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AUMONIER DE LA SAINTE-FAMILLE

29 août 1887.

'abbé Fabre (Pierre-Marie), aumônier de la Sainte-Famille, qui vient de mourir, dans sa soixante-dix-huitième année, à Villefranche-de-Rouergue, avait une grande considération dans le diocèse de Rodez, où sa mémoire reste en bénédiction.

Il était né en 1809, dans les montagnes de l'Aveyron, et ses premières années avaient été employées à la culture du petit domaine paternel. La charité de son curé, l'intelligence, la piété, la finesse de l'enfant, sa diplomatie, dit un de ses biographes, ne lui ouvrirent qu'assez tardivement les portes du séminaire. Il y montra une piété tendre et expansive, un jugement solide, un esprit ouvert, exact, habile, plein de ressources et aussi une régularité tout à la fois forte et scrupuleuse.

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Sa vie tout entière s'est passé à Villefrarxhe où, nouveau prêtre, il avait été envoyé (i837),au sortir du séminaire, à titre de vicaire de Notre-Dame. C'est la grande église de la ville et le curé y est assisté de quatre vicaires: L'un d'eux, avec le service de la paroisse, était encore chargé de l'aumônerie de la Sainte- Famille.

La Sainte-Famille, en 1887, n'était déjà plus une simple communauté, mais bien une congrégation. Fondée en 18 16 par la Vénérable Emilie de Rodât, sous la direction de l'abbé Marty (i), elle s'était étendue au delà du diocèse et comprenait, avec la maison mère de Villefranche, trois autres monastères cloîtrés. En outre, depuis près de quatre ans, elle avait institué des maisons d'école qui allaient donner à la congrégation un accroissement dont M. Marty avait béni, mais n'avait pu qu'entrevoir les prémices.

M. Marty était un homme de lumière et de foi. Il avait confessé la vérité dans l'exil. Il a été de ces nombreux ouvriers qui, après le Concordat, travaillèrent de toutes parts à relever l'Eglise de France, tout en la débarrassant des préjugés des derniers temps monar-

(I) Antoine Marty, né le 27 mai 1767 à Labastide-Capdenac, près de ViUefranche-de-Rouergue, licencié de Sorbonne en 1783 et professeur au collège du Plessis, émigré en 1792. rentré en France en 1802, vicaire à Villefranche, prmcipal du coUè-e de la ville, grand vicaire de l'éveque de Rodez, Mgr Ramond de la Lande, en 1828, mort à Rodez le i5 novembre i835. Voir sur ce saint prêtre et sa bienfaisante influence dans le diocèse la Vie de la vénérable Emilie de Rodât.

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chiques. L'influence de l'abbé Antoine Marty, toute de piété et de doctrine, a été considérable dans le diocèse de Rodez. A la Sainte-Famille, il était le Père. Tout s'était fait sous ses yeux, entre ses mains, avec son conseil et son approbation.

Il avait été, dès l'origine, le confesseur de la Vénérable Emilie de Rodât; et il était devenu le supérieur de sa congrégation ; il en avait toujours appliqué les règles, et il en avait rédigé les constitutions de concert dvec la Mère. Mais il était mort en i835, au moment même où la congrégation prenait un développement inattendu, et, s'essayant à unir la vie de Marthe à celle de Marie, tentait de conserver dans une seule et même famille religieuse des filles vouées les unes à la clôture et à la contemplation, les autres répandues dans toutes les œuvres de la charité et du service du prochain. Les Sœurs des écoles de la Sainte-Famille étaient créées ; elles faisaient le bien : il s'agissait de leur donner un règlement qui, en assurant leur vocation, les unît intimement aux Sœurs cloîtrées, qui les avaient fait naître et qui, appliquées elles-mêmes au soin des écoles, restaient séparées du monde par leur clôture. Avec les encouragements de l'évêque de Rodez, alors Pierre Giraud (i), mort cardinal de la

(i) Pierre Giraud, né à Montferrand (Puy-de-Dôme) le 1 1 août 1791, curé de la cathédrale de Glermont en 1823, nommé évêque <ie Rodez en janvier i83o et sacré au mois de novembre de la même année, archevêque de Cambrai le 4 décembre 1841 cardinal le 11 juin 1847, mort à Cambrai le 7 avril i85o.

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sainte Eglise, la Mère Emilie ne recula pas devant ce travail jusque-là sans exemple. L'abbé Fabre, tout jeune prêtre, tut-il consulté ? Un noviciat spécial fut établi à la Sainte-Famille pour les Sœurs des écoles : il était installé en 1840.

Depuis un an déjà, l'abbé Fabre, comme vicaire de Notre-Dame, était l'aumônier de la congrégation, le confesseur de la Vénérable, des professes et des novices, comme aussi des pensionnaires. Il trouva dans ce ministère à nourrir sa piété ; il y apprit à connaître et à pénétrer les mystères de Dieu. Le noviciat des écoles devint nombreux : l'abbé dut bientôt renoncer au service paroissial pour se donner tout entier à la culture des âmes consacrées à Dieu. Qu'il y fît de fruits et qu'il y conquit de lumières ! On peut supposer qu'il eut une part à la rédaction du règlement des Sœurs des écoles, leur livide de vie^ disait la Vénérable, et à la rédaction de leurs constitutions, extraites, d'ailleurs, de celles données par M. Marty aux filles cloîtrées. La Vie de la Vénérable Emilie se borne à constater que la Mère « fit extraire des constitutions « rédigées par M. Marty, tout ce qui pouvait convenir <f aux Sœurs non cloîtrées » (i). Extraire, on le sait, dans un cas pareil, c'est toujours accommoder et approprier. En 1840, lors de l'établissement du noviciat des Sœurs des écoles, il n'y avait qu'un an, avons-nous

(i) Vie de la Vénérable Emilie de Rodât, ch. xxi, 5® édit., p. 427.

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dit, que l'abbé Fabre était aumônier de la Sainte- Famille et il était bien jeune ; mais il avait toute l'autorité du sacerdoce, et il savait en user avec mesure, sagesse et discernement. La Vie de la Vénérable, dans une page que nous voulons reproduire, en cite un grand exemple. On sait que la Mère Emilie a été conduite par cette voie de tentations, d'obscurités et de douleurs, qu'ont connue et décrite sainte Jeanne Frém3^ot de Chantai, sainte Térèse et tant d'autres.

Au milieu de ses tourments, dit l'historien (i), le désir de se rapprocher de son Epoux, de s'unir plus intimement encore à ce Dieu qui lui voilait ses grâces et ne lui faisait connaître aucune douceur, ce désir transportait la Mère Emilie ; elle eût voulu tous les jours se lier plus étroitement au service du divin Maître. Les quatre vœux d'obéissance, de charité, de pauvreté et de clôture ne suffisaient plus à son amour. Elle désirait s'engager d'une façon plus singulière; dans son ardeur à suivre son Bien- Aimé, pouvait-elle supporter rien de tiède? Elle se sentait intérieurement pressée de ne pas s'appliquer uniquement à éviter le mal, et. sans condescendance pour la nature humaine, elle voulait en tout faire ce qui était le plus parfait. Les âmes généreuses ne se contentent pas de se donner à Dieu jour par jour, pour ainsi dire; elles aiment à engager à l'avance leurs actions et leurs paroles. La Mère Emilie exprima à M. Marty le désir de se soumettre par un vœu à l'obligation formidable à la nature humaine de faire en tout ce qu'il y a de plus parfait. C'est là un engagement assez

(i) Vie de la Vénérable Emilie de Rodât, chapitre xxiii, page 5i2.

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rare dans l'histoire des saints, et que quelques natures d'élite seules ont pu prendre et remplir. M.Marty trouvait les quatre vœux suffisants à la sanctification d'une âme; il recommanda à la Mère de s'appliquer à en remplir avec exactitude les obligations et à ne pas laisser courir son esprit et ses désirs au-devant de nouveaux engagements.

Toujours docile, la Vénérable acquiesça à cette recommandation, mais le désir ne cessa d'agiter son cœur; elle se sentait chaque Jour presse'e de donner à Dieu une autre marque d'amour ; elle éloignait en vain cette pensée comme une tentation; le désir persistait, et il se manifestait au milieu des plus profondes ténèbres et des tourments intérieurs les plus aigus.

Après la mort de M. Marty,la Mère s'ouvrit sur ce point avec le confesseur qui l'a dirigée pendant les treize dernières années de sa vie (1839-1852). Celui-ci fut effrayé d'une pareille pensée. La vertu de la Mère Emilie lui était connue, mais dans l'état violent de tentation où se trouvait cette âme, un pareil engagement paraissait devoir être un nouveau supplice. Au milieu des obscurite's qui enveloppaient cet esprit et des de'solations qui torturaient ce cœur, comment, dans toute pensée, toute action, toute de'marche, embrasser avec une fermeté inébranlable ce qu'il y a de plus parfait? Cela est impossible à la nature; il y faut la lumière de Dieu soutenant et conduisant une âme remplie de l'héroïsme de la vertu.

« N'est-ce pss une folie, disait la Vénérable en manifestant un désir qu'elle ne pouvait renfermer en elle-même, n'est-ce pas une folie à moi, misérable, de vouloir imiter les plus grands saints ? » C'était une folie en effet, la folie qui enivre les grandes âmes, la folie de la croix dont parle saint Paul et à laquelle rien ne peut résister. Le confesseur sonda de nouveau ce cœur qu'il connaissait déjà; il l'étudia avec toutes les lumières que Dieu voulut lui communi-

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quer, et à son tour il se sentit pressé d'accorder à sa pénitence ce qu'elle demandait. Il en parla le premier, il s'informa si ce désir subsistait et s'il était accompagné de cette paix de l'âme qui indique toujours l'action de Dieu. Après avoir reçu une réponse affirmative il recommanda à la Mère d'unir ses prières aux siennes ; et quittant aussitôt le confessionnal, il alla se placer devant le Saint Sacrement, conjurant Dieu de toutes ses forces de lui venir en aide, reconnaissant sa faiblesse, son peu d'expérience, le danger où une imprudence pouvait le jeter lui et l'âme confiée à sa direction. Au bout de dix minutes d'humbles et ardentes prières, se sentant sollicité encore plus vivement d'accéder au désir de sa chère brebis, il l'autorisa à faire le vœu redoutable auquel elle n'osait arrêter sa pensée. Ce vœu fut prononcé aussitôt au milieu des gémissements, des soupirs, des larmes et de la joie.

Aujourd'hui, continue l'historien, le confesseur atteste que pendant les onze années que la Vénérable Mère Emilie a encore vécu depuis cet engagement, sans embarras de conscience, sans aucune gêne, sans aucune contention d'esprit, au milieu de tentations continuelles les plus horribles, elle a accompli ce vœu dans toute sa perfection et sans la moindre infidélité volontaire.

La sainte peut paraître effrayante, que dire du confesseur ? Quelle tendresse ! quelle discrétion ! quelle conscience de son autorité ! quel soin de de'mêler et de suivre l'inspiration divine ! Cela devait se passer en 1841. L'abbé Fabre avait trente-deux ans. 11 était lié désormais à toutes les œuvres de la Mère Emilie. « Il « n'était que l'aumônier, remarque la Semaine relig^ieiise de Rode:{, et sans empiéter sur les attributions

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« du supérieur, il exerça sur l'administration et le gou- M vernement de la Sainte-Famille une influence consi- « dérable», l'influence du cœur, peut-on dire. L'abbé Fabre aimait la Sainte-Famille, il y admirait la main de la Providence ; il vénérait la fondatrice qu'il suivait jour par jour dans sa voie douloureuse. Il avait remarqué que l'absolution fortifiait toujours l'âme de sa pénitente et la soutenait dans ses cruelles angoisses. Il lui offrit de la confesser tous les jours ; et les dernières années de sa vie, la Mère Emilie a reçu l'absolution tous les soirs. Elle y trouvait une douceur et un rafraîchissement, acquis, il est vrai, au prix de la violence qu'elle fut, toute sa vie, obligée de se faire pour vaincre sa répugnance à s'humilier et à s'accuser au confessionnal.

Quelles lumières le confesseur ne trouvait-il pas lui-même dans le rafraîchissement apporté chaque jour à cette grande âme ! Le prêtre qui a rédigé la notice nécrologique de la Revue de Rode^, M. l'abbé H. Marty mêlé lui-même par son nom à toute l'histoire de la Sainte-Famille, et arrière-neveu du fondateur, remarque avec raison que « dans ce contact in- « time et journalier avec une âme de sainte, le confes- « seur trouvait un secours inappréciable pour la « direction des âmes dans la voie de la perfection « religieuse. Pascitur et pascit. »

L'abbé Fabre appliquait toutes ses lumières à la prospérité de la congrégation : dans la formation des novices, auxquelles il voulaitinoculer l'esprit religieux,

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dans ses instructions et ses conseils aux professes, tout son effort, tout son but était de maintenir l'esprit des fondateurs, de perpétuer les traditions, de conserver les inspirations des premiers jours et de ne laisser effacer et se perdre aucune des leçons de l'expérience. Il n'a pas fondé la Sainte-Famille : il l'a nourrie et développée. La Mère Emilie a exposé un jour les procédés de l'aumônier avec une des Sœurs de la Sainte- Famille, une âme précieuse, qui appartenait à bien des titres à la congrégation, dont elle avait été la première élève et où elle devait plus tard rendre de grands services, mais que les tentations auraient écartée de sa vocation, si l'autorité, la sagesse et la décision de l'abbé Fabre ne l'avaient pas contrainte, pour ainsi dire, à entrer et à persévérer dans la voie de salut. Quelques mois à peine avant de mourir, la Mère Emilie avait à annoncer à ses filles la mort de « notre très chère Sœur Marie Raymond « (i). On nous permettra de reproduire cette lettre à peu près intégralement. Il est si bon d'entendre les saints rendre témoignage aux saints.

Cette chère Sœur, écrivait la Mère (2^, a été notre pre-

(i) Jeanne Donnai, en religion sœur Marie Raymond, née en 180J au Mur-de-Basse (Aveyron), admise au noviciat de la Sainte-Famille en 1842, morte à Vilefranche, au Refuge, le 24 juin i852.

(2) Vie de la Vénérable Emilie de Rodât, chap. xxii, page 563.

mière élève. Lors du commencement de noire congre'gation (i8i6), elle se présenta pour fréqueuter notre école. Sa bonne conduite, la douceur, la piété qui la caractérisaient, la firent chérir des maîtresses qui la proposaient pour modèle à ses compagnes.

Plus tôt qu'elle ne l'eût voulu, elle fut obligée de quitter l'établissement pour aller donner ses soins à une tante infirme. Cette tante, quoique vertueuse, la fit beaucoup souffrir par les inégalités de son humeur. Notre chère Sœur montrait une patience admirable. Pour subvenir aux dépenses qu'occasionnait la maladie de sa tante, elle dut s'imposer de dures privations : rien n'ébranla sa constance ; fatigues, travail, santé, tout fut sacrifié pour les soins de cette tante. Après la mort de celle-ci, elle vint à Villefranche et essaya de calmer les scrupules de sa conscience. Dieu l'éprouvait par des peines de tout genre, dont elle était si torturée que ses Joues étaient souvent baignées de larmes : elle se croyait si loin de Lui qu'elle n'osait plus s'en approcher dans le sacrement de son amour. Le retour à Villefranche, loin d'apporter quelque adoucissement à ses maux, ne fit d'abord que les aigrir. Elle voyait en Dieu un juge terrible toujours prêt à sévir contre elle. Monsieur notre aumônier avait cependant découvert le riche trésor que la divine Providence mettait à sa disposition. A peine l'eut-il entendue une fois ou deux qu'il comprit que Dieu avait des desseins sur cette âme, qu'il se plaisait à crucifier. Peu à peu, il prit un tel ascendant sur son esprit qu'il la fit approcher fréquemment des sacrements, quoique cela lui coûtât extrêmement. Ce premier pas une fois fait, le confesseur lui déclara que Dieu la voulait religieuse de la Sainte-Famille. Malgré ses répugnances, qui étaient extrêmes, par la crainte excessive de ne pas remplir les devoirs religieux, quoiqu'elle fût d'ailleurs d'une exactitude exemplaire, elle se revêtit du saint

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habit (i). Les peines continuaient : elle n'en fut de'livre'e que deux jours avant sa mort (i852). Le noviciat terminé, elle n'avait osé se résoudre à prononcer les saints vœux, elle les fit quelques années plus tard.

Cette chère Sœur a porté la générosité et l'esprit de sacrifice à un haut degré : sa ferveur, sa fidélité aux moindres exercices de la règle ne s'est jamais démentie. Son attrait particulier était de vivre cachée, inconnue aux hommes. Ainsi, lorsqu'elle fut nommée supérieure du Refuge, elle en éprouva un si vif chagrin qu'elle tomba malade. Lorsqu'on lui eut fait comprendre le prix de l'œuvre des Repenties, le bien qu'elle pourrait faire auprès de ces âmes, objet de la sollicitude et des recherches du bon Pasteur, elle se résigna à la volonté de Dieu et prit le gouvernement de la maison. Elle l'établit dans un ordre parfait. Ses filles adoptives trouvèrent en elle une mère tendre et dévouée...

