PARIS OCTAVE DOIN, ÉIDITBUR
8, place de TOdéon, 8
En cette fin de siècle décadente, un des spectacles les plus écœurants est celui qui nous est offert par d'étranges penseurs, empressés de rabaisser THumani té au niveau de leurs déplorables conceptions. Lorsque Moreau (de Tours), qu'on semble ignorer aujourd'hui, crut trouver dans un état pathologique du système nerveux l'explication dn génie, il fit de son mieux pour atténuer ce que la théorie pouvait avoir de choquant et, j'oserai dire, d'antihumain. « Comme l'état mixte intellectuel, disait-il, comme l'état mixte affectif, les capacités ou aptitudes intellectuelles transcendantes ont leur source dans un état extra-physiologique des organes de la pensée. Le y^'m^, c'est-à-dire la plus haute expression, le necplus ultra de l'activité intellectuelle, une névrose ! Pourquoi non ? On peut très bien, ce nous semble, accepter cette définition, en n'attachant pas au mot névrose un sens aussi absolu que lorsqu'il s'agit de modalités différentes des organes nerveux, en en faisant simplement le synonyme d'exaltation (nous ne disons pas trouble) des facultés intellectuelles.
« Le mot névrose indiquerait alors une disposition particulière de ces facultés, disposition participant ton-
jours de l'état physiologique, mais en dépassant déjà les limites et touchant à l'état opposé, ce qui, d'ailleurs, s'explique si bien par la nature morbide de son origine (1). »
Si réminent aliéniste s'était borné, en effet, à faire du mot névrose le synonyme d'exaltation des facultés intellectuelles, il n'y aurait pas en matière à discussion et, en somme, il aurait simplement présenté sous une forme étrange, une vérité banale. Mais en parlant de la c( nature morbide d du génie, il démentait la première partie de sa proposition, et par la manière dont il a trait/é la question d'un bout à l'autre de son livre, il est tombé dans le paradoxe.
Encore n'a-t-il agi, je le répète, qu'avec une certaine discrétion. On n'y fait plus tant de façons, aujourd'hui. Sans sourciller, et comme s'il s'agissait de la chose la plus simple du monde, on vous met dans le même sac les fous, les criminels et les grands hommes. — Eh quoi ! me dira-t-on, puisque vous avez franchi le pas, en acceptant l'assimilation, dans une certaine mesure, entre les fous et les criminels, qui vous retient d'aller jusqu'au bout (2) et d'accepter toutes les idées « modernes » sur la matière ?
Mais c'est que les idées ne sont pas justes uniquement parce qu'elles sont « modernes d. C'est aujourd'hui une vérité irrémédiablement démontrée que les criminels, comme les fous, sont des dégénérés, des atypiques, des malades, si vous tenez à cette dernière expression. Ce sera la gloire de M. Lombroso, d'avoir confirmé la réalité de cette théorie, d'ailleurs proposée par d'autres.
(Ij J. Moreau (de Tours). La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire ou dis Vinfluence des névropathies sur le dynamisme intellectuel^ p. 464. Paris, MasriOD, 18Ô9.
(2) Voy. mon article Criminalité^ dans le Dictionnaire de méde-^ cine usuelle, de Labarthe. Paris, Marpon et Flammarion, 1882.
Quel bonheur pour lui, s'il eût su se reposer sur ses lauriers !
Mais ceux que Jupiter veut perdre, il les aveugle ; et c'est ainsi que l'auteur de l' Uomo delinquente s'est lancé sur une mauvaise piste, au bout de laquelle il i^e pouvait trouver que la culbute.
Malheureusement, il a entraîné à sa suite un certain nombre de chercheurs, et ces nouveaux dogmatiques n'ont pas hésité à se draper dans le manteau des philosophes et à se réclamer de la science, risquant ainsi de justifier, en apparence, le dernier aphorisme de l'Ecole de la Foi à ce sujet. C'est là un crève-cœur, et véritablement le coup de pied de l'âne pour les philosophes matérialistes — il en existe encore (1) — qui voient la
{!) €, De fait, parmi les philosophes de quelque valeur, où sont aujourd'hui les matérialistes ? Ô'est une espèce disparue. » A. Fouillée. Le Mouvement idéaliste en France, in Reçue des Deux Mondes, mars 1896, p. 275.
Je ne voudrais pas ici dojS|;matiser. Mais comme je déteste les compromis et les sous-entendus, on me permettra de préciser mon opinion. Non, il n'existe plus de matérialistes au sens de Littré et de M. Fouillée, c'est-à-dire de soi-disant philosophes admettant que la matière est <l ce que nous la concevons par les sciences physiques J> et que, <c Fesprit se ramène à des atomes de corps simples d. Je crois même qu'il n^en a jamais existé, ce dualisme idiot constituant un matérialisme d'occasion que les adversaires ont tiré de leur propre cervelle pour en avoir plus facilement raison.
Mais il existe encore, et il existera toujours, des penseurs croyant à l'éternité du monde et à la réalité de la Substance à la fois étendue et pensée, matière et force, corps et mouvement. Que si l'on objecte : Mais c'est du panthéisme ! Je répondrai qu'on a rangé sous ce titre deux doctrines absolument opposées. Il y a, d'une part, le panthéisme ou monisme religieux de Herr von Hartmann et consorts. Ce n'est qu'un théisme déguisé et qui n'a aucune chance de succès dans notre pays où l'on a très peu de tendance à se laisser aller aux absurdités d'un Schelling, par exemple, qui tomba du panthéisme dans le christianisme et finit par l'idiotisme. Mais il y a, d'autre part, le panthéisme de Spinoza et des Encyclopédistes, c'est une formule différente pour désigner la doctrine essentiellement positive qui considère l'univers comme le grand Tout, infini et incréé, excluant, par conséquent, toute idée de puissance extérieure et surnaturelle, d'âme immor-
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vérité compromise une fois de plus par les théories stupéfiautes de soi-disant adeptes, égarés sur un terraia qu'ils ne connaissent pas. C'est pourquoi j'ai voulu démontrer définitivement Tinanité de ces théories que j'avais depuis longtemps dénoncées, et qui ne tendent à rien moins qu'à ruiner la notion même de l'Humanité en établissant entre la folie et le génie — entre ce qu'il y a de pi as bas, d'une part, de plus sublime de Tautre — une affinité monstrueuse, dont la preuve apparente ne repose que sur un échafaudage de sophismes.
S'il était jamais possible de concevoir un lien de parenté entre le génie et la folie, ce ne pourrait être qu'en se plaçant au poiht de vue de l'hypothèse spiritualiste. Rien de pins simple pour les fidèles qui donnent dans la chimère de l'âme immatérielle ; une pareille entité, vestige des rêves « préhistoriques », serait susceptible de toutes les contradictions, le Dieu dont elle émane pouvant lui souffler, à son gré, le génie ou la folie. Les spiritualistes ne sont pas logiques ; en s'élevant contre la théorie nouvelle, ils abandonnent un des plus précieux privilèges de leur doctrine. Car c'est l'avantage d'une âme immatérielle, de paraître c( bonne atout», indépendante du phénomène, inconditionnée y
telle et de libre arbitre. D'Holbach n'hésite pas à attribuer à son Système de la Nature la dénomination de panthéisme, qu'il considère à bon droit, en ce sens, comme synonyme d'athéisme. Panthéisme matérialiste ou matérialisme, c'est tout un.
En face de cette doctrine unitaire et adéquate, qui n'a pas besoin de s'affubler du nom de monisme^ déjà plus compromis que celui de panthéisme — je n'en distingue qu'une autre, quelles que soient ses formes, également dans tous les temps ; celle de la métaphysique transcendantale et de la théologie, que je persiste à désigner sous le titre inévitable de spiritualisme. (Voy. la préface de ma traduction de Force et matière, de Buchner, 7^édit. française, p. XXXVII. Paris, Reinwald, 1894^
kk.
et, dans son mode unique, susceptible de folie tout aussi bien que de génie.
Mais voilai Le monde est plein de contradictions, surtout le monde des métaphysiciens : ce furent précisément ces esprits « élevés », les hommes éclectiques et € sublimes » de la suite de Victor Cousin, qui crièrent à Tabomination quand Lélut tenta de prouver que l'âme de Socrate n'allait pas saris un grain de folie. Quoi! le maître de Platon et le maître de toute philosophie, selon eux — on osait l'envoyer à Aniicyre — naviàet Anticyram ! Tas de médecins ! Allez donc charcuter vos charognes et laissez-nous l'intelligence; à nons seuls philosophes, il appartient de la disséquer !
Ici, on me permettra d'ouvrir une parenthèse. Il est de mode, dans le public, de traiter les médecins de matérialistes et, le plus souvent, par euphémisme, de positivistes ; à ce dernier point de vue, les hommes de science devraient au moins savoir que, chez nous, les seuls sectateurs d'Auguste Comte se réclament de ce dernier titre, rejetant avec fracas celui de matérialistes, encore que leur doctrine soit essentiellement athée. Mais s'il est vrai que les plus grands entre les médecins, les Galien, les Cabanis, les Broussais ont été absolument émancipés de toute conception métaphysique et religieuse, ce n'est nullement le cas de la majorité. L'histoire nous montre tous les systèmes philosophiques, depuis les plus parfaits jusqu'aux plus baroques, représentés dans l'évolution des doctrines médicales et, c'est précisément par des médecins, par un Stahl, par un Heinroth, qu'ont été débitées les plus violentes inepties touchant le rôle de l'âme « immortelle d dans la genèse et la marche des maladies.
« La folie, dit notamment Heinroth, est la perte de la liberté morale : elle ne dépend jamais d'une cause physique, elle n'est pas une maladie du corps, mais une
maladie de l'esprit, un péché. Elle n'est pas, elle ne peut pas être un mal héréditaire, parce que le moi pensant, Pâme, n'est pas héréditaire (1). d Ce qui est parfaitement logique, ladite âme immatérielle et non héréditaire — bien sûr! — n'ayant, du moins, que l'hérédité « divine j> ne peut devenir malade que par le fait d'une a mauvaise conduite d. Le médecin Heinroth ne vous l'envoie pas dire : « L'homme qui a, pendant toute sa vie, devant les yeux et dans son cœur l'image de Dieu, n'a pas à craindre de jamais perdre la raison, d C'est clair !
Mais aujourd'hui, en dépit du mysticisme de l'époque, et du mouvement néo-chrétien, les hypothèses spiritualistes n'ont plus lieu dans le domaine de la science. Ce qui pouvait convenir à un soi-disant principe immatériel pensant, inconditionné, ne peut plus s'accorder avec la réalité de la substance, toujours déterminée dans ses modes. Rappelons d'abord ce principe, établi par Broussais, à savoir : que la maladie est le résultat dn fonctionnement irrégnlier des organes altérés (2). Or, tous les savants dignes de ce nom admettent la réalité de la proposition suivante, que je me borne à formuler :
Proposition. — La pensée est une/onction du cerveau (S), particulièrement des cellules nerveuses de la substance grise de Vécorce.
