C. — Hommes de génie dans le domaine de
l'Esthétique (1).
Hésiode, Pindare, Tyrtée, Alcée, Sappho, Anacréon, Loneus, Théocrite, Lucrèce, CatuUbe, Virgile, Ovide, Horace, TibuUe, Perse, Juvénal, Pline le Jeune, Héloïse, Dante, Boccace, Pétrarque, Chaucer, TArioste, le Tasse, Froissart, Villon, .Ronsard, Cervantes, Canioëns, Milton, Bossuet, M"' de Sévigné, La Fontaine, Lesage, Addison, Swift, De Poë, Tabbé Prévost, Lessing, J.-J. Rousseau, Fielding, Richardson, Sterne, Mirabeau, Chateaubriand, M*"® de Staël, (z(««A«, Schiller, J. -P. Richter, Burns, Shelley,Byron, Walter Scott, Poushkine, Henri Heine, Balzac, Dickens, V. Hugo,
Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Plaute, Térence, Marlowe, Shakespeare, Ford, Ben Johnson, Lope de Vega, Calderon, Corneille, Molière, Racine, Regnard, Beaumarchais, Alfieri.
(1) Ni les Homérides ni les chantres védiques, séries de personnalités indéterminées, ne peuvent prendre place ici. Quant à Tordre de ces noms, comme à celui des précédents, il n'a rien de rigoureusement chronologique.
Palestrina, Orlando de Laasas, Péri, Mouteyerde, A. Scarlatti, Lulli, Hameau, Haendel, Bach, FergoUse, Haydn, Gluck, Saccîiini, Mozart, Cimarosa, Grétry, Méhul, Spontinî, Beethoven, Weber, Schubert, Rossini, Mendelsohn, Schumann^ Chopin, Berlioz, Wagner,
Phidias, Polyclète, Scopas, Praxitèle, Polygnote, Zeuxîs, Appelle, Giotto, Van Eyck, Meinling, Erwin de Steinbach, Ghiberti, Ghirlandajo, Fra Angelico, Mantegna, le Pérugin, Léonard de Vinci, Raphaël, Bramante, Michel- Ange, le Corrège, Giorgione, le Titien, André del Sarte, Holbein, L. Cranach, Albert Diirer, Benvenuto Cellini, Pierre Lescot, Jean Goujon, Bernard Palissy, Paul Véronèse, Le Tintoret, Salvator Éosa, Quentin Metsys, Jordaens, D. Teniers, Rembrandt, Steen, Paul Potter, Ruysdael, Hobbema, Rubens, Van Dyck, Vélasquez, Murillo, Annibal Carrache, Le Poussin, Lesueur, Hogarth, Claude Lorrain, Puget, Watteau, Boucher, Fragonard, Chardin, Greuze, Houdon, Reynolds, Gainsborough, David, Prudhon, Géricault, Canova, Thorwaldsen, Decamps , Delacroix, Rude .
Sur ces 171 grands hommes appartenant à la section dn génie dans l'art, 30 sont stigmatisés par M. Lombroso comme entachés d'une tare quelconque.
Mais j'éliminerai d'abord Cervantes (p. 37), B. Cellini, Hameau, signalés comme atteints de « vagaboudage ». Les individus anormaux, atypiques, non faits pour l'état de société, ai-jedit ailleurs, se divisent .en trois catégories : ceux qui tuent, ceux qui volent, ceux qui, sans tuer ni voler, veulent vivre sans rien faire ; les meurtriers, les voleurs et les oisifs (mendiants et vagabonds). Le vagabondage constitue donc bien une tare, mais en tant qu'il apparaît comme la manifestation caractéristique de la fainéantise (1). Qu'un Cervantes ou un Byron aient couru le monde, cela ne saurait permettre, en aucune façon, de les assimiler aux malheureux
(1) Cf. A. Regîiard. De la suppression des délits de vagabondage et de mendicité, pp. 34, 59. Paris, Larose, 1898.
véritablement tarés, qui parcourent leur pays d'un bout à l'autre, parce qu'ils aiment mieux mendier en marchant que vivre en travaillant. Mais M. Lombroso nous en a fait voir bien d'autres, et nous ne sommes pas au bout ! C'est ainsi qu'il faut encore écarter Léonard de Vinci, célibataire, et qui, parfois, esquissait de la main gauche (p. 26) ; de même Shakespeare, flétri comme n'ayant pas eu de postérité, bien qu'il ait engendré au moins trois enfants, et que sa petite-fille Elisabeth ait vécu jusqu'en 1670. J'ajoute que le fait de n'avoir pas de postérité peut tenir à des causes extrêmement variées ; sans compter qu'en raison de l'influence inéluctable du conjoint, cette circonstance est dépourvue de toute valeur, dans l'espèce.
A retrancher aussi, d'emblée, Victor Hugo, qui était orgueilleux (1) (p. 77); Raphaël, Mozart et Goethe qui furent précoces (p. 29). De fait, il faut en prendre son parti et renoncer à plaisanter les enfants prodiges ; ceux qui trop souvent avortent, ne sont que de faux « petits prodiges », dont on a inconsidérément surfait la valeur et dont l'intelligence reste stationnaire — quand elle ne s'atrophie pas, à partir de la puberté. D'une façon générale, il est très juste de l'affirmer, le génie des grands hommes s'esquisse dès leur enfance ; les faits cités ici par M. Lombroso sont aussi nombreux qu'incontestables.
Autre chose est la conséquence qu'il en prétend tirer au profit de son argumentation, en affirmant « qu^un autre caractère commun au génie et à la folie, à la folie morale surtout, c'est la précocité ». On avait cru jusqu'ici — qu'à part l'idiotie — la folie propre-
(1) Aussi Hogarth, « qui dut le grotesque de ses inspirpition» à une taverne de Highgate où un ivrogne lui cassa le nez dans une dispute ]D ! (p. 42).
ment dite, extrêmement exceptionnelle chez Tenfent, était surtout une maladie de l'âge adulte ; il paraît qu'on s'était trompé. Tous les aliénistes persisteront pourtant à penser, je crois, que l'auteur de l' Homme de géniey dans l'intérêt de son paradoxe, avance ici avec la plus parfaite inconscience une contre-vérité de plus (1).
A propos de Mozart et de Gœthe, ajoutons que le premier, qui jouait si bien du piano, ne pouvait couper sa viande sans se blesser (p. 55)! et que le second vît un jour venir à lui sa propre image (p. 89). Disons, une fois pour toutes, que ces soi-disant hallucinations, surtout quand elles sont uniques, comme dans le cas présent, ne peuvent absolument pas entrer en ligne de compte. Cela se résout souvent dans une simple erreur d'appréciation, comme dans l'aventure de Walter Scott qui, venant d'apprendre la mort de Byron, crut voir, tout à coup devant lui, l'image de son ami ; en s'approchant^ « il reconnut que cette vision était due à un certain agencement (2) d'une draperie étendue sur un écran ». Dans le cas de Benvenuto Cellini, l'hallucination paraît plutôt comme un rêve amplifié par l'imagination de l'artiste.
Shelley (3), l'un des troivS plus grands poètes de l'Angleterre — les deux autres étant Shakespeare et Mil-
(1) Dans ses deux remarquables études sur La Folie chez Us enfants (1888) et VHomicide commis par les enfants (1882), M. Paul Moreau(de Tours) n'a jamais prétendu, comme paraît le lui faire dire M. Lombroso, que la folie proprement dite était d'une extrême fréquence chez les enfants. Il s'est contenté de faire remarquer qu'elle se manifestait (surtout sous la forme de folie morale ou criminelle) chez les très jeunes sujets, plus souvent qu'on ne l'avait pensé jusqu'ici.
(2) Moreau, Zoc. ciY., p. 541.
(3) Percy Bysshe Shelley, né le 4 août 1792, à Field place^ résidence de sa famille, près de Horsham, dans le comté de Sussex.
Dans la prochaine édition de la Psychologie moi^hide, l'œuvre
ton — fut BDJet à des accès de soomatubnlisme. 1 de dix aaa, on le mit en pension k Brentford, à de Sion-Honae, oh il rencontra un de ses coosluf win, qui noos a transmis snr la jennesse da po TeoaeigDements pleins d'intérêt.
Nous ne couchions pas dans le raêtue dortoir, dit-il, n'oublierai jamais l'apparition de Shclle^ dans ma c une nuit, par un beau clair de lune. Il était en état de b balisme. Il avait les jaux ouverts et marchait à pas dirigeant vers la fenêtre. Je m'élançai vers lui, et l'aj dans mes bras, je l'éveillai ; je ue savais pas alors qu danger à tirer brusquement un somnambule de son aop était extrêmement agité, et, après i'avoir reconduit à s< m'assis à son chevet pendant qaelqae temps et pun les violents effets de la surexcitation nerveuse produi brusque choc. Mais il lui arrivait souvent de rêver tou en proie à une sorte de léthargie, et comme absent; et Yaccè» («l'c) était passé, ses yeux devenaient brillants, i tremblaient, sa voix était brisée par l'émotion ; il livré à une sorte d'extase et parlait plutôt comme un i comme un ange que comme un être humain (1).