Si nous avions à raconter ici l'histoire de la Sainte- Famille, nous prolongerions la citation. Le Refuge avait e'té une des dernières (1845} et une des grandes œuvres de la Mère Emilie. L'abbé Fabre ne savait pas, en introduisant, en 1842, la Sœur Marie Raymond au cloître, qu'il apportait la pierre fondamentale de cette maison du Refuge, dont la pauvre Sœur trouble'e et de'solée devait être la première mère. Cette mère excellente, généreuse et aussi ferme que tendre, gardait au milieu de ses travaux, dans la noblesse de sa charité et de toute sa vie, ses douleurs et ses angoisses. La Mère Emilie en établissant ce Refuge y

(i) En 1842; elle avait trente-six ans.

avait voulu « un petit recoin où la Mère puisse pleurer «. Il 3^ a bien des leçons, des lumières, des attraits et des encouragements dans toutes ces histoires des saints, leurs respects et leurs attentions réciproques. Les larmes des âmes ge'néreuses sont fécondes.

Evidemment, l'abbé Fabre était de ceux qui veulent tirer des âmes toute la louange de Dieu dont elles sont capables. Quantum potes tantiim aiide. Il a passé cinquante ans à Villefranche, à diriger, à nourrir, développer et enlever le concert de la Sainte-Famille, ce concert où se mêlent aux voix des professes et des novices, celles des enfants, des vieillards, des malades, des pauvres, des prisonniers et des pénitentes, de tous ceux qu'on assiste, qu'on soulage, qu'on visite et qu'on instruit. Il avait le plus tendre respect, le plus vif amour, le plus grand zèle pour toutes les œuvres de la Sainte-Famille; et dans la Sainte-F'amille, il vénérait la fondatrice. Il en a poursuivi et préparé la gloire : plein de prévoyance, il avait, du vivant de la Mère, pris ses mesures ; usant, lui tout jeune encore, de son autorité sur cette grande âme pleine de mérites, et sans craindre d'ajouter à ses désolations, il lui. avait ordonné, durant ses dernières années, de réunir ses souvenirs et de lui raconter tout ce qui pouvait le mettre à même de faire connaître plus tard son histoire. La Mère obéit en soupirant. Quelquefois le confesseur écrivait sous la dictée de la Vénérable.

« — Mon Dieu ! disait-elle de temps en temps, vous

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me faites faire une chose bien pénible !... Moi qui ai toujours été attirée à une vie bien cachée, vous me forcez à me produire ! »

Le confesseur n'avait qu'à dire :

« — C'est la volonté de Dieu ! » elle se soumettait et se remettait à raconter les diverses circonstances de sa vie et les diverses phases par où avait passé son âme (i). Après la mort de la Mère, l'abbé Fabre réunit ces récits, il y ajouta tout ce que purent lui fournir ses propres souvenirs et ceux des Sœurs, Le tout composa le thème d'un mémoire que j'ai eu entre les mains, et qui, mêlé aux lettres de la Mère, à tous les éclaircissements recueillis dans les communications entretenues avec les religieuses, devint le texte même de cette Vie de la Vénérable Emilie^ dont nous venons de faire quelques citations.

En préparant les matériaux de l'histoire et en recueillant tout ce qui concernait la vie de la Mère Emilie, l'abbé Fabre n'envisageait pas la gloire de sa pénitente devant les hommes, mais bien la mémoire, au sein de l'Eglise, de cette héroïne de la charité. Il fut l'agent le plus actif, le plus dévoué, le plus ardent et le plus appliqué de l'introduction de la cause de la Vénérable servante de Dieu ; tant qu'il eut des forces, tant qu'il put prier, il poursuivit l'avancement de la cause de la béatification, dont il voyait avec une sorte

(i) Vie de la Vénérable, chapitre xxiii. Le Cœur de la Mère Emilie, p. 499.

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de triomphe approcher chaque jour l'heureuse proclamation.

Tout dévoué aux œuvres et à la gloire de la Mère Emilie, l'abbé Fabre était trop bon disciple de cette grande maîtresse de l'amour de Dieu et du soulagement des âmes pour ne pas embrasser, comme elle faisait elle-même, toutes les oeuvres susceptibles de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. C'était bien garder les sentiers où marchait la Vénérable, que d'établir dans la chapelle de la Sainte- Famille une affiliation de l'archiconfrérie pour la conversion des pécheurs. La Mère Emilie comprenait cette œuvre de prière et de renouvellement -, du fond du cloître, elle et toutes ses Sœurs en suivaient et en soutenaient les offices publics, tous les dimanches soir, dans leur chapelle. Elles y abritaient aussi de grand cœur la congrégation des hommes et des Jeunes gens que le Père de Bussy avait , dans une de ses stations apostoliques (1846), établie à Villefranche et dont l'abbé Fabre n'avait pas tardé à prendre la direction. Il réussit pleinement à y maintenir l'esprit de zèle, de piété, de régularité, qui est l'âme de cette association.

Le noyau de chrétiens qu'elle a formé et conservé à Villefranche, est une des forces de la piété de la ville. Dans ses instructions à l'archiconfrérie et à la congrégation, l'abbé Fabre était fort goûté. Il était plein de clarté et de dévotion. Il instruisait et édifiait. Il préparait toujours ses instructions et ne voulait

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rien livrer au hasard. Prudent, habile, pénétrant dans sa prédication comme il était réservé, ingénieux et insinuant dans toute sa conduite , il avait l'art de gagner les cœurs et de ménager les esprits; il est constant que, dans ces exercices de dévotion publics et extra-paroissiaux, il a su conduire sa charité avec tant de Justesse qu'il n'éveilla jamais aucune susceptibilité. Il aimait le bien et savait le faire avec mesure, tempérament et succès.

Il serait impossible d'énumérer les diverses entreprises de l'aumônier de la Sainte-Famille. Sans négliger rien des intérêts de la congrégation où il voyait d'ailleurs et sentait qu'était tout l'appui de son zèle et la source de ses réussites, il n'a jamais refusé une bonne œuvre, et toutes celles où il a mis la main ont succédé. Il a fondé une bibliothèque de bons livres. Jaloux d'imiter la Mère Emilie dont on sait la vivacité d'affection pour les orphelines, il travailla, concourut et réussit à fonder aux portes de Villefranche un orphelinat de garçons, installé dans les ruines d'un ancien monastère. On a remarqué que l'abbé Fabre savait créer des ressources. Il avait trop de commerce avec les pauvres et avec les œuvres de la Mère Emilie pour que le chétif patrimoine qu'il avait pu recueillir autrefois, n'ait pas été dissipé bien avant que le charitable aumônier s^ingérât à nourrir et à élever des petits garçons.

Néanmoins, pour procurer des ressources, il faut d'abord en tirer de soi-même ; l'abbé se fit auteur, et

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il consacra à Torphelinat de Notre-Dame des Trei:[e' Pierres tout le produit de la vente de ses écrits. Ils n'étaient pas pour le tirer de sa vocation : le Catéchisme des catéchistes, le Catéchisme de la vie religieuse et VExplicalioTi du catéchisiiie de Rode'{ , sont des ouvrages estimés, utiles, tout à fait de la compétence de l'auteur, des livres vécus, dirait-on aujourd'hui, pleins d'érudition, et dont la publication n'ôta rien au crédit que le dévouement sacerdotal avait donné à l'auteur, crédit reconnu et goûté dans tout le diocèse de Rodez, et particulièrement dans cette ville de Villefranche, où on le voyait à l'œuvre tous les jours, sans avoir jamais pu saisir dans son zèle le moindre ralentissement. Sa vie s'écoulait aux regards de tous dans la voie droite du Seigneur; elle s'écoulait d'un flot tranquille, calme, toujours égal. Rien ne s'y démentit.

L'abbé Fabre était un prêtre. En prêtre il vit venir la mort et la regarda en face. Elle vint lentement, par le chemin des infirmités, des défaillances graduelles et sans rémission. La paralysie l'avait atteint , et sans lui rien ôter de son intelligence, lui retirait chaque jour quelque chose de ses forces. Il dut restreindre son ministère, demander des aides pour ses fonctions qu'il aimait tant et dont il tirait tant de fruits. Cette diminution incessante de lui-même se prolongea onze ans. A la fin de 1882, l'impuissance l'obligea à résigner son titre d'aumônier. Nul ne sut jamais ce qu'il lui en coûta. Comme il disait autrefois à la Mère

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Emilie, c'était la volonté de Dieu. Pas un murmure. Les Sœurs de la Sainte-Famille, les filles de la Mère Emilie n'abandonnèrent pas, dans ses infirmités, le confesseur de leur sainte Mère. L'abbé Fabre garda son appartement dans les dépendances du monastère. C'est là que s'est consommé le sacrifice et achevé le martyre. La paral3^sie de la moelle épinière gagnait toujours. Le malheureux prêtre ne put bientôt plus sortir de sa chambre -, bientôt il ne put plus dire la messe. Il tomba dans un état absolu d'impuissance, ne pouvant se rendre aucun service, ne pouvant même plus parler. Quand la paralysie, qui avait atteint la langue, eut gagné la gorge et mis obstacle à l'introduction de tout aliment, le vénéré malade fut perdu, dit la Revue religieuse de Rode:{. Il reçut l'extrême-onction en pleine connaissance, et malgré la difficulté qu'il avait à se faire comprendre, il parut s'associer aux dernières prières et se préparer à paraître immédiatement devant Dieu. La Revue religieuse dit encore :

M. l'abbé Fabre était doué d'une sagacité et d'une souplesse qui l'auraient fait réussir excellemment dans n'importe quelle carrière du monde. II eut d'abord l'habileté surnaturelle de mettre ce don naturel au service de Dieu et des âmes, au lieu de l'employer, comme tant d'autres, au profit de son ambition ou de sa fortune ; il vécut toujours modeste et sans prétention, et consacra ses modiques ressources à toutes sortes de bonnes œuvres. Mais le chefd'œuvre de sa prudence évangélique a été de faire servir à ses intérêtes spirituels ses infirmités qui augmentaient tous les jours, jusqu'à ce qu'elles atteignissent ces limites

extrêmes où elles excitent la compassion de ceux qui en sont témoins et rendent la mort désirable, parce qu'elle devient une délivrance. Dieu lui a fait la grâce de conserver jusqu'au dernier moment toute son intelligence ; ce qui lui a permis de rendre ses souffrances satisfactoires et de thésauriser pour le Ciel, suivant le conseil de Notre-Seigneur, en relevant tous ses actes par les motifs surnaturels qui en font le mérite.

La Reuue relate ensuite quelques détails des te'moignages rendus à la mémoire du bon prêtre et de la manifestation publique de vénération qui se produisit à ses funérailles. Quand on s'arrête un instant à contempler ces âmes généreuses dans leur admirable et grand commerce des choses saintes, ne reporte-t-on pas aisément son regard vers le ciel? Quel accueil la Vénérable a dû y faire à son intrépide et avisé confesseur ! Il ne faut pas s'oublier à ces visions. La Mère Emilie nous rappelant au devoir des enfants chrétiens, disait à propos de cette Mère Marie Raymond, première supérieure du Refuge, dont nous avons parlé : « Quoique la sainteté de sa vie nous fasse espérer que « Dieu l'aura reçue dans ses saints tabernacles, je ré- « clame néanmoins pour sa sainte âme les suffrages de « la congrégation (i). w 11 en faut faire autant pour le confesseur de toutes ces grandes et fortes religieuses. Je n'ajouterai pas que ceux qui auront la charité de prier pour lui, doivent avoir l'espoir de ressentir promptement les effets de la reconnaissance de ce cœur d'or.

(i) Vie de la Vénérable, chap.xxv, p. 5 56.

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« La congrégation de la Sainte-Famille », dit le maître de la foi, le mode'rateur des âmes, l'organe de la ve'rité, l'Ange même de l'église de Rodez, « la con- « grégation de la Sainte-Famille est à l'heure présente « une des plus nombreuses et des plus florissantes de « l'Eglise de France. Le Saint-Siège l'a solennellement « approuvée; ses constitutions ont été revisées, et elle « est entrée définitivement dans le classement des « grandes voies qui sont officiellement désignées par « le Vicaire de Jésus-Christ comme pouvant mener à « la perfection chrétienne. De nombreuses âmes s'y « sanctifient et déplus nombreuses encore sont sancti- « fiées parles œuvres instituées par la vénérable fonce datrice et par la générosité dès pieuses filles qui « s'efforcent, non sans succès, de marcher sur ses « traces » (i).

Ames sanctifiées, âmes bienheureuses. Cette grande voie qui mène à la perfection a été entretenue, aplanie, peuplée même par le bon abbé Fabre. Quelle fête, nous le répétons, quand, dans la pleine lumière de Dieu, il retrouvera autour de la Vénérable Mère cet essaim de filles parfaites et glorieuses qui forment sa couronne !

Ah ! que le ciel est beau, qu'il est grand, qu'il est peuplé !

(i) Vie de la Vénérable Emilie de Rodât, p. ix. Lettre de S. G. Mgr Bourret, évèque de Rodez.

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MONSIEUR CHAMPAGNAT

L y avait une fois une famille nombreuse, vivant dans un moulin, le moulin du Rosey, au bord d'un affluent sans nom de l'obscure rivière de la Semène, qui se perd dans la Loire, à quelques lieues au-dessus de l'embouchure du fameux et presque fabuleux Lignon.

Je mène ainsi le lecteur dans un pays voisin de celui de VAstrée.

Le Rosey était de la paroisse de Marlhes, sise vers la partie occidentale des monts Pila. Ces montagnes, qui se relient à celles du Vela}^ et du Vivarais et appartiennent à la grande chaîne des Cévennes, étaient habitées par une population vigoureuse et sobre, jouissant de la double protection de saint François Régis, à la Louvesc, et surtout de Notre-Dame de France, la Vierge des anges, la Reine du Puy. Marlhes était presque à l'extrême limite nord de cet illustre diocèse de la Vierge Marie.

Le meunier du Rosey intelligent et actif, tout en élevant sa famille et faisant virer et tourner les meules de son moulin, avait acquis une grande considération dans le pays. On le prenait volontiers pour arbitre des différends qui pouvaient surgir entre voisins, et il exerçait dans ces vallées et ces montagnes une sorte de magistrature qui n'avait rien à emprunter aux déclarations ni aux revendications des états généraux. Ceux-ci, réunis à Versailles, avaient, depuis quelques jours, ouvert largement l'ère de la Révolution, lorsque le 20 mai 1789, naquit au Rosey un neuvième enfant, un garçon. On le baptisa le lendemain de sa naissance qui se trouva le jour de la fête de l'Ascension (2 1 mai 1789). Le clergé avait déjà renoncé à ses privilèges, le baptême n'en était pas diminué; il restait le privilège d'une nation incomparable, si grande, dit saint Thomas, que son Dieu s'unit à elle et que voulantfaire des dieux de chacun de ses membres il s'est fait homme comme eux. Le nouveau baptisé reçut le nom de Benoît-Joseph-Marcellin.

Sa mère, fort peu au courant des droits de l'homme, remplissait avec amour et ferveur tous les devoirs de la femme chrétienne, nourrissant ses nombreux enfants, et leur donnant les premiers et nécessaires enseignements conformes à leur grandeur de fils de l'Eglise et de frères de Jésus-Christ. Connaissait-elle une autre noblesse ? Le sentiment qu'elle avait de celle-ci l'empêchait de rien désirer autre ; elle se voyait une assez belle tâche à rendre ses enfants di-

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gnes autant que possible et fiers de leur gloire, une gloire qui se communique et se complaît à tous les âges. Les enfants au moulin du Rosey, grâce aux soins de la mère, apprenaient tout d'abord à joindre les mains, à saluer le petit Je'sus et la bonne Vierge, et à faire le signe de la croix. Les premières paroles qu'ils prononçaient étaient les noms du Sauveur et de sa sainte mère ; tout petits, ils savaient réciter le chapelet, et ensuite lire ou du moins écouter la vie des saints.

La mère, dans le souci du salut des âmes qui lui étaient confiées, avait, sans prédilection toutefois, une déférence singulière pour son petit Marcellin, Elle tenait qu'il serait quelque chose non pas de grand, mais de particulièrement bon devant le Seigneur. Plusieurs fois, en s'approchant pour le prendre dans son berceau, elle avait vu s'élever de la poitrine de ce petit enfant comme une sorte de flamme qui voltigeait autour de sa tête et se dissipait ensuite en laissant à la mère surprise et ravie un sentiment d'admiration et de reconnaissance plutôt que de frayeur. Tout en se confiant à ce présage et s'y complaisant, la sage chrétienne ne songea pas à faire donner à son fils une éducation différente de celle de ses frères; Marcellin apprit ses prières et fut, dès son bas âge, appliqué aux divers petits travaux que l'agriculture et le som du ménage peuvent, aux champs, réclamer des petits enfants.

