Conférence de l'Odéon
blable, en ses moments de dépit, à ces Guêpes de la comédie grecque, douées d'une humeur intraitable et d'un dard sans cesse en arrêt, prêtes à piquer jusqu'au sang quiconque les excite. Condamné par les juges, Racine écrivit contre eux les Plaideurs, sous le prétexte de faire à un public français les honneurs de l'esprit d'Aristophane.
L'inspiration était heureuse. La pièce grecque est d'une fantaisie étourdissante, avec, parmi les innombrables saillies d'une verve endiablée, une portée à la fois politique et philosophique, qui ne manque ni d'originalité ni de crànerie.
Aristophane était une manière d'aristocrate réactionnaire. Il goûtait peu le mouvement démocratique, que suivait alors Athènes. Comme le théâtre jouissait encore d'une liberté absolue, le poète porte un coup droit à un vice radical de la constitution : il s'attaque aux tribunaux. Imaginez un petit peuple, où tout citoyen peut être juge, pourvu qu'il ait trente ans révolus; où, sur seize mille hommes libres, il y a six mille magistrats, répartis en dix tribunaux criminels et civils, sans compter l'Aréopage, cette haute cour de justice où siègent les archontes sortis de charge; figurez-vous qu'un tiers de la cité passe les jours à juger les deux autres tiers, qu'aucune condition de savoir ni de moralité n'est requise pour statuer sur les intérêts d'autrui, qu'à cette époque même, une
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foule des habitants de la campagne ayant reflué sur la ville, le siège ost en partie occupé par des paysans; rêvez enfin une magistrature constituée, non pas à l'élection, mais au sort, et vous aurez, par à peu prés, une idée de ces tribunaux athéniens.
On conçoit que dans des assemblées de ce genre, composées en grande partie d'hommes pauvres et obscurs, la corruption pût hardiment s'exercer; elle était presque légale, puisque les trois oboles, payées chaque jour à chaque juge, étaient comme le gage de sa soumission aveugle et de son entière dévotion aux volontés des puissants. Qu'il se rencontre, à la tête du mouvement populaire, un citoyen assez habile pour mettre en œuvre tous les moyens d'influence, assez peu scrupuleux pour tenir, à prix d'argent, cette cohue de juges dans sa main, assez audacieux pour diriger les sentences, et, en cas de vote indépendant, assez ferme pour diminuer les salaires : voilà une partie de la cité au pouvoir de l'intrigue, et la justice confisquée à son profit. Cet ambitieux avait nom Cléon; il exploitait, au dire du poète, la con1^ fiance du peuple et dictait les arrêts du tribunal, considérant qu'il n'est meilleure arme pour frapper ses ennemis, ni rempart plus solide pour se retrancher contre leur haine. 11 y avait donc quelque courage à s'élever contre lui et l'institution qu'il avait faussée.
La passion politique éclate dans toute la pièce, tantôt âpre et d'une logique implacable, le plus souvent railleuse et profondément comique. Le juge Plii- Ivch'on (ami de Cléon) a un fils, Bdelycléon (ennemi de Cléon;. C'est en deux mots le sujet de la comédie, et le différend qui les divise. « Amis, dit le père, il ne
veut pas que je juge ni que je fasse de mal à personne.; mais il prétend que je fasse bonne chère, et je ne veux pas. » — Renoncer à juger, c'est renoncer à poursuivre les ennemis de Cléon : et voilà en effet les deux parties de la pièce (avant et après la retraite), coupées par une parabase, cette singulière annonce, intercalée au milieu du spectacle, où l'auteur parlait au peuple en son propre nom, et lui exposait ses vues ou ses griefs.
Il paraît que cette fois l'idée des Guêpes était audacieuse, puisque l'intérêt de cette parabase est toutentier dans le ton sévère qu'affecte l'auteur et dans les vifs reproches qu'il adresse à la foule. On dirait qu'il cherche à prendre barres sur elle, et que la représentation se change en une réunion publique. Ecoutez plutôt. — « Peuples, prêtez-moi l'oreille, si vous aimez la franchise. Le poète veut adresser des reproches aux spectateurs. Vous l'avez maltraité pour tant de services qu'il vous a rendus... Dès le début de sa carrière dramatique, il dédaigna de s'en prendre aux hommes ; mais avec un courage digne d'Hercule, il attaqua les plus redoutables monstres, et tout d'abord il marcha droit contre cette bête aux dents aiguës, aux yeux terribles qui lançaient la flamme comme ceux de Cinna (une effrontée courlisaue), entourée de cent impudiques flatteurs, qui la léchaient à l'envi... L'année dernière, il a attaqué ces fiévreux pâles et frissonnants (les Sophistes et Socrate). Tel est le champion que vous avez trouvé pour purifier votre patrie de tous ses maux; et l'an dernier vous l'avez trahi, quand il semait les idées les plus neuves, qui n'ont pas jeté de racines, parce
que vous n'en avez pas bien saisi la valeur... Mais à l'avenir, chers concitoyens, aimez, honorez mieux ceux de vos poètes qui cherchent à imaginer et à exprimer quelque chose de neuf. Appropriez-vous leurs idées, gardez-les dans vos cassettes comme un fruit odorant; vos vêtements exhaleront toute Vannée iin parfum de sagesse. » La semonce est poétique, et le parler franc.
Le père et le fils représentent deux partis politiques; le chœur, qui joue le rôle de la foule, suit tantôt l'un, tantôt l'autre, avec la même conviction. Qu'il est malicieusement imaginé, ce chœur de bons héliastes, qui viennent appeler leur confrère et lui chantent des vers de Phrynicus! Ces vieux juges, qui ont le cœur léger, n'ont pas la conscience aussi nette. Tous ces magistrats âpres à la besogne, prompts à la condamnation, cachent sous leur manteau quelque méfait, dont ils s'accommodent sans peine. La moindre de leurs peccadilles est le vol nocturne par manière de larcin subrepticement fait. — « Te souviens-tu qu'une nuit en rôdant, nous volâmes, à petit bruit, le pétrin de la boulangère, nous le fendîmes par le milieu, et nous y faisions cuire nos légumes? » Voilà les propos qu'ils échangent, les souvenirs qu'ils portent allègrement, et ils s'en vont, impitoyables, juger et condamner Lâches, dont on dit qu'il a butiné beaucoup d'argent en Sicile : hommes fermes sur les principes et intransigeants sur la moralité des autres.
