien chez mon partner que dans mes mains. Quand ces couleurs reviendront , je prendrai de la dame , et nos adversaires resteront encore aussi incertains sur la position des as. Dans tous les jeux , le talent consiste à se donner le plus de chances possible. Selon les probabilités du hasard, mes trois rois en couleur ayant passé et ayant fait connaître par là mon jeu à mon partner pour s'harmoniser avec moi d'après le sien , je m'arréte , en commençant mes invites par la dame
d'atout. Mon partner, me voyant évidemment le maître dans toutes les couleurs , sent qu'il entre dans mon jeu de faire tomber tous les atouts, et il continuera atout tant que la main lui reviendra. Si ma dame se fait , et il y a un contre deux qu'elle se fera , puisque cela dépend du dernier adversaire à jouer, celui qui a fait les cartes, s'il a ou n'a pas le roi ou l'as , et ils sont trois pour se disputer cette chance , son partner , le mien et lui ; si ma dame se fait sous la protection de mon partner, bien entendu , je rejoue mon petit atout. Mon partner prend pour y retourner aussitôt, et il agit en toute connaissance de son terrain , puisque le joueur qui est au-dessus de lui n'a pu prendre ma dame : donc il n'a ni le roi , ni l'as. Si mon partner a l'as , il tient en échec le roi qu'il connaît à sa droite ; s'il l'a lui-même , il est bien sûr de le faire , puisque l'as serait à sa droite : mais s'il a l'as et le valet , après avoir laissé passer ma dame . il prend de son valet et retourjie de son as. Ainsi , dans cette combinaison de jeu , qui est connue pour lui et pour lui seul , le roi d'atout troisième dans la main de droite ne peut s'échapper; il faut qu'il meure sous ses coups redoublés. Il n'est pas le premier
roi innocent qui périsse aussi misérablement , comme pour confirmer la justesse d'une autre de mes maximes , dans un ouvrage inédit un peu plus sérieux que celui-ci , de laquelle maxime je faisais l'application foudroyante sur Charles X , deux ans avant sa catastrophe , à mon excellent ami le dévoué baron Capelle, en lui disant : u La force des choses est plus puissante que la volonté des rois ! )> Et cette force des choses s'accomplit quinze jours après , au grand étonnement de Charles X, qui ne connaissait pas sa position ; de M. de Vilîèle, quoique homme de mérite: du baron Capelle , et surtout de mon camarade le général Teste , à qui j'avais raconté l'anecdote , qui lui paraissait si extraordinaire , qu'elle lui avait donné de moi l'idée d'un habitant de Charenton. Mais l'événement ne se fit point attendre : quinze jours après , il s'accomplit, et M. de Villèle , un des plus habiles ministres que nous ayons eus, qui se croyait mieux ancré que jamais, qui venait d'en obtenir la promesse du roi , fut obligé de quitter le portefeuille , comme pour obéir à ma cruelle prophétie. La tète du général Teste , quelque bonne qu'elle soit , en fut toute bouleversée; il ne me crut plus digne de Cha-
renton ; il resta dans l'admiration d'une prévision qu'il ne pouvait comprendre , puisqu'il la trouvait miraculeuse. Je pourrais en citer d'autres , et plusieurs , sans doute , sur lesquels je produis cet eflfet-làsans le vouloir. J'en demande bien pardon à mes amis , avec lesquels je cause parfois confidentiellement ; ils ne me comprendraient pas, malgré la clarté de mes explications : ils ont bien de la peine à me comprendre au Whist 5 plus facile à saisir que l'explication des événements futurs.
Laissons là nos applications, nos réflexions sur la politique , dont on ne s'occupe déjà que trop dans le siècle où nous vivons ; c'est ce qui fait précisément que les esprits sont toujours en agitation et qu'on vit au jour le jour, comme M. de Talleyrand, qui profitait habilement du moment sans rien fonder pour l'avenir, servant et trahissant tout à la fois tous les partis. Rentrons dans notre jeu , la matière est plus gaie à traiter.