La Révolution, qui chassait les curés de leurs

paroisses, faisait le siège de Lyon et jetait de grandes alarmes dans tout le Pila, y troubla sans doute les e'coles. Néanmoins ces montagnes avaient beau tressaillir, elles servirent volontiers d'asile, et la charité' s'y exerça durant les plus mauvais jours. Deux frères des Ecoles chrétiennes entre autres avaient trouvé refuge dans le Velay, sur les confins du département de la Haute-Loire. Ils avaient ouvert et tenu au hameau de Chaturange une école que fréquenta Mathieu Bransiet, plus jeune de trois années que notre Marcellin Champagnat, et qui devint le Très Honoré Frère Philippe (i), bien connu dans le monde et célèbre dans l'Eglise.

Chaturange, de la commune de Saint-Pol-de-Chalançon, était assurément trop éloigné de Marlhes pour que les enfants du Rosey pussent y fréquenter, et la culture des lettres, à laquelle Marcellin parut rétif, se trouva par le fait assez négligée au moulin. ?tlais la piété, qui est autrement importante, y fleurit heureusement.

(i) Mathieu Bransiet, né le premier novembre 1792, à Gachat, hameau de la paroisse d'Apinac (Loire), entré au noviciat des Frères à Lyon, en 1809, au temps du généralat du frère Frumence, fit l'école en divers endroits, en Bretagne et à Reims, devint directeur et visiteur à Paris, et fut élu, au mois de septembre i83o, un des assistants du supérieur général. Elu supérieur général en i838, il vit se développer merveilleusement sa congrégation et couvrit le monde entier de sa charité. 11 est mort à Paris le 7 janvier 1874, dans un renom de sainteté extraordinaire, dont ont témoigné les admirables obsèques que lui fit le peuple de Paris. Voir Parmi les Lys et les Épines.

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Je ne sais jusqu'à quel point la désolation du schisme s'était fait sentir dans ces montagnes, et si la participation aux sacrements avait toujours pu y être facile ; le curé de Marlhes ne paraît pas avoir abandonné son poste ; la Révolution en outre avait envoyé un secours à la mère de famille. Une de ses sœurs, religieuse expulsée de son couvent, s'était réfugiée au Rosey, et elle prit plaisir à former les enfants, le petit Marcellin entre autres, à la prière, à la dévotion aux anges gardiens et à la sainte Vierge ; elle l'entretenait de la vie des saints et de l'histoire de la religion. Les catastrophes du jour, les malheurs et la persécution de l'Eglise, éveillaient aussi de douloureux échos dans la famille. Marcellin voyait parfois pleurer les deux femmes pendant que frémissait son père. Il vit plusieurs fois des prêtres venir se cacher au moulin, et il participa de la sorte autant que le permettait son petit âge, aux douleurs de l'Eglise.

En même temps, il se formait au travail. Son père, qui était habile homme, l'avait de bonne heure mis à la pratique des divers ouvrages utiles ou nécessaires à une petite exploitation agricole et à l'usine primitive d'un moulin. Marcellin avait fait sa première communion ; il travaillait la terre et essayait de divers métiers. Il savait maçonner au besoin, et avait quelques notions du travail du bois; charronnage, charpente et menuiserie paraissaient de son ressort ; il y réussissait fort bien. Il était industrieux, économe,

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rangé, et s'entendait déjà à tout le ménage du cultivateur et du meunier.

Afin de l'initier peu à peu aux nécessités de la vie, son père lui avait donné deux agneaux pour en tirer parti à son gré. Il les éleva avec soin, les vendit, et du produit en acheta d'autres qu'il vendit encore : de ce petit négoce conduit avec application pendant quelque temps, il se forma unepetitesomme de sixcents francs. Dans son imagination, il combina dès lors les moyens de développer ses entreprises et d'accroître ses bénéfices : il croyait démêler par là un avenir pour lui, et formait le projet de s'associer avec un de ses frères ; ils devaient faire bourse commune et ne pas se séparer. C'est probablement avec un des cadets qu'il complotait de la sorte, le moulin, dans leur pensée, devant rester aux mains de l'aîné.

Marcellin était à l'âge de l'adolescence, il pouvait commencer à faire des projets d'avenir. L'isolement où il avait vécu, le sage gouvernement de son père, la piété de sa mère et les prières de sa tante l'avaient préservé de tout mauvais contact. Il était admirablement pur, résolu, énergique, bon ouvrier et bon chrétien, fort peu lettré d'ailleurs.

Cependant la Révolution avait suivi son cours; elle avait voulu, ou plutôt on avait voulu pour elle faire sa paix avec l'Eglise. Le Concordat avait été promulgué. La partie du diocèse du Puy comprise dans l'ancien département de Rhône-et-Loire, avait été incorporée au diocèse de Lyon. Tout était à refaire dans l'Eglise;

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les prêtres surtout manquaient. Le nouvel archevêque de Lyon, le cardinal Fesch (i), avait rétabli les séminaires et tenait à les peupler : c'était une de ses plus vives préoccupations. Il recommandait à ses curés de découvrir et de faciliter les aspirations au sacerdoce. Les montagnes qui avaient fait partie de l'ancien diocèse du Puy, étaient réputées des pays de foi ; le curé de Marlhes particulièrement fut interrogé. Il devait avoir dans sa paroisse, lui disait-on, quelques jeunes gens disposés à commencer ou à poursuivre les études. Pouvait-il les faire connaître ? Le curé se prit à réfléchir. Il ne voyait pas de sujets qui pussent convenir. Puis se ravisant :

— Il y a bien, dit-il, au Rosey plusieurs garçons pieux et assez retirés -, je n'ai pas ouï dire qu'aucun eût l'intention d'étudier le latin ; mais, ajouta-t-il en s'adressant à l'émissaire de l'archevêché, vous pouvez voir vous-même. Passez au Rosey et parlez au père.

L'ecclésiastique, professeur du séminaire, natif des monts Pila, alla donc visiter le moulin. Après les compliments d'usage :

— Vous avez plusieurs braves garçons, dit-il au meunier; quelqu'un d'euxne voudrait-il pas apprendre le latin et devenir prêtre ?

Le père fut un peu surpris :

(i) Joseph Fesch, ne' à Ajaccio le 2 janvier 1763, archidiacre et prévôt d'Ajaccio, sacre' archevêque de Lyon le i5 août 1802, mort à Rome le i3 mai iSSq.

33o GENS d'Église

— Mes enfants ne m'ont jamais parlé d'étudier le latin, dit-il.

Cependant comme il était, nous le savons, homme d'autorité, par conséquent respectueux de la liberté d'autrui, il ne songea pas à décliner de lui-même la proposition, et se tournant vers son fils aîné, garçon de plus de vingt ans, qui était présent à l'entretien :

— l£n as-tu envie ?

— Non, répondit le jeune homme en rougissant.

— Il faudrait consulter vos autres enfants, reprit le prêtre, qui ferait volontiers souvenir de Samuel dans la maison de Jessé à la recherche du roi David. C'était bien de royauté qu'il s'agissait. On consulta les autres garçons. Les deux derniers étaient au moulin. C'était les copaings qui rêvaient d'association et de négoce. Ils arrivèrent tout enfarinés.

— Voilà, leur dit le père, M. l'abbé qui vient vous chercher pour étudier le latin. Voulez-vous le suivre ?

— Non pas, répondit résolument l'aîné des deux. L'autre, Marcellin, ne répondit pas; il semblait

embarrassé et balbutiait. Le prêtre le prit à part, l'interrogea, l'examina sérieusement; il fut enchanté de son ingénuité et de sa candeur; il admira sa modestie, sa franchise, sa simplicité et son ouverture de cœur.

— Mon enfant, conclut-il, il faut étudier le latin et vous faire prêtre. Dieu le veut.

Ce prêtre était un homme de lumière et d'autorité.

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Marceilin n'hésita pas, sa résolution se trouva prise et sa vocation fixée, sa volonté ne se démentit plus.

La famille fat bien un peu surprise, et, sans combattre cette décision, elle y aurait volontiers trouvé des objections. Malgré les pronostics qui la faisaient sourire, la mère ne pouvait s'empêcher de reconnaître que de tous ses enfants Marceilin était celui peut-être qui avait marqué le moins d'aptitude aux lettres. II avait déjà plus de quinze ans, il ne lisait que difficilement et ne savait pas écrire. N'allait-il pas tenter une entreprise longue, coûteuse et bien aventurée ? Marceilin ne voulut entendre aucun raisonnement. Il aurait souhaité tout de suite entrer au séminaire. Forcément, il dut attendre ; il fallait avant tout savoir lire et écrire -, sans différer, on l'envoya dans une paroisse voisinechezun de ses oncles qui étaitinstituteur. Il y demeura un an. Ses progrès ne furent pas sensibles ; même l'oncle déclara qu'il était inutile de s'entêter et qu'on aurait tort de céder à la fantaisie d'un garçon qui n'avait pas assez de moyens pour réussir. Thomas Gousset (i), aussi eut un oncle qui déclarait qu'il n'était bon qu'à garder les vaches. La pensée du séminaire n'était pas d'ailleurs une fantaisie pour Marceilin ; et s'il n'avait pas beaucoup profité dans

(i) Thomas Gousset, né le premier mai 1792, évêque de Périgueux en i836, archevêque de Reims en 1840, cardinal de la sainte Eglise en i85o, mort le 22 décembre 1866. Il a été le plus grand théologien de la France contemporaine. Voir Au Soir.

les lettres, il avait, durant cette année, beaucoup prié, réfle'chi, médité. Sa vie régulière et simple, pure et droite au moulin, était devenue chez l'instituteur une vie de piété et de progrès spirituel; aux craintes qu'on lui exprima de l'insuccès des longues, fatigantes et coûteuses études qu'il se flattait d'entreprendre et où il pouvait perdre son temps et compromettre sa santé, il se borna à répondre :

— Je réussirai puisque Dieu m'appelle.

Pour péremptoire que fût la raison, elle ne dissipait pas tous les doutes, et laissait place à des appréhensions, Marcellin, lui, comptait sur la sainte Vierge; tous les jours, il récitait le chapelet ; tous les jours, il demandait les lumières et l'intelligence nécessaires au succès de ses études. Il ne voulait plus attendre : il pressait. La mère, néanmoins, hésitait d'autant plus que le père était mort dans le courant de l'année.

— Que la dépense ne vous arrête pas, disait Marcellin, j'ai l'argent nécessaire.

L'argent de ses petites économies, le fruit de l'élevage des agneaux servit, en effet, à subvenir à son trousseau. Sa place était retenue au petit séminaire de Verrières, et Marcellin y arriva au mois d'octobre i8o5.

Il était dans sa dix-septième année, à peine instruit et si peu habile en lecture et en écriture, que le supérieur ne voulait l'admettre que dans une classe élémentaire, on dirait primaire aujourd'hui. Ce n'était pas le compte de Marcellin : il supplia qu'on le mît tout de

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suite au latin ; on céda à ses instances, tout en e'tant persuadé qu'au bout de quelques jours il sentirait son insuffisance et demanderait à prendre place dans la classe qu'il dédaignait. Marcellin, qui ne se dissimulait pas son incapacité, comptait sur l'appel de Dieu et la protection de la sainte Vierge. Il était grand pour son âge, fort, bien taillé; et ce développement extérieur aurait pu lui rendre plus pénible le contact de petits enfants tous plus avancés que lui, car il se trouva de beaucoup le dernier de sa classe. II était si pieux, si sage, si fervent dans ses dévotions, si appliqué et exact en tout, que les professeurs firent aussitôt de lui un cas particulier, l'investirent de quelque autorité au milieu de ses Jeunes camarades et le chargèrent de certaines surveillances. Il profita de ces privilèges pour prolonger la nuit son travail.

Il l'avait décidément difficile, et il eut besoin de toute son énergie pour suivre ses jeunes condisciples. Il se confiait, nous le savons bien, à l'appel de Dieu, mais en s'efforçant de faire tout ce qui dépendait de lui pour y répondre -, il avait confiance en la protection de la Sainte Vierge, à condition de ne se pas endormir. Il fit surtout de grands progrès dans la vertu, de ces progrès réguliers et continus qui témoignent de la bonne constitution d'une âme et de sa fermeté dans ses résolutions.

Il avait vingt-trois ans lorsqu'il passa au grand séminaire. Il s'y montra régulier, modeste, assidu à pratiquer la vertu, à se vaincre, à rester maître de soi,

humble en tout, gardant toujours les formes aimables de la charité', bienveillant avec les uns, respectueux avec les autres, ou plutôt respectueux et affectueux pour tous, plein de reconnaissance pour Dieu qui l'appelait à la connaissance et à la pratique de la vertu, et lui donnait des maîtres savants et habiles dans ses directeurs, des émules et des modèles dans ses condisciples. Il fécondait son travail par un commerce constant avec Dieu. Tout était ordonné dans sa vie. Sa lutte contre lui-même, pour être ardente, n'en était pas moins calme et paisible; il se surveillait toujours et ne manquait pas à se reprendre, s'imposant de rudes pénitences et s'avançant grandement dans la mortification. Son austérité, si cruelle qu'elle fût pour lui-même, était fondée sur une espérance que rien ne déconcertait ; et elle s'épanouissait dans une amabilité pour le prochain, une sérénité et une politesse qui lui attiraient tous les suffrages. S'il veillait tout particulièrement à ne jamais médire, il ne voulait pas non plus se permettre de paroles flatteuses, ni de compliments ; il tenait à respecter la vérité en tout, il la gardait avec une mesure, une délicatesse et une dignité charmantes. Le caractère de sa vertu au séminaire paraît avoir été une exactitude parfaite à tous les devoirs, un zèle ardent à toutes les pieuses pratiques, une fermeté imperturbable dans les résolutions, une paix constante et un calme extraordinaire dans la marche vers Dieu. On vo3^ait clairement combien la piété était l'âme de

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toute sa vie et le mobile de chacune de ses actions. Ses talents restaient médiocres ; il ne réussissait à ses études qu'à force d'application et de travail ; mais le commerce avec Dieu était de plus en plus intime ; la piété remplissait son cœur et en débordait en toutes sortes d'industries et de prières. Il était noté parmi les meilleurs du séminaire, et se mêlait ardemment à tous les exercices de piété et de charité qui pouvaient surgir dans la maison. 11 s'associait avec joie à ces entreprises de zèle qui naissent parfois et se propagent plus ou moins entre jeunes séminaristes. On comprend que ces âmes qui se préparent au sacerdoce aient des aspirations vers les diverses formes de perfection ou d'apostolat qui se proposent à leur charité. L'imagination, ainsi, court dans la voie des désirs, et les désirs se répandent dans toutes sortes de prières, de dévotions qui ne sont jamais inutiles, et d'où sont sorties parfois, avec l'aide de la Providence, de grandes et puissantes œuvres dans l'Eglise. C'est le séminaire de St-Sulpice, à Paris, qui a fourni et nourri le petit noyau d'où est née, sous l'effort et par la vertu des prières du Vénérable Libermann (i), la congrégation du Cœur Immaculé de Marie pour l'cvangéli-

(i) Jacob Libermann, juif, né à Saverne le 24 mars i8o3, prit au baptême (1826) les noms de François-Marie-Paul. Ordonné prêtre le 18 septembre 1S41, fondateur de la compagnie du Saint-Cœur de Marie, unie en 1848 à celle du Saint- Esprit. Le R. P. Libermann est mort à Paris le 2 février iS52. Sa cause a été introduite à Rome par le souverain Pontife Pie IX, le ler juin 1876.

sation des noirs. Au séminaire de Lyon, durant ces années de l'Empire, la pensée des missions étrangères et de l'enseignement de la jeunesse préoccupait aussi et entraînait à toutes les ardeurs de la piété un petit groupe de séminaristes zélés et excellents. Comme firent plus tard, à Paris, les directeurs de Saint-Sulpice pour le vénérable Libermann et ses premiers adeptes, les Sulpiciens de Lyon entretenaient et favorisaient ces aspirations, placées tout d'abord sous la protection de Marie. C'étaient les premiers éléments de la société des Maristes, approuvée en i83(5 par le souverain Pontife, qui lui ouvrit la carrière des missions en lui confiant celle de la Polynésie. La congrégation des Pères maristes tient, en outre, aujourd'hui en France un grand nombre de collèges et d'établissements. Tout le détail, extrêmement particulier et intéressant du fondement et du développement de cette société, sera sans doute raconté au public quand on lui donnera la Vie du principal fondateur et premier supérieur général, le P. Colin (i).