Devant ce tribunal Philocléon et Bdélycléon soulèvent la question politique à l'ordre du jour, plaidant pour et contre l'institution judiciaire et la démagogie. Oh! que cette scène devait mettre à la gêne les vrais
juges, ceux qui assistaient au spectacle, exposés à la vue de tous, mais surtout à la risée des aristocrates! A peine concevons-nous, à distance, qu'un poète comique ait pu dire tant de dures vérités, qu'Aristophane l'ait osé, que le peuple l'ait souffert, enfin que tous aient eu l'esprit d'en rire, de la couleur que chacun pouvait. Philocléon fait l'apologie de ses fonctions avec la maladresse que vous pensez : il dit son pouvoir, son influence, les supplications auxquelles il est en butte, les humiliations qu'il impose aux riches, et qui le vengent de sa pauvreté. « Ils nous amènent leurs jeunes enfants, garçons et filles, qui se prosternent et geignent tout à la fois; puis le père, tremblant devant moi comme devant un dieu, me supplie, par pitié pour eux, de ne le pas condamner. — « Si tu aimes la voix de l'agneau, prends pitié de celle de mon fils » ; — et parce que j'aime les petites truies, il me faut céder aux prières de sa fille. » S'il a la conscience chargée, il a l'esprit lourd. Une fois monté sur ce ton, il poursuit, sans omettre aucun de ses privilèges, entre autres celui de condamner toujours, quand même, les yeux fermés, par habitude ou par obéissance. Et puis, ce sont les satisfactions esthétiques du métier; il inspecte les jeunes gens au gymnase et reçoit l'aubade des joueurs de flûte; il casse les testaments et réforme les projets de mariage. J'allais oublier le meilleur, l'argument de poids, celui qu'il réserve pour la fin, le triobole, qui est son salaire, et qui lui plait. N'est-il pas doux de rentrer chez soi, accueilli de tous, et embrassé pour son argent? Quel charme d'être caressé par sa fille, cajolé par sa femme, réconforté par un broc de vin,
aux larges oreilles, au doux murmure! Et c'est Cléon qui lui a fait ce bonheur, Cléon, qui le choie, qui le paye, et qui, par surcroît, l'aide à avoir un avis en toute chose et toujours conforme à la raison d'État. Il n'est que de condamner à point, et de ne s'en repentir jamais. Il en coûte si peu ! Et le plaidoyer du vieillard s'étend, s'allonge, mal à propos, superbe et triomphant, pendant que chaque trait de sa maladresse atteint les démagogues en plein visage. Il y a beau temps, hélas! que la politique n'a plus autant d'esprit. Et le juge maniaque d'exulter, et le chœur d'applaudir et de défier Bdélycléon, qui a un plaidoyer tout prêt et leur réserve certain argument irréfutable. « Guérir une maladie si invétérée, si répandue à Athènes, c'est une entreprise difficile et d'une portée trop haute pour la comédie... Écoute-moi... Quel est le total des tributs que vous payent les villes alliées? Nous avons en outre les impôts personnels, une foule de taxes du centième, les droits de justice, le produit des mines, des marchés, des ports, du domaine public et les confiscations. Tout cela s'élève à près de deux mille talents. Prélève sur cette somme le salaire annuel des juges; ils sont six mille : c'est donc cent cinquante talents qui vous reviennent.
Pu. — Comment, notre salaire n'est pas même le dixième des revenus de l'État?
Bd. — Non, certes.
Pu. — Et où va tout le reste?
Ah! tu te crois admis au festin : pauvre, tu grignottes les miettes. Ah! tu t'imagines être le maître : dupe, tu n'es que l'esclave. Où va l'argent? Mais les amis des démagogues s'entendent pour te tromper,
comme « deux scieurs de long, dont l'un tire et l'autre pousse ». Tu pourrais être riche et tu es misérable ; tu vis d'une gousse d'ail et tu pourrais manger du lièvre aux frais des alliés. (Une pointe de socialisme n'est pas pour déplaire.) Où va l'argent? Où va l'argent? » — Tant il est vrai que les siècles succèdent aux. siècles, les institutions aux institutions, et que, par une singulière ironie de celui qui a créé l'homme, cet animal politique, au rebours des formules qui changent et des gouvernements qui se modifient en des révolutions sans fin, les arguments de l'opposition demeurent identiques, et la question budgétaire est. la seule qui dure éternellement. Déjà Philocléon, le chœur, gens de courte vue, mais passionnés pour leurs intérêts, sont convaincus, persuadés, enrôlés, et les voilà qui passent à la réaction. Oui, qu'on leur montre où va l'argent! — « A ceux qui disent : je ne trahirai pas les intérêts de la foule, je combattrai pour le peuple... » -r- à ces habiles qui vous prennent par de belles paroles, à ces misérables, qui se conjouissent aux terrines de foie gras et de poissons salés, qui se gorgent de vin, de miel, de sésame, qui s'affalent sur des coussins dans la pénombre des tapisseries d'Orient... — Je m'arrête au seuil de la politique contemporaine. En vérité, c'est un consolant spectacle que celui de la bêtise humaine, qui, par l'universelle loi d'hérédité, se perpétue de génération en génération; elle est comme un lien entre les siècles et les individus : on se sent moins isolé dans le monde. Et le merveilleux instrument que ce cerveau de l'homme, instrument d'une précision rare, qui n'a pas varié depuis des milliers d'années, et qui donne
toujours les mêmes notes avec la même virtuosité! « Quand je traite ces questions, écrivait Cicéron à son ami Atticus, tu sais la musique que je fais. » Oh! la plaisante invention que la musique politique! Aristophane en possédait déjà tous les refrains, et Cicéron et tant d'autres qui les ont répétés depuis, tout de même que les Cicéron et les Aristophane! Le chœur passe donc à l'ennemi. Où va l'argent? Cela est sans réplique. Peut-être qu'après tout c'est le dernier mot de la politique, comme « yes » est en anglais le fond de la langue.