Personne, cela étant admis, ne contestera la réalité
(1) Cité par Leuret. Traitement moral de la folie, Paris, 1840, p. 146. — Cf. Lasègue et Morel. Etudes historiques sur Valiénation mentale ; Ecole psychique allemande ; Heinroth, in Annales médicopsychologiques, 1844, p. 157. Heinroth, né en 1783, à Leipzig, est mort en 1843.
(2) Quelle que soit d'ailleurs la cause prochaine. Il est évident que l*invention des microbes ne modifie en rien cette définition.
(3) « Car intellect et cerveau ne sont qu'un » dit Schopenhauer. Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. Burdeau, t. III, p. 206. Paris, Alcan.
des deux définitions suivantes, nécessaires à préciser avant tout développement :
DÉFINITION P®. — La folie est le trouble de la pensée,
DÉFINITION 2. — Le génie est Vétàt de plénitude et d^ épanouissement de cette même pensée.
Cela posé, de la précédente proposition découlent nécessairement ces deux corollaires :
Corollaire 1. — La folie est le résultat de l'altération des cellules nerveuses de la substance grise de Técorce cérébraje.
Corollaire 2. — Le génie est le résultat du fonctionnement de ces mêmes cellules à leur plus haut degré de santé et de perfection. L'axiome demeure inébranlable : mens sana in corpore sano^ à la condition d'entendre ici par corpore les cellules en question.
Voilà qui paraît démontré par les règles implacables de l'entendement. Par malheur, la recherche des causes, en dehors de tout esprit critique, chez les uns, le désir de se singulariser, chez les autres, ont remis en question ces vérités, beaucoup plus éternelles pourtant que celle de la théologie, même la plus «naturelle ». D'après Moreau (de Tours), comme on l'a vu plus haut, le génie est une névrose et le dernier enchérisseur, M. Lombroso, jaloux de préciser, en a fait une forme de l'épilepsie !
Si c'était vrai, il faudrait bien s'incliner; comme l'a dit Sainte-Beuve : « Le vrai seul, et que le beau et le bien s'en tirent comme ils pourront (1). » Mais on n'a pas vn, jusqu'ici, la découverte de la vérité, même la plus inattendue, faire pâlir l'idée de justice ou de beauté ; ce qui serait un motif déplus pour regarder comme dépourvue de tout fondement l'hypothèse du « génie-folie». Cependant, en présence des affirmations des adeptes, il
(1) Correspondance^ tome II, p. 41. Lettre à M. Duruy.
pas possible de se borner k la dédaigner. Dans sa ne dn livre de M. Joly : La Psychologie des gramls es, M. Charles Lévê(jue reproche à l'autenr d'avoir ee choses trop à la légère et de n'avoir pas réfuté héories de Moreaii (de Tours) et de Lombi-oso. ant à cette dernière opinion, dit-il, M. H. Joly ne nullement qu'elle ne mérite pas d'être combattue ; e seulement L[u'elle a été assez réfutée par M, Al- Jeaioine{l)dan8 son livre sur L'Ame ellfi corps, et [. Paul Janet (2) dans son ouvrage intitulé : Le '.au et la pensée. 11 renvoie donc aux pages spiri- 18 de celui-ci et anx analyses de celui-là. Mais [uoi n'a-t-il pas cité an moins quelques-uns des nents de ces denx observateurs ? Leurs raisons les fortes eussent été tout à, fait à leur place (3). » 1 ! je crains fort qu'aux yeux de M. Joly « leurs as les plus fortes » n'aient paru bien faibles : de qu'il a préféré, lui aussi, s'en tenir à de simples aations, ou peu s'en faut,
vérité est que la théorie, réfutée par la Raison autant ar l'Intuition, semble réunir, à son actif, un nombre posant de faits, qu'il faudrait bien convenir — ces itant reconnus exacts, — qne la Itaison s'est trompée e l'Intuition s'est fourvoyée. C'est pourquoi il est saire d'entrer dans le détail de toutes ces observade les contrôler, en faisant, avec le moins d'irri- 1 possible, la part de l'erreur et du sophisme et de la vérité. C'est une tâ^he difficile, qui a été déjà prise (4), mais, qu'à mon avis, on n'a pas achevée.
Df. A. Lemoine. L'Arae et le corps, p. 233 Bq., Pariu, 1862. jf. Paul Janet. Le Cerveau et la pejuée, p. 87 aq., Pnria,
^harlea Lévêqu«. La Ptyekologie des grands homtnes, ia ildesSavanl». Mai 1884, p. 239.
U£. W. Hirsch. Génie uni Entariimg. Eine psychologisehe . Berlin, 1894.
La première chose à faire est de se rendre iin compte exact de ce qu'on entend par les mots génie Qt folie. Pour le génie, d'abord, il est assez surprenant que les fauteurs de l'hypothèse de sa parenté avec la folie n'aient pas jugé à propos de bien définir le terme. Je sais que certains mots portent, pour ainsi dire, leur définition en eux-mêmes. Cependant, il n'aurait pas fallu oublier qu'un désaccord s'était établi touchant la signification de celui-ci depuis que le fameux Kant avait jugé convenable de se livrer à ce sujet aux considérations suivantes : a Le génie, dit l'inventeur de V impératif catégorique^ est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l'habileté qu'on peut montrer en faisant ce qu'on peut apprendre suivant une règle... Tout le monde s'accorde à reconnaître que le génie est tout à fait opposé à l'esprit d^imitation. Comme apprendre n'est pas autre chose qu'imiter, la plus grande faculté d'apprendre na peut, comme telle, passer pour du génie... Ainsi, tout ce que Newton a exposé dans son immortel ouvrage des principes de la philosophie naturelle, quelle que forte tête qu'il ait fallu pour trouver de telles choses, on peut l'apprendre; mais on n'apprend pas à composer de beaux vers, si détaillés que soient les préceptes de la poésie et si excellents qu'en soient les modèles (1). ï>
Voilà encore une énormité, échappée à la plume de ce philosophe, que Schopenhauer, après tout, n'a tant exalté que pour l'aplatir ensuite, paraissant ainsi démontrer sa propre supériorité par rapport au « plus grand » des penseurs et par conséquent, en ce qui le concerne, lui, Schopenhauer (2), sa suprématie universelle.
(1) Kant. Critique du jugement ^ trad. Barni. Paris, 1846, t. I, p. 253-255.
(2) Voy. sa Critique de la Philosophie de Kant.
a: Inventer on découvrir quelque chose, dit le même Emmanuel Kant, sont fort différents l'un de l'autre. En effet, la chose qu'on découvre existe avant qu'elle soit découverte. Ce qu'on invente, au contraire, est absolument inconnu avant l'artiste qui le produit. Le talent de l'inventeur s'appelle génie. » Ainsi, l'Amérique et la circulation du sang existaient avant Colomb et Harvey, cela n'est pas douteux ; aussi, ces gens-là ne sont-ils pas des génies. Mais parlez-nous de Wieland ; en voilà un I Cela ne paraît pas vraisemblable ; c'est pourtant vrai, comme dit Boilean, et ces choses se peuvent lire au paragraphe 56 de Y Anthropologie (1).
Sans doute, en Allemagne même, la réfutation ne se fit pas attendre: « Certainement, dit Jean Paul, on peut apprendre les Principes de Newton comme on peut apprendre des vers ; mais on ne peut pas plus apprendre à trouver les Principes de Newton qu'à imaginer des poèmes » (2). N'importe, le coup était porté, et bien des gens, encore aujourd'hui, n'admettent que le génie dans l'art.
Kant, au surplus, me fait l'effet d'avoir tout simplement pillé Helvétius, dont il a dénaturé les idées, en s'efforçant de les raffiner sans les bien entendre.
Voici ce que dit notre grand philosophe :
ce Le public place également au rang des génies, les Descartes, les Newton, les Locke, les Montesquieu, les Corneille, les Molière, etc. Le nom de génies qu'il donne à des hommes si différents, suppose donc une qualité commune qui caractérise en eux le génie.
<ï Pour reconnaître cette qualité, remontons jusqu'à l'étymolo'gie du mot génie ^ puisque c'est communément dans ces étymologies que le public manifeste le plus clairement les idées qu'il attache aux mots.
(1) Traduction Tissot, p. 172. Paris, 1863.
(2) Jean-Paul. Das Kampaner Thaï, 503. Station.
<£ Celui' (Je génie dérive de gignerCj gigno; ^ enfante^ je produis; il suppose toujours invention : et cette qualité est la seule qui appartienne à tous les génies différents.
« Les inventions ou les découvertes sont de deux espèces. Il en est que nous devons au hasard ; telles sont la boussole, la poudre à canon, et généralement presque toutes les découvertes que nous avons faites dans les arts.
« Il en est d'autres que nous devons au génie : et, par ce mot de découverte, on doit alors entendre une nouvelle combinaison, un rapport nouveau aperçu entre certains objets ou certaines idées. On obtient le titre d'homme de génie, si les idées qui résultent de ce rapport forment un grand ensemble, sont fécondes en vérité, et intéressantes pour l'humanité (1). d
Et plus loin :
« Il est impossible qu'un grand homme ne soit pas toujours annoncé par un autre grand homme. Les ouvrages du génie sont semblables à quelques-uns de ces superbes monuments de l'antiquité, qui, exécutés par plusieurs générations de rois, portent le nom de celui qui les achève...
« Quelque rôle que je fasse jouer au hasard, quelque part qu'il ait à la réputation des grands hommes, le hasard ne fait rien qu'en faveur de ceux qu'anime le désir vif de la gloire.
« Ce désir, comme je l'ai déjà dit, fait supposer sans peine, la fatigue de l'étude et de la méditation. Il doue un homme de cette constance d'attention nécessaire pour s'illustrer dans quelque art ou quelque science que ce soit. C'est à ce désir qu'on doit cette hardiesse
(1) Helvétius. De V Esprit. Paris, 1759, p. 356. Discours TV, chap. I•^
du génie qui cite an tribunal de la raison les opinions, les préjugés et les erreurs consacrées par les temps (1). »
Dans un ordre d'idées tout opposé à celui de Kant, nous avons la belle définition de M. Pierre Laffitte, réminent directeur actuel du Positivisme : « Un grand homme, c'est celui qui résout, pour les successeurs, un problème difficile posé par les prédécesseurs. » Malheureusementj cette formule, adéquate pour ce qui regarde les grands politiques, les philosophes et les savants, me semble exclure à son tour, le génie dans l'art. Je ne vois pas que les drames d'un Eschyle ou d'un Euripide soient inférieurs à ceux d*un Racine ou d'un Corneille ; je trouve même que c'est le contraire, à tous les points de vue. Je comprends bien que les horreurs Byzantines et les tâtonnements indispensables des Primitifs aient posé de nouveau le problème du Beau dans la peinture, résolu définitivement par Raphaël, Léonard, le Titien et leurs émules ; c'est là un point sur lequel tout le monde tombera d'accord, quand la mode aura pris fin de ce « Préraphaélisme 7> dont l'Angleterre, — qui nous l'a repassée, — est à peu près guérie aujourd'hui. Mais cette préparation ne fut nécessaire que parce qu'on avait oublié l'antiquité. Les sculptures du Parthénon ne le cèdent en rien au Moïse de Michel-Ange, si tant est qu'elles ne le dépassent de beaucoup et, d'une façon générale, il n'y a plus eu de problème à résoudre, depuis le siècle de Périclès et de Phidias, dans le domaine des arts plastiques.