On sait qu'il périt en mer, à vingt-neaf ans. temps avant, il avait en nne hallncination.
Comme nous nous promenions sur le bord de la m avoir pris le thë, raconte Williams, il me saisit vtolem le bras. Je lui demandai ce qu'il avait : — Le voici . encore I s'écria-t-il pour toute réponse. Puîa il Se remi et me déi:lara qu'il avait vu, aussi distinctement qu'il i
capitale de Moreau (de Toiire), il faudra faire dispari page 539 les deux alinéas snivanti :
Shelley était sujet à des visions de démon a, Percy Biasbo croyait à la réalité des apparitions. Ui crut voir eou file récemment décédé, etc.
(1) TbomaB Medwin, The LifofP.-B. Shelley. Lont 2 vol. in-8", t. ir, pp. 33-34. Shelley eut une autre att: l'âge de vingt ans. Le même Medwin le trouva un jou heures du matin, endormi euh Jove dans un coin de square, sans que le poète put se rendre compte de la fa^ était venu.
an enfant na sortir delà meretluiaoarireen bstttntdesmsina.
Il fallut recourir an raisonnenieot et à la philosophie pour le ramener tout i fait à lui, tant la vision l'avait impressionné (]).
Mais ce poète exquis était en même temps nn philosophe, affranchi de tonte coaception métaphyaic^ae et religieose. Il put se ressaisir et, de fait, ces phénomèaes morbides passagers paraissent nuiquement comme l'effet d'une excitation cérébrale extrême, loin qn'on pniase y reconnaître en aacnne façon les caractères de la folie (2),
J'en demande bien pardon ; mais il fant rayer également de la liste Haydn, qni, en composant la Création, aurait récité des Ave Maria pour s'inspirer. C'est une niaiserie assurément, en rapport avec l'éducation du célèbre compositeur, mais qui, ainsi isolée, ne saurait constitaer une tare. J'en dirai autant de Rossini, qui a avait horreur des chemins de fer » et se laissait aller assez sonvent 1 à composer dans son lit ». De même, poar l'Arioste, incriminé simplement parce qu'après avoir reçu le laurier des mains de Charles-Quint, il aurait conm comme nn fon à travers les rues (p. 79).
QuantàMiltoUjOùM. Lomhroao a-t-il pris qu'il était hydrocéphale, ainsi que Gibbon, Linné, etc.? Et comment un sujet atteint d'hydrocéphalie, c'est-à-dire ayant le cerveau comprimé, aplati par la sérosité distendant les yentriculea, comment un pareil snjet pourrait-il apparaître comme un géoie ou même comme unsimple talent ? Par cette qualification d'hydrocéphale, l'anteur a certai-
(I) Journal de Willia Uemoriak (1S&9], p. 192. Il s'agiasàit de la petite Afiegra, tille de tord Byron, morte rëcemnielit.
(S>.,Cf. A. Rffgnard. Un poiU révolutionnaire, P.-B. Shelkv, dans ]& K^oe La. Jeune France {mai h ioùt 1881). On connaît le ïer» grec inscrit par l'auteur du Prometkeue vnbowid, sur le registre de la ChartreiiBe de Montanvera, en Suisse : Ei\L\ fiXivflpiirtcoî, BriftoKpaKxiî T'iïsbj rt, profession de foi qu'il n'a jamais démentie.
(1) Voyez les deux portraits du temps, reproduits dans Pouvrage du professeur Masson, qui fait autorité sur la matière : The life of John Milton, 3 vol. in-8». Nouvelle édit., 1881, t. I, p. 66. A cause de sa jolie figure, ses camarades d'école rappelaient ihe lady, the young lady (la demoiselle).
(2) Wilder. Beethoven, p. 13. Paris, 1885.
(3) Le même V. Wilder, loc.cit.j p. 209.
nement voulu dire de Milton qu'il avait une tête énofme, disproportionnée, comme il peut arriver chez les rachitiques. Or non seulement le terme est singulièrement impropre, mais le fait n'est pas exact. Milton était, à dix ans, un des plus jolis enfants qui se puissent voir, et, arrivé à Tâge d'homme, un très beau garçon : ce qui ne se concilie guère avec une tête disproportionnée (1).
Beethoven est signalé comme célibataire, précoce 1
(p. 31), distrait (p. 56), descendant de musiciens et d'ivrognes (p. 213). |
Laissons de côté l'hérédité musicale, sur laquelle nous reviendrons, et parlons seulement de l'ivrognerie. Il est certain que la grand'mère de Beethoven buvait « comme un trou 3> (2) et que le père de l'illustre compositeur fut un grand ivrogne ; mais cela n'alla pas jusqu'à la folie alcoolique, et ce qui prouve bien que la tare n'y était pas encore, c'est que Beethoven lui-même, — quoi qu'on en ait dit sans preuves — ne s adonna jamais à la boisson. Victor Wilder a certainement exagéré dans le sens contraire en affirmant que ses breuvages favoris étaient l'eau pure et le café; de fait, « il n'en aimait pas moins à se délasser le soir en faisant un tour au cabaret » où il se délectait « en vidant un verre de bière et en fumant une bonne pipe » (3). Quoi qu'il en soit, d'après la théorie Lombrosienne, Beethoven aurait dû son génie au fait d'avoir eu deux ivrognes parmi ses ascendants ; pour moi, il en fut redevable plutôt à cette circonstance qu'il apparut comme le terme ultime d'une série de musiciens de talent.
Je ne saurais, ici, laisser échapper l'occasion de servir an lecteur la déliciease formule suivante : « C'est ce qui explique comment les maîtres musiciens abondent parmi les génies aliénés : Mozart, Lattre, Schumann, Beethoven, Donizetti, Pergolèse, Fenicia, Ricci, Rocchi, Rousseau, Haendel, Dussek, Hoffmann, Gluck, Petrella ; car la création musicale est la plus subjective, la plus liée aux sensations affectives » (1), etc.
Au diable Fenicia, Petrella, Lattre, Dussek, Ricci et Rocchi et même Hoffmann avec Donizetti ! Que si l'on veut tenir l'auteur des Contes fantastiques, pour un génie, ce n'est certainement pas au point de vue ma- •ical et quant à Donizetti, j'estime que la banalité de ses inspirations l'eût laissé depuis longtemps tomber dans le plus complet oubli, si sa musique n'avait été relevée et soutenue par le caractère vraiment touchant, encore qu'un peu vulgaire, de ses deux soi-disant chefsd'œuvre, la Favorite et Lucie. De même Rousseau, s'il n'avait composé que le Devin du village, n'aurait point passé à la postérité.
Gluck, il est vrai, est stigmatisé comme buveur, ainsi que Marlowe. Il est malheureusement trop certain que l'auteur du Jew of Malta, l'immortel et nécessaire précurseur de Shakespeare, périt à vingt-neuf ans, dans une querelle de taverne. Mais il faut être venu à l'époque où nous sommes, d'imbécile et bourgeoise tartufferie, pour voir un homme stigmatisé uniquement parce qu'il a mis le pied dans un cabaret.
Quant à Gluck, s'il est vrai qu'avec Horace et tons les honnêtes gens, il a su apprécier à son heure un verre de bon vin, je rends grâce à la bienfaisante liqueur, funeste aux seuls dégénérés, qui a pu contribuer à Téclosion de ces purs et éternels chefs-d'œuvre, —
(1) Lombroso, loc, cit,y p. 342.
Orphée^ Alceste et Armide, M. Lombroso affirme <L qu'en dehors du vin, Gluck aimait aussi l'eau-de-vie, et qu'un jour il en but tant qu'il eu mourut » (p. 87). Or, voici, en réalité, comment les choses se passèrent. L'illustre musicien avait eu, en 1779, une première attaque d'apoplexie, après la production à^Echo et N'arcisse ; c'est alors qu'il confia à Salieri le poème des DanaïdeSy sur lequel il travaillait et se retira à Vienne où il mena pendant quelques années une vie tranquille et heureuse. En 1 784, nouvelle attaque à la suite de laquelle il perdit comme la première fois l'usage du bras et de la jambe gauches. Trois ans après, le 15 novembre 1787, comme il hébergeait deux amis venus de Paris, on servit,après le déjeuner,le café et les liqueurs ;M"'® Gluck s'étant absentée un moment, ses convives le pressèrent de prendre un petit verre de liqueur. Gluck, auquel on ^n avait défendu l'usage, finit par en avaler un en priant ses hôtes de ne pas le dire à sa femme. Environ une demi-heure après, une troisième attaque d'apoplexie se déclara et détermina sa mort (1).
Ainsi, cette immense quantité d'eau-de-vie se réduit à un petit verre de liqueur et, de fait, Gluck meurt d'une troisième attaque dans laquelle ce malheureux verre n'était probablement pour rien. Et voilà — toujours — comme M. Lombroso écrit l'histoire.