Pour faire accepter une si rude attaque, il y fallait mettre l'esprit, la gaieté, la fantaisie d'Aristophane, qu'il a semés ici à pleines mains. Le rideau se lève sur les gardiens d'un vieillard maniaque, qui se sauve par la cheminée, se cache sous le ventre d'un âne, qui siège dans les gouttières, consent à juger un chien et se sert de la clepsydre pour un usage tout intime, qui n'a aucun rapport aux débordements de la faconde avocassière. La pièce débute par un coup de folie et se termine par des entrechats. Notre esprit moderne ne suit pas aisément cet étrange dévergondage; nous sommes faits à une gaieté plus mesurée, plus raisonnable; nous rions volontiers, mais à petits coups, du bout, des lèvres (les femmes surtout); nous ne connaissons plus le rire sonore, élargi jusqu'aux oreilles, ce rire si bon, et qui rend l'homme si laid. Nos pères, qui riaient volontiers jusqu'à l'étouffement et ne mettaient point tant de façons à faire une béate grimace, goûtaient mieux cette fantaisie exubérante jusqu'à la folie, assez semblable à celle de Rabelais. On ne nous y prend plus, positi-
vistes du xixc siècle, à rire sans contrainte et sans défiance, comme les ribauds et les petits enfants.
Certes, Aristophane aurait grand'peine à nous imposer aujourd'hui, non pas seulement la thèse politique des Guêpes, mais l'analyse même si profonde et philosophique du juge Philocléon. Quand on lit rapidement cette comédie, l'héliaste de gouttières semble une énorme et folle caricature, destinée surtout à réjouir le peuple, le petit peuple des derniers gradins. Mais sous l'enveloppe de la fantaisie se cache nne observation attentive et amère. D'abord nous apprenons que le pauvre homme souffre d'une maladie que son esclave ose à peine nommer, et que personne, paraît-il, ne saurait deviner ni soupçonner. « 11 aime le jeu? dit Amynias, fils de Pronapus. — Erreur. Amynias prête son mal aux autres. — Le vin? — Comme si c'était là une maladie dangereuse, et non pas celle des braves gens. — Alors, il aime? — Non, non, vous n'y êtes point. Il est celui de tous les hommes qui aime le plus le tribunal de la place Héliée. Juger, voilà sa passion, et il gémit s'il ne siège au premier banc. » Cette passion s'est exaspérée jusqu'à la manie. Et c'est bouffonnerie pure, mais fort amusante, que le choix des traits dont l'auteur esquisse le juge névropathe. « 11 ne ferme pas l'œil de la nuit, ou s'il s'assoupit un instant, son esprit s'envole vers la clepsydre... Il a une telle habitude de tenir le caillou du suffrage qu'il se réveille, les trois doigts serrés, comme s'il offrait l'encens à la nouvelle lune... Son coq chantait le soir. « Il a, dit-il, reçu de l'argent des accusés pour me réveiller tard. » — Son fils a tout tenté, pour le guérir : il l'a pris par la douceur, rien
n'y fait; il l'a conduit à un lieu de pèlerinage, et plongé dans l'eau sacrée, selon le rite, sans résultat; puis, il l'a confié aux Corybantes, les spécialistes de l'époque, sans plus de succès; le bonhomme s'est enfui avec leur tambour, tombant tout à coup au milieu du tribunal, et toujours jugeant et tambourinant. Comme le mal résistait au pouvoir de Cybèle, on l'a mené à Egine, et fait coucher pendant une nuit dans le temple d'Esculape : il en a rapporté des douleurs sans y retrouver la raison. De nos jours, son fils, après avoir essayé de tout, l'aurait fait suspendre, à la Salpêtrière : mais le mal était trop profond; et suspendu, le juge n'y aurait vu qu'une mesure arbitraire ou un calembour administratif. Oui, c'est la fantaisie la plus folle, la plus amusante, la plus énorme, et déjà le personnage a un singulier relief et est étrangement en scène. L'imagination déborde : c'est le rire fou comme la fantaisie qui l'inspire. Mais là-dessous se dissimule une étude d'analyse très sûre, très psychologique, avec une pointe de philosophie peu consolante. La bouffonnerie n'est qu'à la surface, par manière de précaution dramatique.
Avant d'atteindre à la folie, Philocléon a passé par un état intermédiaire, qui sans être déjà la manie, n'était plus la saine raison. Disons que c'est le pédantisme judiciaire. Vous ne comprenez pas? Les deux mots jurent ainsi accouplés? Soit, analysons. Toute fonction, tout métier exige certaines qualités très définies, dont l'exercice continuel peut modifier la physionomie ou même le caractère de l'individu. J'appelle pédantisme l'exagération prédominante de ces qualités, qui se trahit dans l'allure par certains
ridicules, dans le caractère par une difformité morale, qui peut être un travers ou un vice, parfois les deux. Le pédantisme, où qu'il se rencontre, est la mainmise du métier sur V homme. Il est partout, où l'esprit n'est pas. Ne me dites point qu'il ne germe que chez le pédagogue, par définition. Je vous répondrai que le mot est mal fait, et que la chose est plus commune. Il est masculin et féminin; il s'accorde en nombre et en genre; il est déclinable à tous les cas. Voulez-vous quelques silhouettes, parmi les plus curieuses? Il y a le pédantisme politique qui consiste... La définition en est dans tous les journaux du matin. Le pédantisme de l'homme de lettres. Il est un peu raffiné, se compose d'un grand air d'indépendance, d'un besoin annuel d'édifier de longues théories pour justifier le roman en cours de publication, et, en général, d'une tendance progressive à parler de soi en termes choisis. Le pédantisme du journaliste : une belle intrépidité d'opinion, une largeur de vues, qui méprise les faits particuliers et s'en tient délibérément aux idées générales, avec la conscience, étalée dans la signature, que plus le journal tire, plus l'auteur a de talent : le Dictionnaire de Larousse est pour beaucoup dans ce pédantisme-là. Il y a même le pédantisme des professeurs. Seulement, il s'est modifié depuis quelques années : jadis, il n'était qu'une tendance à paraître instruit, à faire des citations pour faire de l'effet; aujourd'hui c'est un imperceptible détachement, je ne sais quelle indifférence un peu affectée, comme un air de ne rien savoir et de n'avoir rien appris : les méchantes langues affirment que ce moderne pédantisme leur sied beaucoup mieux que l'autre. Tout
cela n'est ni très dangereux, ni très méchant : et j'avais raison de dire que Philocléon a d'abord été atteint du pédantisme judiciaire.