Restons dans les généralités et disons avec Carlyle : Le génie, c'est la caractéristique des grands hommes, des héros, pour emprunter son expression, et plus exactement dans notre langage, des Héros de V Humanité, a L^histoire du monde est, au fond, l'histoire des grands
(1) Ihid,^ p. 358 sq.
hommes qui ont travaillé ici-bas. Ceux-là furent les chefs, les types et, dans le sens large du mot, les créateurs de tout ce que la masse des humains a pu réaliser ou atteindre ; tout ce que nous voyons, tout ce que nous avons vu s'accomplir dans le monde est, à proprement parler, le résultat matériel ^t apparent, la réalisation positive et l'incarnation des pensées des grands hommes; l'âme de l'histoire du monde n'est que leur histoire même(l). D
Qu'ils s'appellent Aristote, Périclès ou Shakespeare, ajouterai-je, ceux-là sont des génies qui, appartenant à une race supérieure (2), ont résumé dans leur œuvre, et pour leur temps, les acquisitions du passé, la quintessence du présent et les aspirations de Tavenir.
Et loin que l'Esthétique soit le domaine exclusif du génie, je dirai encore, contre Kanfe, que celui-ci se manifeste plus complet, plus essentiellement humain, dans la Science et la Philosophie, aussi bien que dans la Politique. Certes, la masse prend sa part de la tâche, prépare le terrain pour Téclosion des grands hommes. « Mais sans leur action indipensable, aucun progrès ne se peut réaliser. Ils sont la vitalité des peuples qui, sans eux, s'étiolent et périssent. Sans doute, ils sont aussi une résultante, et, à cet égard, malheur aux nations qui n'en produisent plus I Malheur aussi à celles qui les méconnaissent! Il n'y a pas de signe plus certain de l'épuisement d'une race, comme il n'y
(1) Carlyle. On Heroes (1840). Lecture I, page 1 (de la Peoplé'a édition).
a S'il manquait 1 rente personnes (trente certaines pert»onnes, bien entendu) dans l'histoire du monde, dit M. Pierre Laffîtte, l'état mental de l'Humanité serait extrêmement médiocre. » (Cours de Sociologie fait à la salle Gerson, leçon du 4 fév. 1883, inédit.)
(2) « Un Zoulou supérieur à ses compatriotes, sera un grand Zoulou,mais rien de plus », dit excellemment M. H. Joly. (Psy~ chologie des grands hommeSy p. 41, 2® édit. Paris, 1894.)
en apas de pins assaré de l'imbécillité des individna{I). » Cette doctrine, qn'on l'eutende bien, D'à riea de ïmtnnn avec l'inepte théorie des « Hommes providenels B, dite encore da « doigt de la Providence », en ertu de laiinelle les grands hommea surgiraient mystiueiueutdans les moments critiques, ponr le salât des enples. Une antre niaiserie consiste à voir, dans leur pparition, l'effet Dnir|iie des circonstances, e Le siècle 18 appelle, dit-on. Hélas 1 qne uons avons vu de siècles ppeler lenr grand homme, sans le trouver 1 II n'était os là ; la Providence ne l'avait pas envoyé, et le ècle, l'appelant de pins en pins fort, finissait par abîmer dans la ruine et la confusion, parce qne le éros n'avait pas répondu à son appel (2). >
Quelle qne aoit la théorie qu'on admette, c'est dans î cervean, dans les aptitudes psj'chiqnes que l'on va, 'un commun accord, chercher la caractéristique essen- !e11e dn génie et, parmi ces aptitudes, dans la mentale a intellectuelle. Non pas qne l'activité, la volonté y aient étrangères, l'absence de ces qualités au contraire menant, dans un grand nombre de cas, l'avortement du rand homme ; de même pour les facultés affectives, idispensables surtout dans le domaine de l'Esthétine, mais nécessaires dans tous les cas (3).
Mais enfin, ce n'est ni dans la volonté, ni dans le intiment, c'est dans l'intelligence même qu'il faut [lercher la caractéristique essentielle du génie. Et ans quelle partie de l'intelligence ?
(1) A. Regnard. L'Etal, leê origines, ta na(ur«, ton bul, p. 63, vol. iQ-8, 1885.
(2) Csrlyle, hc. àt.,p.\2.
(3) •!! faut de la moralité, Burtout des Heotimeots élevés chez le rand homme ; pour le devenir, oc s'eipoee parfois à mutirir de ÛBO. Guizot, par esemple, n'a rien produit, parce qu'il a ïoulu tre hd personnage officiel, et ainsi de tant d'autres; j'eDieads :i la haute moralité; je ae parle pas det petite détails. > (Pierre
Non pas dans l'ensemble des idées de Tordre abstrait^ ou concepts, en un mot « dans ce qu'on a de tout temps appelé Raison (1); » mais bien dans V entendement proprement dit qui, par VintuitioUy nous donne la connaissance du monde extérieur, a Toute force, toute loi, toute circonstance de la nature où elles se manifestent, doivent d'abord être perçues par intuition, avant de pouvoir se présenter à l'état abstrait aux yeux de la raison dans la conscience réfléchie. Ce fut une conception intuitive et immédiate de l'entendement que cette découverte due à R. Hooke, et confirmée ensuite par les calculs de Newton, permettant de réduire à une loi unique des phénomènes si nombreux et si importants. Il en est de même de la découverte de Toxygène par Lavoisier, avec le rôle essentiel que joue ce gaz dans la nature ; ou encore de celle de Goethe sur le mode de formation des couleurs naturelles.
« Toutes ces découvertes ne sont autre chose qu'un passage immédiat et légitime de l'effet à la cause, opération qui a conduit bientôt à reconnaître l'identité essentielle des forces physiques agissant dans toutes les causes analogues ; tout ce travail scientifique est une manifestation de cette constante et unique fonction de l'entendement, qui permet à l'animal de percevoir la cause qui agit sur son corps comme un objet dans l'espace. Il n'y a qu'une simple différence de degré. Ainsi, une grande découverte est, au même titre que l'intuition et que toute manifestation de l'entendement, une vue immédiate, l'œuvre d'un instant, un « apperçu » [sic)j une idée, et nullement le produit d'une série de raisonnements abstraits ; ces derniers servent à fixer, pour la raison, les connaissances immé-
(1) tf Kant est le seul qui ait obscurci cette conception de la raison ]», Schopenhauer, hc, cit,j 1. 1, p. 7.
diates de rentendement, en les enfermant dans des concepts ; autrement dit, à les rendre claires et intelligibles, propres à être transmises et expliquées aux autres (1) ».
Voilà donc, pleinement indiquée, la caractéristique essentielle du génie : c'est, dans l'Entendement, l'Intuition à sa plus haute puissance. Le grand homme, en vertu de cette qualité, de cette aptitude, sublimée^ pour ainsi dire, perd de plus en plus conscience de lui-même pour s'identifier avec le monde extérieur. « Pour parler sans métaphore, dit encore Schopenhauer, le génie consiste dans un développement considérable de la faculté de connaissance, développement supérieur aux besoins du service de la volonté... V essence du génie est donc un excès anormal d^ intelligence^ dont le seul emploi possible est l'application^ à la connaissance^ de ce quHl y a de général dans Vêtre; il est donc consacré au service de V humanité entière^ comme V intellect normal Vest à celui de l'individu (2.) » Admirable définition et complètement adéquate, surtout quand on y aura joint la proposition suivante : « L'état requis pour une objectivité pure de Tintuition (caractéristique essentielle du génie) comporte la perfection du cerveau et, en général, tout ce qui, dans sa constitution physiologique^ favorise son activité (3). »
C'est par l'intuitiou qu'un Shakespeare et un Molière, mis en présence de deux pièces médiocres et fantasmagoriques, voient immédiatement le parti à en tirer et créent ces deux chefs-d'œuvre qui s'appellent Hamlet et Don Juan. C'est grâce à l'intuition qu'un Alexandre conçoit la possibilité de donner à la civilisation grecque l'empire du monde et qu'un Richelieu entrevoit la con-
(1) lhid,y t. I, p. 23.
2) Ihid,, t. m, p. 189.
3 Ibid., t. III, p. 179.
solidatioQ de la graadenr et de l'anité fraoçalaes l'écrasement de la noblesse protestante à l'intérieui par le relèvement et le triomphe du protestaetism l'extérienr, anx dépens de la maison d'Antriche ; l'éi gte et la persistance, qni sontaossi des qualités du gé leur permettentde mener k bien l'une et l'antre entrepi L'Intuition correspond, en ce sens, à ce qu'on app vulgairement c iaspiratiou s, terme qui pouvait a toute sa force au temps heureux oti l'on croyait Mnses, <( déesses partout présentes et sachant toi choses (1) ». D'autre part, elle rentre aussi, surtout i ce qni regarde l'Ssthétique, dans la déânitiou dot par le plus grand des philosophes : « L'épopée, dit^ tote, la tragédie, le dithyrambe, la musique, tout c'est, an fond, et en général, de l'imitation : ■?
•n^étouau ûOaai fi.ljj.r^a<.i; to uûvoXov (2)ii,
Oserai -je dire que Jean Paul n'a rien voulu comprei à cette déflnition 7 De fait, il y introduit une notiot beauté, absolument étrangère, dans l'espèce, & la pei de l'auteur (:)). Il ne s'agit, en effet, ni de nihilismt île matérialisme, ni de l'exclnsion de l'un et de l'au mais simplement de cette vérité, à savoir qne l'arl ne peut reproduire que des personn^es ou des s( ments ex^tants. « Oe sont des êtres humains. qui tragédie et la comédie mettent en jeu, dit très hier pour une fois ! — Barthélémy Saint-Hilaire ; le jio épique u'a pas d'autres éléments. La peinture, la se ture reproduisent l'homme et d'autres êtres naturels musique n'excite en nous que des sensations déjà ■ unes et des passions qu'elle n'invente point (4) ».
(l)/(iW.,n, V.485.
2) ArUtote.i'o«(.,2.
là) Jean Paul, Vonchule der Aettftetikj 1, § 1. (4) Barthélémy Stiint-Hilaira. Traduction dt U Poétique d' tote (Préface, p. Xii).
C'est dans le même sens que Schopenhaner a dit : « Toute œuvre d'art tend donc à nous montrer la vie et les choses telles qu'elles sont dans lear réalité, mais telles aussi que chacun ne peut les saisir immédiatement à travers le voUe des accidents subjectifs et objectifs ». C'est l'Iatnition qui, chez l'homme de génie, fait tomber ce voile.