Il était au grand séminaire de Lyon en même temps que l'abbé Champagnat, qui fut un des premiers

(i) Jean-Claude Colin, né le 7 août 1790 à Saint-Bonnet-le- Troncy, diocèse de Lyon, élève du petit séminaire de Saint-Jodard et ensuite du grand séminaire de Saint-Irénée, vicaire à Cerdon en Bugey, supérieur du petit sémiriaire de Belley, élu le 24 septembre i836 supérieur général de la congrégation des Pères Maristes, mort le i5 novembre iSjb.

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membres de la petite association, place'esous le patronage de la sainte Vierge, approuve'e et encouragée par M. Gholleton (i), directeur du séminaire. On ne savait ce qu'on ferait, ni ce que le bon Dieu demanderait de chacun. On s'offrait à lui pour le travail des missions et l'enseignement de la jeunesse : rien de plus sacerdotal et déplus conforme aux fins que se propose tout bon séminariste. On s'était mis sous le patronage de la sainte Vierge ; on faisait le pèlerinage de Fourvière pour soumettre tout le projet et toutes les espérances à la Vierge du Bon-Conseil, dans sa glorieuse et privilégiée chapelle. Dans les réunions de ce qui s'appelait déjà la Société de Marie, où l'on s'animait à la piété et aux diverses vertus sacerdotales, l'abbé Champagnat, jaloux et amoureux des missions sans doute, insistait avec force sur la nécessité, pour les futurs missionnaires, d'avoir des instituteurs dévoués et saints pour enseigner le catéchisme et faire l'école.

— Il nous faut des Frères, répétait-il sans cesse à ses pieux et jeunes associés, qui, n'ayant peut-être pas tous une idée suffisante de la grandeur et de l'utilité de cette action des Frères, s'attachaient de préférence

(i) Jean ChoUeton, né à Saint-Marcel-de-Félines le i8 juin 1788, élève de Saint-Jodard, et en 1809 de Saint-Sulpice à Paris; de 181 1 à 1824 directeur du grand séminaire de Saint- Irénée à Lyon, y enseigna la morale ; grand vicaire de Mgr de Pins en 1824; en 1840, après avoir refusé la charge épiscopale, entra dans la congrégation des Pères Maristes, y est mort le 9 février i852.

à ce qui devait, dans leurs projets, être l'œuvre du ministère sacerdotal.

— Il nous faut des Frères, redisait l'abbé Champagnat, si bien que ses confrères finirent par lui dire :

— Eh bien ! chargez-vous des Frères, puisque vous en avez l'idée.

Cette parole de ses associés fut-elle pour M. Champagnat l'investiture de l'œuvre de sa vie? Il ne s'agissait pas pour lui de s'en occuper d'abord, autrement qu'en la recommandant à la sainte Vierge. Il le fît d'une façon plus instante et plus particulière; et il lui répétait à elle, leur Dame et leur patronne, ce qu'il avait si souvent répété à ses confrères de la Société, à peine en germe, de Marie :

— Il nous faut des Frères!

L'abbé Champagnat connaissait d'autant mieux cette nécessité, qu'un certain attrait semblait le porter vers l'enseignement des enfants. Comme aspirant au sacerdoce, il embrassait sans doute dans ses désirs toutes les œuvres du saint ministère, mais celle du catéchisme et de l'enseignement des petits enfants, qui avait été la première à sa main, pour ainsi dire, alors qu'il n'était encore que séminariste, fut mise en pratique avec un goût particulier par le sous-diacre et ensuite par le diacre. Il avait soif des âmes, et leur évangélisation était son grand souci. Son règlement de vie pendant les vacances en témoigne : avec ses exercices personnels de dévotion, l'assistance à la messe, la visite au saint Sacrement, l'oraison et les éludes,

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tout en réglant, toujours dans le but de l'évangélisation et de l'édification du prochain, sa conduite dans sa famille, ses repas dans la maison de sa mère, toutes ses relations avec ses parents, ne voulant rien donner à la curiosité et à la dissipation du monde qui, à Marlhes comme ailleurs, au nom du sang et des affections, avait des exigences qu'il fallait discipliner, l'abbé Champagnat s'imposait de visiter les malades autant qu'il le pourrait, d'instruire de leur salut les ignorants riches ou pauvres, et, enfin, de faire le catéchisme aux enfants. Il le faisait, ce catéchisme, avec une telle grâce, que les enfants s'attachaient à lui et le regardaient avec vénération. Ils n'étaient pas seuls aie respecter. Les jeunes gens de son âge ou plus âgés que lui partageaient ce sentiment; un regard ou une rencontre de l'abbé suffirent parfois à les retenir et à les arrêter dans les folies habituelles les plus précieuses à la jeunesse. Ils cherchaient à se cacher de lui; mais quand il se montrait tout à coup au milieu de leurs réjouissances, c'était un sauve-qui-peut général : « — Ah ! disait-il en les abordant, voilà qui est beau pour des chrétiens ! Je viens voir si vous savez votre catéchisme aussi bien que vos danses. »

Il était de l'avis du bienheureux Grignon de Montfort (i), et, avec ce grand apôtre de la pénitence, il se

(i) Le bienheureux Louis Grignon, né à Monfort-la-Ganne, au diocèse de Saint-Malo, le 3i janvier 1673, fondateur des

fût écrié : « Funeste danse ! » Tant qu'il fut appliqué au ministère paroissial, il poursuivit de toutes ses forces cet amusement, que les compromissions du jour voudraient trouver innocent.

Cependant, les jours de l'Empire s'étaient écoulés, et l'abbé Champagnat, qui avait reçu, à TEpiphanie de i8i4,le sous-diaconat des mains du cardinal Fesch, fut diacre en i8i5 et enfin, le 22 juillet 1816, ordonné prêtre par le saint Mgr Dubourg (i), autorisé par le cardinal Fesch, retiré alors à Rome.

En quittant le séminaire, avant de sortir de Lyon, M. Champagnat, en vrai serviteur de Marie, fit le pèlerinage de Fourvière, pour mettre tout son ministère sacerdotal sous le patronage de la reine qu'il s'était choisie. Ses confrères de la Société de Marie du même cours que lui, ordonnés prêtres en même temps, firent de même. Ils ne savaient ni les uns ni les autres ce qui arriverait d'eux. Ils étaient résolus à marcher dans la voie de l'obéissance, à occuper dans le diocèse les divers postes que leur assignerait l'autorité; mais ils voulaient garder entre eux

prêtres missionnaires de la Compagnie de Marie et de la Congrégation des filles de la Sagesse, mort le 28 avril 1716.

(i) Louis-Guillaume-Valentin Dubourg, né à Saint-Domingue en 1766, ordonné prêtre à Saint-Sulpice, émigré en Espagne et ensuite en Amérique. Administrateur du diocèse de la Nouvelle-Orléans, il en fut le second évêque, sacré à Rome le 25 septembre 181 5. Rentré plus tard en France, il fut évêque de Montauban en 1826, et archevêque de Besançon en i833. Mort le 10 décembre i833.

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un lien de prières et de charité sous le patronage de la sainte Vierge, lui demandant avec perséve'rance de leur ouvrir la carrière des missions et de l'enseignement de la jeunesse. Ils offraient à cette intention tous les travaux de leur ministère.

L'abbé Champagnat, tout abandonné à la divine Providence, ne s'était permis aucun désir sur la situation qu'il pourrait occuper dans le diocèse; il regardait à l'avance comme l'expression de la volonté de Dieu la décision de ses supérieurs. Elle ne se fît pas attendre, et le vicariat de la paroisse de Lavalla lui fut attribué. Il se rendit aussitôt à son poste.

Lavalla est une paroisse assez étendue, presque au centre des monts Pila, composée de hameaux épars dans des gorges profondes ou sur des collines escarpées, reliés entre eux par des chemins ou plutôt des sentiers alors presque impraticables. Les chemins de France, à la fin de l'Empire, étaient peu de chose, et dans la contrée où s'est passée la vie de M. Champagnat, le mode de voyagera peu près seul en usage était le mode pédestre. L'abbé Champagnat se rendit à pied du Rosey à Lavalla. La route était longu-e et ardue, mais l'histoire de M. Champagnat témoigne à chaque instant des habitudes de vigueur des gens qui ne connaissaient pas les chemins de fer. Les progrès de l'industrie ne concourent pas toujours au développement de la force ni de la puissance individuelle de l'homme.

Dès qu'il aperçut le clocher de la paroisse qu'il allait évangéliser, l'abbé se mit à genoux sur la route.

s'humiliant devant la majesté divine et demandant que sa faiblesse ne soit pas un obstacle au grand ministère de lumière et de miséricorde qu'il allait accomplir. Il pria Notre-Seigneur et la sainte Vierge de veiller aux âmes dont le salut lui était désormais confié, et de bénir les travaux qu'il était disposé à embrasser pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. Son plan de conduite était tracé à l'avance : il l'avait élaboré pendant la retraite préparatoire de son ordination.

L'oraison et la prière y tenaient grande place, et aussi l'étude, l'étude sainte. La liturgie y comptait particulièrement. La discipline était pour effacer les offenses à la charité et à l'humilité, pour réparer les manquements aux exercices de piété. L'ordre entier de la vie était réglé. L'accomplissement du ministère sacerdotal primait tout. Pour le rendre plus efficace auprès du prochain, l'abbé se proposait de recourir persévéramment à Dieu, s'attachant à se tenir toujours en la présence divine, et à ne jamais oublier qu'il portait Jésus dans son cœur. Il devait faire une visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge chaque fois qu'il serait appelé au dehors pour la visite des malades ou toute autre bonne œuvre. Ne savait-il pas qu'il avait besoin d'aide en ces circonstances? Au retour, nouvelle visite à l'église : n'avait-il pas à remercier des grâces qu'il venait de dispenser? Pouvait-il oublier de demander pardon de ses fautes et de ses négligences? Selon l'heureux usage du diocèse de L3'on, le vicaire allait vivre au presbytère. Puisque le curé était son

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supérieur, l'abbé Champagnat voulut se mettre absolument sous son obéissance, se promettant de ne rien entreprendre dans la paroisse sans le consulter, et de n'y rien faire sans son assentiment. Il le pria, en outre, de ne pas lui épargner les conseils, de le reprendre de ses fautes et de l'aider à combattre ses défauts.

Les paroissiens de Lavalla étaient gens simples, pleins de foi, mais peu instruits. Ils venaient de traverser les jours de ténèbres de la Révolution, et leur curé, par suite d'un défaut de langue, se faisait difficilement entendre et ne prêchait pas souvent. La paroisse, nous l'avons dit, était très étendue, et les communications des divers hameaux avec le clocher étaient difficiles. Il n'y avait pas d'instituteur. L'abbé Champagnat avait donc à exercer son zèle. Il se mit à la besogne avec cette ardeur tranquille et persévérante qu'il avait manifestée à ses études. Il fut exact, scrupuleux, entêté à suivre son règlement. Le curé lui rendit témoignage, bien qu'il le suivît de très près, dit-il, de n'avoir jamais eu l'occasion de remarquer en lui ce qu'on appelle un défaut.

Il ne trouva à réprimer chez son vicaire que l'ardeur à la pénitence et l'attrait à la mortification.

— Si on l'avait laissé faire, disait ce curé, il eût passé ses nuits à l'étude et à la prière, et eût altéré sa santé en multipliant les jeûnes.

La recherche constante de Dieu, où s'appliquait le nouveau vicaire de Lavalla, donna une puissante efficacité à son ministère. L'union étroite où il vivait

avec son Sauveur, resplendissait, pour ainsi dire, à travers sa personne, et communiquait à sa parole une vie et une péne'tration extraordinaires. Selon son règlement, il ne devait pas faire d'instruction sans s'y être préparé. La préparation ne consistait pas à rechercher les mots ou à poursuivre l'éloquence. Elle tendait à unir plus étroitement le prêtre à Dieu et à lui faire pénétrer davantage la vérité. Dès la première fois qu'il parut en chaire, les bonnes gens de Lavalla, les anciens même, ne firent pas attendre leur avis.

— Nous n'avons jamais entendu prêtre prêcher comme celui-là, disaient-ils.

Le propos se répandit dans les divers hameaux de la paroisse, et quand l'abbé devait parler, l'église était pleine. Cette parole gagnait les cœurs.

— Il est du Rosey, disaient les gens d'esprit (il y en a partout), aussi ses paroles sont douces et agréables comme les roses.

C'était une fête de l'entendre. A mesure qu'il connut davantage la paroisse, ses paroles s'adaptèrent de mieux en mieux aux besoins et aux défauts de ces bonnes gens.

— Ah ! disaient-ils dans leur admiration, il y en a pour tout le monde !

Chacun ainsi prenait sa part et se reconnaissait.

Le vicaire entrait dans l'intime de leurs peines et de leurs travaux ; il leur révélait comment, en gagnant leur pain à la sueur de leurs fronts, ils pouvaient aussi gagner le paradis ; il leur faisait sentir et dési-

MONSIEUR CHAMPAGNAT 345

rer la douceur et la joie de se donnera Dieu. Il se servait d'une parole simple, facile, familière et respectueuse, vraiment éloquente. C'était bien toujours l'abbé Champagnat du séminaire, cet abbé assidu au travail et de peu de moyens, comme disaient les notes de ses directeurs ; mais il possédait Dieu, il le communiquait; sa parole attrayante et efficace excitait à la connaissance et à l'amour de Dieu. C'est le cœur, disait l'orateur païen, qui rend éloquent. L'éloquence divine est autrement belle et pénétrante que tout l'atticisme de la parole humaine ; et c'est l'éloquence divine que répandait le vicaire de Lavalla.

Il ne parlait pas qu'en chaire ; il faisait le catéchisme. Le catéchisme est toujours d'un grand attrait pour les enfants, pour tous les enfants. Regardez ce qui se passe dans les familles : il est constant que le catéchisme est une fête pour tous ceux qui y sont convoqués. On cherche des raisons pour expliquer cette fête et on en trouve de toutes sortes. La raison sérieuse, vraie, foncière est que le catéchisme est l'enseignement de la vérité ; et les âmes sont amoureuses de la vérité. Elle est leur fin. Elles sont créées pour la connaître et la posséder. Elles en sont avides. Les catéchismes de l'abbé Champagnat faisaient luire et briller la vérité. Les enfants y accouraient.

L'abbé avait un art sans doute d'éveiller et de fixer l'attention, de faire naître et de nourrir l'intérêt, un grand art, celui-là même qu'il portait en chaire, l'art d'un cœur tout donné à Dieu, et tout appliqué à

communiquer ce Dieu au prochain. Oh ! le bel art ! comme il est se'duisant, vivant, puissant ! Gomment y aurait-il sur la terre une âme pour se refusera la parole de Dieu? Car c'e'tait la parole de Dieu que l'abbé Champagnat distribuait à tout ce peuple d'hommes ou d'enfants, la parole de Dieu, du Dieu qui est la parole même : Verbum ! Et Deus erat Verbum. Les enfants de Lavalla une fois appelés au catéchisme de l'abbé Champagnat, avaient-ils connu, avaient-ils goûté ce Verbe divin ? Aucun obstacle ne pouvait les arrêter : ils arrivaient du haut de leurs montagnes, ils montaient du fond de leurs vallées, ils gravissaient à travers les pierres, ils couraient au milieu des neiges : là-bas, là-bas, le Verbe les appelait et les attendait ! Puissance du prêtre qui porte Dieu dans son cœur et qui le laisse parler!

Laisser la parole à Dieu.

L'abbé Champagnat, nous le savons, était appliqué et persévérant, mais il était avide aussi, et il ne se bornait pas à attirer les âmes, il les poursuivait. Son règlement de vie lui imposait de s'appliquer d'une manière particulière à la douceur :

« Pour gagner plus facilement le prochain à Dieu, je traiterai tout le monde avec bonté. »

On comprend cette politique ; elle vise toujours à mener le prochain à Dieu. La bonté de l'abbé Champagnat avait un caractère de dignité qui imposait sans doute et qui néanmoins ouvrait les cœurs. Cette bonté qui savait au besoin faire des reproches, savait aussi

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les assaisonner de compliments et les envelopper de sourire.

Un jour de dimanche, l'abbé trouva un homme qui battait sa faux, travail servile, travail défendu, et dont on ne se fait pas faute dans bien des contrées ; mais les montagnes du Pila étaient, nous l'avons dit, un pays de foi, et le vicaire de Lavalla était austère ; il tenait à l'observance des préceptes de l'Eglise. Il fit remarquer à son paroissien que ce travail n'était pas nécessaire ; celui-ci cessa tout aussitôt, et s'éloignait lorsque l'abbé le rappela :

— Vous ne saviez pas que vous faisiez mal, mon ami, lui dit-il doucement, et je suis sûr que vous n'auriez pas travaillé si vous aviez su que c'était une faute.

— En tout cas, répondit le villageois, honteux de sa faute, mais gagné par cette indulgence, je vous promets de n'y pas revenir.

Il ne s'agissait pas seulement pour le vicaire de toucher, en les enseignant, les âmes dont le salut lui était confié, de les avertir et même de les corriger à l'occasion et en passant, il voulait les gagner tout à fait, et il visait à les conquérir.

