Conférence de l'Odéon
traduisait par un état de malaise analogue, qui pesait alors sur le théâtre et qui l'accable présentement. Depuis quelques années un souffle de renouveau souffle la tempête à travers les coulisses. Un théâtre libre s'est constitué qui a trouvé un public pour inaugurer une ère nouvelle par des chefs-d'œuvre vraiment libres aussi. Ou y parle toutes les langues, depuis l'argot jusqu'au suédois et au norvégien. Ibsen y triomphe à côté de la Fille Élisa. 11 n'y a plus de frontières, ni de règles ; et une mise décente n'y est point de rigueur, au contraire.
Les critiques sérieux et compétents en demeurent assez souvent effarés. Le public se détourne, de la comédie, se plaît à entendre des chansonnettes. Les gens philosophes, qui prennent aisément leur parti de toute chose, déclarent que c'est le goût du. théâtre qui s'en va. L'abus du cynisne brutal , du poncif réaliste, de la pièce « rosse » nous a rendu le plaisir difficile. L'abus du symbole exotique nous l'a fait peu intelligible. Le scandale voulu, l'idéologie nuageuse ont pareillement découragé la bonne volonté des curieux. Et le théâtre est bien malade.
Comme il est d'usage, en notre plaisant pays de France, d'aviser dans les occasions difficiles quelque baudet sur qui l'on crie : haro! on a pris l'habitude, depuis un temps, de faire porter à Scribe et au vaudeville la peine de cet état de trouble. On renie bruyamment les règles et la technique, qui ont aidé au développement dramatique de cette seconde moitié de notre siècle. Haro sur Scribe! Anathème au vaudeville! Il semble qu'on ait tout dit en disant cela : et l'on commet simplement une erreur ajoutée
à toutes les autres, et aggravée d'une injustice. On témoigne d'une admirable aisance à oublier une brillante période de notre tbéâtre français. Un peu moins d'ignorance et de présomption suffirait à reconnaître que le vaudeville est inséparable de la comédie de mœurs, et que précisément le Barbier de Séville est une époque dans notre littérature, étant le témoignage historique de cette vérité banale et pourtant méconnue. Entendons-nous bien. Je ne prétends pas que le vaudeville, réduit à ses seules adresses, aux tours de passe-passe, soit autre chose qu'une comédie de mœurs sans mœurs; mais je pense qu'il est l'armature de la comédie de mœurs, la trame nécessaire sur laquelle l'observation fait son ouvrage. L'essai tenté par Beaumarchais aboutit inéluctablement à Scribe ; l'un a préparé les voies à l'autre; et grâce à tous les deux la formule de la comédie moderne fut amenée à son point de maturité, à ce point où les Emile Augier et les Alexandre Dumas s'en pouvaient désormais servir comme d'une machine de précision, prête à recevoir et à exprimer leurs idées. C'est la question intéressante de ce litige, et dont l'étude conduit à des conclusions générales, qui dépassent et le théâtre de Beaumarchais et celui de Scribe, et intéressent l'avenir même du théâtre français et les destinées de notre art dramatique momentanément compromises.
Vue de ce biais, la comédie du Barbie)* de Séville emprunte de l'histoire du théâtre un singulier intérêt. Elle est la fin de quelque chose et le commencement d'autre chose, le commencement méthodique, s'entend, car Regnard en avait eu l'instinct. Elle peut être considérée à la fois comme un terme d'aboutissement et un point de départ. Je m'explique.
Tous les dramatistes novateurs du xviii0 siècle aspiraient plus ou moins obscurément à une technique nouvelle. Mais ils étaient emprisonnés dans la formule de la grande comédie de caractères. Dancourt, Lesage, Sedaine, Diderot même (je ne nomme pas Marivaux, qui est plus proche de Racine que de Molière) voyaient, plus ou moins clairement, que ces mêmes caractères généraux sans cesse repris et réédités devenaient de plus en plus vagues et abstraits, et que l'observation des mœurs était seule capable de les renouveler et de leur rendre la vie. Mais ils restaient enfermés dans les traditions et le cadre de l'Avare ou du Misanthrope. Le Barbier de Séville est le dernier essai de cette insoluble contradiction. Mais il est aussi un effort décidément tenté pour la résoudre et qui en a présagé la solution définitive. Sans rien enlever au mérite des prédécesseurs, on peut dire de Beaumarchais que, plus rapproché des temps nouveaux, il a le premier esquissé d'une main sûre la comédie de mœurs et l'a orientée vers
la comédie d'intrigue, vers le vaudeville (puisqu'il faut l'appeler par son nom), qui en est le mécanisme et le rudiment. Il a indiqué la formule moderne, et facilité la mission de Scribe, à qui il était réservé de parfaire la technique et de constituer de toutes pièces le métier indispensable à Y art de la comédie contemporaine.