Haendel est signalé comme célibataire, précoce, buveur (p. 87) et épileptique (p. 68 et 486). Ces deux dernières accusations paraissent fondées sur le passage suivant du « Père Fétis » : a Deux grands défauts ternissaient l'éclat qui rejaillissait sur lui des productions de son génie. Le premier était une violence de caractère, un emportement qui ne connaissait point de
(1) Encyclop. de Ersch, und Grûber, 1»"« section, t. LXIX- LXX, p. 251, art. Gluck, par Heinrich Dôring.
bornes ; le second, ane iatempéraace qni le faisait sonvent s'abandonner aox excès les plus condamnables. )an8 les excès de sa colère, il était capable de se porter Qx dernières extrémités. C'est ainsi qne, dans un monement de furenr contre la cantatrice Cnzzoni qni refuait de chanter l'air a Falsa imagine » de son opéra 'Otkon, il la prit dans ses bras et la menaça de la jeter ■ar la fenêtre » (1).
Qu'an spectateur de cette scène ait pu s'écrier : c'est & l'épilepsie! passe encore. Mais ce n'eût été qn'nne içon de parler et, assurément, an médecin, un aliéniste 'cassent jamais porté, & ce propos, an tel diagnostic, tuant à ce qui regarde l'intempérance, elle ne parait pas voir beaucoup gêné le fécond musicien, qui ne composa as moins de cent opéras et oratorios, dont plusieurs sont es chefs-d'œuvre. Certains objecteront qne s'il n'eût as été bnvenr, il en aurait composé denx cents ; de lëme aussi qu'il aurait pu vivre un siècle an lien de Qixante-qninze ans, etc., etc. Un détail qne M. Lombroso araît ignorer, c'est que le célèbre compositeur eut en 737 une attaque d'apoplexie, ^ ce qui ne l'empêcha as de donner ultérieurement le Messie, son chef- 'œuvre. Je reviendrai plus loin sur ce fait intéressant.
II me faut présentement examiner le cas de trois atres célèbres « épileptiqnes n, Dante, Fétrarqne et [olière.
Tout le monde a lu dans VInferno l'épisode de Franaise de ïlimini et connaît le vers [H] qui le termine : E caddi, como corpo morto code.
C'est-à-dire :
Et je tombai comme un cadavre tombe.
(1) Fétis. Biographie univeretUe dee 'arÎB, 1862.
(2) Dtmte. L'infemo, oant. c. 142.
Eh I bien, il n'en faut pas davantage à notre auteur pour diagnostiquer l'épilepsie. Comment donc! voilà un homme, un poète qui s'imagine entraîné dans la « chambre des horreurs » infernales. Au sein d'un air empesté, il tombe dans un vol d'âmes en peine, misérables victimes de l'amour, que le Dieu juif des chrétiens condamne à d'éternels tourments. « Si le Dieu de l'Univers était notre ami, crie Françoise au poète, nous le prierions pour toi, qui a eu pitié de nous ! » En quelques vers impérissables, elle lui conte la pitoyable histoire. « Et tandis qu'un des esprits parlait, l'autre pleurait si fort que, de pitié, il me sembla mourir », ajoute le poète,
E caddiy corne cmyo morto cade
Vous croyez avec moi que le Dante a voulu, par cet évanouissement, marquer l'effet le plus terrible produit par la plus poignante émotion (1). Point! ce passage et deux ou trois autres analogues prouvent inévitablement que l'auteur a dû ressentir, objectivement, les effets qu'il décrit si bien. S'agit-il en effet, d'épilepsie ou d'hystérie ? On veut bien reconnaître qu'il y a quelque péril à se prononcer : « Ma fa incUnare per Vepilessia^ Verotismo di oui egli stesso s^accusa nel poema e Virascibilita fiera di cui la leggenda ha raccoUe tante pi^ove! » (2) Et voilà! La fureur erotique du poète, sa hauteur, son irascibilité font pencher pour Tépilepsie. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'à la page 554 de
(1) Voyez l'intéressante étude du D' Auerbach : Ueber Lomhroso's Auffassung des Qmius, p. 9 sq., Berlin, 1895.
(2) Lombroso. Le nervosi in Dante e Michel-Angelo in Archivio di Psychiatria, 1894, p. 126 sq. Les autres passages indiqués dans \& Divine comédie^ sont: Inferno III, vers 159; V, 139 et VI, 1. — Purgatorio, XV, 120; XXVII, 91; XXX, 88. — Paradiso, XX, 140.
Cf. M. Durand-Fardel. Dante Alighieri, in Nouvelle Revue du 15 juin 1893.
on livre, M. Lombroso insiste snr ces « indices d'accès .'épilepsie » chez le même Dante, signalé à la page 553 larmi les qnelqnes hommes de génie « qni achevèrent ,vec sérénité lenr carrière intellectuelle et que la folie l'a jamais égarés «.
Qnant h Pétrarqne, accusé aussi d'épUepsie, on ne ait vraiment h quoi se prendre pour réfuter une issertion dont la preuve u'est nulle part alléguée. II aut se contenter de cette formule donnée deux fois p. 68 et 486) : » On sait que Jules César, Dostoiewsky, î'étrarque, Molière, Flaubert, Charles V, Saint-Paul, ïaendel, ont tons été sujets & des accès d'épilepsie b. Jn point, c'est tout.
Et qne voulez-vous que fasse on critique, désireux de vérifier cette allégation ? Je ne pouvais pourtant pas ire toutes les vies de Pétrarque, ni tout Pétrarque, ni nême toutes ses lettres. J'ai dû me contenter de Tira- >oschi (1) de J.-A. Symonds (2), et de la consciencieuse itnde de A. Bartoli (3), dans le septième volnme de son listoire de la littérature italienne : le tout complété >ar la lecture de quelqnes-unes des plus importantes jpîtres " de rébus familiaribus », et de J'article n Péxarque » dans l'incomparable encyclopédie de Ersch !t Grruber.
Voici ce qu'on lit sur la mort de l'auteur des sonnets, laus ce dernier travail, si admirablement documenté: j: On ne sait rien de précis sur ta date et les circonsimces de sa mort, non plus que sur la nature de la naladie qui l'occasionna. Ou le fait mourir tantôt le 18, lantôt le 19 ou le 20 juillet ; les uns parlent d'apo-
(1) Tiraboechi. Storia délia Lelteratum Italùina, t. V, part. II, Lih. III. Milano, 1823.
(2) J.-A. Symonds, in Enc. Brit., t. XVIII. London, 1885. Sub loce Petrarca.
(3} A. Bertoli. Sicria délia Letteralura Itallana, t. VII, firense, 1884,
xr»?
plexie^ les autres d'épilepsie ; certains disent qu'il rendit Tâme sans qu'on s'en doutât, assis sur son fauteuil ; d'autres qu'il expira dans les bras de son ami Lombardo da Serico. D. Aretinus, qui l'avait vu quelques jours avant, dit seulement qu'il mourut d'apoplexie... De Sades cite une lettre d*un contemporain, G. Manzini, qui rapporte que ses gens avaient trouvé Pétrarque paraissant endormi sur un livre ; comme on l'avait vu souvent dans une attitude semblable, sa mort avait passé inaperçue. Cela expliquerait comment on n'a jamais été sûr, nonseulement de l'heure, mais du jour de sa mort. On n'en sait pas davantage sur la nature de la maladie à laquelle il succomba (1). 3> Restons sur cette dernière pbrase, résumé nécessaire de ce qu'on vieut de lire. On ne peut pas plus se fonder sur de pareilles données pour affirmer l'épilepsie, que sur la lettre dans laquelle Pétrarque, retiré dans le village d' Arqua, se plaint d'accès de fièvre et de pertes de connaissance (2).
Ce qui paraît hors de doute, en revanche, c'est que ce grand homme, précurseur de la Eenaissance, fut, toute sa vie, un homme tourmenté, <t géhenne », sans caractère ni décision, menant de front l'amour platonique et l'amour pratique, chantant à pleins poumons cette Laure à laquelle son mari faisait onze enfants, et en faisant deux, lui-même, à une femme inconnue qu'il n'a pas chantée du tout (3). Il s'en allait répétant que tout est difficile ; de son propre aveu, le plus souvent il ne savait pas ce qu'il voulait, guod vellem nequeo, quod
(1) Encycl, de Ersch et Grûberj 111« section, t. XIX, XX, p. 242 (note).
(2) Senti, XIII, 7 (en 1370). Pétrarque mourut en 1374, âgé de soixante-dix ans et non de quatre-vingt-dix, comme Je dit M. Lombroso (p. 98).