Commentons encore le jeu que je me suis supposé plus haut , très-gratuitement, sans doute , comme le font tous les auteurs, et dont je me suis moqué moi-même. Je l'ai organisé de la sorte pour faire mieux comprendre ma maxime, qui
est de montrer autant et le plus qu'on peut son jeu à son partner, afin que celui-ci harmonise le sien en conséquence. N'ayant pas de tierce majeure, mais seulement l'as, le roi et le valet dans une couleur, jouez le roi et arrétez-vous là pour voir venir ensuite avec votre as et votre valet. Il y a deux contre un à parier que vous les ferez tous les deux , parce que vous ne craignez plus que la dame, qui peut se trouver aussi bien chez votre partner, chez votre adversaire de droite, qui n'est point à craindre , puisqu'il passe en revue devant vous, que chez votre adversaire de gauche, le seul dangereux. Ensuite vous remarquerez que , si votre partner y retourne , vous connaissant l'as, c'est que cela arrange aussi son jeu. S'il n'avait que la dame seconde dans cette couleur, il ne manquerait pas de la jouer, parce qu'il vous connaît l'as et qu'il sait que vous la lui laisserez faire. Dans ce cas-ci , il vous restera encore dans cette couleur l'as et le valet. Si votre partner avait la dame troisième ou quatrième , il jouerait un petit pour votre as , qu'il connaît ; mais vous faites la levée avec votre valet , et votre as reste toujours en main. Voilà donc, en ouvrant le jeu , une couleur qui est connue de
votre partner et de vous , tandis que vos adversaires ne savent pas qui de vous deux a l'as. Plus votre jeu se rapproche de la séquence , plus vos cartes se suivent, meilleure est l'invite , en commençant , dans ce jeu-ci , par la plus grosse. Je n'en excepte que l'as , par la raison que votre partner sait que vous l'avez , puisque votre roi s'est fait. Si l'as , le roi et le valet vous donnent presque la même chance de succès que si vous aviez la tierce majeure , vous en tirez la même conséquence pour toutes les autres : roi , dame et dix ; dame , valet et neuf, etc. , etc. Le plus important est donc , d'après mes maximes , que les deux partners se fassent connaître réciproquement leurs jeux le plus tôt possible. C'est la seule manière de bien s'harmoniser dès le début.
Dans tous les jeux, l'on ne peut établir que des règles générales, parce que les coups varient à l'infini ; mais au Whist c'est encore pis , puisqu'il y a cinquante-deux cartes distribuées entre les quatre joueurs dont la lutte s'établit deux contre deux , c'est-à-dire vingt-six cartes contre vingt-six cartes pour faire Je plus de levées possible. Des volumes in-folio ne pourraient rendre l'immensité des coups qui se multiplient à Tin-
fini par des millions et des millions. C'est à l'intelligence du joueur à me suppléer, à faire l'application des règles générales que j'établis , et dont l'expérience de vingt années est venue confirmer la supériorité sur toutes les autres. Cette supériorité consiste donc à ne point jouer les finesses de ce jeu-là, vieille méthode plus nuisible que profitable, à moins, bien entendu, que vous ayez affaire à un partner qui n'ait rien dans son jeu , qui s'obtine à vous le cacher, en vous livrant au vôtre seul. Alors, au lieu de l'étudier, puisqu'il ne veut pas se faire comprendre , surveillez avec attention les jeux de vos adversaires pour leur tendre des pièges le plus que vous pourrez. Ce n'est que dans ce cas-ci que je vous permets , vous engage même à faire le malin. Il est un axiome universellement reconnu qui dit de ne jamais tromper son partner. Mais, comme il est impossible de ne pas le tromper quand on veut tromper ses adversaires, il faut se résoudre en conséquence à supporter ici les avantages et les inconvénients. Le mort , qui ne trompe personne, pas plus ses adversaires que son partner, puisqu'il étale ses treize cartes sur le tapis , et que vous pouvez jouer contre elles ou avec elles
comme vous Fentendez , ce mort est reconnu pour avoir un avantage immense sur ses adversaires , qu'il gagne nécessairement à la longue. Pourquoi ne joue-t-on jamais le schelem avec le mort? C'est par la raison que son partner l'organise comme il l'entend , le fait jouer comme il veut ; et en s'harmonisant avec lui , s'il y a possibilité de faire le schelem , il est fait. Ainsi , il n'y a donc pas de compensation égale , en trompant ses adversaires, de tromper nécessairement son partner. Je crois avoir démontré cette vérité jusqu'à satiété. Mais on est si heureux de se croire plus habile, plus malin que les autres dans tous les jeux , quand on ne se croit pas le plus fort surtout , qu'il est bon de dissiper ces illusions trompeuses, en prouvant qu'en s'attachant aux finesses de ce jeu-là on en est ordinairement la dupe.