Il faut reconnaître que tous les traits d'Aristophane sont d'une rare précision. Ce sont les dessous du métier que l'auteur nous révèle. Il a choisi son juge de basse condition, pour que l'esquisse eût plus de relief, les premières impressions du magistrat improvisé ayant été plus vives. Le jour où le bonhomme a échangé sa tunique contre le manteau judiciaire, il s'est considéré, il s'est apprécié dans ces nouveaux atours. Avec le manteau, il a endossé l'esprit de corps : il a pris conscience de sa dignité et de son pouvoir. Peu à peu il a acquis aussi l'habitude de l'audience et la conviction que le crime est toujours d'un côté, et la toute-puissance de son côté, à lui. Justice en deçà de la barre; culpabilité, scélératesse au delà. Aussi ne jugerait-il pas, sans barre, même son chien, pour tout l'or du monde. Insensiblement est né dans son esprit le scepticisme, d'abord aimable et souriant. — Yoilà les hommes? — Ce n'est que cela, les grands politiciens, les grands généraux? Je suis, moi, plus puissant qu'eux; ils m'invoquent, ils m'achètent. Décidément, le monde est amusant! — Et moins l'homme est instruit, plus vite le scepticisme fait son chemin. Ceci est l'éducation de l'esprit : voyons celle du cœur.
D'abord il s'intéressait aux affaires, par une émotion excusable chez un débutant. Mais il a tant vu jurer de faux serments et couler de fausses larmes, qu'il est devenu insensible aux unes et aux autres. Il s'est fait une conscience et un masque : il a pris la sécheresse
pour l'impartialité. Et puis, l'accusé n'est-il pas toujours un coupable? C'est maxime de bon juge : et de sa main assurée n'est plus tombée que la sentence de condamnation. Il condamne sans peine, avec plaisir, il y met son amour-propre, sa religion; il condamne en invoquant la statue du héros Lycus, qui domine la place Héliée, et protège... les juges. — « 0 puissant Lycus, noble héros, mon voisin, tu te plais comme moi aux larmes et aux gémissements des accusés, et, si tu es venu habiter près du tribunal, c'est à dessein de les entendre sans cesse; seul de tous les héros, tu as voulu rester auprès de ceux qui pleurent. » Et, lorsqu'après avoir ouï avocats pour et contre appelés, il a, par mégarde, en se trompant d'urne, acquitté son chien Labès, voilà un homme inconsolable, en proie à un remords inconnu qui lui ronge le cœur. — « Ainsi, s'écrie-t-il, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que devenir? Dieux saints! Pardonnez-moi : je l'ai fait malgré moi; ce n'est pas dans mon caractère! » C'est, au juste, le point de transition entre son pédantisme et sa folie. Il est désormais un juge à outrance. Il fait le mal consciencieusement, et avec plaisir. Aussi, lorsqu'à force d'arguments et de promesses son fils l'a décidé à faire bonne chère dans la vie privée, au lieu de vilaine besogne sur la place publique, il cède enfin, il s'abandonne, il aie courage de redevenir honnête et libre; mais soudain il tombe en faiblesse, fond en pleurs, dans une dernière vision du tribunal, de l'urne de mort, et des condamnés. On n'est plus un héros à son âge. « Ce que j'aime est là-bas. C'est là-bas que je veux être... Je ne veux
quitter l'urne que le dernier de tous. Allons, mon âme, mon âme, où es-tu? 0 sombres ténèbres, livrezmoi passage. » C'est sa folie : la routine du métier, qui lui tient au cœur, qui le possède, qui l'obsède et lui arrache un dernier cri, au moment de la retraite. D'autres que lui en sont morts.
Philocléon n'en meurt pas; il n'en prend pas une fièvre : mais il fait la fête, à en frémir. Il court encore les gouttières, non plus par vertu professionnelle. Ici des critiques pudibonds déclarent que cette seconde partie du rôle est de haute fantaisie et d'une déplorable immoralité. Cette réserve marque un bon naturel, mais quelque étroitesse d'esprit. En outre, elle a l'inconvénient de condamner, au nom d'une honnêteté un peu farouche, la partie vraiment humaine et philosophique des Guêpes. Veuillez d'ailleurs remarquer que c'est une bonne moitié de la pièce, et qu'Aristophane devait avoir quelques raisons pour y insister.