Sous sa parole et son travail, la piété endormie s'est réveillée dans la paroisse. Nous avons déjà dit combien il s'opposait aux fêtes et aux danses. Son ardeur à Lavalla était aussi grande qu'à Marlhes, et on l'y redoutait tout autant : on se cachait de lui et on s'enfuyait prestement quand, au milieu de la nuit, dans les

hameaux les plus écartés, on le voyait tout à coup apparaître. f*arfois, on n'attendait même pas de le voir, et sitôt qu'on avait l'éveil de son approche, on se dispersait. Il se réjouissait alors d'avoir empêché que Dieu ne fût offensé ; et la pluie qu'il avait parfois reçue, les chutes même qu'il avait faites par les chemins, lui semblaient bien payées. Il rappelait saint François Régis qui s'estimait récompensé de tous ses travaux dans la campagne s'il avait pu y faire éviter un seul péché mortel.

L'abbé poursuivait le péché partout, et lui faisait obstacle tant qu'il pouvait. Quand une âme résistait, il s'attachait à elle davantage. Il allait la chercher par la montagne et dans les travaux des champs, comme faisait, disions-nous naguère, le Vénérable petit Père André Fournet (1). La coutume des saints est toujours la même, et les industries de leur zèle se ressemblent. Quand l'abbé Champagnat était parvenu à amener ses âmes résistantes et fugaces jusqu'au confessionnal, c'est là qu'éclatait sa bonté; et il enveloppait le pécheur dans la consolation et la joie, le menant par le pardon à la pénitence.

Son zèle était couronné de succès, et les allures de la paroisse étaient transformées. Les sacrement étaient plus fréquentés, les cabarets devenaient déserts. Je ne décrirai pas toutes les industries de ce bon prêtre pour attirer et garder les populations à l'église.

(i) Voir au commencement du volume.

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Les malades étaient un de ses grands soucis ; les visiter et leur porter les sacrements était de devoir strict, et aucun obstacle ne pouvait l'en détourner. La nuit, les mauvais temps, la neige, les précipices ne lui étaient de rien : il fallait qu'à l'heure de la maladie et de la mort, Dieu allât consoler et accueillir ses amis. On fait encore dans les montagnes du Pila de beaux récits de ces excursions de l'abbé Champagnat courant en guerre contre les danses ou volant à la recherche du lit des malades.

Dans ses travaux et ses excursions, appliqué à servir Dieu et à éclairer et soulager le prochain, le vicaire de Lavalla restait attaché à la Société de Marie et ne cessait d'entretenir la Dame et la Reine de cette petite compagnie de la nécessité d'avoir des Frères. — Il nous faut des Frères, lui répétait-il. L'absence d'instituteurs à Lavalla rendait cette nécessité plus sensible. On dit qu'il avait déjà dans l'esprit et dans le cœur tout le plan de la congrégation des petits frères de Marie et qu'il en démêlait les divers détails. Seulement, il ne voyait pas les moyens de réaliser ce dessein, et il les attendait de la Providence. Elle agit volontiers de la sorte avec les fondateurs. Après leur avoir fait concevoir ou leur avoir montré le plan de l'institut qu'ils doivent créer, elle attend d'eux qu'ils se laissent conduire comme à l'aveugle : à travers les ténèbres, elle suscite, au jour le jour, les circonstances ou les incline à leurs désirs par un jeu qui est tout à fait en dehors de leur

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puissance ; elle leur propose enfin, à l'heure marquée, Jes divers instruments qui doivent les aider à entreprendre et à mener à bien leur œuvre.

L'abbé Ghampagnat, sans s'en douter, avait en main les premiers éléments de la congrégation qu'il devait fonder. Le ministère sacerdotal ne se borne pas à dispenser les sacrements, assister les mourants, convertir les pécheurs, instruire les enfants, accomplir envers les fidèles, membres de Jésus-Christ, les œuvres excellentes de miséricorde. Dans les pays chrétiens, le prêtre catholique doit préserver et nourrir l'innocence. C'est pour cela qu'il fallait des Frères au vicaire de Lavalla. En les attendant, il ne bornait pas son zèle aux enfants qui se préparaient à la première communion ; il songeait à ces petits que Jésus aime et appelle, et qui vivaient dans les maisons isolées, dans des hameaux perdus, sans que personne les entretînt de cet amour de prédilection de leur Sauveur. Le vicaire de Lavalla était impatient d'éveiller l'attention de ces oreilles innocentes. Il promit une image pour chacun des enfants qui lui amènerait au catéchisme un petit frère, un petit voisin, un petit camarade. Les routes étaient longues et difficiles, et les mères n'auraient pas volontiers laissé aller leurs petits enfants tout seuls, mais plusienrs consentirent à les confier à la garde et à la protection des aînés.

Le catéchisme de l'abbé Champagnat se grossit de la sorte d'un certain nombre de tout petits auditeurs que le bon prêtre savait accueillir, interroger, inté-

MONSIEUR CHAMPAGNAT 35 I

resser, et dont il tournait l'innocence vers la piété. Parmi les premiers enfants qui lui furent ainsi amenés par leurs camarades plus âgés, se trouvait un petit garçon de huit ans environ, qui devint plus tard le frère François, un grand homme de bien, un admirable religieux, qui fut le successeur immédiat du P. Champagnat dans le généralat des Petits-Frères de Marie. Le P. Champagnat fît certainement une excellente affaire le jour où, pour une image, il acquit à sa congrégation le frère François.

Il avait bien, dès le premier abord, été frappé de la grâce et de la piété aimable de ce petit garçon, mais il ignorait les desseins de la Providence. Il les ignorait, et ne cessait de les interroger. Il étudiait chacun des enfants qui lui passaient par les mains en se demandant s'il était disposé à entendre et à suivre l'appel divin. Il en avait déjà un, mis à part, sur lequel il espérait pouvoir compter, et qu'il conduisait sans avoir encore osé lui confier ses projets.

Ses projets parfois l'épouvantaient lui-même ; il connaissait sa faiblesse, il savait combien le but qu'il envisageait était au-dessus des forces humaines ; et tout en n'attendant rien que de la Providence, il craignait d'être le jouet d'une tentation. Lui, simple vicaire d'une paroisse de campagne, pauvre villageois de chétive instruction, sans grands moyens d'ailleurs — on le lui avait assez dit — et n'ayant qu'à grand'peine pu saisir l'essentiel des connaissances humaines indispensables à son saint ministère, voulait-il donc

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fonder une congrégation?... Il ne voulait rien : il lui semblait que la sainte Vierge voulait, et, autant que ses moyens le lui permettaient, il eijt tenu à répondre à cette volonté de la Mère de Dieu, sa Reine et sa Dame. S'il était le jouet d'une tentation, il suppliait, dans ses saints sacrifices, le bon Dieu de l'en délivrer. Mais la pensée persistait, et elle était sans cesse sous les yeux du bon vicaire ; il se montra toujours alerte à saisir les moindres et les plus éloignées espérances qui pouvaient surgir, tout en gardant une exacte prudence, ne voulant s'avancer que sous l'impulsion divine.

Une nuit, un jeune homme vint le chercher pour aller confesser un malade. L'abbé se mit en route aussitôt après être entré à l'église visiter le saint Sacrement et saluer la sainte Vierge. Chemin faisant, il interrogea son compagnon sur l'amour de Dieu et la pratique de la vertu, le sondant discrètement et charitablement sur ses dispositions par rapport à l'avenir et à un état de vie. Satisfait des réponses, le vicaire ne voulut pas perdre de vue ce jeune paroissien, et dès le lendemain, retournant, comme il avait promis, visiter son malade, il entra dans la maison de son compagnon de route et lui remit un petit livre de piété, le Manuel du chrétieJi^ en l'engageant à le lire. Le paroissienne savait pas lire, il voulait refuser:

— Prenez toujours, reprit l'abbé, vous vous en servirez pour apprendre, je vous donnerai des leçons.

MONSIEUR CHAMPAGNAT 353

En effet, dès ce moment, l'abbé s'attacha à donner des leçons de lecture et d'e'criture à ce garçon qui, pour être plus à même de profiter de la charité' du vicaire, trouva moyen de quitter son hameau pour se fixer auprès de l'église, à Lavalla. Il apprenait à lire doucement et se formait sérieusement à la piété.

Or un jour, l'abbé appelé pour confesser un enfant malade, trouva un moribond de douze ans n'ayant aucune notion de Dieu ni des mystères. Il s'employa de tout son cœur à éclairer cette âme et à l'instruire : il passa plus de deux heures près du lit de cet enfant, ouvrant à la foi et à la lumière une intelligence que les ténèbres de la mort menaçaient de saisir. Il put lui révéler les miséricordes de Dieu, et lui administra le sacrement de pénitence après lui avoir, à plusieurs reprises, fait produire des actes de contrition et d'amour, le disposant ainsi à la mort en lui communiquant la vie. Il avait d'autres malades à visiter. Au retour de son excursion, il voulut revoir son petit néophyte : il le trouva mort.

— Mort quelques instants après que vous l'avez quitté, dirent les parents en pleurs.

L'abbé, tout en rendant grâces à Dieu d'avoir pu secourir à temps cette jeune âme, se sentit pris de frayeur en songeant combien elle avait été proche de l'Enfer, et combien d'autres enfants privés d'instruction se trouvaient dans le même péril, parce qu'ils n'avaient personne pour les instruire des vérités de la foi. —

354 ^^^'^ d'église

« Il nous faut des Frères, se redisait-il avec une conviction plus profonde et en invoquant ardemment la sainte Vierge. Il nous faut des Frères ! »

Sous l'émotion de cette aventure et le sentiment de l'urc^ence à se mettre à l'œuvre qu'il méditait, il va trouver son élève qui, sans être encore bien habile à discerner leslettres, commençait à marcher gentiment dans les voies de Tamour divin ; il va trouver son élève, lui fait part de ses projets, s'étend sur le bien que doitfaire un institut de Frères, et lui demande s'il lui plairait d'en faire partie et de se consacrer à l'éducation des enfants.

Jean-Marie commençait à peine à lire, avons-nous dit et il faut le répéter ; mais il avait un discernement clair et droit des choses de Dieu. Il écouta doucement et avec une certaine émotion les confidences du bon vicaire, et pris à partie, lui répondit :

— Je suis entre vos mains, faites de moi ce que vous voudrez. Je m'estimerais heureux de me consacrer à l'instruction chrétienne des petits enfants.

Vive Dieu ! Le P. Champagnat se sentit tout transporté de cette réponse.

— Courage ! s'écria-t-il, Dieu vous bénira, et la sainte Vierge vous enverra des confrères ! ,

Fut-ce une parole prophétique ? Le samedi suivant, le vicaire trouve à son confessionnal un enfant de la paroisse, qui lui venait demander conseil. C'était un enfant de piété et de pureté, qui avait souci de sauver son âme. 11 savait lire. Il avait trouvé sous sa main un

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petit livre, le Pensei-y bien{i), l'avait lu avec avidité et s'était jeté à genoux pour demander à Dieu la grâce de le servir toujours et parfaitement. La pensée de quitter le monde s'était aussitôt présentée à son esprit, et il avait songé à la congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes. Ils étaient dès lors établis à Saint-Chamond, qui était la ville la plus voisine de nos montagnes du Pila. Le garçon mûrit et nourrit son projet quelque temps, en parla à ses parents, qui n'y voulurent rien entendre, ne voyant là qu'une velléité enfantine. Mais Jean-Baptiste — c'était le nom de celui qui fut le frère Louis dans la congrégation des petits frères de Marie — n'abandonna pas ses résolutions. Un dimanche, il partit de grand matin pour entendre la messe, disait-il, à Saint-Chamond, et, s'étant présenté chez les Frères, il expliqua ses projets au Frère directeur, en lui demandant d'intervenir auprès du supérieur général pour en faciliter l'exécution. Le Frère confirma ce jeune prétendant dans ses bons désirs, mais lui fit remarquer qu'il était encore trop jeune pour le noviciat. Il fallait donc attendre, tout en recommandant cette grande affaire à Dieu. Avant tout, il fallait consulter son confesseur. Jean-Baptiste, non pas mécontent, mais impatient du délai apporté à ses

(i) Le Pense^-y bien, célèbre et excellent ouvrage du P. Bauny, a eu plus d'éditions et a heureusement trouvé plus de lecteurs que les Provinciales, qui ont essayé de calomnier et de salir le jésuite auteur 'de ce bienfaisant et efficace petit livre.

désirs, ne se refusa pas à l'obéissance et, par obéissance, il se trouvait, le samedi suivant, au confessionnal de l'abbé Champagnat. Celui-ci l'entendit avec le plus vif intérêt, et il lui sembla bien que c'était un sujet que Dieu lui envoyait. Mais, trop sage et trop vrai directeur pour rien précipiter, il se bornait à encourager le pénitent à être fidèle dans sa résolution d'embrasser la vie religieuse, et l'engageait à prier pour bien s'assurer des desseins de Dieu. Le pénitent écoutait avec une attention et un recueillement qui frappèrent le confesseur. A son tour, il se recueillit pour consulter vivement Dieu dans le secret de son cœur et peser devant lui les paroles qu'il devait prononcer. Alors, une voix intérieure qui parlait nettement lui dit :

— J'ai préparé cet enfant, je te l'amène pour en faire le fondement de la société que tu dois fonder.

Emu, confondu, le vicaire s'efforçant de se contenir ne voulant toujours rien précipiter, propose au pénitent de se joindre à Jean-Marie, lui offrant de lui donner des leçons et lui promettant de l'aider à entrer en religion. Les parents virent là un moyen d'instruction peu onéreux et laissèrent faire. Les deux aspirants furent donc bientôt réunis, et le vicaire s'appliquait à les former d'abord à la vie de piété et d'obéissance. Au bout de quelque temps d'épreuve, il s'ouvrit de tous ses projets à Jean-Baptiste et lui demanda s'il était disposé à embrasser le nouvel institut.

MONSIEUR CHAMPAGNAT SSy

— Depuis que j'ai le bonheur d'être sous votre direction, re'pondit celui-ci, je n'ai jamais demandé à Dieu qu'une seule vertu, l'obéissance et la grâce de renoncer à ma propre volonté. Vous pouvez faire de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois religieux.

Dès lors, on se mit à l'œuvre sérieusement; le vicaire moyennant une somme de seize cents francs qu'il n'avait pas, acheta une petite maison qui tombait en ruines, avec un petit jardin. L'abbé, qui avait conservé sa connaissance de toutes les anciennes industries du moulin natal, répara la maison de ses mains, et au mois de janvier 1817 put y installer les deux novices.

Ils vivaient dans la pauvreté et l'obéissance, dans la prièreetle travail manuel. Ils cultivaient leur instruction et gagnaient leur vie : ils travaillaient leur petit jardin et fabriquaient des clous. C'est une industrie abordable à tous, assez répandue alors dans les monts Pila et que les progrès et les développements mécaniques ont peut-être retirée des mains des petites gens.

Mais, en 18 17, les deux garçons dans leur humble maison, donnant une bonne part de leur temps à la prière et à la méditation, appliqués d'ailleurs à leur instruction, trouvaient dans la fabrication des clous de quoi se défrayer de leur nourriture : elle était pauvre, très pauvre : du pain, des légumes grossiers avec un peu de fromage, de l'eau pour boisson. On était heureux !

Quelque chose de ce bonheur transpirait-il au dehors ? La Providence se chargea d'amener de nouveaux membres à la petite communauté. L'abbé Champagnat, sous une inspiration privilégiée, se montrait parfois hardi, et habile à saisir les âmes qui l'approchaient et à les arracher brusquement au courant monotone de la vie vulgaire pour les précipiter dans les eaux vives de la vie religieuse. Parfois, au contraire, il différait, paraissait hésiter, patientait, laissant rôder autour du bercail et frapper à la porte les brebis jalouses d'entrer et qu'il était si heureux d'accueillir. Il avait donné à sa petite compagnie une manière de forme religieuse. Elle avait son règlement, ses exercices réguliers de prières, de méditations, d'étude et de travail. Elle se distinguait par un costume bien humble, conforme à la jeunesse de ses membres. Ces petits Frères avaient chacun un nom de religion, et ils s'étaient choisi un Frère directeur : l'abbé Champagnat restait le supérieur, il donnait ses avis, initiait aux pratiques de piété, d'humilité et de mortification; les Petits-Frères accomplissaient entre eux leurs exercices de communauté, faisaient la lecture et remplissaient à tour de rôle les divers emplois de la maison, ^j Celui de la cuisine était bien simplifié; mais chacun devait s'y former et s'en acquittait à son tour comme des autres offices. On se formait de la sorte à l'amour de Dieu et à chacune des vertus réservées aux familles religieuses. L'obéissance, l'humilité, la mortificatioi étaient pratiquées généreusement. Ces enfants puU

MONSIEUR CHAMPAGNAT SÔg

saient dans leur pauvreté et leur obéissance un admirable sentiment de confiance.'- »

Dociles à la volonté de leur supérieur, ils se tenaient assurés de suivre la volonté de Dieu. Aussi étaient-ils inébranlables dans leur voie. Ils étaient initiés à la vertu de discrétion, et ils en usaient si bien en toutes rencontres qu'on se trouvait édifié de les voir. Dans les premiers temps, on ne fit guère attention à eux : il n'y avait que les brebis de choix, celles que le bon Dieu attirait, qui considéraient ce qui se passait dans la pauvre petite maison de l'abbé Ghampagnat, donnant des clous à fabriquer à de petits enfants qu'il instruisait.