A moins que mon partner n'ait évidemment rien, ou qu'il veuille se renfermer en lui-même, ne point me faire connaître son jeu en un mot, je ne jouerai jamais les finesses. En voici une des plus naturelles , que la plupart des joueurs ne manquent pas déjouer. L'adversaire de droite joue un roi , le joueur qui suit , ayant la tierce
à la dame , jette celle-ci plutôt que le dix, parce qu'il a la certitude qu'il a encore l'as , et cela doit être. Mais c'est mal jouer. Laissez-lui faire son as, que vous ne pouvez escamoter, puisqu'il le fera toujours en jouant après son roi; vous, qui avez le dix et le valet, vous restez le maître de cette couleur avec votre dame. Votre partner n'est point trompé , tandis qu'en jetant d'abord votre dame sur le roi de votre adversaire, votre partner y retournera si la main lui arrive, croyant vous faire employer un petit atout. Sur l'as de votre adversaire qui aura pris , mettez-vous le valet ou mettez-vous le dix? Si vous mettez celui-ci, il vous supposera le valet; mais, dans le cas contraire , vous trompez tellement votre partner , qu'il ne peut plus s'harmoniser avec vous. Vous le réduisez à vous abandonner à votre malheureux sort , et à ne plus jouer que pour son compte. Ensuite, quand vous jetez la dame, au lieu du dix, sur le roi de votre adversaire , à moins que ce ne soit sa longue couleur, vous ne le trompez pas du tout. S'il n'en a que trois, je suppose. Tas, le roi et un petit, il ne vous croira pas la dame seule, parce qu'il en resterait neuf dans les mains des deux autres joueurs , ce qui
est possible , mais point probable. J'admets que cette espièglerie, à laquelle votre partner bénévole et attentif ne comprend rien, vous ait réussi. A quoi cela vous aura-t-il mené? A faire faire à votre adversaire son as plus tard , au lieu de Je faire après sa levée du roi. Mais si ce même adversaire ne jouait son roi que pour signaler à son partner qu'il lui reste Tas , et qu'il est le maître dans cette couleur pour plus tard, ce qui est bien joué , votre dame n'aura servi qu'à tromper votre partner , qui ne vous croit rien dans cette couleur, tandis que vous y êtes redoutable , puisque vous possédez la seconde maîtresse. Ce n'est pas encore tout. Les deux cartes, le valet et le dix , que vous possédez , et que votre partner est persuadé, tout aussi bien que vos adversaires , que vous n'avez pas , doivent être remplacées par d'autres. Or, il vous cherche dans des couleurs qu'il doit vous supposer, et que vous n'avez pas , et votre finesse , qui ne vous a été d'aucune utilité , n'aura servi, depuis le commencement du coup, qu'à tromper votre partner, et peut-être à gâter son jeu. Répudiez donc encore une fois toutes vos finesses, imitez le mort, qui ne trompe personne, qui vous per-
— Uo —
met de jouer sur lui comme vous Tentendez , et qui pourtant gagne à la longue les plus forts joueurs. Cette finesse-ci est pourtant Tune des moins dangereuses que je connaisse , puisque , ayant la séquence à la dame , soit par elle , soit par le dix , vous restez toujours le maître de la troisième levée. En somme, suivez les cartes qui tombent , remarquez leur valeur intrinsèque et significative ; c'est-à-dire qu'elle doit , cette carte qui tombe, servir à expliquer dans cette couleur ce que le joueur a. Je vais encore citer un
exemple démonstratif. M. le comte de F ,
premier maître d'hôtel de Monsieur, fort en atouts, joue ses gros pour faire tomber les petits, qu'il n'a pas. J'étais son partner. x\ussitôt que les miens sont épuisés, il poursuit encore avec plus de chaleur ceux de nos adversaires. J'avais une quinte majeure en couleur avec deux petits. Comme il m'importe de faire connaître mon jeu à mon partner d'abord , je jette mon as ; mon partner s'arrête , et me regarde , étonné de me voir m'en aller d'un as. Je lui dis : « Je sais ce
que je fais ; je joue le jeu. n M. de F joue
bien ; il me comprit ; il continua les atouts pour les épuiser. Après mon as, il me voit jeter le
deux de cette couleur. Alors il fut évident pour lui qu'elle était nombreuse , et que j'en étais le maître. Tous les atouts tombés , il me garde un petit de ma longue couleur pour me faire rentrer. Je prends du dix; je joue ensuite mon roi, puis ma dame, puis mon valet , puis l'autre petit, et nous fîmes le schelem. Avec mon jeu pitoyable, grâce à mon partner , qui sut me comprendre , s'harmoniser avec moi, je fis cinq levées. Je cite ce fait pour prouver que la supériorité, le génie de ce jeu-là, consistent à s'harmoniser avec son partner , à lui annoncer son jeu avec autant de clarté , si cela se peut , que s'il était un mort. Un joueur ordinaire se serait en allé en commençant par la plus petite au lieu de son as , et un partner moins habile que M. de F n'aurait point compris pourquoi je m'étais en allé de mon as. Mon jeu était bien évidemment démontré , rien n'était plus clair sans doute , et pourtant plus des trois quarts des joueurs ne
m'auraient pas compris comme M. de F
J'en fais tous les jours l'expérience. Dans le jeu du silence , oii l'on ne peut parler sans violer les premières règles, l'on ne peut se faire comprendre que par des signaux. Or, signalez votre
jeu, ce que vous avez en main, votre force, votre côté faible , par vos invites , et aussi par les cartes que vous jetez, par celles dont vous vous défaites, comme dans ce cas-ci. Les succès constants à la longue que j'obtins à ce jeu-ci ne sont dus qu'à cette manière que j'ai adoptée de bien faire connaître mon jeu à mon partner, et d'étudier le sien , afin de nous harmoniser.