Cette propriété qn'ont les grands hommes d'apercevoir immédiatemeut et d'im seul coup ce qui reste caché an commun des mortels, répond également, pour une part, h ce qa'on a appelé le caractère instinctif, s l'instînctivité » do génie. C'est U pour Jean Panl la marque essentielle, le signe. La force dominante chez le poète, selon lui, c'est l'Inconscient. « Par là, un de9 plus grands, comme Shakespeare, découvre et livre des trésors qu'il ne peut pas plus apercevoir que son propre cœur dans sa poitrine... Si nous avions une conscience complète de nous-mêmes, nous serions nos propres créateurs, nous serions infinis. Un sentiment, qn'on ne peat e&cer, met en nous, an-dessus de toutes nos créa^ tions, quelque chose d'obscur qui n'est pas notre création, mais platdt notre créateur. Ainsi nons marchons, comme Dien parut au Sinaï, avec un bandeau snr les yeux... L'instinct, c'est le sens de l'avenir, il est avengle, mais comme l'oreille est aveugle par rapport & la lumière, et l'œil sourd par rapport au son.... C'est à lui que nous devons d'abord la religion — la crainte de la mort — la superstition — la divination — puis la soif de l'amour — la croyance au diable — le romantisme, cette matérialisation du monde spirituel, aussi bien que la mythologie grecque, cette divinisation du monde matériel (1). » Âpres ces considérations générales, J. F. Eichter passe à l'examen de l'instinct chez
[1) Jetin-PaDl, loe. cit., III. g 12.
rhomme de génie, c'est-à-dire, suivant son expression,
de la matière géniale [genialen Stof), Le « génie dans
son essence, possède et manifeste nn attribut essentiel :
nne conception, une intuition nouvelle du monde... Une
mélodie court parmi toutes les stances du chant de la
vie : le poète n'en crée que la forme extérieure... Lors- \
qu'il se rencontre des hommes chez lesquels l'instinct
du Ciel parle plus haut et plus clairement que che? ;
d'autres, s'il leur apprend à concevoir aussi celui de la ^^
Terre, alors on voit l'harmonie et la beauté rayonner de k
ces deux mondes et en former un Tout... et cela, c'est le
génie, — et la réconciliation du Ciel et de la Terre, c'est
l'idéal (1) j).
N'oublions pas que nous sommes ici en plein dans l'ère « des sophistes postérieurs à Kant ï>, comme dit Schopenhauer. Mais, à travers le transcendantalisme des métaphores, on aperçoit très bien l'identité des conclusions de J. P. Richter avec celles de ce dernier philosophe ; c'est l'Inconscient qui, sous l'aspect de l'Intuition, réalise le génie.
Dans son intéressant volume sur la Psychologie des grands hommes, M. Henri Joly semble avoir, de parti pris, méconnu complètement cette vérité. En sa qualité de champion du libre arbitre, il ne peut admettre que rien d'humain s'accomplisse au dehors de la volonté, par quoi il entend un phénomène toujours libre et incon^ ditionné (2). Ce n'est pas le lieu de discuter l'hypothèse du libre arbitre ; disons seulement qu'elle aurait reçu le coup de grâce, si elle en avait eu besoin, par le fait de la démonstration irréfutable du caractère intuitif, inconscient, du génie; ce qui n'est d'ailleurs que l'exagération des phénomènes normaux obseivés chez le com*
(1) Ibid. 8 15.
[2) Joly, Xoc, city p. 213 sq.
mnn des mortels (l). Pas n'était besoin de s'en prendre à ce pauvre M. de Hartmann, dont l'inconscient ânit par apparaître comme le Dieu qnasi personnel sortant a de la machine i> de son panthéisme aoBBi ridicule qne religienx.
1'^'^^ "« n'est pas seulement dans Jean Panl, c'est chez !r et chez Goethe qne se retronve la vraie I. « J'ai combatta Schelling, écrit Schiller le rs 1801, à propos de cette assertion émise par is sa Philosophie transcendantaîe, & savoir qne la procède de l'« inconscient an conscient », tandis rt snit la marche inverse. Ponr ce qui regarde jition entre l'art et la natnre,il a raison. Mais is fort qne Messieurs les idéalistes, pour l'amour ■a idées, ne négligent un peu trop le fait, l'expé- ; dans le fait, le poète aussi commence par l'jnint et il doit s'estimer trop heureux sî, par la ■aw de ses opérations, après le travail accompli, e & retrouver la première et obscure idée d'en* : de son oenvre. Sans une telle idée obscure, mais ite, antérieure & toute technique, aucune œavre 16 n'est possible, et la poésie, mSme, me semble er en ceci : pouvoir exprimer et commnniquer cet îient, c'est-à-dire le transformer en un objet (2). n onse de Goethe n'est pas moins intéressante.
lis tout & fait de votre avis et je vais môme plus e crois qne tout ce que le génie exécute, il le ine façon inconsciente ; aucune œuvre de génie ne ,re perfectionnée par la réâexiou, affranchie de ses I. Mais le génie peut, par la réflexion, s'élever peu au point de produire des œuvres pa>
:. C, Ribot, Let Maladie» de la volonté. Paris, Alcai, 1884. 0€lh6 «nrf Schiller Brù/vechfd, t. VI, p. 33, d» 784. (Cilé mportadt article Qinie, de l'Eac/clopédie de Ersch und
faites (1) J>. C'est là, ponr une part, ce qne Goethe eppelk le démoniaque, expression qnî chez ce grand athée, ai-je besoin de le dire, n'a aucun rapport avec les niaiseries dn trauscendantalisme religieox ou métaphysique. L'auteur de Faust nous naontre aussi, da même coup, le rôle de la réflexion daus l'œuvre de génie. Cela, personne que je sache, n'a songé & le nier et M. Joly a bien tort de perdre son temps à établir nn fait incontesté et incontestable. Mais il n'est pas vrai que a ce qu'on appelle inconscient dans la vie intellectuelle, dans l'art et dans la science, soit de la réflexion acsumnlée (2) ». En vain cet auteur nous cite la Joconde « restée quatre ans sur le chevalet > r Mais d'aboi-d, je crois bien, — et je ne suis pas le seul — que si le grand Léonard y a mis tout ce tempslà, c'est sans doute nn peu ponr l'amour de l'art, mais beaucoup, assurément, pour celui du modèle. Dans tous les cas, l'intuitiou, du premier coup, a fait tomber pour lui les voiles qui dérobent aux profanes la beanté dans sa réalité objective, et d'emblée, il a vu sur la toile, daus sou ensemble, le visage voluptueux et merveilleux dont les traits, encore qu'obscurcis, nous ravissent toujours. La réflexion, an cours du travail matériel, a contribué à l'achèvement de l'œuvre, en la ramenant eufln au point de départ, à. l'idée d'ensemble entrevue dès le début.
L'Intuition, à sa plus haute puissance, attribnt essentiel du génie, ne va pas sans l'imagination, cela n'est pas douteux ; mais, ici, il faut s'entendre. Voltaire, qne les philosophes « modernes i> devraient bien relire quelquefois, va nous donner ici la pleine lumière. L'im^ination est le pouvoir que chaque être sent en soi de se
(llifiid., t. V., I (2) Joly, foc, cit.,
repréBenter dans son cervean les choses sensibles. H y en a deux sortes : Vnne qui consiste à retenir nue simple impression des objets (imagination passive) ; l'autre qni arrange ces images revues et les combine en mille maniëres (imagination active), a L'imagination active est
^a réûexionjacombinaison&lamémoire...
er, quand elle ne fait qu'arranger : car il \é à Vhomme de se faire des idées; il ne "édifier. Cette imagination active est donc faculté aussi indépendante de nous qne passive ; et nue prenve qu'elle ne dépend 'est qne si vous proposez à cent personnes crantes d'imaginer telle machine nouvelle, quatre-vingt-dix-ueuf qni n'imagineront ors efforts. Si la centième imagine qnelrjce pas évident qne c'est un don particulier ' C'est ce don que l'on appelle génie ; c'est connu quelque chose d'inspiré et de di-
a mettre fin, je croîs, & tontes les controidre la dissonance, préparée par nu malque, d'après Schopenhaner, j'ai désigné Intuition, correspond presque entièrement aire, Jean Paul, M. Charles Lévêque (a) 'autres entendent par imagination. Mais it de la division nécessaire de celle-ci en issive, montre la différence énorme, surtout ieut au détail, des deux ordres d'aptitudes )rt sous un même nom. L'active doit donc us l'Intuition, infiniment plus compréhenreste plus que l'Imagination tout court, aussi, cela n'est pas douteux, à la réalisa-
D\ctiimn. jiMlo»., art. Imagination.
uer, loc. cit., 1. 1, p. 193.
tîon dn génie. « Grâce à elle, l'horizon s'étend bien an delà de l'expérience actuelle et personnelle de l'homme de génie, il se trouve ainsi en état, étant donné le peui qui tombe sous son aperception réelle, de construire tout le reste et d'évoquer ainsi devant lui presque toutes les images que peut offrir la vie. L'imagination agrandit donc le cercle de la vision du génie, elle l'étend au delà des objets qui s'offrent effectivement à lui. y>
C'est ainsi, dirai-je, qu'un Balzac arrive à reproduire, dans d'immortels chefs-d'œuvre, les réalités poignantes de la vie humaine : l'intuition lui en a fait d'un seul coup pénétrer le caractère ; l'imagination les lui met pour ainsi dire sous les yeux. Mais celle-ci, ainsi comprise, l'imagination passive de Voltaire, après tout, n'en demeure pas moins au nombre de ce qu'on a appelé : « les pouvoirs inférieurs de l'âme d. Si la puissance considérable de l'imagination est une des conditions du génie, il n'en est pas moins vrai que les hommes d'une intelligence ordinaire peuvent, eux aussi, avoir beaucoup d^imagination. En un mot, cette faculté, cette aptitude est un des auxiliaires du génie ; elle ne suffit pas à le constituer.
Qu'on l'entende bien, d'autre part, cette haute puissance d'intuition, qui n'est donnée qu'à un nombre infinitésimal d'individus, n'a cependant rien d'anormal, rien d'extra-physiologique.
Le génie n'est pas un monstre. Comme dit M. le professeur Séailles : « Il se développe comme la vie, en même temps qu'elle, par l'effort des générations successives, dont les acquisitions, transmises par l'hérédité, modifient et perfectionnent l'organisme (1). » Mais il n'est pas vrai qu'il soit partout présent, chez les plus humbles comme chez les plus grands, etc., etc. D'autre
(1) Séailles. Le Oênie dans Vart, p» 71. Paris, 1883.
part, ce n'est pas tm état morbide, hors nature ; c'est nn phénomène exceptionnel, voilà tout. On ne voit pas tous les jours des individus âgés de cent ans et plus ; pourtant, ces émules du « père Chevrenl i>, pour n'être pas communs, n'apparaissent que comme le résultat du bon fonctionnement d'un organisme bien constitué dans son ensemble. Ainsi le génie est la résultante da fonctionnement parfait d'un cerveau perfectionné, dont l'intuition géniale est la plus rafôuée, la plus exquise manifestation. Il est dans la logique de la Nature et de la Vie. Mais, pareils à ces fleurs rares et éclatantes, apparaissant au milieu de millions d'autres, sans cou-» leurs et sans parfums, les génies, — une quinzaine par siècle en moyenne — surgissent à la surface de l'Humanité, dont ils sont la splendeur et l'épaDOuissement (1).