(3) Le fils de Pétrarque naquit en 1337, sa fille en 1343. Le garçon, que l'abbé de Sades a voulu, sans preuve, représenter comme un voleur, mourut en 1361. Il est consolant de savoir que
possem nolo (1). Il ne se trouvait bien nulle part, pars mundimihi 7^MZ/a/>/û^^^ (2); comme Pascal, il était continuellement tiraillé entre le Monde et la Foi. Et, chose remarquable, dans cette lutte, c'est l'homme du XIV* siècle qui résiste, c'est le contemporain de Bossuet qui succombe. Il est vrai que le protestantisme n'était pas venu raviver leflambeauà demi éteint du judéo-christianisme ; mais surtout, tandis que le pauvre Pascal s'embourbait dans le jansénisme et la casuistique, Pétrarque se retrempait au sein de cette antiquité aryenne, source de toute Force comme de toute Beauté, dont certains critiques malintentionnés voudraient sevrer la démocratie, sous un imbécile prétexte d'utilitarisme bourgeois.
Notre grand Molière est également atteint et convaincu d'épilepsie (p. 68 et 486) ,uniquement d'après ce passage de Moreau (de Tours), où il est dit de lauteur de Don Juan : « A souffert de convulsions. Le moindre retard, le moindre dérangement le faisait entrer en convulsion^ et l'empêchait de travailler pendant quinze jours y> (3). Cela, d'après Grimarest, dont on ne donne pas le texte. Le voici : « Si Chapelle était incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arrangement. Il n'y avait personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre : une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu'il l'avait ordonné, mettait Molière en convulsion... Si on
le pape Clément VII, par un bref spécial, légitima ou du moins déclara propre à recevoir les ordres, malgré la d: tare > de sa naissance € Giovanni di Petrarca, scolare Fiorentino nato de soluto et soluta 3). Tiraboschi, loc, cit., p. 780. Cf. J.-A. Symonds, loc. cit.
(1) Petrarca. De reb.famil., XVI, 11.
(2) Ihid., XV, 8. Certaines gens, à ce propos, parleront de folie du doute et d'aboulie, qualifications bien déplacées pour des faits d'ordre aussi simple et aussi commun.
(3) Moreau, loc. cit., p. 355.
lui avait dérangé nn livre, c'en était asaez pour qu'il t travaill&t de quinze jours y (1). Il faut vraiment bonne volonté pour conclure de ce passage à l'exii de l'épilepsie. Le mot " convulsion » dans le la ordinaire, non technique, n'a nnllement le sens essaye de lui attribuer ici ; c'est comme si l'on v encore voir de l'épilepsie dans la a convulsion » prit, lors de la crise finale, an moment où, dans la monie dn Malade imaginaire, il prononçait le mt 1 et qn'il esHa)'a de, dissimuler par nn rire forcé De même ponr les spasmes, pour les accès de te de dyspnée, effet de la maladie de poitrine qni le i et à laquelle l'immortel écrivain et le trop se époux d'Armande Bejart finit par succomber (3),
J'arrive à la partie la plus pénible de ma tAch accnsations formulées par M. TiOmbroso contre M Ange et Byron. Je n'insiste pas sur Sappho, It grand poète lyrique de tous les temps, dont l'ode rîssabte, encore que mutilée, sufdt à nous faire r le jugement de l'antiquité tout entière ; Sapp seule femme qui ait jamais attesté qu'au moins, e rapport du génie dans l'art, l'Eternel Féminin p égaler tout le reste. Quand M. Lombroso, dans l'i de sa thèse, vient ici nous parler de perversion se; il se met tout bonnement au niveau du père I lequel ayant à traiter de la poésie lyrique eu Gn voile la face au seul nom de l'auteur de l'ode à toria (4). Margaritam ante porcos.
Mais voici qui est plus fort. Notre auteur ne " pas accuser Michel-Ange du genre d'attentat q
[il Grimarest. La VU de Molière, p. 247. Paris, 1705. 2] Ibid.. p. 287.
(3) Cf. D'A. -M. Brown, Molière, poète et comédien, et poÎDt de vue médical {trad. française, Bruielle», 1877).
(4) V. Duriiy. Mktoire dei Greci, 1. 1, p. 626.
Sémites de Sodome voulaient commettre sur les « Malleak » de Jahveh, c'est-à-dire, sur les anges du Seigneur ? Et cela, parce que dans ses lettres à un certain Cavalieri, Tillustre sculpteur s'épanche en effusions amoureuses, écrivant, par exemple, que si celiii-ci venait & l'oublier, lui, Michel-Ange, en mourrait de chagrin. D*ailleurs, ajoute M. Lombroso — et ici il faut citer le texte très précieux, a: Questa transpariva gia nelle sue opère, come chei suoi capolavori fossero tutti virili (Mose, Lorenzo e Giuliano di Medici) ï> (1). Après cellelà, il faut tirer l'échelle , surtout quand on pense au vrai chef-d'œuvre, à ce cornu et foudroyant Moïse.
Quand même le grand artiste n'eût sculpté que les jeunes Médicis et l'esclave du Louvre, — quel raisonnement! (2)
(1) Lombroso. Dante e Michel Angelo^ loc, cit,, p. 130. « Cela se décèle déjà dans ses ouvrages, ses chefs-d'œuvre étant tous des représentations mâles (Moïse, Laurent et Julien de Médicis). »
(2) Dans une toute récente publication [Genio e degenerazione nuovi studi e nuove hattaglie Palerme, 1898), M. Lombroso n'hésite pas à ranger Shakespeare parmi les génies soupçonnés de omosessualità (p. 168). Une seule chose peut étonner, c*est qu'il n*ait pas argué plutôt du premier groupe de sonnets (1 à 126), qui, depuis longtemps, ont, en Angleterre, scandalisé les imbéciles. L^orthodoxe Halliwel-Philippsva jusqu'à les regarder comme de simples jeux d'esprit, sans aucun caractère subjectif. La vérité est que les sonnets en question adressés an jeune comte de Southampton, protecteur acharné de Shakespeare qui, sans lui, n'eût peut être jamais pu sortir de l'embarras et de Tobscurité, — la vérité est que ces sonnets, tout en manifestant les sentiments d'une admiration et d'une amitié excessives, ne permettent de tirer aucune conclusion contre la moralité de l'auteur du Boi Lear,
Dans ce même volume, M. Lombroso signale, au nombre de ce qu'il appelle « les nouveaux génies aliénés d, l'immortel Beccaria, accusé entre autres choses, d'aboulie et de mégalomanie. Je ne sais pas si, en effet, l'auteur des Délits et des Peines avait quelque embarras à se décider dans les circonstances ordinaires de la vie; j'observe seulement que, dans cette grave question de la criminalité, son intervention a été aussi nette que décisive. Et quant à ce qui est de la mégalomanie, je ne puis en reconnaître les signes dans le fait que Beccaria aurait estimé assez haut son œuvre et son génie. On y voit aussi Alfieri, signalé dans VHommede génie
Mais ce n'est pas fini, an La criminalité chez les poètes et les artistes, ajoute M. Lombroso, est malheureusement plus forte (que chez les philosophes). Trop souvent ils sont dominés parleurs passions...Voilà pourquoi nous devons compter parmi les criminels les Bonfidio, les Arétin, les Cerera, les Brunetto Latini, les Franco et, peut-être, Foscolo et Byron » (p. 91). Que les Bonfidio et les Cerera s'en tirent comme ils pourront ! Je n'ai à m'occuper ici que des génies proprement dits, et par conséquent, du seul Byron. Mais d'abord, que penser de ce oc peut-être » ? Il semble qu'en cas de doute, le nom de l'auteur de Childe Harold n'eût pas même dû être prononcé. Puisqu*il l'a été, mieux vaut raconter les faits et mettre à tous ces gens-là le nez dans leur ordure.
Lord Byron eut le malheur d'épouser une de ces femmes ignorantes et bornées qui apparaissent comme la négation éclatante des qualités de leur sexe (1). c< Quand en aurez-vous fini, lui dit-elle un jour, avec cette mauvaise habitude de faire des vers? d Ce qui suffit à caractériser la situation . Cela n'empêcha pas la société bourgeoise de crier à l'abomination quand l'ancienne Miss Milbanke jugea à propos de quitter la maison conjugale, dont elle avait rendu le séjour insupportable. Tout ce monde bigot et fanatique, tous les « Pecksniffs », mâles et femelles — femelles surtout — prirent parti pour la a malheureuse abandonnée » contre le «libertin». On racontait, entre autres
comme célibataire et impulsif, convaincu cette fois d'avoir souffert d^un <r vero accesso di epilessia », commençant par des vomissements de trente-six heures avec des convulsions et des secousses terribles de la tête, etc. d (!) Genio e degenerazione^ p. 75.