Cette petite anecdote insignifiante fut cause que les idées changèrent dans notre société relativement à moi. L'on comprit enfin qu'il ne fallait pas se borner, comme cela se faisait auparavant , à jouer habilement son jeu , mais qu'il y avait bien autant d'àdresse à chercher à deviner le jeu de son partner. Jusque alors je n'étais que l'heureux. Mais l'on aimait, les femmes surtout, à être le partner de l'heureux. M. de
S , l'un de nos joueurs habitués , qui faisait
aussi très -souvent la partie chez M. le duc de Bourbon , avait la réputation de jouer à merveille, d'être un second duc de Laval. C'était le grand oracle que l'on consultait toujours , et il faut lui rendre la justice qu'il jouait ses treize cartes à la perfection ; mais , selon moi , il ne s'occupait pas assez de son partner.
La marquise de Vauborel, dont la conversation était si spirituelle, de si bonne compagnie, fille de l'illustre maréchal de Vaux , avait de l'excellence du j ugement de son neveu , M . de F ,
la plus haute idée. Et voici, à propos de ce jeu de Whist , avec quelle supériorité de raisonnement celui-ci me battit à plate couture. Comment , général , me dit-il , ne vous associez-vous pas au cercle , où il y a d'ailleurs une infinité de généraux ? Vous trouveriez à faire une partie chère, et vous y gagneriez de l'argent. — Monsieur , c'est possible ; mais moi je ne joue que pour m'amuser. — Soit ; mais l'on s'amuse d'autant plus que l'on gagne.— Vous avez raison, sans doute. Comme chez moi tout est réglé, si, dans une soirée, je perdais cent écus, cela me dérangerait, tandis qu'en gagnant 400 fr., cela me ferait fort peu de chose, et certainement je n'ai pas , à cause des chances du hasard , le bénéfice du tiers, du quart, ni même du cinquième. — Ce n'est pas comme cela que je ferais : à votre place, je mettrais cent louis dans un sac destiné au jeu , et à la fin de l'hiver j'y trouverais douze à quinze mille francs. — C'est possible, lui disje. En revenant chez moi, je réfléchis à ce que
m'avait dit M. de F , et je sentis qu'il
avait raison. Cependant je ne suivis point ses conseils. A cette époque, presque toutes mes soirées étaient prises. Il y en avait trois au palais Bourbon , une, souvent deux , chez la marquise de Vauboreî, sa tante, oii je dînais souvent ; une chez M""*^ la comtesse de Brosse , et une autre chez le général Dupont , que j'ai négligé depuis, ou chez le général Bogniat, qui recevait le même jour ; de manière qu'il ne me restait plus de soirées pour le cercle , sans compter encore les soirées priées. Il eut donc fallu y aller de jour, en faire une affaire de spéculation , et , certes , ce n'était et ce n'est point dans mon caractère.
Ce coup de ma couleur longue, dans laquelle j'affiche à mon partner que je suis le maître, donne encore aux joueurs des leçons dont trèspeu savent profiter. Vous voyez qu'il importe infiniment , quand votre partner vous a montré qu'il est fort dans une couleur, de lui en conserver une petite pour le faire rentrer. Des joueurs professeurs vous recommanderont de vous en aller de vos plus grosses dès le moment que vous vous apercevez que toute une couleur est entre vous et votre partner. Moi je vous dirai
que cela n'est pas nécessaire. Il suffit seulement de garder la plus petite pour le faire rentrer au moment même où vous vous apercevez qu'il n'y a plus que vous deux qui en ayez. Dans ce casci , jouez toujours vos plus grosses quand la main vous reviendra , puis rendez-la-lui avec la plus petite, que vous avez conservée. Cette observation est si simple, qu'elle a l'air d'être superflue ; et pourtant, il y a tant de joueurs à qui il est nécessaire de la rappeler ! Ensuite , que l'on oublie une carte passée , qu'on ne sache plus entre les deux partners quel est celui qui a la plus longue, cela devient indifférent du moment que vous jouez les plus grosses, et que vous avez conservé la plus petite pour le faire rentrer.