Quant à la question de savoir s'il existe une différence entre le génie et le talent, et en quoi elle consiste, je dirai d'abord qu'il y en a une profonde, irrémédiable. « Tandis que le talent, dit Jean Paul, est pareil au cla-^ vecin, ne rendant qu'un son sous le doigt qui le frappe^ le génie est comme la harpe éolienne, faisant résonner toutes les harmonies au souffle de toutes les brises, d « L'homme de talent, écrit avec plus de précision Schopenhauer, possède plus de justesse, plus de rapidité dans la pensée que les autres ; le génie, au contraire, contemple un autre monde que le reste des hommes : il ne fait pourtant que pénétrer plus profondément dans ce monde offert aussi à la vue des autres^ parce que la représentation en est plus objective^ partant plus pure et
(1) Voy. encore sur le génie, Baumgarten, Metaph, ^111^ ch. i, p. 13. — Wieland, Betrachtungen ûber den Menscheti, etc. Mais surtout l'abbé Du Bo», qui dit, sur la question, d'excellentes choses, dans ses Réflexions sur la Peinture et la Poésie (3® vol. de l'édition de 1733, à la Bibliothèque nationale sous la cote Y, 448).
plus précise dans S07i cerveau (1). 3) Enfin, ajonteraî-je, ôi la puissance de l'intuition est indispensable pour caractériser le génie, le pouvoir € inférieur » de l'imagi-* nation suffit à constituer le talent. Sans doute, entre le plus petit « génie » et le plus grand « talent », l'abîme n'est pas insondable, puisqu'enfin, dit-on, la Nature ne fait pas de sauts. Mais il en faut tout de même un fameux pour franchir la distance qui sépare tm Gounod d'un Wagner, un Tirso de Molina d'un Molière ou d'un Shakespeare.
On raconte que l'auteur du Monde comme volonté et comme idée, assistant un jour à la onzième leçon de Fichte sur les phénomènes de la conscience, Compléta ses notes par ce commentaire : « Ce qu'il vient de dire, m'a donné envie de lui appuyé? le canon d'un pistolet sur la poitrine et de lui crier : — Malheureux! Tu vas mourir sans rémission ; mais, par égard pour ta pauvre âme, dis-moi d'abord si tu as compris un mot à ce galimatias, ou si tu ne nous a pas pris tout bonnement pour des imbéciles (2). »
C'est un peu le sentiment qui vous saisit quand vous jetez les yeux sur le» classifications modernes de la folie (3) ; ce qui prouve, qu'à y regarder de près et en
(1) Schopenhaiier, loc. cit.^ t. III, p. 188.
(2) Frauenstâdt, Arthur Schopenhauer, Von ihniy iiberihn, p. 237. Berlio, 1863.
(3) Voyez, par exemple, dans une étude très complète du D*" Cramer sur la Paranoïa^ les vingt-huit noms donnés, seulement en trois langues, à la stupeur ou démence aiguë d'EsquiroI, — ces noms différents correspondant, pour la plupart, à des classifications, à des interprétations diverses (Abgrenzung und diffe^renzial Diagnose der Paranoïa^ in Allg. Zeitschriftfur Psychiatrie, t. LI, 1895).
pénétrant dans les détails, la signification de ce mot n'est guère plus facile à préciser que celle de Texpression « génie ».
Autrefois, c'était bien simple, — trop simple, peut être. On avait le délire généralisé, la manie surtout ; puis les monomanies ou délires partiels ; à la suite, la démence ou déchéance finale ; le tout flanqué de la paralysie générale, de l'idiotie et du crétinisme, des grandes névroses et des folies toxiques, et c'était fini, ou k peu près. On savait très bien, d'ailleurs, que toutes ces variétés de l'aliénation mentale étaient, dans l'immense majorité des cas, héréditaires.
Et, chose curieuse, les médecins de ce temps-là — je parle de la première moitié du siècle — qui admettaient d'emblée la doctrine de la monomanie, étaient pour la plupart spiritualistes (1), quelques-uns même spiritualistes militants.
Partisans acharnés du « moi ï), de l'âme immor telle, une et indivisible, ils ne faisaient aucune difficulté à proclamer la réalité du délire purement partiel, c'est-à-dire de la lésion limitée de cette entité indivisible. Est-ce donc qu'ils se paj'^aient de mots à propos des soi-disant facultés de l'âme, — l'attention, la mémoire, le jugement, etc., considérées comme pouvant être atteintes isolément? Mais toutes ces spécialisations n'avaient rien à faire, en vérité, avec Térotomanie, la kleptomanie, la dipsomanie et autres délires de même espèce.
Non! Le fait est qu'en entrant dans Tétude des maladies mentales, ces hommes éminents laissaient leur philosophie à la porte. Et avec pleine raison, leur phi-
(1) Par exemple, le D^* Cerise, qui annotait Cabanis et Bichat, uniquement pour les démolir, et Bûchez , espèce de vicaire savoyard, selon le cœur de Rousseau et de Robespierre et, en conséquence, grand pourfendeur d'athées.
losophîe étant mauvaise. C'était d'ailleurs le temps où régnait à l'École de Paris, sous le titre usurpé de méthode baconienne, l'empirisme le plus vide et le plus terre à terre. Des faits, jeunes élèves, des observations I On ne vous demande que cela, clamait-on de toutes parts, et au diable le raisonnement! Sans doute les faits sont les data indispensables de la science, mais à la condition d'être bien observés; aJors, le résultat demeure, encore que dans une certaine mesure. C'a été le cas, par exemple, pour la monomanie ou délire des persécutions. « Nous croyons que l'œuvre de Lasègue^ quoique datant déjà d'un tiers de siècle, dit excellemment le D' Ritti, n'a rien perdu de sa valeur scientifique et qu'elle est une des plus belles découvertes dont se soit enrichie la médecine mentale (1). i>
Mais j'ai eu raison d'ajouter : dans une certaine mesure. Car, de fait, Tœuvre de Lasègue a été battue en brèche par les aliénistes modernes, et la protestation du D' Ritti n'a pas encore rencontré l'assentiment unanime quelle mérite.
C'est que les faits, les paquets d'observations, — y en eût-il des monceaux entassés plus haut que ce Pélion sur Ossa », — sont incapables de rien établir par euxmêmes. L'ancienne Ecole de Paris, postérienrement à la mort de Broussais, l'Ecole des Chomel, des Andral, des Trousseau, parlait de Bacon à tort et à travers, sans y rien comprendre, confinée en réalité dans l'empirisme le plus grossier, a L'empirique, dit l'illustre philosophe, semblable à la fourmi, se contente d'amasser et de consommer ensuite ses provisions. La vraie philosophie fait comme l'abeille ; elle ne se repose pas uniquement sur les forces naturelles de l'esprit humain,
(1) Ant. Ritti, article Délire des persécutions, in Dictionnaire de Decnambre,
et cette matière qn'elle tire de Tbistoire naturelle, elle ne la jette pas dans la mémoire telle qu'elle Ta puisée dans ces deux sources ; mais après Tavoir travaillée et digérée, elle la met en magasin (1) ]b.
En médecine, comme dans la philosophie, la division primordiale se fait entre les dogmatiques et les sceptiques ; or, le scepticisme n'a jamais rien fondé. C'est la simple école du <i fait j> ; et les faits si bien observés par Lasègue, comme aussi les différentes monomanies d'Esquirol, de Baillarger et antres, ont pu être contestés de nos jours, uniquement parce qu'ils n'étaient pas coor* donnés, ne se rattachaient à aucun système.
Les auteurs récents, dédaignant, comme leurs prédécesseurs empiriques, les admirables découvertes de Gall et les véritables données de la science du cerveau, allèrent chercher dans le bric-à-brac de l'Éclectisme, les formules les plus démodées de cette philosophie de baccalauréat. Dans le temps où les travaux des physiologistes démontraient l'absurdité de la « conscience j> des métaphysiciens et l'automatisme relatif de la volonté, ils ramassèrent dans la défroque de Victor Cousin, le vieux « Moi » de la plus plate des métaphysiques; ils l'époussetèrent de leur mieux, tâchèrent de le redresser et de le faire tenir debout, en l'appuyaut au mur, quoiqu'il n'en pût mais, et proclamèrent : « Voici Tunité pensante et dominante, Tâme intelligente, le sensorium commune, l'archée, la glande pinéale, le Moi enfin, qui ne peut être divisé. C'est cette « personne civile », insérée dans votre individu, qui vous anime et vous dirige comme un Dieu sorti de la machine ; et, comme elle est une, homogène et indivisible, il est absurde de supposer qu'elle puisse souffrir d'une lésion partielle ; elle ne peut être malade
(1) Bacon, Novum organurriy I, 95.
qne daiia sa totalité, donc il n'y a pas de délire p pas de monomanie possible : ce qn'il fallait d( trer (1). »
Comment cette « ntiité pensante » poavait-ell lésée en ancune façon, voilà ce qu'ils se gardaien de Doas dire, n'ayant pas même conscience de 1 mité des propositions souteniies. Mais voyez cèpe la paissanCe do dogmatisme, eo dépit de la fansse dogmes. Sons l'efifort de cette construction méto] que, on crut voir s'écrouler l'édifice élevé par nos g aliénistes àa commencement du siècle. I^s hean: vaux de Morel servirent & masquer les défants d tème. Avec un rare talent, le D' Magnaa mît à prc données fournies par cet antenr, pour instituer ei solider la nouvelle doctrine (2). La monomanie disparaître définitivement ; on admit bien encoi délires partiels; mais il ne s'agissait pins que de nomënes surajoutés, de « syndromes épisodiqnes : venant chez des dégénérés, dont le Moi, vicié dan ensemble, pouvait cependant attester son état c ration générale, par des manifestations délirantet caractère local et circonscrit.
Mais qu'y a-t-il de nouveau ici en dehors de la
(1) ( Les philoBopfaes se sont trompés néceBdaîremei Brouasïia, lorsque, abstrayant la Homma de Doa fncultés ir tuelles et la réalisant uvec les titres d'esprit, d'âme et de Tiuiii commune, ils en ont fait une espèce de président qui l'entendement, la volonté, les sentiments et, en grande pai instincts, tantôt d'après son caprice, tantôt d'après sa const propre, ses penchants, ses go&ts, sa nature, en un mot Dieu seul a le secret. > [Oouri de phrfnologxe, p- 48, 1836.) C'est ce i Mol », entité absolue et venant d'en hau la science nie la réalité objective. Le sentiment de k pet iitê, la conscience viennent d'en bas ; constituée par la i sion des phénomènes organiques produits par les réflexes i ordre, la personnalité consciente ne se réalise, en dépit de sions de l'eaprît, que d'une façon futçitive et interraittente.
(2) Cf. Magnan et Leçrain, Le» Dégénirit. Etat mantal • dromes épisodiqueg. Paris, 1895,
— ao —
et de Tapparence ? Esqnirol, Ini-méme, a-t-il jamais affîrmé que la folie en géuéral et, spécialement la monomauie, fassent le propre de la masse des individus, sans égard à la prédisposition ? € L'aliénation mentale est éminemment héréditaire » (1); telle est la proposition qu'il a été l'un des premiers à proclamer. Et la même affirmation se retrouve chez les successeurs, chez la plupart des partisans de la monomanie, y compris Trélat, le créateur de cette excellente formule : la folie lucide.