Ceux-ci devaient instruire à leur tour; l'abbé appela au milieu d'eux un maître d'école pour faire la classe aux enfants de Lavalla et en même temps former les Frères aune bonne méthode d'enseignement. L'abbé avait arrêté son choix : c'était la méthode de l'enseignement simultané en usage chez les frères des écoles chrétiennes qu'il voulait donner à pratiquer aux Petits-Frères de Marie. Ceux-ci reçurent les conseils de l'instituteur, le virent faire, l'aidèrent dans la classe, et bientôt se sentirent capables de voler de leurs propres ailes. Ils étaient ardents et jaloux de remplir leur vocation, et auraient voulu se charger de l'école de leur paroisse. L'abbé était moins pressé. Il leur rappela qu'ils étaient trop petits encore pour tenir une école de paroisse, et leur demanda s'il n'y avait pas de la témérité dans leur zèle. Toutefois, il leur proposa de

36o GENS n'ÉGLISE

s'essayer à faire la classe dans les divers hameaux éloignés du clocher. Les Frères y allaient le matin et revenaient le soir. Leurs classes étaient peu nombreuses, mais elles étaient bien conduites, et réussirent parfaitement. Cette préparation ne fut pas inutile; et, lorsque après un an le maître d'école de Lavalla s'éloigna, les Petits-Frères prirent naturellement le gouvernement de la classe. On admira comment, si jeunes, et si novices encore, ils purent aussi facilement acquérir de l'autorité sur les enfants, dont les progrès et la discipline charmèrent bientôt toute la paroisse. L'école était florissante, et les maîtres y donnaient accès aux pauvres. L'abbé Champagnat ne se borna pas à faire instruire ceux qui étaient sans ressources.il recueillit, habilla et nourrit plusieurs orphelins. La petite maison qu'il avait restaurée de ses mains, qu'il réparait lui-même et dilatait, pour ainsi dire, sans cesse, était devenue un foyer de charité. L'abbé donnait tout son temps aux enfants, écoliers ou Frères; il surveillait les classes; il surveillait surtout le catéchisme; il était le supérieur, le conseil, l'inspirateur des Petits- Frères : il les élevait, les maintenait dans un commerce intime avec Dieu. Il leur mettait sous les yeux la grandeur de leur vocation.

« Nous avons cent enfants dans notre école, disait un de ces jeunes maîtres ; ce sont cent âmes dont l'innocence nous est confiée, et leur salut dépend en grande partie de nous. Les parents nous envoient ces enfants pour que nous leur apprenions à lire et à

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écrire; mais Dieu nous les amène pour que nous leur apprenions à connaître Jésus-Christ et à gagner le ciel, pour que nous les formions à la piété et à la vertu. C'est là notre but. Attachons-nous, avant tout, à le remplir sans oublier le reste. »

L'édification des âmes était ainsi le but de l'enseignement des Petits-Frères de Marie, et l'instruction était mise par eux au second plan. Ils s'entendaient fort bien à ce second plan, d'ailleurs; et, comme en forgeant on devient forgeron, en enseignant et en priant, ils devinrent des maîtres pieux, avisés, habiles et instruits. Avant tout, ils étaient des religieux. L'abbé Champagnat, pour suivre de plus près leur formation, avait voulu demeurer avec eux. Le curé avait bien fait quelques objections. Ces petits paysans, que son vicaire avait formés à la lecture et à l'écriture, et qui commençaient à être vraiment aptes à faire des maîtres d'école, étaient encore trop grossiers à son gré et aussi trop pauvres pour donner à un prêtre les soins et la nourriture convenables. Le bon vicaire ne s'arrêta pas à ces discours, et le curé ne put lui refuser son assentiment. L'abbé fit transporter son petit mobilier personnel à la maison des Frères, partagea leur maigre et chétif ordinaire et leur continua ses soins. Tout le temps que ne réclamait pas son ministère appartenait aux Frères; leur école s'était développée; elle était désormais partagée en plusieurs classes, et les catéchismes et les écoles de hameaux de la paroisse n'étaient pas non plus négligés.

Ces succès de l'abbé Champagnat et de ses Petits- Frères firent venir l'eau à la bouche à tous les bons cure's du voisinage. Les e'coles e'taient rares dans les Monts Pila ; mais, après l'expérience faite à LavallaJ presque toutes les paroisses de ces montagnes eurent des classes tenues par les Petits-Frères : Marlhes d'abord, c'était justice ; puis Saint-Sauveur, Tarentaise et jusqu'à Bourg-Argental, presque une ville, — je n'ose dire dans la plaine, mais dans un joli vallon. Cette entrée en campagne, menée rondement et généreusement, entraînant au loin novices et postulants, avait vidé la maison mère. Le vicaire se trouva presque empêché pour subvenir à l'école de la paroisse. Depuis cinq ans qu'il avait recueilli les deux premiers postulants de sa petite congrégation, à peine avait-il vu naître six ou sept vocations. Dans cette extrémité, le curé, qui trouvait que le vicaire allait bien vite et qui avait cherché vainement à l'empêcher de recueillir des orphelins dont il estimait la charge beaucoup trop lourde pour un établissement si nouveau et si peu fondé, le curé eût peut-être mal opiné de l'avenir. Le vicaire n'avait garde de désespérer : il n'avait pas cru devoir reculer devant le travail qui se présentait, et demanda à la sainte Vierge de lui envoyer les ouvriers qui manquaient désormais. — Il nous faut des Frères ! c'était le moment de redire son refrain avec plus d'ardeur. Il avait, depuis longtemps déjà, proclamé la sainte Vierge la Supérieure, la Reine et la Protectrice de sa pauvre maison.

MONSIEUR CHAMPAGNAT 363

— C'est votre œuvre qui va périr, lui disait-il, si vous ne lui venez en aide ; c'est vous qui nous avez réunis malgré les contradictions du monde. Allonsnous nous éteindre comme une lampe qui n'a pas d'huile ? Nous comptons sur votre puissant secours, nous y compterons toujours.

Il ne se lassait pas et n'épargnait ni les prières ni les neuvaines. La sainte Vierge lui vint en aide.

Au carême de 1822, elle amena à Lavalla huit postulants des montagnes du Vêla}''. Ces postulants étaient partis de leur pays, croyant se rendre à Lyon, au noviciat des frères des Ecoles chrétiennes. Je n'ai pas besoin d'expliquer comment ils avaient été trompés, et il serait superflu de décrire leur étonnemcnt, lorsque, après deux jours de marche, ils arrivèrent à Lavalla, au sein des montagnes, dans une chétive masure, où ils se trouvèrent en présence d'un prêtre qui bêchait un pauvre jardin. Ce prêtre les considérait avec un étonnement et une sorte de défiance qui témoignèrent assez aux nouveaux arrivés qu'il ne les attendait pas, et qu'il n'était pour rien dans la supercherie qui les avait conduits à Lavalla, sous prétexte de les mènera Lyon. Cette supercherie, dont l'auteur n'agréait nullement au bon prêtre, ne dérouta pas non plus, quand ils la constatèrent, les jeunes gens qui auraient pu s'en tenir pour victimes ; et lorsque Tabbé, après les avoir examinés attentivement et les avoir quelque peu interrogés, leur déclara qu'il ne les connaissait pas et qu'il ne pouvait les recevoir, leur désap-

pointement se manifesta si vivement et sincèrement, que le prêtre, qui, nous le savons, voulait être bon et doux, et tenait à mêler quelques mots de consolation aux reproches ou aux refus que sa conscience lui dictait, remit toute décision au lendemain.

— Je vais prier Dieu pour examiner cette affaire, dit-il à cette troupe : restez jusqu'à demain.

Rester était facile à dire ; mais où loger et comment rassasier ce troupeau ? La maison des Petits-Frères n'était pas fournie de beaucoup de provisions, et les meubles non plus n'y abondaient pas. On fit coucher les Jeunes gens à la grange, sur la paille, on leur donna du pain noir et quelques légumes cuits à l'eau. Il se trouva que le pain était fort rassis — ce qui devait arriver assez souvent dans la communauté — et assez mal cuit. Ce ménage n'était pas bien engageant ; néanmoins, les jeunes postulants, saisis à la vue du bon prêtre, avaient le plus vif désir de rester auprès de lui. Le lendemain, surtout, il les gagna tout à fait et leur ouvrit le cœur en leur parlant de la sainte Vierge, de ce ton persuasif, naturel et simple qui lui était habituel. Il leur donna à chacun un chapelet, et tous se promirent dans leur cœur de ne pas se laisser détourner de leur vocation. Celte maison délabrée, qui refusait de les accueillir, leur paraissait un sanctuaire. N'en était-ce pas un en effet ? Cependant, l'abbé n'était pas encore décidé à les admettre.

Quelque chose dans l'air de ces jeunes gens, dans leur accent de piété et de résolution l'attirait sans

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doute. Mais le piège où on les avait pris ne lui recommandait-il pas de la prudence, et beaucoup de prudence ? Il avait de très sérieux motifs de se me'fier de celui qui les amenait par supercherie ; et si les Jeunes gens ne'anmoins pouvaient être sincères, ne s'étaient-ils pas de'cidés par une sorte d'entraînement? Leur sortie en masse de leurs maisons et de leurs villages avait-elle été bien réfléchie ? s'était-elle effectuée sous une véritable impulsion de Dieu ? Persévéreraient-ils tous, d'ailleurs ? Si un seul d'entre eux se dégoûtait, n'entraînerait-il pas quelques-uns de ses compagnons?

L'abbé était perplexe. Tout homme du bon Dieu qu'il était, abandonné à la divine Providence, il se demandait si sa petite communauté, qui avait tant de peine à se suffire, où la fabrication des clous avait beaucoup baissé, qui vivait en grande partie de charité, pouvait courir le risque des sacrifices qu'allait lui imposer, peut-être inutilement, cette troupe de jeunes postulants.

La chose lui parut si grave qu'il ne voulut pas la décider tout seul ; et quand, le lendemain de leur arrivée, après sa nuit de prière et de réflexion, il entretint les postulants, comme nous avons dit, ce fut pour conclure qu'il ne leur promettait pas de les admettre ; qu'il avait besoin, dans une si grave occurrence, de consulter les Frères ; qu'il voulait bien charitablement les garder quelques jours ; mais, comme il est très incertain que nous puissions vous garder tous,

ajoutait-il, ceux qui ont envie de se retirer peuvent le faire.

Aucun ne broncha. « Qui pouvait donc nous retenir, dit l'un d'eux, dans une maison où l'on ne voyait que la pauvreté, où nous avions une grange pour dortoir et un peu de paille pour lit, où l'on nous appliquait, depuis le matin jusqu'au soir, à un travail pénible, dont l'unique salaire était quelques réprimandes ou quelques punitions, qu'il fallait recevoir avec respect. » L'abbé, en effet, avait mis tout aussitôt ces postulants à l'œuvre, et les avait soumis au régime de la communauté. Le travail manuel — la fabrication des clous reprit-elle à ce moment quelque lustre ? — les exercices de piété, de mortification et d'humilité, les classes, l'étude du catéchisme, les méditations où étaient appliqués les Petits-Frères occupèrent les aspirants au postulat. L'abbé les suivit de près, et les éprouva de toutes façons ; ses façons étaient fortes et habiles.

Il avait envoyé dans tout le Pila des émissaires vers les Frères occupés aux écoles, leur mandant de se rendre à Lavalla pour les fêtes de Pâques. Durant tout le temps de la semaine sainte, l'abbé priait et observait. Quant les Frères furent arrivés, il les réunit en une sorte de chapitre et leur expliqua qu'il lui semblait voir, dans cette aventure imprévue, un dessein particulier de Dieu sur leur petite congrégation, et qu'à son avis, il fallait recevoir ces postulants visiblement, disait-il, amenés par la Providence. Il fallait

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aussi éprouver d'abord leurs vocations d'une façon sérieuse. Les Frères furent unanimes à accueillir cette proposition.

L'abbé, alors, pour éprouver les aspirants, les retira de l'occupation des classes et de l'étude, et les appliqua du matin au soir au travail de la terre. En même temps, les exercices religieux d'humilité et de mortification ne leur furent pas épargnés : la coulpe, les réprimandes et les pénitences prodiguées pour les moindres fautes. Rien ne put ébranler la constance de ces enfants. L'abbé Champagnat imagina une nouvelle épreuve.

— Puisque vous voulez absolument rester avec nous, leur dit-il, leur parlant à tous en présence des Frères de la maison, et que vous voulez devenir des enfants de Marie, je suis décidé à vous garder. Toutefois, comme plusieurs d'entre vous sont trop jeunes encore pour connaître leur vocation, je vais les louer à de bons habitants de la campagne pour garder les bestiaux; s'ils se conduisent bien, si l'on est content de leurs services, s'ils persévèrent dans leur désir d'embrasser la vie religieuse, je les recevrai définitivement au noviciat, à la Toussaint. Voyons, conclutil en s'adressant au plus jeune de la troupe, cela vous va-t-il?

Et l'enfant résolument :

— J'y consens, puisque vous le voulez, mais c'est à la condition que vous me recevrez à l'époque que vous fixez.

Cette réponse décide'e et soumise perça le cœur du Père ; il ferma les yeux, baissa la tête un instant et la relevant pour fixer ses regards sur la troupe :

— Allez, dit-il, je vous reçois tous dès maintenant.

Tout sur l'heure, on les mit sérieusement au travail et à la vie du noviciat.

Les amis du Père et de sa" petite maison avaient pris l'alarme dès le premier jour; et la décision de l'abbé, malgré la maturité et la réflexion qu'il y avait apportées, ne calma pas leurs inquiétudes. Il doublait d'un seul coup le personnel de sa congrégation, et, de fait, il l'augmenta bien davantage. Ces postulants des montagnes de la Haute-Loire avaient ouvert un chemin que plusieurs suivirent : ils arrivaient par petits groupes de trois ou de quatre; et en moins de six mois, la Vierge du Puy avaient adressé vingt postulants au pauvre vicaire de Lavalla.

La grange elle-même ne pouvait suffire à tant de monde. Il fallut construire. Les postulants, les novices, les Frères se mirent au travail : l'abbé se mêlait de tout : il était architecte, maçon et charpentier tour à tour. Tous les corps de métier étaient de sa compétence. En dehors de son ministère, sa journée se passait à la bâtisse : il remuait les pierres, maniait la truelle, préparait le mortier et voulait prendre pour lui les travaux les plus pénibles, n'admettant d'ailleurs à son aide que les plus forts d'entre les Frères. On bâtissait en silence, religieusement, en prières,

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comme avaient fait nos pères du onzième siècle construisant la cathédrale de Notre-Dame de Chartres. La bâtisse des Petits-Frères de Marie était moins vaste, surtout moins belle et moins riche. C'était une pauvre construction; le mortier n'y fut pas composé de chaux et de sable ; une simple terre grasse battue assemblait et reliait les pierres, car la maison était en pierres. Pour donner tout son temps à cette bâtisse, l'abbé récitait son office pendant la nuit. Il s'épuisait d'efforts et de travail, et la construction fut ' achevée en quelques mois. Aucun ouvrier n'y mit la main, pas plus les menuisiers ou les serruriers que les maçons. Les Frères et les novices n'étaient pas très habiles; l'abbé les surveillait et les dirigeait, leur montrant comment il fallait s'y prendre, et on vint à bout de tout, non pas au parfait contentement d'un chacun. Plusieurs estimaient que le vicaire de Lavalla s'employait à des œuvres qui n'étaient pas de la compétence d'un prêtre. Cette maçonnerie les offusquait. Les amis eux-mêmes trouvaient de la témérité dans cette affaire.

Il voulait donc être fondateur! On ne l'avait jamais pris tout à fait au sérieux. On prisait sa vertu, mais il avait, disait-on, si peu de talents, et surtout si peu de ressources! En dépit de son zèle et de ses succès, qu'on ne pouvait nier en constatant la discipline et le bon esprit des classes tenues par les Frères, on ne voulait pas avoir confiance. L'abbé, d'ailleurs, était si réservé, peut-être même si sauvage dans sa dignité,

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que, malgré l'aménité et la cordialité de son caractère et toutes les bonnes grâces de sa douceur, on ne pouvait se retenir de sourire de ce qu'on appelait ses prétentions. li voulait être fondateur!