(1) Voyez mon étude «ur Byron, dans le ViestniJc Evi'opi {Messager de V Europe) de Saint-Pétersbourg : La Science et la Littérature dans l'Angleterre contemporaine^ lettre XV, p. 184 sq., juillet 1882.
l'an conrs d'ane scène époavaatable, faite par a femme, il avait jeté an fea une montre en or. le noble lord avait en senlemeut nne once de inel dans les veines, ce n'est pas la montre, mme qu'il eût flanquée par la fenêtre, rd, malheurensement, l'horrible mégère qn'é- Mitbanke rencontra sa pareille dans la pern bandit de lettres, de ceox qni désbonoreirnellement la profession d'écrivain, si cette i pouvait être déshonorée. L'auteur de cette Case de ronde Tom, qne tant de gens an sérieux, Mrs Harriet Beecher Stowe, l'un clergyman, ae vanta d'avoir reçu les 3S de lady Byron, laquelle accusait tout it le poète d'inceste avec sa sœur Angusta ;h). Remarquez que l'accusation se produisit [nort des deux conjoints, alors qu'il n'y avait en d'aller « interviewer » l'accusatrice et que 'était plus là pour se défendre. Et lady Byron inté cela è. Mrs Beecher Stowe dans l'intérêt it de l'âme de Byron » et Mrs Beecher — Oh I s et mes sœurs ! [sic) — dans le même intérêt dans celui de la vérité (1) 1 Comme tout cela le I Oui certes, il y a un criminel dans cette 'est, bien plus que miss Milbanke, l'aboyeur e qui, dans l'unique espoir d'un snecès de vu l'importance du scandale, n'hésita pas à.
iett Beecher Scowe, Lady Byron vetvikaUd. London. ow, 1870, p. 3 etpaesim (aiirtout pp. 159, 166, 223,231). amea attentif de tout ce que nous connaÎBeoDB de - dit M. Leslie Stephen — des rapports entre ]e frère it surtout dea rapports alïectueux de lady Byron arec à l'époque, tel» que nous les ont révélés des lettres îpoia, tout concourt i. prouver la fausseté de cette toire. Il [Diction, of national Biography, t. VIII. Lon-
tenter de salir d'nne sonillnre ineffaçable, et sans preuve à l'appni, la mémoire d'nn grand homme. (1)
S'il fallait s'en rapporter anx littérateurs qni, ayant à écrire la vie d'nn homme célèbre, lâchent la bride aux pins excentriques fantaisies de leur imagination, on devrait ranger d'emblée, parmi les jastifiables de la théorie da génie-folie, l'immortel antenr de Gulliver. Un jour, celui-ci se laissa aller à nne de ces boutades hamonristiqnes qai lai furent tonjonrs si familières. C'était à propos de la misère et surtout de la saleté où croupissent les enfants irlandais ; la pièce commençait ainsi : a II m'a été assuré & Londres, par un très savant Américain de ma eounaissance, qu'un jeune enfant bien portant et bien nourri, constitue à l'â^e d'un an un aliment délicieux » etc., etc. ; le reste dans le même ton (2).
Qui le croirait ? Cette simple bouffonnerie a été représentée comme « le suprême effort du désespoir et du
(1) Dans son récent volume cité plus haut, M. Lombroso ne fait pluï aucune allusion & la criminalité de lurd Byron. Il a trouvé HOn affaire ailleurs, dans l'ouvrage d'un csrtain M. Jeaffreson {The real Lord Byrùn, London, 1883), auteur d'un « livre sur le clergé », d'un m livre sur les médeciuB i, et d'un c livre sur les hommes de loi n. Ce Monsieur, tout en se donnant des aira d'impartialité, e'est borné à rééditer les calomnies accumulées autrefois par la pruderie anglicane sur la tête du noble Lord, dans lequel il voit surtout < un maniaque inspiré », un a poseur sublime b, un < misérable débauché s, un a séducteur de profesiioni, etc. L'étonnant biographe trouve très bien qu'on ait dé(ruiC les mémoires de Byron, destruction dans laquelle sa veuve eut la plus grande part. « Qu'est-ce que le monde y a perdu ? dit'il (t. II, p. 337). Rien ou peu de chose, i Et voilà, pour écrire la vie d'un grand homme, un auteur bien compétent, qui ne comprend pas ce qu'il y a d'antihumain, de sacrilège dans un pareil attentat I M. Lombroso aurait pu être mis en garde par un article de la Quarterly Mevkui {numéro de juillet 1883), organe conserva- , teur cependant et peu suspect de partialité envers Byroo, qui stigmatise comme une imposture la publication sur laquelle il a étayë son diagnostic.
(3) « Proposition modeste pour empêcher que les enfants des pauvres, en Irlande, soient une chargea leurs parents, etc. », 1729.
génie de Paatenr (1). d Taîney voit « une scène de cannibale », l'expression d'une âme ulcérée par le fiel de la plus noire misanthropie! C'est une des plus colossales erreurs à signaler dans les fastes de la critique ; l'Angleterre en rit encore, bien que notre compatriote ait en partie suivi les appréciations de Thackeray, en les exagérant comme à plaisir. Par cet exemple, on peut juger du reste. Ajoutez que par suite de son existence relativement mouvementée et de son « ménage » irrégulier, au moins considéré comme tel, les plus pieuses calomnies s'abattirent sur le pauvre doyen de Saint- Patrick, représenté comme un dégoûtant misanthrope et un séducteur féroce.
On a voulu plus récemment le donner comme une sorte de Jean- Jacques, perpétuellement haineux et mécontent, ce qu'il n'était pas du tout. C'est ainsi qu'on en fait un misérable enfant, élevé par charité, recevant l'aumône d'un peu d'instruction. Le jeune Swift qui n'était pas riche, en effet, eut cependant le bonheur de posséder un excellent oncle en bonne situation de fortune et grâce auquel il put prendre ses grades à Trinity Collège (Dublin). Sa mère, parente de Sir William Temple, obtient du fameux homme d'État qu'il le prenne pour secrétaire ; excellente aubaine à toQS égards. Mais quoi ! Thomme entiché d'une idée fixe ne recule devant aucune absurdité. Taine verse toutes les larmes de son corps sur le jeune secrétaire, « mangeant à la table des premiers domestiques et subissant les humiliations et les familiarités de la valetaille » (2). Quel valet cependant que celui qui était admis de temps en temps à la table d'un pareil maître,
(1) Taine. Histoire de la Littérature anglaise, t. IV, p. 71 Parie, 1866.
(2) Ibid., p. 11.
th
et même dans l'intimité de Guillaume III, qnand ce grand roi venait passer quelque temps au château de Sir William Temple (1).
Mais, non seulement ce <r pauvre hèrcD, cet écolier « bizarre et gauche d, mène la vie de château en compagnie des grands de la terre, il est encore « Tenfant chéri des dames » ; comme Rousseau, en effet, avec cette différence que celui-ci, — un malade, véritablement, — se plaint toujours, tandis que Swift, sain de corps et d'esprit, se trouve parfaitement heureux. Je laisse de côté miss Waring, pour arriver de suitç à cette Stella, que les âmes sensibles ont si sottement exaltée, aux dépens d'un homme qui valait assurément mieux qu'elle. C'était l'enfant d'une femme attachée à la maison de son patron. Swift lui donnait des leçons, et une fois de plus — car le cas est fréquent, — l'élève s'éprit de son professeur. Après avoir obtenu un bénéfice en Irlande, il
l l'emmena avec lui et ne s'en sépara plus.
Et comme si ce n'était pas assez de bonheur, il ren-
^ contrait quelques années après, à Londres, une jeune fille non moins charmante et encore plus éprise, miss Vanhomrigh, la Vanessa de ses poèmes. C'était en 1708;
f' Swift avait quarante ans passés. Si Ton songe que cette nouvelle lune de miel dura quelques années, on reconnaîtra que le «doyen » fut tout de même un heureux
• mortel, quoi qu'en puissent dire Thackeray, Taine et Macaulay.Ce dernier le traite même deac ribald priest », ce qiû ne saurait nous étonner de la part de ce doctrinaire, dont la réputation tend d'ailleurs à reprendre en Angleterre le niveau inférieur au-dessus duquel. elle
(1) Tout le monde connaît, en Angleterre, Thistoire authentique des promenades du jeune Swift et du roi dans les allées du parc, promenades durant lesquelles ce dernier apprit à son jeune compagnon à couper et à manger les asperges à la manière hollan* daise.
n'aurait jamais dû s'élever. (Jet historien, si prodigieusement surfait chez nous, s'est toujours imposé la tâché d'insulter tous ceux dont la vie et les conceptions ne rentraient pas dans le moule étroit de ses propres idées.
Que Swift ait été malheureux plus tard par le fait des deux femmes auxquelles il se trouva en proie, — deux femmes jalouses ! — c'est là une vérité qui ne paraît pas douteuse, hien que, grâce à son caractère enjoué, & sa bonne humeur, il ait pu supporter la rude épreuve. Le pire arriva lorsque Miss Vanhomrigh se mit dans la tête de l'épouser; elle alla jusqu'à écrire à Esther Johnson (Stella), avec laquelle le doyen vivait au su de tout le monde, une lettre dans laquelle elle lui demandait de préciser exactement la nature de ses relatioas avec ce dernier. Stella, justement indignée, remit le billet à Swift qui, sur-le-champ, monte à cheval, se rend chez Vanessa, pose sur une table l'inconvenante et méchante missive et repart sans avoir dit un mot. Peu de temps après, la misérable créature, malade depuis longtemps, succombait avec une mauvaise action sur la conscience. Voilà ce que ces Messieurs ont appelé « regorgement de Vanessa comme par un coup de couteau » (1723). Esther Johnson mourut quatre ans après.