D'autre part, a-t-on jamais contesté que les monoma-» niaques les mieux caractérisés ne pussent être atteints occasionnellement de troubles psychiques plus complexes ?
a On nie qu'il existe des monomaniaques, dit encore Esquirol, auquel il faut toujours revenir. Il n'y a pas, dit-on, d'aliéné qui ne soit déraisonnable que sur un seul objet ; toujours ces malades offrent quelques désordres de sentiment et de volonté. Mais, s'il n'en était pas ainsi, les monomaniaques ne seraient pas fous (2) y>. Non ! jamais on n'a nié tout cela. Mais ce qu'on affirme, c'est que chez certains individus « héréditaires » assurément, « dégénérés », cela se peut, on constate, à l'occasion, une véritable monomanie, un délire partiel portant sur un point déterminé ; qu'en dehors de ce point spécial, les autres aptitudes psychiques apparaissent conservées et à peu près normales, autant qu'elles peuvent l'être chez le sujet en question.
Prenons Jeanne d'Arc, par exemple, cette fille étonnante et d'autant plus admirable qu'elle combattit et mourut pour une patrie qui n'était pas la sienne : bien
(1) Esquirol, D» mahoHu mentales^ t. I, p. 247. Paris, 1838. . Cî. îbid,^ p. 33.
(2) Esquirol, loc, cit., 1. 1, p. 333.
* * If* * ■ t
supérieure en cela à l'idée que s'en forme le vulgaire^ puisqu'elle apparaît alors comme une héroïne de l'Humanité. Appelez visions ou hallucinations, selonque vous êtes croyant ou savant, les phénomènes auxquels elle était en proie, il semble bien certain, dans tous les cas, que sa conduite tout entière fut dirigée par ses voix, par ses apparitions, en un mot par ce qu'elle voyait ti entendait. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si elle eût vécu, si, comme d'autres, elle ne se serait pas éteinte dans la déchéance finale ; mais pendant le court espace de t^mps que dura sa mission, et en dépit du délire aussi partiel qu'incessant qui présidait à ses actes, elle ne cessa pas de donner les preuves de l'intelligence lapins lucide, sinon la plus parfaite (1). Je ne parle pas de ses faits de guerre ; car, enfin, elle n'y connaissait rien, et le premier moment d'enthousiasme passé, la campagne de l'Orléanais une fois terminée, elle ne fit que des bévues et marcha d'insuccès en insuccès (2).
Mais ce n'était pas son métier ; la lucidité de son intelligence parut dans un jour éclatant lors de son procès, où on la vit a: coller :^ ses juges, les « bons docteurs et maistres de l'Université de Paris », dans le même temps oh elle affirmait la réalité de ses visions.
J'oserai hasarder ici une conjecture qui ne me paraît pas dépourvue d'intérêt au point de vue de la médecine mentale. Je crois que Jeanne mourut guérie, affranchie de toute hallucination, de tout délire. Jusqu'au dernier moment, elle avait compté sur ses a Saintes » pour Tarracher à la mort : ses pleurs, son désespoir, quand on vint la chercher pour la mener au supplice montrent assez que les Saintes l'avaient abandonnée. Mais ces
(1) On a parlé de sa lettre ridicule aux Hussites. Mais d'abord^ ce n'est pas elle qui Ta écrite» et puis, comment s'étonner de quelques idées de grandeur après de si éclatants succès ?
(2) Echecs devant Paris, devant La Charité, etc.
rpremièreE larmea versées dans l'effroyable déchirement
qne dnt Inicanser cette défection inattendae, — la
pauvre fille se ressaisit, et, senle, dénaée dn seconrs et
de l'escorte de sainte Catherine, de saint Michel et des
— '— " -"■""'rensement, en femme libre, nOD hallncinée,
ir le btlcher. B'aacnna disent qu'elle invo-
îs voix : ce qn'il y a de sûr, c'est qu'elle ne
>lua (1).
JQC des cas bien caractériBés de monomapositivement partiel, le reste des aptitudes emenrant assez indemne ponr qne le snjet daire dans la vie, & part ce qni regarde ce e Qne personne ordinaire, lose l'altération de certains gronpes spélUnles grises, l'ensemble restant intact ; te la démonstration de la proposition sni-
31S. — Le principe de la division du travail le cerveau pour les aptitudes psychiques
pour les phénomènes psycho^moteurs. Des elhiles différents président nécessairement dations de l'intelligence, du sentiTnent et de
dans chacune de ces trois grandes sections, re des centres spéciaux pour chacune des '.ciales bien caractérisées.
pes avaient été proclamés dès le commeniècle par l'illnstre Gall, si sottement dédai-
certaine science officielle, celle-là dont on . effet, qu'elle fait faillite, parce qn'an fond
la Science, mais seulement son apparence et n. Ils reparaissent enfin après être demeurés
les voix étaient de Dieu, ellea ne m'ont pas trom' ek an passé : dans te moment, elles sont évidem- , {Procèi de Jeanne d'Arc, app. 68.)
flî longtemps méconnus, perdus dans les ténèbres épaissies autour d'eux par l'effort d'une philosophie rétrograde. Et la protestation que je fais entendre ici n'a nullement un caractère isolé. Ecoutez ce que dit, dans sa dernière édition, le physiologiste Landois, dont le livre éminemment classique fait autorité et donne le plus fidèle résumé des conquêtes les plus récentes de la science :
€ Bien que ce système (celui de Gall et de Spurzheim) présente dans le détail des données fantaisistes, des imperfections et des lacunes manifestes, pourtant il y a lieu de se demander tout à fait sérieusement si l'on doit en rejeter l'idée fondamentale. La découverte de la localisation des mouvements volontaires et des impressions conscientes dans le cerveau, impose la nécessité d'un examen sérieux de la Phrénologie, en procédant d'ailleurs, d'une autre façon que les fondateurs de la doctrine (1). »
Voilà une déclaration faite pour scandaliser bien des gens. Tous ces partisans de l'entité « conscience » se seraient prémunis contre de pareilles surprises, s'ils avaient seulement pris la peine de méditer ces paroles du regretté Jules Cotard : « La fâcheuse habitude de méditer sur les fonctions sans penser à l'organe, nous a détournés longtemps du point de vue physiologique et de l'analyse des fonctions cérébrales (2). » Sans doute, trop souvent, l'examen anatomique ne nous révèle rien, et peut-être, dans nombre de cas, ne nous révèlera-t-il jamais rien. Mais qu'importe? pour qui sait que les facultés psychiques sont dans un rapport intime avec les qualités physiques des cellules de l'écorce cérébrale, les altérations de ces facultés dénotent la
(1) Landoîs, Lehrbuch der Physiologie des Menschen^ p. 842. Wien und Leipzig, 1896 (9® édit.). — Voy. aussi Flechsig, Vie Localisation der geisiigen Vorgdnge, Leipzig, 1895.
(2) Annales méd,-psych,y 1888, t. VII, p. 310.
tnrale de ces cellnles d'aae fiiçon tont ansai : ponrmit le faire la démonstratioa anato- 13 positive (1).
;e8 du « Moi » Fichtéen ne devraient pas lleiira, qu'an térieuremeot anx travaux de re des émotions, des passions, était placé : cerveau, mais dans le soi-disant centre . Cette doctriue, universellement admise, Qcore exposée dans le beau livre de Bien Hoit, au milieu de la déroute de la saine Gail devait évidemment sncoomlwr. Ce miste — c'est Flourens qui le proclame tort aussi de construire trop vite une synturée et celui plus grand encore de s'asao- >im. Posant déjà les bases de la doctrine
s individas, dit M. Ch. Féré, ilans son iotéresBante Famille tiévropathique, doués d'une iDtelti^noe ifErent une perversité moritlc des plus maaifestee, t ; d'autres ont des aptitudes eitraordioaires, mais science, â un art, aux matliémaiiques, par exemple, e, et, en deliors de là, ils sont inférieurs en tout. » ; Famille néifropathique, p. 52. Paris, 1894.) Une des aptitudes ne saurait se comprendre sans une jue dus organes, des groupes de cellules appro-
homme, loin de combattre celte théorie, s'attacha
Qcr. Procédant pour le centre épigas trique, comme
, pour le cerveau, il voulut établir qu'il n'y avait
passions, de centre oonslant; mais a que le foie, le
e, le cœur, etc., formaient tour à tour ce foyer épi-
\'b 1 Q rages modernes s. Il introduisit
p d 1 d n du travail », ce qui ue l'em-
t 1 tion du " centre éptgastrique >
mbl L h mme dont la conKtitution est la
m m t mp la plus rare, dit-il plus loin,
1 d me espèce d'équilibre; dont la
éb al p gai i e, exercent l'un sur l'autre une
h q I p s animent, échauffent, exaltent
l II t I en envahir le domaine, etc. ï
l g 1 la ett la mort. Paris, V. Masson,
moderne de la criminalité, Gall avait très bien iudiqi le penchant au vol, à l'assassinat; il avait créé, eu coi séqnence, des organes du vol, du meurtre et anssi, pi contre, nu organe de la bonté. « On a'écria de pli d'un lieu... que devient notre libre arbitre? Oet homn prêche le fatalisme, il détruit tons les fondements 'de morale, il attaque la justice des lois, il avilit la digni de l'homme... Ce fut précisément à corriger ces vices ( la nomenclature que Spurzheim s'attacha. Il dit : « I vol n'est qu'une application de l'organe. On peut tn bien avoir de la tendance à acquérir, à posséder, sai être on voleur (1), «
Et alors, pour contenter tout le monde, Spurzheii institua l'organe de Vucquisivité, « qui nous conduit dire, écrit Bronssais, tout poar moi et rieu que poi moi. O'est l'origine du sentiment de la propriété; l'intelligence est faible, les moyens pour acquérir celleseront coupables... chez certaines personnes, le dés d'accnmuler est insatiable ; de sorte que quand elli possèdent une somme, un immeuble, elles en veulei posséder d'autres ; cela n'a pas de terme (2), » Voilà v joli résultat et un beau triomphe pour la philosopli de l'âme, du Hbre arbitre et du Moi! En cela, l'illuat. Brouasais s'est trompé et les concessions ainsi mal droitement faites n'ont rien concilié du tont ; la réali de la doctrine, sa dignité en ont été diminuées. Sai compter qu'en voulant ainsi expliquer le penchant e vol par l'instinct de la propriété, l'excellent Spnrzhei semblait donner raison d'avance au fameux aphorisu de Proodhon : « La propriété, c'est le vol ».
Mais je ne veux pas insister davantage. Certains troi veront même que j'en ai déjà trop dit, bien qu'an coi
taiogie, p. 129. Parie, 1836.
traire je sois demeuré en plein dans la question. Au moment de discuter Thypothèse du génie-folie, il importe absolument de savoir, dans le cas où le génie et la folie se rencontreraient chez le même individu, si le siège de l'un et l'autre phénomène ne serait pas circonscrit dans des groupes de cellules distinctes ; et c'est précisément ce qui vient d'être démontré.
