Essai sur la littérature française
de Regnard qu'il serait tenté d'attribuer à Racine; à ce compte, s'il fallait produire en témoignage tous ceux qui côtoient de trop près Molière, il se trouverait que Regnard a le style de tous les deux. Sa langue est originale. Il la puise aux bons endroits, d'où La Fontaine a tiré celle de ses contes. « Il dérive en droite ligne de Régnier, dit excellemment Sainte-Reuve , et l'on sent dans ses vers comme un rejaillissement de l'esprit de Rabelais 1. » Voilà le vrai. Et e'est Regnard même, dégagé des contraintes de la pensée profonde ou de la vérité tyrannique. Jamais style ne fut davantage le miroir de l'homme; car jamais écrivain n'écrivit davantage pour son bon plaisir. Je l'ai dit ; il faut le redire. Ce style porte la marque de sa vie, de ses habitudes, de ses goûts, de son célibat, friand, gai, gaillard et aisé, surtout aisé. Cet auteur a plus d'instinct que de métier. C'est le cas d'appliquer le mot de Musset : « Il y a du génie, du talent; il y a même de la facilité. » Regnard écrit d'abondance, de prime saut. Il presse le dialogue, écourte le couplet, parce qu'il manque d'haleine et d'idées. Mais le tour est leste, le mouvement effréné; les vers se poussent, se chassent, se chevauchent à la débandade, en sarabande. Ce style a des sonorités de clairon en goguette. Le trait porte droit sur la fin de l'hémisticbe et résonne avec la rime; la rime jumelle, écho gouailleur, soutient et prolonge l'éclat du rire. Regnard n'évite pas toujours l'hiatus ; quelques tournures désuètes ou des coupes hardies lui échappent ; il arrive qu'au bout du vers l'adjectif oublie de s'ac-