Quand la nouveauté paraît sur le théâtre, il est rare qu'elle ne provoque pas un scandale. Le Barbier de Scville fit scandale, et c'était un bon signe. Du Mariage de Figaro cela étonne moins : le « tandis que moi, morbleu! » en paraît communément une explication plausible. Mais lorsqu'on se demande, à distance, pourquoi le Barbier souleva de tels émois, on se sent d'abord dans l'embarras d'y répondre. Figaro n'est pas encore tribun; s'il a déjà de l'esprit, sa verve semble plus modeste et inoffensive; il fait assaut à fleuret moucheté. De brutalités ou de gaillardises dans les propos il est assez sobre; il le sera moins plus tard. C'est Bartholo qui chante le couplet égrillard, en faisant claquer ses pouces, avec le geste de M. Jourdain :
Veux-tu, ma Hosinette,
Faire emplette Du roi des maris?
Je ne suis point Tircis ;
Mais la nuit, dans l'ombre, Je vaux encor mon prix,
Et quand il fait sombre Les plus beaux chats sont gris.
On en chante bien d'autres, même en ce temps-là. Y avait-il de quoi s'émouvoir? On s'émut pourtant.
C'est plaisir d'avoir affaire aux hommes de talent. Différent du génie, dont l'inconscience suit sa pente naturelle, le talent sait ce qu'il veut et le but qu'il se propose. Lisez la lettre-préface que Beaumarchais a imprimée en tête de son œuvre, et vous serez édifiés sur ce qui parut intolérable aux critiques, moustiques et feuilletonnistes déchaînés. Il s'adresse à un petit journaliste de Bouillon et lui dit :
« S'il l'eût bien conçue (ma pièce), aurait-il manqué de louer tous les beaux endroits de l'ouvrage? Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier acte annonce et déploie avec gaîté tous les caractères de la pièce, on peut lui pardonner.
« Qu'il n'ait pas aperçu quelque peu de comédie dans la grande scène du second acte, où malgré la défiance et la fureur du jaloux, la pupille parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le conçois aisément.
« Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la scène de stupéfaction de Bazile, au troisième acte, qui a paru si neuve au théâtre, et a tant réjoui de spectateurs, je n'en suis point surpris du tout.
« Passe encore qu'il n'ait pas entrevu rembarras où l'auteur s'est jeté volontairement au dernier acte, en faisant avouer par la pupille à son tuteur que le comte avait dérobé la clef de la jalousie; et comment V auteur s'en démêle en deux mois, et sort en se jouant de la nouvelle inquiétude quil a imprimée aux spectateurs : c'est peu de chose, en vérité... »
C'était beaucoup, au contraire, et presque tout. Si vous examinez cette comédie, vous n'en trouvez,
certes, pas l'originalité dans le choix du sujet. Il est antique, il est classique, il est usé. Molière en avait tiré V École des femmes et Regnard les Folies amoureuses. Le premier l'avait traité de telle façon qu'il ne semblait pas qu'un analyste, un peintre de caractères, ni même un philosophe y pussent revenir de si tôt. Regnard, qui n'était rien de tout cela, y était revenu pour y prodiguer sa gaîté et sa fantaisie, et y mettre en oeuvre tout ce que l'observation du maître avait dédaigné : artifices, fusées de verve, étincelles d'esprit, gerbes de mots, bouquets de vers éclatants et sonores : la fête des yeux et des oreilles. Il suffit d'un premier regard pour s'assurer que Reaumarchais n'a été séduit ni par le désir de renouveler la fable ni par la tentation de rivaliser avec ses devanciers. Quelle prodigieuse exubérance de folie imaginative dans Regnard M Mais quelle profondeur de vue et de contemplation chez Molière! Cela fut dit plusieurs fois à l'Odéon; et j'ai moi-même, à une époque déjà lointaine, exposé là-dessus quelques idées, auxquelles je ne tiens plus guère 2. Les critiques ne sont pas tous d'accord sur le fond même de l'ouvrage. Et tant mieux. C'est le privilège des grandes œuvres d'être immuables dans l'écoulement des choses. Les époques qui passent, les esprits qui vivent un temps y apportent leur contribution et y déposent comme une patine; et ainsi ces rares monuments, qui intéressent l'humanité tout entière, nous touchent surtout par les sentiments que nous