Je crois avoir expliqué aussi clairement que possible que tout le génie du Whist consiste à jouer avec vingt-six cartes, et non avec treize, et que, pour obtenir ce résultat , il faut nécessairement que les deux partners adoptent la maxime du mort , se faire connaître réciproquement leurs jeux , sans s'inquiéter qu'ils les font connaître aussi à leurs adversaires , comme fait le mort. Il est évident que , si l'on pouvait les leur masquer, manœuvrer à leur insu, cela serait
encore plus habiie. Mais c'est déjà bien les dérouter assez , quand vous jouez le roi , que vous faites , en vous arrêtant là , de laisser dans l'incertitude si c'est vous qui avez l'as ou votre partner, ce qui les embarrassera nécessairement à jouer dans cette couleur, tandis que votre partner sait à quoi s'en tenir, et qu'il a lu dans \otfe jeu. S'il a la dame, il sait que vous avez l'as. S'il a l'as , il sait que vous avez la dame, ou que votre roi est un singleton. Cette couleur vous est déjà connue à tous deux lorsqu'elle est encore obscure à vos deux adversaires. Cherchez ensuite votre partner dans les trois antres , et que lui , au lieu de répondre de suite à votre jeu , vous fasse connaître le sien quand la main lui reviendra. Quand je vous ai donné bénévolement les trois tierces majeures en couleur, vous ordonnant déjouer les trois rois l'un après l'autre pour vous arrêter là , puis ensuite vous faire entrer atout par la dame, c'est donc signaler tout le jeu , toutes les quatre couleurs dès les quatre premières levées ; faites-en l'application a minori. Mais , si vous n'avez que l'as et le roi d'une couleur, n'allez pas légèrement y rentrer. Kestezdeux fois le maître, et rappelez-vous qu'il
faudra bien que d'autres y rentrent , puisqu'il en reste onze entre les trois autres joueurs , ce qui donne trois et deux et demie à chacun , et que vous devez être tranquille sur vos deux levées des roi et as. Dans tout ce qui n'est pas encore connu , consultez les probabilités , et donnez-vous le plus de chances; à la longue vous y gagnerez.
Si le jeu de votre partner, ses cartes significatives, ses invites, vous importent le plus à connaître pour vous harmoniser avec lui , surveillez scrupuleusement la marche de vos adversaires , afin de n'être point la dupe de leurs manœuvres.
L'auteur de ce jeu-là était un Anglais qui a voulu se singulariser, comme il arrive si souvent à ses compatriotes , afin , sans doute , d'éviter l'ennui de la monotonie. D'abord il a prescrit qu'on donnerait les cartes à gauche , au lieu de les donner à droite , comme à tous les autres jeux. L'aurait-il fait pour moi, qui suis gaucher, quoique pas trop gauche, dit-on, à tous les jeux? Cela serait fort aimable de sa part. Ensuite il veut que l'on donne les cartes une à une. En cela il a raison , non pour abréger le temps ,
auquel il n'attache pas une haute importance quand il s'agit déjouer, mais pour empêcher les friponneries , si faciles , par trop communes à bien des jeux , si difficiles , même impossibles à celui-ci. Il punit si sévèrement toutes les fau tes , et il a raison , qu'il ôte l'envie d'en commettre aux amateurs de société , toujours trop nombreux. Toutes ses règles sont sévères, c'est très-bien. Si toutefois il avait pris la peine de me consulter , ce qu'il n'a pas voulu faire par rivalité nationale , il ne l'aurait point baptisé TVhist, Cette dénomination ne rend pas la moitié de son caractère : la partie principale est omise. Si donc l'auteur du Whist m'eût chargé d'en être le parrain , de lui donner sur les fonts de baptême un nom analogue à son tempérament , je l'aurais appelé le jeu de la mémoire silencieuse, ou de la mémoire et du silence. Je mets la mémoire la première , parce qu'elle y joue un rôle bien autrement important que le silence, même chez moi, qui suis obligé de le violer souvent pour rappeler les joueurs aux règles et à l'ordre. Cette dissertation prouve que les auteurs ne pensent jamais à tout ; que souvent ils oublient le principal pour ne s'attacher qu'aux accès-
soires, comme M. L après les journées de
juillet, et d'autres encore qui mettent la charrue devant les bœufs pour intervertir Tordre , comme ,
par exemple, les parents de M. le ducd'O ,
qui l'appelèrent L....-P , au lieu deP -