La mort de cette dernière fut un rude coup pour Swift. Nos fantaisistes critiques disent qu'il en devint fou, non de chagrin, — ce qui serait déjà un signe fâcheux, — mais de remords! Outre que le soi-disant remords n'est le plus souvent que la crainte d'un châtiment mérité ou non, à moins qu'il n^apparaisse comme un état d'esprit propre aux imbéciles, il faut avouer que l'effet mit quelque temps à se produire. C'est seulenaent en 1740, treize ans après la mort d'Esthçr Johnson que Swift tomba en démence. Il avait, il est vrai, souffert toute sa vie d'étourdissements avec accès de surdité passagers ; le D' Bucknill, auquel on doit une étade
approfondie de la maladie dn doyen, reconnaît là les symptômes de ce qu'on a appelé * la maladie de Mé-
nîère, » « C'était, dit-il (1), un désordre parement local et sans auunne iuflaeDce sur l'intégrité de ses facnltéa mentales. » C'est seulement de 4738 à 1742que survinrent peu à peu les phénomènes de démence avec hémiplégie et aphasie, liés sans doute k un ramollissement du cerveau, auquel il succomba en 1744, h Vtge de aoixante-qainze ans.
Son cas est analogue à ceux de Vico, de Volta, Linné et antres ; la folie, sous ancune forme, u'apparnt chez Ini dnrant le cours de son existence active. On excusera les précédents détails biographiques, indispensables pour détruire la légende édifiée par des écrivains plus brillants que sérieux, soutenus par la coterie des âmes sensibles ou soi-disant telles, qui, sons le prétexte de défendre les &ibles, inconsciemment crèvent les yeux à la justice et à la vérité (2).
Je croyais ma tâche finie et commençais à respirer, quand pour mon malheur je vis qu'il me fallait compter avec la nouvelle production de M, Lombroso, mentionnée précédemment. Je lui savais gré d'avoir passé & peu près sons silence, dans VUomo di genio, Lucrèce et Wagner ; il se contentait d'indiquer vaguement le pre-
- (1) D'Bucknill, Dean Swift'» Dintoêt, m Brain (janHer 18* .— Cf. l'article Swift, dans la Quarterly Beview, d'avril 1883.
De fait, on a voulu, à tort, tirer des ouvrages de Swift, des c clueioDS DOD juatitiées, relativement à. eon soi-disant caracl atrabilaire. Il y a là una interprétation erronée, que rien ne jiiatifie. Ceat comme si l'on voulait, sur h foi de Candide, faire de Voltaire un misanthrope et no peesimiâte abaurde, taodia que l'aateur de Zaïre a voulu seulement ctmfoodre l'optimisme béat et scélérat de Leibnitz,
(2) Cf. Leslie Stepheo. JnnatUn Simft. London, 1882. John Forster, The Life of Jonathan Swift, t. I. London, 1895. (L'ouvrage a été interrompu par la mort de l'auteur.) — P. Max Simon. StBy^t, élude psychologique et UUéraire, suivi d'un Eaai sur Ut Tnédecins de Gil Bios. Paris, 1893.
mier parmi les suicidés et de rapporter, à propos du second, quelques banalités sans importance. Mais voilà que dans son nouveau Genio e degenerazione, se fondant sur une publication de M. S. Stampini (1), il fait, décidément, de Timmortel Lucrèce, un suicidé et un aliéné! Force est donc de rappeler les faits.
Tout ce que Fon sait de l'auteur du De natura rerum se trouve dans Taddition de saint Jérôme à la chronique d'Eusèbe, où Ton peut lire en regard de Tannée d'Abraham, 1923 (Olymp. 171,3 ; U. C. 660 ou 94 A. C.) :
Titus Lucretius poeta nascitur. Postea amatorio poculo in furorem versus cum aliquot libres per intervalla insaniae conscribisset, quos postea Cicero emendavit, propria se manu interfecit anno aetatis XLIY.
ce Bien que cette tradition (celle du suicide), dit le savant Constant Martha, réponde à la triste impression que vous produit la lecture du poème, il faut la tenir pour suspecte. Elle ressemble à tant d'autres qui ont été imaginées dans l'antiquité pour effrayer l'athéisme et pour servir de leçon à ceux qui seraient tentés d'imiter une audace sacrilège. y> Il est entendu que la lecture du poème de Lucrèce produit une a triste impression d sur les littérateurs orthodoxes ; au moins s'imposent-ils le devoir de le dire. Quand un de ces écrivains nous expose si franchement les raisons qui ont pu faire naître ici la légende du suicide, nous devons nous le tenir pour dit. La vie et la mort de Lucrèce demeurent dans une obscurité complète et j à ce titre, se dérobent aux raisonnements et déductions scientifiques quelconques (2).
Quant aux bizarreries de Wagner, dont on a voulu mener grand bruit, elles n'ont jamais dépassé les limites
(1) E. Stampini. Il suicidio di LiLcrezio^ Messina, 1896.
(2) On a beau oous dire que ces notes de saint Jérôme sont une reproduction d'un De viris perdu, de Suétone. Cela ne prouve rien, et M. Stampini n*a pas fait progresser la question en
tatation Bnffità la rainer, pnisqneenËu, loin que la folU, qae le3 tares héTéditaires constituent les phénomëDes coDComitAotB, et pour atusi dire les conditions esseatielles du génie, elles ne se rencontrent chez les grands hommes que d'nne façon tont à lait exceptionnelle.
Donc, la preuve est faite. On a dit, il est vrai, qu'un seul cas de folie constaté chez l'nn d'eux snffirait k établir le caractère morbide da génie ; mais c'est oiie assertion parement gratuite, qui ne vaut pas la peine d'être discutée. Les faits démontrent iarinciblement la réalité dn corollaire formulé plus haut :
Le génie est h résultat du/onetionnement des cellules nerveuses de la substance grise du cerveau à leur plus haut degré ^intégrité et de perfection.
Mais, dira-t-on, et les exceptîona ? les 2,68 p. lOÛ ? L'antinomie n'est qu'apparente. Il a fallu, pour la réalisation dn génie, l'intégrité des cellules de la anbstance grise, mais non de tontes les cellules, comme le prouve encore le cas de Pascal, étudié plus loin ; par quoi Be trouve établie, une fois de pins, la réalité des localisations cérébrales an point de vue psychique. La solution de l'antinomie est celle-ci: Le génie ne peut se manifester en dehors de l'intégrité des groupes de cellules d'oii dépendent essentiellement les phénomènes intellectuels, — au moins d'une portion importante de ces groupes.
Malgré l'existence d'une lésion cérébrale, il est donc évident qu'il pourra encore apparaître dans les cas exceptionnels invoqués — non à cause de, mais — en dépit de cette lésiou. £t son évolution aéra d'autant moins entravée que la localisation morbide sera plus circonscrite.
fl) Voir les ÂtmaUa de janvier-février, mars-aTril, mti-jaîo, juillet-août et «eptembre-octobre 1896.
PrenoBB, par exemple, Haendel, qn'onn'a, d'aillears, pas le droit de ranger parmi les génies aliénés (1). Un pen avant le mois d'avril 1737, il fut frappé d'une attaqne de paralysie qui lui immobilisa le bras droit et affecta tout le côté droit, avec aâaiblissementderintelligence. Bans le London daily Post, du 30 avril de la même année, on annonça que M. Haendel,qui avait été quelque temps indisposé par suite d'une affection rhumatismale, était en bonne voie de guérisou ; on espérait même qu'il pourrait diriger l'exécution de l'opéra de Justin, le mercredi suivant, 4 mai... La saison finie, il se rendit à Aix-la-Chapelle, d'oii il revint le 15 novembre, à peu près guéri. Dix jours après son retour, la reine Caroline moarnt, et le compositeur donna une preuve certaine de sa guérison en écrivant le magnifique hymne funèbre intitulé : 2'he ways qf Zion du moum. Cette composition fut achevée le 12 décembre (2).
B s'agit bien ici, non d'une paralysie << nerveuse », non d'une simple congestion, mais d'une attaque d'apoplexie, d'hémorragie cérébrale, portant sur l'hémisphère gauche, avec affaiblissement intellectuel momentané. Si M. Lombroso eût connu le fait, il l'eût sans duute attribué & des i excès de boisson > ; il me semble tout naturel d'y voir, avec la prédisposition indispensable, l'effet d'un surmenage cérébral exorbitant, renforcé par les soucis d'une grande entreprise, à la fois commerciale et artistique, terminée par la faillite. Haeudel, alors âgé de cinquante-sept ans, n'avait pas composé moins de trente-deux opéras, dont Acis et Galathèe ; de 1720 à 1726, directeur de la Roffal aeademy of music, il en
(1) Voir, p. 87.