.Mais quoi! Un juge en état d'ivresse, un vieillard, qui fait claquer son fouet tout comme un adolescent? Oui, le vieillard est imprudent dans ses désirs, le juge immodéré dans ses plaisirs : c'est même là que se révèle, à mon sens, le génie comique ; à cet endroit est marquée l'empreinte du lion. Sous la mine confite en dévotion de Tartufe se cache le tempérament qu'on sait; sous l'intransigeance judiciaire de Philocléon il y a l'homme, dévoilé par Aristophane, capable de toutes les contraventions, empressé à tous les délits, dès que ses instincts débridés protestent, à toute volée, contre l'austérité apparente et la rigidité de commande. En vain son fils entreprend-il de lui
refaire une éducation, et tâehe-t-il à tirer du juge un honnête homme. Il s'y évertue, mais il y perd sa peine. Il lui apprend à se tenir à table, à étendre les genoux sur les tapisseries, à garder une attitude simple et décente. Il lui enseigne à vanter quelque vase de bronze, à regarder le plafond, à faire l'éloge du voile qui couvre la cour. Puis, lorsque Bdélycléon croit son père à point et le trouve présentable, il le lâche dans le monde, en un dîner. 0 leçons mal apprises et surtout peu comprises! Ce ne sont qu'incartades, propos malsonnants, injures, disputes, équipées, qui ramènent Philocléon sur le théâtre, quelques heures à peine écoulées, flageolant et cajolant. Dieu, qu'il a l'ivresse gaie! Comme il répare, le vieux juge! 11 a mécontenté tous les convives, injurié quelques-uns, rossé son esclave, abondonné son fils, et le voici enfin, en compagnie d'une joueuse de flûte, à qui il fait les honneurs de son esprit! Comme il est intrépide ! Comme le naturel est revenu au galop, au grand galop! Maintenant il rajeunit, il a des accès de poésie; il appelle la drolesse « son petit hanneton doré » ; il se fait plus jeune encore, et encore plus jeune (il est à deux pas de l'enfance), et il lui promet une belle condition quand il sera grand, à sa majorité. Hélas! Pour le moment, il a un conseil judiciaire, qui est son fils l, un fils avare, serré, qui n'est pas dans le train du siècle, et ne se rappelle plus ses jeunes années, un fils éternel, dont il escompte l'héritage. « Et pourtant, si tu voulais ne pas être mé-
1. Tout ce développement est, en raccourci, la pièce de M. Alexandre Dumas fils, le Père prodigue. Une simple rencontre apparemment.
chante, quand mon fils sera mort, je te rachèterais, et tu serais mon petit amour. Aujourd'hui, je ne dispose pas de ma fortune. Je suis bien jeune, et on me surveille de très près. Mon cher fils ne me perd pas de vue : c'est un être insupportable, qui couperait un fil en quatre et tondrait sur un œuf. Il a peur que je ne me perde : car je suis son père unique. » C'est exquis, mais non sans un arrière-goût d'amertume. Ainsi, voilà l'homme qui disposait à son gré de l'honneur des autres, et qui, à peine rendu à la vie privée, se met en tutelle, doublement. Voilà vos juges, ù Athéniens, voilà vos maîtres : gens grossiers, sans savoir, que n'affinent pas leurs fonctions, que n'instruisent pas leurs manteaux brodés, esclaves de leur faiblesse, à la merci de Cléon! C'est l'éternelle antinomie de l'ange et de la bête, au grand détriment de l'ange, que les instincts de la petite bête ont tué. C'est de la gaîté folle, drolatique, à grands coups d'éclats de rire, avec une pointe de philosophie attristée et peu indulgente.
Que ces Grecs avaient d'esprit ! Et quel public formaient ces Athéniens, devant qui un auteur avait la liberté de dire les choses les plus insensées et les plus profondes, les vérités les plus crues et les plus amusantes, et pouvait mettre toute cette fantaisie, cet entrain, cette verve endiablée au service de la passion politique, sûr d'être compris, risquant à peine d'être sifflé !
De Racine nous ne pouvions rien attendre de semblable. Les mœurs, le public, la magistrature, l'auteur même ne s'y seraient pas prêtés. En vain nous dit-il, dans sa préface, qu'il a cédé au désir de faire voir sur notre tbéàtre un échantillon d'Aristophane. J'ai le mauvais goût de me défier des préfaces, surtout des préfaces de Racine. Par une modestie apparente, il se réclame souvent d'un modèle qu'il imile peu. En réalité, il n'a guère emprunté au grec que le personnage du juge et l'épisode du chien, négligeant plus d'un trait, qui n'aurait pas défiguré les Plaideurs. Les raisons en sont faciles à démêler.
D'abord, il ordonne, compose, met les choses en leur place, les personnages à leur rang. Il réduit la fantaisie à la plus stricte dose : d'une œuvre folle il fait une œuvre régulière. Enfin (doit-on le dire?) le plus grand tort qu'on pourrait faire à cette comédie serait de la prendre pour une comédie. En ouvrant une étude des Plaideurs, je lis : « Racine a suivi la tradition et le dessin de Molière. » Je ferme le livre : avant tout je désire comprendre et goûter les Plaideurs. Croyez-moi, écartons ce voisinage, qui serait gênant, quoi qu'en ait écrit et pensé Racine dans un avant-propos plus agressif de forme que juste au fond. Son œuvre n'est pas précisément une comédie, par la raison quil a surtout dessiné, de main de maître, une suite de tableaux satiriques qui se développent en quelques scènes à tiroir. Mais, quand il s'agit de
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satire, Racine est dans son élément, il a tout son jeu en main. Ne lui demandons pas davantage. C'est la comédie de Boursault, avec beaucoup plus d'esprit et de malice. On a nié que cette pièce ait été écrite en collaboration. Pourquoi non? Le Mouton-Blanc réunissait des hommes très gais, qui avaient tous des anecdotes sur les grotesques du Palais, et les apportaient à Racine : on s'en amusait beaucoup, avant que Racine en amusât le public; seulement, il a mis cela au point, avec une verve très délicate, dont on reconnaît la marque en maint endroit. Et voilà tout? Oui, vraiment. De comédie, peu ou point; mais combien de jolies scènes !