Et même je n*en ai pas fini avec ces préliminaires indispeusables : car il faut nécessairement dire un mot de l'épilepsie. Depuis qu'on a reconnu qu'elle pouvait être d'origine corticale, on n'a pas manqué de mettre sur son compte tous les délires singuliers, monomanie homicide et autres, dont on se trouvait embarrassé. Voilà, par exemple, le cas de cette Henriette Oornier, qui tue un enfant, tout d'un coup, sans rime ni raison et qui jamais, ni avant ni après, n'a donné le moindre signe d'épilepsie, ni manifesté d'autre impulsion du même genre. N'importe! on en fait un cas d'épilepsie. Pourquoi ? pour ne pas en faire un cas de monomanie, d'impulsion homicide simple. Et en quoi cela avance-t-il la question? En rien du tout.
Je me trompe ; si cela n'avance pas la question, oa sert toujours à quelque chose, ou plutôt à quelqu'un : h M . Lombroso, qui, ne sachant où caser son génie-folie, se dit : — Voilà mon affaire ! Si le cas d'Henriette Oornier est un fait d'épilepsie, — larvée naturellement, — pourquoi les manifestations du génie ne seraient-ils pas aussi des faits d'épilepsie — larvée toujours? Ah! ces choses « larvées »! Et dire qu'un siècle après Bichat et Cabanis, la médecine en est encore à se payer de ces mots-là. L'épilepsie ? mais on la met à toutes sauces. Les impulsions homicides, incendiaires, le vagabondage même, dans certains cas : épilepsie! je prétends, que ces explications, malgré leur apparence philosophique, sont de pures mystifications,
Ht"
— aide déplorables plaisanteries. Tant que Vons ne constatez chez un individu que ces impulsions, vous n'avez pas le droit de qualifier cela d'épilepsie (1). Ou bien il faut changer le sens des mots et reconnaître que sous cette dénomination, on veut englober la masse de tous les faits singuliers, de tous les « syndromes » pins on moins a: épisodiques D qui ne peuvent trouver place ailleurs. Seulement, la catégorie ainsi étendue ne présente plus rien de satisfaisant à l'esprit ; le mot cesse d'être un signe, puisqu'il n'a plus de sens précis, et la nosographie est à tous les diables.
Laissant donc là l'épilepsie et toutes ces larves, je dirai encore un mot avant de quitter le sujet spécial de la folie, de la prétendue surexcitation intellectuelle et quasi géniale à laquelle elle donnerait lieu. Car il saute aux yeux que, voulant rapprocher le génie de la folie, nos honorables contradicteurs, tout en rabaissant en quelque fa<^on le premier, devaient tenter d'exalter la seconde. M. Lombroso, dans sa troisième partie, a deux longs chapitres où il s'évertue à démontrer l'existence possible du génie chez les fous, j'entends, chez les fous proprement dits. Or, dans les nombreuses pages en question, voilà, en mon âme et conscience, ce que j'ai pu trouver de plus remarquable parmi les <l œuvres littéraires » citées ; ce sont quatre vers empruntés au livre de mon distingué homonyme, le D'' Paul Regnard, sur les Maladies épidémiques de V esprit:
Magnat! ! à mon souhait, médecin Magnan ime Adore de mon sort la force qui l'anime.
Admirant »oii beau crâne, autre remords de Phèdre, Nargue Legrand du Saulle et sois Legrand du Cèdre ! (2)
(1) Cf. D^ Christian, Epïlepste, folie épileptique^ p. 118, 125 sq. Paris, 1890.
(2) Lombroso, V Homme de génie, 2® édition française, précédée d'une préface de M. Ch. Richet, p. 314. Paris, G. Carré, 1896.
Évidemment, c'est drôle, mais cela ue dépasse pas le niveau d'une farce de brasserie à l'heure de l'accumulation des bocks. Quant aux images reproduites dans là planche X du volume et présentées comme d'heureux spécimens du génie artistique des fous, je n'ai rien à en dire, sinon que j'y reconnais bien l'art particulier aux aliénés, mais pas la moindre trace de génie.
Certes, celui qui eût visité vers 1580 le manicome de Sainte-Anne en Italie, ou vers la fin de 1826, la maison de santé d'Esquirol,auraitpu y voir enfermés deux hommes de génie, parfaitement fous d'ailleurs, le Tasse et Auguste Comte ; j'aurai à m'expliquer plus loin sur ces cas si exceptionnels. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit dans l'espèce. M. Lombroso parle ici de la masse des fous enfermés dans les manicomes, et chez lesquels on observerait des traces fréquentes de talent, voire même de génie. Pour ma part, voilà quelque quinze ans que je visite annuellement quatre ou cinq asiles d'aliénés renfermant en moyenne cinq cents malades ; on m'a fait voir quelques mauvaises peintures, entendre de pins mauvaise musique, mais jamais un médecin ne m'a présenté de fou ayant la moindre ressemblance avec un homme de génie. J'entends bien que l'hyperémie cérébrale, dans la première période de la paralysie générale, par exemple, comme aussi dans le début de l'ivresse, puisse exciter les facultés de l'esprit; j'ai souvent remarqué aussi la facilité d'élocutipn chez certains aliénés, la façon élégante dont ils tournent exceptionnellement leurs lettres, et très certainement, ceux-là parlent et écrivent mieux dans cet état d'excitation pathologique qu'ils ne le faisaient dans leur bon sens. Mais toutes ces manifestations n'aboutissent à rien de sérieux, et à bien considérer les choses, on y remarque beaucoup de verbiage, très peu d'idées et pas du tout de génie.
J'en aurai fini avec ces préliminaires indispensables,
qnand j'anrai dit que ponr ce qni regarde l'importante
qnestioQ de la dégéiiérescence, c'est nniqueiuent le troable mental qui nous intéresse ici. Cela avec d'autant plus de raison que, comme le dit très bien Camuset, « les signes de dégénérescence sont tellement nombreux qu'on peut à bon droit se demander s'il existe des iudividna assez privilégiés pour en être absolument exempts b (1).
Des individus peuvent avoir un annulaire trop court on nu index trop long, et posséder un cerveau parfaitement normal. L'intégrité du cerveau on, tout an moins, des pins importantes de ses parties on son altération, voilà le fait unique qui, dans cette difficile étude, me servira de critérium et de guide.
Nous sommes en mesure, maintenant, d'entreprendre la critique de la doctrine du gime-folie, telle qu'elle apparaît dans le livre de M. Lombroso, en son plus complet épanouissement.
On pourrait d'abord accuser l'autenr d'extrême légèreté dans la reclierche et l'appréciation des dociiments. Par exemple, nous lisons à la page 30 : « A cinq ans, Meyerbeer jouait merveilleusement du piano », et à la page 'A\ : a Meyerbeer jouait très bien du piano à dix an3. " Le contraire eût étonné. De même, p. 31 (2) : « Ennîus Quirinua Visconti excitait l'admiration à. seize mois. » Sans contester le fait, on aurait été bien aise de savoir ce qui provoquait cette admiration a: à la mamelle ». Page 9, Voltaire est mis tonr à
(1) Annaki médioo-psych. 1888, t. VU. p. 300.
(2) Toutes les citations sont faites d'après la 2* édition fran- ^se de VSomme de génie, mentionnée plus haut.
tour pannî les génies de petite taille et parmi les pins grands; c'est peut-être nne erreur de copiste ; mais on peut y voir aussi la négligence avec laquelle l'auteur insère, sans les lire, les documents qu'on lui transmet. C'est ce qui ressort, sans contestation possible, d'un autre passage où il est dit d'Auguste Comte a: qu'il fut soigné pendant dix ans par Esquirol ; il guérit, mais pour répudier sans motifs sa femme qui l'avait sauvé >• (p. 108). Le fait est que le célèbre philosophe ne passa que quelqaes mois chez Esquirol et que longtemps après sa guérison, sa femme, qui ne l'avait pas sauvé, se sépara de lui pour les motifs les plus honteux ; par crainte de la misère, elle abandonna le grand homme qui l'avait tirée de l'abjection (1).
Dans un genre plus plaisant, on peut signaler des « insinuations » comme celle-ci : ce Uémosthènes, Cicéron, Walter Scott, Erasme, Kepler, d'Alembert, Fénelon, Boileau, Pascal, Aristote, saint Paul, Napoléon, étaient très maigres dans leur jeunesse » (p. 10). Mais, en vérité, à part quelques natures exceptionnellement grassouillettes dans l'adolescence, qui est-ce qui n'a pas été maigre dans sa jeunesse, et qu'est-ce que cela peut bien avoir de commun avec la question du génie et de la folie? De même, voilà que « Mind, le célèbre peintre de chats, avait l'aspect d'un crétin ou d'un dégénéré, ainsi que Socrate, Ibsen, Tolstoï, Sardou, Dovtoiewski, Darwin et Cooper. » Passe encore pour l'affreux Socrate; mais ce pauvre M. Sardou! l'air d'un crétin dégénéré !
(1) C'est la mère d'A. Comte, Rosalie Boyer, qui le retira de la maison de santé d'Esquirol où il avait passé six mois (de fin avril au 2 décembre 1826), et c'est seulement en 1842 que sa femme le quitta. (Cf. J. Longchamps, Précis de la vie et des écrits d'Augwite Comte, in Revue occidentale (numéros de mai et juillet 1889), et D'f Robinet, Vie d'Auguste Cofute, 2* partie, § 5.)
Tont cela aenlèment ponr donner nne idée dn faire de l'antenr. J'entre maintenant dans le vif de la question et d'abord, je ferai quelques remarques an point de vne de l'historique.
Depuis quelque deux mille aos, on s'en va répétant sur !a foi de Sénèqne, qu'il n'y a pas de génie sans un grain de folie, — « Nullum magnum ingenium aine mixtura dementiœ fuit (1). » Mais c'est là on dicton sans portée, une antre formule pour la maxime bien connue : a II n'y a pas de grand homme ponr son valet de chambre », ce qui paraît tout simplement comme la revanche des imbéciles. Seulement, le tort de Sénèqne est d'avoir mis cela sur le compte d'Aristote, qui n'en peut mais. Le seul passage où il y ait une allusion de ce genre, se trouve dans les Problèmes, § XXX. Or, la critique moderne a démontré que les Problèmes ne sont pas d'Aristote (2). En vain alléguerait-on qu'ils sortent de son école; ce n'est pas la même chose, et la morale d'Endème, par exemple, contredit, dans des points essentiels, la doctrine do Maître telle qu'elle est exposée dans VEthiqae à Nicomaque. Chacun vent tirer à soi le philosophe incomparable, cela se comprend assez. Mais qne les Lombrosiens le laissent tranqnille : rien dans son œuvre ne peut leur servir de réclame. J'ajoute qne le philosophe avait nne belle occasion de dire son avis là-dessus dans sa Poétique; il n'y ajamais songé.
