Lundis, VII
corder avec le nom; parfois la phrase bronche, et se relève avec gentillesse et retombe tous voiles au vent. Les épithètes s'appellent, se bousculent, s'entassent et sous leur poids écrasent quelque Géronte ahuri. Les formules du parfait amour sont assaisonnées d'esprit et de verve caustique.
Pour Isabelle, un trait décoché par l'Amour Avait, ma foi, percé son pauvre cœur à jour.
Et d'instinct aussi il attrape l'image poétique, d'une poésie bien française, prise à la source sans cesse jaillissante de la langue populaire et de la vie moyenne, poésie satirique, comique et descriptive, où notre parler triomphe. Et cela explique comment les valets de Regnard ont, plus que tous les autres personnages, une langue leste, pimpante et singulièrement expressive. C'est la verte primeur de cette poésie domestique, qui fleurit chez nous depuis Emile Augier, François Goppée, avec, naturellement, quelque chose de plus lyrique et fou, et des sensations plus moelleuses.
Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître; J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants; De ma rotondité j'emplirais le dedans.
Et ailleurs :
Allons, m'amie, Au bel appartement mène-moi, je te prie. Fais main basse sur tout; le bonhomme a bon dos, Et l'on peut hardiment le ronger jusqu'aux, os.
Lyriques , ils le sont vraiment par leur verve expansive, digressive, pittoresque, et qui roule en un torrent des paillettes d'or. Ils dissertent avec feu sur des choses qui ne sont ni innocentes ni pures, et qu'ils voient et sentent vivement : et les mots pour les dire leur sont une jouissance. C'est une friandise que de relire l'apologie du jeu, de l'état de veuve, de l'écriture, de l'ivresse, et tant de digressions exquises et sobres. Car la qualité de ces hors-d'œuvre, si l'on en excepte l'esprit, est la sobriété. Le mouvement rapide où Regnard jette tous ses personnages lui tient lieu d'une règle de critique. Il est sobre, parce qu'il 3st pressé, et que le théâtre ne pardonne pas les lenteurs. Il s'écarte, mais ne s'égare point. Il court, il ne perd point de temps, il craint de perdre haleine. Le sens de la mesure est chez lui plutôt instinctif. Narrations , descriptions, tableaux de genre, croquis, ne dépassent pas dix ou douze vers. Le trait placé à propos coupe court aux effusions de l'esprit :
Certain jour me trouvant le long d'un grand chemin,
Moi troisième, et le jour étant à son déclin,
En un certain bourbier j'aperçus certain coche;
En homme secourable, aussitôt je m'approche;
Et, pour le soulager du poids qui l'arrêtait,
J'ôlai du magasin les paquets qu'il portait.
On a voulu depuis, pour ce trait charitable,
De ces paquets perdus me rendre responsable.
Le prévôt s'en mêlait. C'est pourquoi mes amis
Me conseillèrent tous de quitter le pays.
3r, tout cela constitue les dons les plus rares d'un écrivain de race, s'il en fut, pour qui l'écriture n'est point un labeur, mais comme le naturel écoulement
de joies, de plaisirs, de sensations, de gaieté surabondante et de verve qui déborde. Il y avait du tropplein dans son existence, et de ce superflu il s'est fait une sorte de sénie.
« ... Je leur servirai du riz au lait sans riz... et sans lait », dit un personnage de Labiche. Regnard a écrit des comédies de caractères sans caractères, avec les procédés, ou plutôt l'instinct du vaudeville. Nos modernes ingénieurs-machinistes ne peuvent avoir pour lui que dédain : cet ouvrier imite impudemment Molière, et ne sait guère un métier, dont le premier secret est de déguiser les emprunts. Les critiques à idées lui sont peu favorables, ne trouvant chez lui qu'esquisses ou caricatures. Il n'est pas davantage au gré de nos jeunes gens, pessimistes, bouddhistes ou néo-mystiques, qui ne sont point gais, et s'agenouillent religieusement devant l'autel dressé au dieu Ennui. Il n'a pour lui que la petite troupe des amants passionnés de notre belle, claire et alerte langue française; qui en ont silencieusement le culte et la jouissance; qui la goûtent en sa verte saveur, en sa limpidité première, et qui en connaissent les sources vives ; qui la dégustent avec contentement comme le bon vin que Regnard servait à Grillon et que la science barbare n'avait point adultéré. Vaudevilliste dans la comédie et poète dans le vau-
deville : tel est le bilan de Regnard. Faillite, si l'on le compare à Molière, réhabilitation, si l'on songe aux pauvretés où est déchu le genre. « Il n'est pas médiocrement plaisant», écrivait de lui Boileau, un critique de ce temps-là, qui a eu quelques mots heureux.