Car enfin, où est l'intrigue, je vous prie? Le procès de Chicaneau, ou le mariage d'Isabelle? L'un ne doit pas aboutir, et l'autre réussira très assurément. Ce que fille veut, Dieu le veut, et Chicaneau par habitude. Au fond, ce plaideur n'est pas mauvais homme, et il ne gagne guère ses procès, ni au Palais ni chez lui. Cet à-côté de la pièce donne lieu à une petite scène d'une fraîcheur ravissante : et cela est bien; mais craignons de l'analyser plus qu'il ne convient. C'est un coin de fantaisie décente et jeunette, avec une nuance de sensibilité délurée : le poulet nous repose de l'exploit. Je regrette pourtant que Léandre éprouve, au troisième acte, le besoin de sentir quelque scrupule et de nous confier qu'il se sert d'un étrange artifice. Mariez-vous, jeune homme, mariez-vous, de par Dieu, mais ne nous rappelez point que votre mariage est de fantaisie pure, comme le procès. Vous avez gentiment joué tout à l'heure votre scène du commissaire : vous serez très bien dans le person-
nage d'un mari. A quoi bon nous faire souvenir que tout cela est joliment imaginé? Ne prenez pas cet air d'intrigue, ne vous imposez pas la peine de vous donner un caractère, je vous en prie, je vous en supplie.
C'est qu'il n'y a guère, dans la pièce, plus de caractères que d'intrigue. Tous les rôles, à peu près, sont au premier plan : ce qui veut dire qu'ils ont chacun une, deux, ou trois jolies scènes à faire goûter, sans plus. Vous me dites que le titre indique assez que les principaux personnages sont les Plaideurs. Je vous réponds que vous avez tout à fait raison, s'il faut se fier aux titres de Racine, que j'ai pourtant des exemples du contraire, et que Dandin, imité de Philocléon, n'en parait pas moins être le rôle important. Vous voudrez bien me faire la grâce, après l'étude du modèle, de vous épargner une autre analyse. Encore Dandin donne- t-il, comme les comparses, matière à des traits plutôt amusants que comiques. Veuillez aussi remarquer que l'Intimé n'est pas moins spirituel, ni Petit-Jean moins madré. C'est un intérieur de Normands, où l'on vit sur un pied de fine et douce gai Lé. En sorte que, lorsqu'on passe des Guêpes, aux Plaideurs, on éprouve une singulière impression d'agrément continu et uniforme, tout de même que si, au sortir d'une forêt épaisse et vigoureuse, on s'égarait en des bosquets habilement dessinés, qui amusent l'œil sans le fixer. Encore une fois, c'est un régal, mais ce n'est plus l'autre.
J'imagine qu'un auteur, doué d'un génie plus comique que satirique, aurait traité autrement ce sujet. Il me semble qu'il aurait poussé en avant, tout
près de la rampe, le personnage du père de famille. Je me figure qu'il lui aurait prêté un caractère vraiment obstiné, irréductible dans son entêtement, et qu'il aurait fait de Chicaneau un chicaneur. Cet homme aurait compromis le sort, sacrifié le bonheur de son enfant, comme fait Orgon, et incarnant en soi un vice qui peut ruiner une maison, aurait failli ruiner la sienne bel et bien. 11 aurait eu affaire à M. Loyal et non à l'Intimé, à de vrais Corbeaux, et non à un sergent déguisé. Mais Chicaneau n'est proprement qu'un dilettante de la chicane : il a trop d'esprit pour être jamais lié.
Dieu me garde de faire tort à l'œuvre de Racine! Je craindrais de lui en faire davantage, en la jugeant d'autre manière. Mais que lui reste-t-il enfin? — De l'esprit, beaucoup d'esprit, du plus fin. du meilleur, du plus aimablement gai, qui éclate à tout propos, dans les morceaux d'imitation, d'actualité, à chaque scène, à tous les vers, presque à tous les mots, de l'esprit relevé d'une fantaisie mesurée et classique, de l'esprit enveloppé d'un style franc, savoureux, et d'une fine ironie, de l'esprit gaulois, comme dil l'autre, de l'esprit tel qu'en avait M. Racine, de l'esprit très français, oui, ma foi, de l'esprit.
On a fait de savantes études pour démontrer que la comédie des Plaideurs avait une grande portée : on a raison, si l'on prétend prouver les misères et les
lenteurs de la justice au xvnc siècle, mais on a trop raison, dès qu'il s'agit d'établir que Racine s'est vivement élevé contre elles, avec le dessein d'en dévoiler les terribles mystères au public. Nous ne sommes pas encore à l'époque de Beaumarchais. Racine prend une spirituelle revanche, mais de saper les abus, il n'en a ni l'âge ni l'envie. Si l'on laisse de côté la part d'imitation, il n'est pas malaisé de se rendre compte comment il a fait sa pièce, ni surtout quelle pièce il a voulu faire. Les grotesques du palais étaient fameux; sur les ridicules couraient des anecdotes, qui se trouvent clans Ménage, qui se rencontrent dans Tallemant des Réaux, et dont quelques-unes ont passé dans les poésies de l'académicien Furetière. Racine recueille les plus piquantes, les ramasse en un trait aiguisé, en un vers, en un petit développement, d'un style toujours gai, sans jamais hausser le ton, ni forcer la note. En vérité Tallemant est plus méchant, et Furetière plus méprisant. Racine profite de tout avec une malice un peu pincée, mais très mesurée. Il n'y a pa& de danger qu'il pousse au noir ni qu'il serre de trop près la vérité des caractères : il se garde de côtoyer le drame ou même la haute comédie, avec un goût très délicat, et un peu de coquetterie peut-être. Tout cela est d'une veine discrète et accuse, au moins, le dessein arrêté de ne pas aller au delà du rire.
En ce temps-là, dit l'Ecriture (l'Ecriture, c'est Tallemant des Réaux, qui jamais ne ment, mais qui médit avec délices), les magistrats n'étaient pas tous intègres, ni incorruptibles. Ils avaient des complaisances avant le procès, et des somnolences pendant. Un jour, Boisrobert dit au président Tore : « Monsieur le
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président, je viens de vous voir en votre lit de justice. — Eh bien! dit le président. — En vérité, dit l'abbé, vous ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas. »
Cela se résume en un vers :
Ah ! ah ! quel homme !