Dans un autre genre, on vient nous citer Platon et son Pkédon, En vérité, il n'est pas besoin de remonter ai haut pour constater qne le feu de l'inspiration a toujours parnavoir quelque analogie avec les emportements de la
(1) Seoec, De Iranquill. anim,, 15.
(2) Cf. Sir A. Grant, art. ArialoU, in Enc. Brit. t. Il, 1875; Kart Frantl. Abkandl, der vkilol. Klatse der K. Bayer-Âhad,
folie, et qne le mot délire a pn servir à la fois pour les poètes et pour les aliénés :
Embrasons-nous d'un saint délire, La liberté pour nous conspire,
chante-t-OD dans Guillaume Tell, ce qui ne prouve absolument rien au point de vue de la question en litige. Si ces Messieurs voulaient absolument trouver da.ns les écrivains de l'antiquité, quelque échantillon, encore qu'imparfait, de leurs théories, ils auraient mieux fait de citer Aulu-Gelle. Celui-ci nous conte l'histoire d'un certain Domitius, grammairien célèbre, surnommé Flnsensé [insanus] à cause de son caractère intraitable et morose. Se promenant un jour avec le philosophe Favorin, l'auteur rencontre ce Domitius qui les envoie promener de la belle façon en se plaignant de la sottise et de la décadence des temps. ^ Nous l'avons abordé dans un mauvais moment, dit Favorin, et il s'est montré à nous sous son vrai jour. Sachez toutefois que cette humeur appelée iktlayyokU n'est pas le propre des petits esprits ; cet « état d'âme d a quelque chose d'héroïque, qui consiste à dire courageusement la vérité, sans souci
\iLrfci xatpou, [/Tite (x^tpou (1).
Mais au fond, cela même ne dépasse pas la mesure des banalités connues sur la matière. En dépit de Platon, d' Aulu-Gelle et de Schopenhauer (2), Moreau
(1) « Ni du moment ni de la mesure ». En grec dans l'original. (Aulu-Gelle, Nott Attic, XVIII, 7.)
(2) Cet illustre penseur a tenté d'établir aussi un rapprochement entre le génie et la folie; mais son opinion repose tout entière sur une fausse appréciation. Il s'est complètement mépris sur la nature de la folie, dans laquelle il voit surtout un affaiblissement de la mémoire, ce qui est tout à fait insuffisant pour caractériser le phénomène. L'aliéné méconnaissant la liaison et le rapport des faits, là serait son point de contact avec l'homme de génie, ce Car l'homme de génie aussi néglige la connaissance des relations qui reposent sur le principe de raison ; il ne voit et ne cherche dans les choses que les idées. » {Loc, cit., t. I, p. 197 sq.) La théorie ne tient pas debout et n'a, du reste, aucun rapport avec celle qu'on examine ici.
(de Tonrs) est bien l'inventenr de la théorie du génienévrose : c'est lui le Dieu et Lombroso est son prophète.
L'antenr de VBomme de génie anrait dû, tont an moins, se renfermer dans les limites de son titre. « Gaiton, dit-il, dans un travail précieux [Heredilary Genius). mais oJi nn défaut se montre trop sonveut, — défanl dont je n'ai pn me défendre moi-même, c'est-à-dire Is confusion dn génie avec le talent, — trouve nue prO' portion de 4!il génies sur 1 million d'hommes » (p. 206). Mais si c'est une faute avérée — et det phiH graves ! — pourquoi la commettre de propos délibéré? Et l'ayant commise, pourquoi la reprocher à un antre ?
Eu réalité, M. Lombroso se trompe fort, le mot anglais genius n'ayant pas dn tout le sens de l'expression génie dans notre langue. Sans doute, il englobt les vrais grands hommes; mais, beaucoup plus compréhensif, il désigne aussi et surtout le simple talent. Jamais il n'a pu entrer dans l'esprit de Galtou d't cer que, sur 1 million d'hommes, on pût trouver uni proportion de 421 génies. C'est nue sottise monumentale qu'on porte sans raison à son actif {!), El surtout ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à amalgamer ensemble, comme hommes et femmes de génie, Catherine II, George Sand et Charlotte Corday, d'unï part (2), — de l'autre, Tibère, Bertillon, Holbein, Michel Ange, et Daniel Wilson (3) î , Certainement, si l'on reste dans le vague où semblent s'être compln les fantenrs de l'hypothèse eu discnasion, si l'on vent chercher & se reconnaître dans cett€ mêlée oit se coudoient iudiiïéremment Charlotte Corday,
(1) Cf. GaltoQ, HûTeditary gmius, London, 1869.
(2) Lombroso, loc. ait., p, 65.
(3)/&i(i.,tp.26.
le Dante, Corneille et Mistress Beecher Stowe, on n'en
sortira pas. « Il faudrait prouver, dit très bien le
D' Hirsch, que la disposition aux maladies psychiques
est plus prononcée chez les grands esprits que chez le
vulgaire. Les statistiques manquent (1). i> Je vais tâcher
d'en établir une.
Pour cela, je bornerai mes recherches aux hommes
de génie proprement dits. On a beau nous parler de
la difficulté d'établir une limite entre ceux-ci et les hommes de simple talent ; pour les cas douteux, pour
les petits génies et les grands telents, c'est possible. Ces cas douteux, je les laisserai de côté, m'attachant uniquement aux Héros, aux grands hommes que l'Univers reconnaît comme tels. Cette liste ne saurait pourtant s'établir sans quelque difficulté, et peut-être n'aurais -je pas entrepris le présent travail si je ne m'y étais trouvé préparé par la publication d'un calendrier des grands hommes, à l'imitation de ceux de Sylvain Maréchal et d'Auguste Comte. Ç'aété ponr moi l'objet d'une longue et difficile élaboration, d'autant plus qu'il s'agissait d'une répartition systématique des grands noms, chaque mois étant consacré à une section spéciale, la philosophie, le travail, le drame, la démocratie, etc. (2). Comme je n'avais besoin que de 360 noms (3), j'ai pris naturellement « la fleur du panier ».
Je n'avais qu'à me conformer à l'opinion générale et je l'ai fait — mais dans une certaine mesure. Car, de même que les Comtistes ont cru devoir retrancher de leur liste les Luther et les Calvin, considérés comme
(1) Hirsch, loc, cit.^ p. 122.
(2) Le Calendrier de VÈre révolutionnaire et sociale^ avec les noms des héros de l'Humanité, suivi de la Bibliothèque matérialiste et socialiste, par A. Re^nard. Paris, 1<" vendémiaire, CI, 1 vol. in-8°.
(3) Les jours complémentaires étant réservés pour fêter la Victoire, l'Égalité, etc.
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rétrogrades, j'aî exclu, à mon tour, avec au moins autant de raison, les Moïse, les Paul, les Mahomet et, en général, tous les organisateurs de religions. J'entends bien que celles-ci font partie intégrante de l'évolution de l'esprit humain ; mais elles sont la création spontanée des races dans leur enfance; quand les individualités s'en mêlent, c'est pour tout empirer. Je n'ai pas fait d'exception pour le a Bouddha m, Çakyamouni, Gautama, etc., qui, avec sa religion soi-disant sans Dieu, n'en a pas moins doté le monde d'un nouveau genre de superstition idiote, bonne, en effet, pour des Touraniens, pour des Chinois.
Pour les besoins de la démonstration, et quelque néfaste qu'ait été leur influence, je rétablirai, sur la liste que je vais dresser maintenant, les quelques initiateurs religieux, tels que saint Paul, Mahomet, Luther, dont le génie ne saurait être contesté. Pas d'autres saints, par exemple! Pas de François d'Assise, ni de sainte Thérèse, ni de Loyola ; sans quoi, nous tomberions, avec tous ces extatiques, dans la folie complète, le délire religieux étant au bout de tout enthousiasme de ce genre. J'ajoute que chez tous ces gens-là, vous trouvez, mélangée à un incontestable talent, une forte dose de charlatanisme, et, comme le dit très bien Carlyle, (( il n'y a pas de place pour le charlatanisme chez les vrais grands hommes » (1).
C'est pour cette raison-là, entre autres, que j'ai exclu Napoléon de mon calendrier. D'ailleurs, dans le domaine de la politique, la réalité du grand homme s'établit par les résultats acquis, soit matériels, soit moraux. Or, au point de vue moral, Bonaparte a fait échec à la Révolution ; au point de vue matériel, en dépit de ses brillantes victoires, il a laissé amoindrie et
(1) Carlyle, loc. cit., p. 218.
humiliée la France qu'il avait trouvée agrandie. Cependant, pour les nécessités, aussi, de la démonstration, je dois le rétablir sur la liste actuelle.
Par contre, je ne fais pas figurer ici certains noms de mon calendrier, tels que ceux de Chaumette, de Blanqui et autres, encore que je considère ces hommes comme des Héros de l'Humanité dans toute la force du terme, tant au point de vue de l'abnégation que sous le
rapport des services rendus. Mais il s'agit ici d'une thèse de science pure et non de politique appliquée, et je
dois me conformer, dans l'espèce, aux données de l'opinion vulgaire. J'arrive ainsi, en dernière analyse, à un total d'environ 400 noms, appartenant à des génies d'ordre divers, mais incontestés. Que si Ton me demande pourquoi seulement 400 noms, je répondrai : pourquoi davantage? J'ai déjà eu assez de peine à les obtenir ; en forçant le chiffre, je risquerais de franchir la limite, d'empiéter sur le terrain du simple talent. J'aurais pu ajouter peut-être vingt ou trente noms, sans choquer personne. Puisque^ en effets fai admis tous les génies signalés par M, Lombroso comme affectés d'une tare quelconque et pouvant servir d'appoint à sa thèsCj en augmentant ma liste de ces quelques noms indemnes, je n'aurais fait qu'accroître, au profit de mon antithèse, les chances du percentage. Je parle ici, bien entendu, des génies proprement dits ; je ne saurais considérer comme tels les Ampère, les Lenau, les Foscolo, les Lamartine, et tutti quanti (1).
Comme il me faut absolument citer tous les noms de ma liste, j'établirai des subdivisions propres à servir de
(1) De même Cardan, auteur de quelques excellents livres, marqués au coin de la saine philosophie, mais, en même temps, d'élucubrations désolantes, et chez qui le génie en puissance a été littéralement étouffé par la folie en acte. Comme je pourrais être suspecté de vouloir me débarrasser d'un cas défavorable, je ferai remarquer qu'il ne saurait être question de parti pris 2 dans mon
fil d'Ariane dans ce labyrinthe, ofi je vais entraîne lecteur à la suite de M. Lorabroso, Les partisans c doctrine da génie-folie jionrront même utiliser comme a quartiers de classement ».
Tontes les manifestations de la vie humaine en plein épanouissement jieuvent se ramener à uiie tr irréductible :
1° La Philosophie, pour la coordination de nos ■ naissances, avec la Science qui les détermine ;
2° La Politique, avec l'Économie sociale, pour 1e pratique ;
3" L'Esthétique, pour l'idéal et les jouissances ic pensables de la pensée. J'étudierai successivement Héros de l'Humanité dans chacune de ces trois c gories.