Il semble aussi que dans ses résolutions de s'appliquer à la vertu de douceur pour conquérir le prochain, l'abbé envisageait particulièrement ses inférieurs et ses ouailles. Vis-à-vis des supérieurs, il se tenait dans une parfaite soumission, mais on n'a pas oublié que dans son règlement, au séminaire, s'il tenait à s'abstenir de toute médisance, il proscrivait absolument toute parole flatteuse ou de compliment. Il y avait bien ainsi certaine sévérité dans son commerce, et sa charité était spirituelle. Il se dépensait pour le prochain et attendait tout de Dieu. L'abbé reprochait parfois à ses Frères de trop s'inquiéter de la bienveillance des hommes, tandis qu'ils ne devaient rien attendre que de la protection divine.

Ce qu'il recommandait à ses Frères, il le pratiquait, ne faisant aucun frais pour se concilier, non plus qu'à ses œuvres, l'estime même du clergé. Il se contentait d'avoir l'assentiment de ses supérieurs, et il allait avec confiance devant Dieu. Les critiques et les contradictions ne manquaient pas. En présence du progrès de ses œuvres, on ne voulait pas croire à leur durée. De bons prêtres, par charité et aussi par reconnaissance du dévouement des Frères et pour leur voir employer plus utilement leurs talents, les engageaient à quitter leur congrégation, à se séparer d'un supé-

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rieur sans expérience et sans capacité, sans ressources surtout, afin d'entrer dans une congrégation solide, fondée et bâtie sur le roc, ou même d'étudier le latin et de viser au ministère sacerdotal. Les Petits-Frères de Marie eurent cent fois occasion de protester de leur attachement à leur supérieur, qu'ils regardaient comme un saint, disaient-ils, et de confesser leur certitude d'accomplir dans l'obéissance toute la volonté de Dieu. Le frère François, qui avait à peine dix ans lorsque, au sortir de sa première communion, il était entré dans la congrégation, interrogé avec insistance pourquoi il ne voulait pas étudier le latin, répondit :

— Parce que je ne fais pas ma volonté, mais celle de Dieu qui m'est manifestée par mon supérieur !

Le curé qui avait provoqué cette réponse d'un enfant, en fut dans Padmiration ; mais la critique n'en continua pas moins à s'exercer sur le P. Champagnat. Les bâtiments qu'il venait de construire, les achats qu'il faisait sans avoir d'argent, les emprunts qu'il contractait portaient ombrage à tous les prêtres des environs. On lui donnait des conseils affectueux, on lui adressait des représentations. Des prêtres d'expérience et de vertu le blâmèrent fortement, et on se scandalisait de son entêtement. On y voyait l'orgueil et la vaine et ridicule vanité d'être fondateur. On s'alarmait même, on prévoyait des catastrophes. Les appréhensions, les blâmes et le dénigrement parvinrent jusqu'à l'archevêché.

Le diocèse de Lyon était toujours sans archevêque.

Le cardinal Fesch retiré à Rome et exilé de France avait été privé de toute juridiction. Un bref du Souverain Pontife avait conféré aux vicaires généraux l'administration diocésaine (i). L'état des esprits et les difficultés de la politique étaient tels que les vicaires généraux, qui avaient naguère les pouvoirs du cardinal, n'osèrent publier cette nouvelle investiture du Souverain Pontife. Un de ces vicaires d'ailleurs y eût sans doute contredit. Lorsque, en décembre 1823, le Souverain Pontife, Léon XII (2), rappelant les actes de son vénéré prédécesseur, eut donné un administrateur temporel et spirituel à l'Eglise de Lyon, M. Bochard (3) chercha à organiser quelque opposition contre l'archevêque d'Amasie (4), protestant que les

(i) Un bref du i«''octobre 1817 avait, en vertu de l'autorité pontificale, interdit au cardinal Fesch, absentdepuisplusieurs années, l'exercice de la juridiction, et le cardinal de Bernis avait été nommé administrateur apostolique du diocèse de Lyon. Mais le concordat de 1817 étant resté sins exécution, l'administrateur apostolique ne put exercer ses pouvoirs, et le Souverain Pontife, forcé de recourir à un remède extraordinaire, disait le pape Léon XII, chargea par intérim les vicaires généraux du gouvernement du diocèse.

(2) Annibal délia Genga, né le 2 août 1760 au diocèse de Spolète, archevêque de Tyr {in partibus) en 1795, nonce à Cologne, en 1814 nonce à la cour de France, cardinal en 1816, élu pape après la mort de Pie VII, le 17 septembre 1823, mort le 10 février (829.

(3) De l'ancienne maison de Sorbonne, curé de Bourg-en- Bresse, vicaire général du cardinal Fesch en 1807, mort à Ménestrel, diocèse de Belley, le 22 juin 1834.

(4) Jean-Paul-Gaston de Pins, né à Castres le 8 février 1766, nouvellement prêtre au moment de la Révolution, n'émigra pas

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pouvoirs de ce prélat étaient nuls et caducs et que toute la juridiction, en dépit du Pape, appartenait toujours au cardinal Fesch, dont il restait, lui, le délégué. A ce titre, il prétendait, afin de tranquilliser le clergé lyonnais sur la validité de son ministère, couvrir le vice de la juridiction diocésaine envahie par Mgr de Pins.

Ce prêtre, qui avait un si triste sentiment de l'obéissance au Souverain Pontife, ne mettait pas une grande douceur à son administration. Il était fin, actif, turbulent'peut-être et impérieux. L'abbé Champagnat, comme les âmes intimement liées et étroitement attachées au Sauveur, vivant de la vie intime du cœur de Jésus, avait des notions claires et précises de l'entière vérité ; et les lumières de sa piété illuminaient, développaient, je n'ose dire perfectionnaient les enseignements théologiques qu'il avait reçus. Son amour et son respect pour ses supérieurs, la vénération où il formait ses Frères pour le clergé ne s'arrêtaient pas à la plénitude du sacerdoce et à l'épiscopat. Il avait,

et resta fidèle à sa vocation, exerçant le ministère sacerdotal dans les montagnes du Tarn avec grand zèle et une ardente piété; évêque nommé de Limoges le 12 février 1822, sacré à Paris dans l'église de l'Abbaye-au-Bois le 10 novembre de la même année, il fut nommé administrateur apostolique du diocèse de Lyon le 22 décembre 1823, avec le titre d'archevêque d'Amasie. Après la mort du cardinal Fesch (i3 mai 1839), Mgr d'Amasie se retira quelques années à la grande Chartreuse; il est mort sur la colline de Fourvière, le 3o novembre i85o.

professait et enseignait la de'votion à la personne du Souverain Pontife. Il croyait à l'infaillibilité du Pape. « Malgré ce que j'ai entendu dire de contraire, disaitil, je n'ai jamais eu aucun doute à ce sujet », Et il voulait que ses Frères 3^ crussent « très fermement », disait-il encore. Etaient-ce cette foi et cette dévotion qui déplaisaient à M. Bochard ? Les lumières et la force que le pieux fondateur y puisait formaient-elles dans sa conscience des obstacles aux volontés un peu arbitraires et aux caprices du vicaire général ?

Il fut dur pour le pauvre prêtre, le malmena à diverses reprises, le maltraita même, le menaçant d'user de son autorité pour le retirer de Lavalla. Quand on connut dans les monts Pila le sentiment du grand vicaire, toutes les contradictions contre le pauvre vicaire, les récriminations sur sa folie de vouloir être fondateur, les accusations d'entêtement et d'orgueil se ranimèrent : il se vit comme au ban du clergé. M. Courbon (i), vicaire général aussi et qui a laissé de profonds

(i) Joseph Courbon, né à Saint-Genest-Malifaux, alors du diocèse du Puy, était maître es arts et professeur au grand séminaire de Lyon en 1780, un des sept chevaliers de Saint-Jean, et bientôt curé custode de Sainte-Croix; en 1788, à la mort de Mgr de Montazet, il fut élu vicaire capitulaire et ensuite nommé vicaire général par Mgr de Marbœuf; très populaire dans la ville de Lyon, il fut nommé officier municipal par la Révolution; il refusa le serment et émigra; nommé vicaire général par le cardinal Fesch, il exerça les pouvoirs jusqu'à la nomination de l'administrateur apostolique ; c'est à lui que fut adressé le bref de Pie VII, qui le chargeait par intérim de l'administration du diocèse. Mgr d'Amasie lui continua ses pouvoirs. Mais avant d'en avoir reçu la lettre, M. Courbon était mort le 7 fé-

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souvenirs dans le diocèse de Lyon, l'abbé Courbon soutenait cependant le pauvre fondateur : — Je ne sais pas pourquoi, lui disait-il dans sa façon un peu ronde, je ne sais pas pourquoi l'on vous cherche tant de querelles ; c'est une bonne chose de former de bons instituteurs. Nous en avons besoin. Continuez », ajoutait-il après les algarades de M. Bochard.

Le séminaire, où M. Champagnat avait toujours pris conseil et trouvé de l'appui et de l'encouragement, ne l'abandonna pas non plus au milieu de cette crise. — Soyez prudent, lui disait l'abbé Gardette (i), mettez votre confiance en Dieu ; ne vous découragez pas parce que votre oeuvre est en butte aux contradictions ; cette épreuve ne fera que l'affermir.

Elle parut un instant devoir la faire périr; après les représentations et les invectives contre le fou et le téméraire, on parla de recourir au bras séculier et d'employer les gendarmes pour faire évacuer la pauvre petite maison des Frères. Le fondateur, bien qu'accou-

vrier 1 824, quelques jours avant l'installation de l'administrateur apostolique. C'est lui qui a établi dans le diocèse de Lyon la cohabitation des curés et vicaires des paroisses, sans loi, sans émotion, disait l'abbé Duplay, et par simple voie de conditions amiables.

(i) Philibert Gardette, né à Saint-Romain-d'Urfé le 7 mai 1765, prêtre, alla confesser sa foi sur les pontons de Rochefort; rendu à la liberté en 1795, il fonda en 1798, avant le concordat, le petit séminaire de Saint-Jodard, et fut, en 181 1, appelé au grand séminaire de Saint-Irénée, à Lyon, dont il devint supérieur le 2 novembre 18 12. En 1824, il fut agrégé à la Société de Saint- Sulpice et continua ses fonctions de supérieur dont il se démit en 1841. Il est mort au grand séminaire le 16 août 1848.

tuméàne rien attendre des hommes, n'était pas sans de vives et terribles appréhensions. Que pouvait-il dans ce déchaînement unanime ? L'abbé Gardette n'aurait pas eu besoin de lui recommander le recours à Dieu ; il priait et faisait prier ses Frères, et tous étaient dans les plus grandes alarmes, lorsque la nomination et l'installation de Mgr de Pins, archevêque d'Amasie, au titre d'administrateur du diocèse, vinrent infirmer les pouvoirs de M. Bochard.

Gardant et affectant de garder ses prétentions, celui-ci se retira au diocèse de Belley, où l'évêque, Mgr Dévie (i), reçut du Souverain Pontife mission de représenter à ce prétendu vicaire, pseudo-vicario, que son audace allait au schisme et qu'il eût à cesser d'être une pierre de scandale.

Mgr de Pins, sur les avis de MM. Gardette et Courbon, avait accueilli l'abbé Champagnat tout épiscopalement. Il applaudit à son œuvre et l'encouragea.

— Que Dieu bénisse cette petite famille, disait le prélat, afin qu'elle remplisse non seulement mon diocèse, mais toute la France !

Il pressa le fondateur de s'appliquer à donner une forme définitive à son œuvre et l'autorisa à faire prononcer des vœux aux Frères :

— Il n'y a que cela, ajoutait l'évêque, qui puisse les attacher irrévocablement à leur vocation.

(i) Alexandre- Raymond Dévie, évêque de Belley lors du rétablissement du siège, le i5 juin 1823, mort le i5 juillet i852.

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Le p. Champagnat, comblé de joie, courut en sortant de l'archevêché, à Notre-Dame de Fourvière, remercier Dieu et la sainte Vierge. A quelque temps de là, afin de le laisser tout entier à son œuvre, l'archevêque le déchargea du vicariat de Lavalla, dont les paroissiens auraient voulu le garder parmi eux à titre de curé.

La congrégation des Petits-Frères de Marie s'étendit dès lors rapidement, les maisons se multiplièrent, les vocations abondèrent. On construisit un noviciat sur de grandes dimensions. Les travaux et les tribulations du P. Champagnat ne diminuaient pas. Il avait à maintenir l'esprit des premiers jours, à conserver dans de grandes maisons, et bientôt dans des palais, les usages et les pratiques de la petite baraque qu'il avait entretenue et agrandie dans les premiers temps. La pauvreté devait être la même, la même sobriété, les mêmes mortifications, lesmêmesfatigues. Il croyait nécessaire que le supérieur visitât ces maisons plusieurs fois par an. Il faisait ses visites à pied et centuplait ses fatigues par le jeûne. Mais lorsque les écoles des Petits-Frères de Marie, multipliées bien au delà des monts Pila, bien au delà du diocèse de Lyon, se furent propagées de toutes parts, dans le Midi et dans le Nord, force fut bien au P. Champagnat de renoncer à faire les visites à pied. Il consentit alors à prendre les dernières places dans les voitures publiques, et pour épargner le temps il voyageait la nuit, continuant d'ailleurs ses jeûnes. Le curé de Lavalla avait

bien dit que si on le laissait faire il altérerait sa santé par ses mortifications. Il contracta dans ses courses apostoliques des infirmités qui épuisèrent ses forces et usèrent sa constitution qui était des plus robustes. Nous ne pouvons entrer dans l'énumération de ses croix. Nous nous sommes étendus sur les premiers commencements. Que de détails néanmoins touchants, vivants, édifiants avons-nous été forcés de passer sous silence! Combien nos pages rendent peu la physionomie de ce saint fondateur et celles de la troupe héroïque des humbles maîtres d'école qui sont sa couronne ! Avons-nous fait entrevoir quelque chose de la générosité, de l'intrépidité de ces âmes, d'autant plus grandes qu'elles étaient plus humbles ? Les deux volumes que les Petits-Frères de Marie ont publiés (i), composés sans prétention et écrits avec une grande simplicité, font entrer et vivre dans la vie des saints, vie de croix, vie d'amour, vie surnaturelle, et toute jo3'euse au sein des tribulations et de la plus âpre pauvreté.

Le P. Champagnat n'est pas seulement le fondateur des Petits-Frères, il a été aussi un des fondateurs de la Société des Pères Maristes II est toujours resté fidèle aux engagements pris avec ses confrères du séminaire ; et tout appliqué à ses travaux apostoliques

(i) Vie de Joseph-Benoit-Marcellin Champagnat, prêtre, Jondateur de la société des Petits-Frères de Marie. In-i8 ; Paris, Lecofire. Lvon, Vitte et Perrussel.

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et à sa fondation, il se tenait en union de prières avec ses anciens camarades de séminaire. La reconstitution du diocèse de Belley en i823,détaciie' de celui de Lyon, où il avait été incorporé en 1802, ne fit pas cesser leur accord, tout en apportant quelque obstacle à la constitution de ce qu'ils appelaient un centre d'unité.

Le P. Colin, que nous avons déjà nommé, et qui devint le premier supérieur de la petite société, à peine en germe encore, le P. Colin appartenait désormais au diocèse de Belley. Quand l'oeuvre des Frères devint trop considérable pour être desservie par un seul prêtre, le P. Champagnat avait appelé à son aide quelques-uns de ses confrères de la future Société de Marie, qui appartenaient au diocèse de Lyon. Ce fut là, pour lui, une source amère de cruels déboires. Je ne puis encore ici indiquer qu'en courant. Il retrouva dans les confrères qu'il avait appelés à son aide les critiques et les blâmes qu'il avait déjà essuyés. On voulait le tenir pour incapable ! toujours le peu de moyens, toujours le peu de ressources, toujours l'orgueil ! Un fondateur, ce petit paysan qu'on avait peutêtre eu tort de retirer de son moulin ! On entreprit de le ruiner dans l'esprit des Frères, on essaya de les séparer de leur fondateur. Lui, malgré son amour pour son oeuvre, dans sa fidélité à la Société de Marie, se serait laissé faire et se prêtait même à s'effacer. Mais les Frères, qui comprirent à peine les tentatives essayées auprès d'eux, se montrèrent si énergique-

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ment attachés à leur fondateur, ils le réclamèrent avec tant de calme et de résolution pour leur supérieur, et le saluèrent du titre de leur Père avec tant d'amour et d'entrain, qu'il fallut renoncera lapensée de dénouer ou même de relâcher le lien qui les unissait. Cette explosion des sentiments de reconnaissance et d'affection des Petits-Frères de Marie, fut sans doute d'une grande consolation pour le cœur du saint prêtre. La croix pour lui, la croix dure fut la rupture avec l'ecclésiastique dont il avait accepté et demandé le concours, qui ne se sépara pas seulement des Petits-Frères, mais s'affranchit des rapports de prière et de piété qui l'unissaient à la Société de Marie, dont il se disait et se croj^ait le premier instigateur.