Certes, je n'ai jamais dormi d'un si bon somme!
Autre anecdote qui courait les Pas- Perdus, et à laquelle Boileau fait allusion dans une de ses satires : le lieutenant criminel, Jacques Tardieu, était un avare, marié à une femme plus avare que lui. « Il dîne toujours au cabaret, dit Tallemant, aux dépens de ceux qui ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux œufs... Sa femme le suivait partout; elle coucha avec lui à Maubuisson; le matin, comme il partait, les moutons allaient aux champs. « Ah! les beaux agneaux! » dit-elle, et il lui en fallut mettre un dans son carrosse. »
Cela devient :
Hé ! mon pauvre garçon, De ta défunte mère est-ce là la leçon"? La pauvre Babonnette, hélas! lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience. Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta, Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. Et voilà comme on fait les bonnes maisons, va.
On lit en note, au bas de cette page des Historiettes : « Le lieutenant dit à un rôtisseur, qui avait un procès contre un aulre rôtisseur : « Apporte-moi deux cou-
« pies de poulets, cela rendra ton affaire bonne. » Ce fat l'oublia. Il dit à l'autre la même chose; ce dernier les lui envoya, et un dindonneau. Le premier les lui envoya après coup, il perdit; et, pour raison, le bon juge lui dit : « La cause de votre partie était meilleure d'un dindon. »
Ce que Racine aiguise en un trait malicieux, plaisant, et moins perfide.
CHICANEAU
Monsieur, j'ai commandé...
DANDIN
Taisez-vous, vous dil-on.
CHICANEAU
Que l'on portât chez vous...
DANDIN
Qu'on le mène en prison.
CHICANEAU
Certain carteau de vin...
DANDIN
Hé! je n'en ai que faire.
CHICANEAU
C'est de très bon muscat.
DANDIN
Redites votre affaire.
Le procédé est manifeste. L'auteur attrape les propos connus, les affine, les ajuste, les ordonne, les disperse, en tire un mot, un vers, une digression piquante, toujours avec mesure, et dans les tons tempérés. Au seul Dandin, vers la fin de la dernière scène,
échappe une saillie qui serait cruelle, si, par avance, le personnage n'était très ridicule; la vue d'Isabelle ragaillardit ses vieux jours, et trouble étrangement l'équilibre de la justice; mais le vers n'est pas un trait de caractère : ce n'est qu'un trait d'esprit. Les magistrats ne s'en sont jamais fâchés, par un sentiment de coquetterie traditionnelle et d'esprit de corps.
Non, rien n'est poussé; tout reste dans les demiteintes, à la fois discret et distingué, sur un fond clair et gai.
Racine n'a pas été au delà, par un parti pris évident. De son temps, les avoués s'appelaient procureurs. Furetière, après Rabelais, les avait mis en scène, l'un dans une satire un peu longue et pédante, l'autre en un chapitre d'une verve intarissable, d'une observation pénétrante, et un peu sombre d'humeur. « Quand un moine, prestre, usurier, ou avocat veut mal à quelque gentilhomme de son pays, il envoie vers lui un des chiquanous. Chiquanous le citera, l'ajournera, l'outragera impudentement, suivant son record et instruction; tant que le gentilhomme, s'il n'est paralytique de sens, sera contraint de lui donner bastonnade et coups d'épée sur la tête... ou mieux le jeter par les créneaux et fenêtres de son château. Cela fait, voilà Chiquanous riche pour quatre mois, comme si coups de bâton fussent ses naïves moissons. Car il aura du moine, de l'usurier ou avocat, salaire bien bon, et réparation du gentilhomme, aucunes fois si grande et si excessive que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avec danger de misérablement pourrir en prison, comme s'il eût frappé le roi. » — A ce morceau le poète emprunte
les coups de bâton, qui sont d'un effet immanquable et donnent matière à une scène du genre italien : il n'est que de mettre lestement en action le récit de Rabelais.
Suffit qu'ils soient reçus, Je ne les voudrais pas donner pour mille écus.
On rit de ces vers, on rit de la mine allongée de Chicaneau, et de son acte de contrition, et de ses excuses, et de son empressement à raccorder ensemble les morceaux de l'exploit. Mais quant à rappeler « le danger de misérablement pourrir en prison », quant à reprendre sur nouveaux frais le portrait des Chatsfourrés, gens de procédures, sphinx monstrueux, cela n'est plus de jeu, et Racine se garde bien de recourir à ces traits, qui, par leur vérité saisissante, assombriraient le tableau. 11 évite habilement une pente glissante qui mènerait droit à la comédie de caractères. Il s'en tient à la satire.
Et il y triomphe, surtout quand elle touche à la critique littéraire. La scène des avocats en est le plus piquant modèle, et c'est pourquoi elle a peutêtre moins vieilli. Il paraît que les interprètes modernes trouvent encore au Palais des ridicules à imiter dans cette scène inoubliable. C'est un morceau d'esprit, de pure malice, celui-là, et c'est de tous le plus amusant. Ici encore les types étaient connus, et, avec beaucoup de goût et d'acuité visuelle, Racine les a reproduits dans son œuvre. Mais on avouera que pour un observateur ce métier prête peut-être à des observations plus profondes que les tics de la parole, le ridicule des plaidoyers ou l'emphase du ton et des
gestes. A cette réserve près, les avocats grotesques sont croqués d'une plume si légère et si expressive que le dessin n'en a point d'âge. Composition baroque de la plaidoirie, abus de citations, étrangeté des exordes, faiblesses de la confirmation, lacunes de la discussion, niaiserie du pathétique, tout y est, marqué d'un trait précis, et jeté dans un mouvement inénarrable.
On vient, comment vient-on?
On poursuit ma partie, on force ma maison, Quelle maison? Maison de notre propre juge.