(2) Leslie Stephen'a Dictionarv of national Biography. Art. Baendel, par J.-A. Fuller Mailiaûd et W. Baicky S<|uire, t. XXIV. LoDdon, 1S90. — Cf. Msinwaiting, Memoirt oftk« li/e of tkt late F.-G.Baetidel, p. 121-122. Loadon, 1760.
avait écrit treize, et en 1737 même, — donc, pendant les trois premiers mois, — il en avait fait représenter trois à Covent Garden !
Or, ses chefs-d'œuvre, les oratorios, sont postérieurs à Tattaque. Saûl vient en 1739,1a même année que les Fêtes d^ Alexandre, soit deux ans après la guérison. Puis paraissent Israël en Egypte, le Messie (1741) (1), composé en trente-trois jours, etc.
Dira-t-on que cette splendide manifestation de son génie est due à la lésion cérébrale, à Tapoplexie mentioAnée plus haut? Je ne crois pas que même le pins enragé lombrosien l'osât soutenir. D'autre part, il y aurait lieu de se méfier. On connaît l'histoire de ces vieux poètes qui, à quatre-vingts ans et plus, tirent de leur armoire des poésies sorties de leur cervelle trente ou quarante ans auparavant, et les donnent au public enthousiasmé, en extase devant l'insénescence des facultés du grand homme. Sous ce rapport, les musiciens sont encors plus sujets à caution. La plupart d'entre eux ont des tas de mélodies, d'inspirations notées et emmaganisées dans les cartons, d'où ils ont bientôt fait de les extraire pour en composer un opéra. Mais encore cela ne s'applique-t-il qu'au genre italien, où il suffit de saupoudrer lesdites mélodies de quelques accords plaqués en les reliant par des bruits divers. Dans le drame lyrique et la symphonie, dans l'oratorio haendélien, un tel procédé n'a pas d'application, les développements exigeant plus de travail génial et tout autant d'inspiration que les thèmes. Le Messie n'est certainement pas un placage ; or, il reste acquis que ,ce chefd'œuvre a bien réellement été composé quatre ans après l'attaque d'hémorragie cérébrale qui frappa le maître.
(1) Donc, à cinquante-six ans et non à vingt-cinq, comme le prétend Fauteur de V Homme de génie, p. 30.
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Qu'est-ce que cela prouve? Deux choses d'une extrême importance, à savoir :
V Qu'exceptionnellement, le cerveau, à la suite d'une lésion circonscrite, d'ailleurs cicatrisée, peut continuer de fonctionner comme par le passé ;
2** Que les groupes de cellules correspondant à l'aptitude musicale, dans le cas actuel, n'avaient pas été touchés (1).
J'arrive maintenant au cas si exceptionnel, qui, sans confirmer en aucune façon la théorie de Moreau (de Tours), montre le mieux la coexistence possible, chez le naême individu, de la folie et du génie.
Biaise Pascal naquit le 16 juin 1623 à Clermont- Ferrand d'un père auvergnat, fort savant homme, habile mathématicien et président de la Cour des aides de sa province. Celui-ci s'appelait Etienne Pascal et était fils du trésorier de France à Riom ; sa mère, — aïeule du grand homme — portait pareillement le nom de Pascal et était fille du sénéchal d'Auvergne à Clermont. Pascal appartenait donc à une famille de la bourgeoisie riche et considérée ; au point de vue intellectuel, ses ancêtres immédiats sortaient du commun. On ne sait malheureusement rien de tous ces gens-là, au point de vue de la santé, sinon que sa mère mourut jeune, à vingt-huit ans ; ce qui est pourtant un indice.
Mais des notions très instructives sont fournies par l'étude des branches collatérales et descendantes.
(1) M. Ireland est disposé à tourner eti dérision une pareille manière de voir. En revanche, il ne se trouve pas ridicule en croyant « que l'intelligence {active intellect) peut survivre au corps, en se rattachant peut-être à un nouvel organisme, pour lui permettre de discerner les changements dans le monde matériel 2>. Et comme preuve, il ajoute que a cela nous est enseigné par toutes les grandes religions, le christianisme, Tislam, le bouddhisme et le brahmanisme » ! (TTie Blot in ihe Brain, by William W. Ireland, M. D. Edinburgh, formerly of H. M. Indian army, etc. LondoB, 1888, p. 312.
n 7 a d'abord la sœar de Pascal, Jacqueline, morte religieuse à trente-six ans. « Elle était de la natare qui
fait les martyrs, dit P. Faugère dans les mauvais
jours de notre révolution, elle aurait pu être Charlotte Corday (1) ; » singulier éloge, pour le dire en passant, mais indice très précieux au point de vne qui nous occupe.
Puis noQS avons la famille Périer (par Gilberte Pascal mariée à Périer), * sorte de tribu chrétienne dont Pascal aurait été le père spirituel 2> ; ce qui laisserait croire, à tort, que l'exemple du solitaire de Port-Royal avait suffi à faire de toutes ses sœurs, de ses neveux et nièces des fanatiques religieux. Mais, de fait et très certainement, chez tous les membres de cette famille, la dévotion était matériellement <l dans le sang ».
« Je suis restée seule, écrit Marguerite Périer ; je dois dire comme Simon Macchabée, le dernier de tous ses frères : Tous mes parents et tous mes frères
sont morts dans le service de Dieu (2) Celui qui
mourut le premier après mon père fut mon frère aîné, qui mourut le 11 mai 1680..., puis mon troisième frèr«. Biaise Périer; il était diacre ; sa mort arriva le 15 mars 1684, à trente ans et sept mois ; sa vie et sa mort ont été des plus édifiantes.,. Ma sœur Jac^ queline Périer mourut neuf ans après. Elle voulait être religieuse ; elle ne le put ; elle fut obligée de sortir de Port-Royal par ordre du roi... Elle a toujours vécu dans un très grand éloignement du monde... elle était d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière. Elle ne voyait personne^. Toute son occupation était de lire et de prier (3). d
(1) P. Faagère. Lettres, opuscules et mémoires de M^* Périer et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Périer, sa mèce, publiés sur Jee manuscrits originaux, p. 17. Paris, 1845.
(2) Copie d'un mémoire écrit de la main de M^*® Marguerite Périer (nièce de Pascal). Faugère, loc, cit., p. 438.
(3) Ibid., p. 433-437,
Voilà certes nne famille singtdièrement prédisposée, pour ne pas dire plus ; cela explique bien des choses. Cette Marguerite Périer, d'ailleurs, n'était pas non plus une bête, bien que son zèle n*ait pas toujours été très éclairé, comme le reconnaît Faugère lui-même.' Nous lui devons encore le récit très complet, et bien important, de la maladie qui assaillit Pascal encore au berceau :
Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose très extraordinaire. Ma grand'mère (la mère de Pascal) était, quoique très jeune, très pieuse et très charitable... Entre les pauvres femmes à qui elle faisait la charité, il y en avait une qui avait la réputation d'être sorcière. Tout le monde le lui disait ; mais ma grand'mère, qui n'était point de ces femmes crédules et qui avait beaucoup d'esprit, se moquait de cet avis et continuait toujours à lui faire l'aumône . Dans ce temps-là, il arriva que cet enfant tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle à Paris tomber en chartre (1) ; mais cette langueur était accompagnée de deux circonstances qui ne sont point ordinaires : Tune, qu'il ne pouvait souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportement très grands; et l'autre, bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère proches l'un de l'autre. Il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir; mais aussitôt qu'ils s'approchaient (ensemble), il criait et se débattait avec une violence excessive. Tout cela dura plus d'un an durant lequel le mal s'augmentait. Il tomba dans une telle extrémité qu'on le regarda comme prêt à mourir.
Ici se place une absurde histoire de sorcière, qui ne fait pas grand honneur à Pascal le père. La vieille femme citée plus haut, irritée de ce que celui-ci n'avait pas voulu intervenir en sa faveur à propos d'un procès, s'en
(1) Carcerarii, Infirmi, asgroti, lecto detenti seu clinici, que modo chartrier» nostri olim dicebant seu estre en chartre. (Du Cange, Paris, éd. Didot, 1842. t. II.) De carcer, cella, se disait en général des malades perclus, immobilisée, en langueur, eto.
serait vengée en jetant nn sort snr le fils, d'où la maladie qui fit tomber celai-ci « en chartre ». Sur les supplications de la famille, elle consent à enlever le sort, qui doit être mis sur une bête. Un chat fut sacrifié et au bout de quelques jours l'enfant revint à lui et guérit. Pascal le père avait d'abord offert un cheval (1) !
Voilà pour la famille et les antécédents : voyons maintenant le sujet Irji-même en son évolution.