Et le vers de se couper, de se précipiter, de tourner sur lui-même, comme les longs bras de l'avocat, enfermés dans ses longues manches, tournent, battent l'air d'un mouvement saccadé, semblables aux ailes d'un moulin inégalement mues par un vent capricieux et un peu fou ! Là, Racine est si bien porté par sa verve satirique qu'il oublie dans Tallemant quelques traits, ramassés plus tard par Beaumarchais. Et tout cela assaisonné d'un style alerte, vif, avec des digressions ravissantes, qui, passant pardessus Molière, s'envolent jusqu'à Regnard, et relevé d'une langue spirituelle, familière, toute française d'allure et d'origine, avec la saveur et le montant de ces vins de Champagne, qui perlent et qui se mâchentJ
A présent, si vous trouvez que j'ai trop peu accordé à Racine, je vous répondrai qu'en un autre genre il a été inimitable, et que c'est quelque chose d'être amusant en celui-ci par accident. Pour peu que vous me poussiez, j'ajouterai que je ne regarde pas comme un mince mérite d'avoir de l'esprit et de la gaîté ; j'oserai même prétendre qu'il convient, aujourd'hui plus que jamais, d'apprécier et de rechercher les gens spirituels et de belle humeur, à cette époque où l'existence, dès le début, est hérissée de préoccupations sérieuses, et se développe dans une atmosphère de lutte hâtive, qui ride et rembrunit prématurément les fronts les plus jeunes, faits pour s'ouvrir largement à la nature et à la vie. Les hommes gais se font rares à cette heure. Le pessimisme est à la mode ; et rire n'est plus distingué. Racine, qui vivait en un temps où Schopenhauer n'était pas né, avait de l'esprit et savait le théâtre. Il a écrit, par amusement, une comédie satirique, dont Boileau a pu fournir quelques traits, mais qu'il n'aurait point faite, — ni Aristophane non plus, à qui cette verve tempérée et ordonnée, cette fantaisie légère et un peu superficielle n'eussent point suffi.
Regnard n'est pas en faveur aujourd'hui. Il paye cher une gloire longtemps disproportionnée à son mérite. Marivaux, Sedaine, La Chaussée nous sont à présent mieux connus. M. Gustave Larroumet a brillamment réparé le tort que fit au premier le mot « marivaudage » ; et notre époque n'en est que plus dure à Regnard. Et il est vrai que les qualités qu'il possède ont singulièrement perdu de leur prix, à présent que tout le monde écrit et que personne ne rit plus. Par contre, les facultés dont il manque, sont plus que jamais appréciées : car on sait que nous sommes, depuis cinquante ans, des esprits originaux, des observateurs exacts, des penseurs profonds. Taine, sans y songer, a beaucoup nui à Regnard. Les romantiques même lui ont fait tort. Depuis qu'ils ont propagé cette légende des poètes, âmes extraordinaires,
dévorées par les créanciers, cœurs meurtris, poitrines faibles, poumons inquiétants, le moyen de reconnaître du génie à un trésorier général, qui mourut d'indigestion?
Mais il sut vivre et être heureux autant que faire se pouvait. Il rima dès l'âge de douze ans, aima un peu plus tard, voyagea beaucoup, se reposa à temps. Il était joueur dans la plusfavorable acception du mot : il gagnait souvent. Il était riche et ordonné dans ses comptes publics et privés. Il avait des amis du meilleur monde et aussi des amies de l'autre, qui recherchaient sa compagnie, et à qui il faisait fête largement, mais sans se ruiner. Au fond, cet étourdi n'était qu'un sage, ce poète un calculateur; et rien de la bohème.
Selon mes revenus je règle ma dépense, Et je ne vivrais pas content, Si toujours en argent comptant Je n'en avais deux ans d'avance '.
Fait pour le bonheur, il se crut d'abord destiné à écrire des satires. J'ai connu un grand médecin qui recevait sans joie les éloges adressés à son talent de clinicien; mais si l'on s'avisait de vanter sa maestria de violoniste, il souriait, l'œil humide, intérieurement léché d'une douce caresse. Le bon Weiss luimême, qui a tant goûté Regnard, et dont personne ne connut jamais le tailleur, n'aspirait-il pas à une ambassade? Du satirique Regnard n'avait ni le tem-
i. Mariage de la Folie, t. III, p. 337. Édition 1790. De l'imprimerie de Monsieur.
pérament ni l'observation. Il voulut rivaliser avec Boileau et ne réussit qu'à se brouiller avec lui. Dans le Tombeau de /?... D..., il faisait dire au maître :
N'est-ce donc qu'en buvant que l'on imite Horace? Par des sentiers de fleurs monte-t-on au Parnasse l ?
Et Boileau a raison, en dépit de la malice qu'y met Regnard. L'indignation anime la satire; l'étude de la nature humaine la nourrit. 11 ne suffit pas d'avoir voyagé, en touriste, du couchant à l'aurore, pour connaître les hommes, ni de s'exciter pour être indigné. Il faut avoir souffert et pensé. Or la souffrance est inconnue de Regnard; et la pensée est une souffrance trop vive, où il est novice. En vain il s'écrie avec quelque fracas qu'il n'est pas dupe de son temps -' : il n'en est pas davantage ennemi. Il lui fait la guerre,. une guerre de coups d'épingle. Il croit frapper des vices, et n'atteint que des travers superficiels et de comédie bouffonne. Il a des colères d'imagination et des victimes de vaudeville.
Oronte, souffrant, craint plus la dépense que la maladie. Cet autre possède un Albane, dont il est fier, mais sa sœur et lui boivent dans un pot cassé. Gillot se tourmente à plaider depuis vingt ans, comme le Normand Chicaneau, dont Crispin sait le style. Des vices Regnard n'a connu que les plus aimables, trop fier pour s'abaisser jusqu'aux autres, trop heureux pour en avoir pàti. Et il en rit pour son agrément,