On sait comment le jeune Biaise, à douze ans, inventa pour ainsi dire, la géométrie. A seize ans, il écrit un stupéfiant Traité des sections coniques ; à dix-huit ans, il trouve sa machine arithmétique, tour de force inutile, d'ailleurs. Tout cela ne laissa pas de le fatiguer. « Cette fatigue, dit sa sœur, et la délicatesse où se trouvait sa santé, le jetèrent dans des incommodités qui ne l'ont plus quitté, de sorte qu'il nous disait quelquefois que, depuis l'âge de dix-huit ans, il n'avait pas passé un jour sans douleur (2) ». C'est vers 1647, à l'âge de vingt-quatre ans, qu'il composa ses traités sur l'équilibre des liqueurs et la pesanteur de l'air et sur le triangle arithmétique. A cette époque, se place ce qu'on a appelé sa première conversion, la Providence, dit M"' Périer, ayant fait naître une occasion qui l'obligea à lire des livres de piété. C'est dans ce premier accès de ferveur qu'il « convertit son père j> et décida sa sœur Jacqueline à se faire religieuse. A ce moment aussi, se déclara une attaque de paialyney tite exactement décrite par sa nièce : a: Pendant que mon grand-père était encore à Rouen, écrit-elle, M. Pascal, mon oncle, qui vivait dans cette grande piété qu'il avait lui-même inspirée à toute la famille, tomba dans un état
(1) Mémoire sur la vie de M. Pascal, écrite par M*^* M. Périer, sa nièce. Ihid,^ p. 447.
(2) Vie de Pascal, par M°*» Périer, in Œuvres complètes de Pascal ; édit. Lahur**, t. I, p. 5.
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fort extraordinaire qni lai avait été causé par la grande application qn'il avait donnée aux sciences ; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une sorte de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qa'il fnt réduit & ne marcher qu'avec des potences ; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre (1). »
Cette paraplégie, d'origine purement nerveuse, ne dura pas longtemps. Mais sa coastitatiou maladive ne loi fonrnissait qne trop d'occasions de manifester sa résignation et son humilité.
i II avait, entre autres incommodités, celle de ne pouvoir rien avaler de liquide qu'il ne fut chaud ; encore ne ponvaitr-il le faire que goutte à gonttfi ; mais, comme il avait, outre cela, une douleur de tôte insupportable, nne chaleur d'entrailles excessive et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un, durant trois mois ; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines et, pour cela, les faire chauffer et les avaler goutte & goutte (2). i>
De fait, ie malbenreux fut baigné, saigné, purgé autant qu'on jwuvait l'être h cette époque des Diafoirus et des Purgons ; médication qui, toutefois, ne me semble pas être restée sans effet. Car, comme on lui recommanda, pour achever la cure, de cesser tout travail sérieux et de se distraire, il ' se rendit à ces avis — ce qu'il n'aurait certainement par fait sans nne sérieuse amélioration de son état hypochondriaque ; et, pour parler comme sa famille, <i il se mit dans le monde » .
Il en tut retiré, beaucoup moins par les admonestations de sa sœur la religieuse, que par les suites funestes de l'accident du pont de Neuilly.
« Il paraît bien, dit le Recueil (T Utrecht, que le Seigneur le poursuivait depuis longtemps, comme il Tavona lui-même dans la suite. La Providence disposa divers événements pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions. Un jour de fête, étant allé selon sa coutume, promener dans un carrosse à quatre ou six chevaux (au pont de Neuilly), les deux premiers prirent le mors aux dents à un endroit du pont où il ny avait point de garde-fous, et se précipitèrent dans la rivière. Comme les rênes se rompirent, le carrosse demeura sur le bord. Cet accident fit prendre à M. Pascal la résolution de rompre ces promenades et de mener une vie plus retirée. Mais il était nécessaire que Dieu lui ôtât ce vain amour des sciences, auquel il était revenu ; et ce fut pour cela, sans doute, qu'il lui fit avoir une vision, dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. On n'en a eu connaissance qu'après sa mort par un petit écrit de sa main qui fut trouvé sur lui (1) D.
Je prie le lecteur curieux d'étudier attentivement ce passage du Recueil. On sait que cet accident du pont de Neuilly fut le point de départ d'une hallucination souvent renouvelée, qui laissait entrevoir à Pascal l'horreur d'un abîme ouvert à ses pieds ; de plus, on trouve ici la trace d'une autre hallucination, d'une u vision », — pour parier comme les théologiens, — dont la réalité ne paraît pas moins évidente.
Sainte-Beuve, — le Sainte-Beuve de ^ Port-Royal ï> non celui des Nouveaux lundis — ne croit ni à l'une, ni à l'autre, a Les disciples de Port-Royal, par dévotion, dit-il, les philosophes du xvin' siècle par moquerie, ont contribué à traduire en vision formelle cette circonstance mystérieuse. On est allé jusqu'à dire qu'à partir
(1) Recueil de plusieurs pièces pour servir à Vhistoire de Port- Royal on Supplément aux mémoires de MM. Fontaine^ Lancdot et du Fossé. A Utrecht, aux dépens de la Compagnie. 1740, p. 158. (XI® pièce. Mémoire sur la vie de M, Faschal, comprenant aussi quelques particularités de celle de ses parents).
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de ce: temps Pascal vit toujours an abîme à ses côtés ; il û'est question de Tabîme que dans une lettre de Tabbé •Boileau, bien plus tard. Pascal, comme tons les hom- . mes qui parlent à l'imagination, a sa légende (1). » t Mais ce sont là de simples conjectures. Il n'y a pas 'lieu vraiment de mettre en doute la véracité et l'exactitude de cet abbé. « Ce grand esprit, écrit-il^ croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer. Je sais V histoire (Toriginal, Ses amis, ses confesseurs, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des alarmes occasionnées par une imagination épuisée, par une étude abstraite et métaphysique. Il convenait de tout cela avec eux, et un quart d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui Tefifrayait (2). » L'abbé Boileau, remarquez-le bien, « tient cela d'original », il fait intervenir les anîîs, le confesseur, en un mot, il parle ici d'une chose qui était monnaie courante dans l'entourage de Pascal. Que ni sa sœnr, ni sa nièce n'en aient rien dit, cela se comprend assez ; elles ne voyaient pas là-dedans le doigt de Dieu, mais certainement la marque d'un esprit épuisé par la maladie.
Pour la même raison, elles n'ont pas dit un mot de Vamulette, fait positif, irrécusable, cependant, et que jjme périer connaissait très bien. Voici ce qu'on lit, en effet, dans le Recueil :
■ Peu de jours après la mort de3I. Pascal, un domestique de la maison s'aperçut par hasard que, dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt, il y avait quelque chose qui paraissait plus épais que le reste ; et ayant décousu cet endroit pour
; (1) Sainte-Beuve. Port-Royal, 1846, t. II, p. 499.
(2) Lettres de M, B. sur différents sujets de morale et de piété, Paris, in-12, p. 206-207, 1737.
voir ce que c'était, il y trouva un petit parchemin plié et écrit de la main de M. Pascal, et dans ce parchemin, un papier écrit de la même main ; l'un était la copie fidèle de Tautre. Ces deux pièces furent aussitôt mises entre les mains de M'"® Perier, qui les fit voir à plusieurs de ses amis particuliers. Tous convinrent qu'on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin et des caractères ti remarquables, ne fût une espèce de mémorial qu'il gardait très soigneusement pour conserver le souvenir d'une chose qu'il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit, parce que depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu'il changeait d'habits.
J'ui cru bon de reproduire ce curienx document, que chacun peut contempler en tête du manuscrit des Pensées, à la Bibliothèque nationale.
Au verso du feuillet où est collé le papier, seul de la main de Pascal, on lit cette déclaration :
Je soussigné, prêtre, chanoine de l'église de Clermont, certifie que le papier d'autre part collé sur cette feuille est écrit de la main de Pascal mon oncle et fut trouvé après sa mort, cousu dans son pourpoint sous la doublure, avec une bande de parchemin où étaients écrits les mêmes mots et en la même forme quUla sokt ici copiés. Fait à Paris, ce 25 septembre 1711. Périer.
Au reclo suivant se voit, en effet, l'étrange écrit, qn'en raison de son apparence cabalistique, Condorcet, avec pleine raison, a qualifié d'amulette. H n'est pas de la main de Pascal, mais il a été copié « en la même forme » qu'il avait dans l'original. C'est, dn reste, à part les trois dernières lignes, et avec quelques citations en plus, la reproduction du texte conservé sur le papier. Celui-ci était manifestement, comme une superfétation, une reproduction abrégée du parchemin, écrit au contraire en caractères moulés, pour ainsi dire, avec des lettres capitales par place et deux croix dans des « gloi-
L'ttD d« grâcH 1664 Lnndy 23 novembre jour de S. Clément, Pape et M. et autres, au martyrologe Kdrhhh, veille de S. ChryBOgooo M. et autres, etc.
depuis enviroa dix heures et demie du soir jusquea environ minuit et demi FEV
Dieu d'Abraham. Dieu d'iBaac. Dieu de Jacob non de» Philosophes et savaota ;
joye. ..
Certitude, joye, certitude, sentiment, veuë.