Fidèle à sa pratique de compter sur Dieu et non sur les hommes, le père Champagnat, désolé, se revoyant seul devant sa grande tâche, ne se découragea pas. Il obtint de la bienveillance de l'archevêque le concours de quelques ecclésiastiques, qu'il avait distingués lui-même, qui avaient déjà des liens avec la Société de Marie, ou qui, par leurs pieuses dispositions, paraissaient aptes à les accepter et à concourir à l'œuvre des Frères. Celle-ci servit alors de ralliement, dans le diocèse de Lyon, aux aspirants à la société des Pères Maristes.

Lorsque le Pape eut autorisé en i836 cette congrégation, le P. Champagnat en prononça les vœux avec une ferveur et une joie singulières. Il était accompagné dans cet acte de religion par neuf confrères du diocèse

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de L3^on qui, depuis dix ans déjà, s'entretenaient auprès de lui et se conservaient dans le désir de se donner aux missions. Le P. Champagnat eût voulu partir pour la Polynésie ; il s'offrit de grand cœur à être du premier départ des missionnaires. Mais il venait d'être élu assistant de la congrégation, et le supérieur général, le P. Colin, en se refusant à ses désirs, lui représenta qu'il était nécessaire en France et que la congrégation des Petits-Frères de Marie avait toujours besoin de sa direction et de tout son •concours.

Dans les premiers temps, aux jours de la Restauration, celle-ci s'était développée en toute liberté. L'Université, malgré ses tentatives illégales, conseillées et fomentées par Royer-Collard (i), Camille Jordan (2) et les autres doctrinaires, remplis d'illusions libérales et nourris de rancunes jansénistes et gallicanes, l'Université n'avait pu mettre la main sur les petites écoles,

(i) Royer-Collard (Pierre-Paul), né en 1763 à Sompuis (Marne), avocat au parlement de Paris, fut membre et secrétaire de la première municipalité après la prise de la Bastille jusqu'en 1792 ; se sépara alors des excès de la Révolution dont il avait acclamé les principes ; membre du conseil des Cinq-Cents en 1797, éliminé au 18 fructidor, il entra dans le comité royaliste, et devint, sous l'Empire, professeur de philosophie, doyen de la faculté de Paris et maître à l'école normale. Député sous la Restauration, directeur de la librairie, il fut, tout en se disant royaliste, membre actif du parti libéral, et fonda ce qu'on a appelé le parti doctrinaire ; membre de la Chambre des députés sous la monarchie de juillet jusqu'en 1842, il est mort en 1845, et a sa statue à Vitry-le-Français.

(2) Jordan (Camille), né à Lyon en 1771, se destinait à l'état

et l'instruction primaire restait sous le gouvernement des e'vêques. Le P. Champagnat avait donc eu pleine liberté pour établir et régler ses classes : il lui suffisait de se mettre d'accord avec les curés et les maires; il posait ses conditions, d'ailleurs, et se retirait quand elles n'étaient pas suffisamment remplies, quand, par exemple, les maisons affectées aux écoles étaient trop petites ou malsaines. La charité, sous la protection des évêques, se gouvernait ainsi elle-même, soutenant et défendant ses intérêts qui étaient ceux des pauvres. Elle pouvait, comme le P. Champagnat, faire des maîtres d'école excellents avec des enfants, pourvu qu'ils eussent, comme les Petits-Frères de Marie une conscience claire et ferme de leur mission. La charité est intelligente, elle sait discerner les sujets qu'elle a sous la main. On peut se fier à elle. Les curés des , lonts Pila, les maires ou les bienfaiteurs des écoles, un peu surpris parfois du jeune âge des maîtres qu'on

ecclésiastique, mais l'assemblée de Vizille où il assista, et les extravagances de la Révolution le détournèrent de ce dessein : il combattit la constitution civile du clergé, et resta inconnu et silencieux pendant la Terreur ; en 1797 il fut député du département du Rhône au conseil des Cinq-Cents : il y réclama énergiquement la liberté des cultes, en y comprenant la liberté de l'Église; condamné à la déportation après le 18 fructidor, il put se cacher, et vécut à Lyon pendant l'Empire sans se manifester; nommé par le roi président du conseil électoral de Lyon, en 1814, il fut élu député par le département de l'Ain. Conseiller d'Etat et membre du conseil privé du roi, il n'entra pas moins dans l'opposition libérale ; il faisait partie de la doctrine de Royer-CoUard, et est mort en 1821, dans un grand renom de libéralisme.

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leur envoyait, n'eurent qu'à se louer de leur confiance au petit institut, et des résultats que ces maîtres savaient obtenir. Ceux-ci e'taient libres d'ailleurs dans leur enseignement. Le catéchisme y tenait la première place. C'était là la volonté de Dieu. Elle devait passer avant celle même des parents qui demandaient encore d'autres connaissances ; ces autres connaissances ne devaient servir, dans les écoles des Petits- Frères de Marie, qu'à faire passer, parvenir et triompher la connaissance et l'amour de Dieu.

L'école chrétienne est un apostolat. Le P. Champagnat, comme les Petits-Frères de Marie, voulaient gagner des âmes à Jésus-Christ. Ils ne se seraient pas donné toute la peine qu'ils prenaient, n'auraient pas embrassé la vie pauvre, humble, mortifiée, où ils se délectaient, pour former des lettrés et des écrivains. Leur visée était de faire des chrétiens, et ils savaient qu'en faisant des chrétiens ils créaient des hommes. Ils suivaient librement leur vocation, et atteignaient leur but par les routes qu'ils avaient choisies. Ils donnaient l'instruction gratuite aux pauvres, que souvent même ils nourrissaient et habillaient charitablement; ils recevaient de légères rétributions des familles aisées, et maintenaient dans leurs classes l'égalitéentre les élèves.

La Restauration ne sut pas défendre ce régime de liberté. Deux inspirations contraires agissaient sous ce gouvernement. L'une, respectueuse des anciens droits, eût voulu la liberté des consciences et celle de

l'Eglise; l'autre, nourrie de pre'tendues libertés nouvelles, appuyées sur des idées gallicanes et jansénistes, tendait à méconnaître les droits de la vérité et prétendait asservir les âmes à l'Etat. Les ordonnances de 1828 furent le triomphe de cette vilaine et malfaisante inspiration ; elles modifièrent le régime de l'instruction publique et obligèrent le P. Champagnat à rechercher une autorisation légale, indispensable, d'ailleurs, pour faire exempter du service militaire lesmembres d'une congrégation enseignante, devenue chaque Jour plus nombreuse. Grâce à l'archevêque d'Amasie et aux honnêtes gens qui avaient encore part au gouvernement, le résultat ne semblait pas pouvoir être douteux ; et, de fait, l'ordonnance royale était dressée et allait être présentée à la signature du roi lorsque éclata la révolution de i83o.

Le régime de i83o, on le sait, n'était pas gracieux pour l'Eglise, ni intelligent de la liberté des consciences. La loi de i833 mit la main de l'Université sur les écoles primaires. Cette loi, aux yeux de son auteur, était sinon une arme, au moins une barrière contre la puissance de l'Eglise. M. Guizot (i) eut la

(i) Guizot (François-Pierre-Guillaume), né à Nîmes en 1787, professeur d'histoire à la Sorbonne en 1812, secrétaire général du ministère de l'intérieur en 1814, suivit Louis XVIII à Gand, au retour des Bourbons occupa diverses fonctions aux divers ministères de Tintérieur, de la justice, s'attacha à l'école doctrinaire, et, à titre de royaliste constitutionnel, mit le pied dans l'opposition libérale. Ministre et président du Conseil à diverses reprises du gouvernement de juillet et auteur de la loi d'ensei-

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franchise de le dire au P. Ghampagnat et de re'pondre à sa demande qu'on ne donnerait jamais à la congrégation des Petits-Frères de Marie la reconnaissance de l'Etat. La loi de i833 n'était pas pour aider les congrégations religieuses.

D'autres ministres furent moins francs. Les manèges de M. de Salvandy (i) seraient comiques, si ce n'était un acte abominable de se jouer du dévouement d'un bon prêtre, d'un saint religieux, en le retenant à Paris, où sa santé épuisée acheva de se ruiner, des mois à courir les antichambres et les bureaux des ministères. Ah ! que cette vie de Paris fut pénible au P. Ghampagnat, lui qui savait tout supporter cependant, et n'était pas accoutumé à avoir ses aises !

Il avait trouvé asile au séminaire des Missions étrangères ; il édifia toute la communauté par sa modestie, sa constance à la prière et sa pauvreté. Le ministre lui avait manifesté les meilleures intentions du monde, il le promena du conseil d'Etat au conseil de l'instruction publique ; il avait surtout compté sur le refus de ce conseil. Mais il avait compté sans le P. Ghampagnat. Ge pauvre prêtre si humble, si mal

gnement primaire de i833,il vit renverser la monarchie qu'il avait servie et combattue tour à tour; ses livres d'histoire sont connus et fort mêlés comme doctrine. M. Guizot était protestant orthodoxe, comme ils disent, membre de l'Académie française, et de diverses autres classes de l'institut. Mort le 12 octobre 1874. (i) Salvandy (Narcisse-Achille), né en 1795, homme de lettres, homme d'Etat, deux ou trois fois ministre du gouvernement de juillet, mort en i856.

vêtu, si simple, tout épuisé de forces, mais si ardent et si appliqué à son but, vit l'un après l'autre tous les membres du conseil de l'Université ; et par son bon esprit, son aménité et son bon droit, il les gagna et les attira hors de leurs préjugés. Il s'était en outre assuré de l'appui de quelques députés. Vains efforts, démarches stériles ! Quand le conseil de l'Université eut donné un avis favorable, le ministre se déroba; sous d'autres prétextes, il suscita mille difficultés, et enfin s'abrita derrière un vote du conseil général du Rhône, qu'il lui fut facile d'obtenir, et qui n'avait rien à voir dans cette question. L'autorisation ne fut pas accordée davantage plus tard par M. de Falloux(i). Il pouvait, il devait avoir meilleure volonté que M. de Salvandy ; mais il trouva dans le conseil de l'Université, revenu à ses vieux errements, une opposition que le P. Champagnat n'était plus là pour vaincre, et dont le ministre ne se trouva pas assez d'énergie ou de volonté pour triompher.

La congrégation des Petits-Frères de Marie fut autorisée, comme congrégation religieuse enseignante, par un décret du président de la République, en conformité à la loi de i85o, grâce au concours d'un des

(i) Falloux (Alfred-Frédéric- Pierre, comte de), né à Angers en 1811, député en 1846; ministre de l'instruction publique du prince Napoléon, président de la République, il dressa la loi d'enseignement, dite loi de i85o ; après le coup d'Etat il se retira ostensiblement de la vie politique, mais resta très mêlé à toutes les intrigues libérales qui firent opposition au concile du Vatican. Il est mort en 18S6.

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successeurs (i) de M. de Falloux, seize ans après la mort du P. Champagnat. Il avait prédit que cette autorisation viendrait quand elle serait absolument indispensable, et que les industries pour soustraire les novices au service militaire seraient insuffisantes et caduques. La plus efficace que le P. Champagnat eût emplo3^ée, avait été l'union avec une congrégation autorisée, celle des Frères de Saint-Paul-Trois-Châteaux. Elle fit partager aux Petits-Frères de Marie le bénéfice de son autorisation, en attendant que les deux congrégations pussent se fondre en une seule.

Le P. Champagnat est mort le 8 Juin 1840, ayant pris toutes les mesures pour assurer l'existence de la congrégation qu'il avait créée. Dès 1826, selon les recommandations de l'archevêque d'Amasie, il avait admis les Frères à faire des vœux, temporaires d'abord et ensuite perpétuels. Aux premiers jours, ils n'avaient fait que de simples promesses, se soumettant à l'obéissance, à la pauvreté, à la chasteté, pour la gloire et l'amour de Dieu, dans le but de donner l'éducation chrétienne aux enfants des campagnes.

Le P. Champagnat avait initié ses Frères à la pratique de ces vertus délicates et fortes, et les avait

(i) Rouland (Gustave), né en 1806, magistrat, député, rallié à l'empire, ministre de l'instruction publique de i856 à i863, fut obligé de quitter le ministère sur une lettre de l'archevêque de Tours, depuis cardinal Guibert. M. Rouland reçut de l'Empereur, à titre de consolation, le gouvernement de la Banque de France. Il est mort en 1878.

formés à la vie religieuse comme il s'était formé luimême, au jour le jour, pour ainsi dire, par un travail assidu et une vigilance continuelle. Il voulait leur donner une règle. Une règle ne s'établit que par l'expérience : il y faut du temps. Chaque année éclaircissait et définissait quelques points de discipline intérieure ou de pratique pieuse, d'enseignement ou de régime de vie, simplement parfois d'ordre extérieur, de costume, par exemple. Le Père consultait les Frères, examinait avec eux les divers usages et les réglait de commun accord. Il ne voulait rien imposer aux Frères qui ne fût accepté par eux de plein gré. Quand les points de règle furent établis, fixés et mis en pratique, le Père pensa à les réunir en une sorte de code et à les faire imprimer.

Avec le concours des Frères les plus anciens et les plus habiles, il soumit le tout à une nouvelle revision qui dura près de six mois, consultant Dieu par la prière et ne prenant de décision que lorsque la lumière était faite dans tous les esprits. La règle est la vie et aussi le témoignage de la vie d'un institut. La vertu est sans doute le fondement de tout, mais la vertu ne subsiste que par l'accomplissement de la règle. Le P. Champagnat tenait que les moindres articles devaient être observés rigoureusement, et que de cette rigueur d'observance dépendait, avec la prospérité de la congrégation, le salut des âmes qui la composaient. Pour observer la règle, il faut l'aimer. Les Frères se formaientàTamour et à la pratique de la règle, comme ils

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se formaient à l'amour de Dieu. Comment l'amour de Dieu rend faciles et délectables les sacrifices et les souffrances, c'est un mystère dont témoigne à chaque page la vie du P. Ghampagnat. Gomment, au foyer du cœur du bon prêtre, les âmes des premiers Frères de sa congrégation, de ces petits paysans à peine lettrés, s'enflammèrent-elles de l'amour de la pauvreté et du désir des souffrances? G'est le renversement de la loi de la nature, c'est-à-dire de la loi du péché ; et le spectacle de ce renversement est plein d'enseignements et tout merveilleux. Je ne puis citer ici les faits, j'en ai indiqué quelques-uns; la loi de ces faits est au-dessus de l'intelligence d'un simple historien. Gomment l'âme chrétienne, à mesure qu'elle triomphe des appétits de la chair, entre-t-elle dans la lumière et s'élève-t-elle dans les profondeurs de Dieu ? Des retranchements qui nous semblent enfantins sont récompensés, dès ici-bas, par des privilèges ineffables. Le P. Ghampagnat, dans les commencements de son ministère, passant près d'un arbre, y cueillit une cerise et la porta à sa bouche.

— Serais-je donc vaincu? s'écria-t-il tout à coup en rejetant le fruit.

Est-ce à cette petite victoire qu'il dut la vertu de sobriété, qu'il pratiqua toute sa vie, et poussa, nous l'avons vu, jusqu'à la plus extrême mortification? Gombien de forces et de lumières lui apporta cette pratique, qu'on n'ose plus dire excessive quand on voit comme elle nourrit et éclaire l'âme!

Gelle du P. Ghampagnat débordait de tendresse

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pour les Petits Frères de Marie, une tendresse qui s'inquiétait de leur santé et de leur bien-être, mais qui veillait surtout à leur salut et à leur union avec Dieu. Ce que l'union avec Dieu donne de ressort, de beauté , de force aux âmes , il est superflu de vouloir le dire; il est impossible de l'expliquer, mais il est merveilleux et édifiant de le voir. La science, l'habileté, l'ingéniosité du P. Champagnat pour mettre les âmes des Petits Frères de Marie en union avec Dieu est exquise et infinie; et le but ici-bas de toute cette science, et la fin de cette intimité avec Dieu est le développement de la connaissance de Jésus-Christ au milieu du monde par l'instruction chrétienne des enfants. Tout se base et prend sa racine dans le détachement des choses de la terre. Plus l'âme se dégage des appétits et des besoins du corps, plus elle devient surnaturelle, vivante, clairvoyante; et la portée de sa vision intellectuelle dépend du refus qu'elle sait faire aux satisfactions de la bouche et des sens.

Le P. Champagnat, en donnant la règle à ses Frères, voulait assurer l'avenir de sa congrégation et en maintenir l'esprit primitif; il voulait en même temps travailler à l'instruction et au salut des générations qui n'étaient pas nées. Avant de mourir, il régla avec soin les affaires temporelles de sa famille religieuse, qu'il avait eu tout le temps de sa vie à défendre et à protéger contre des lois hostiles à toute pratique de dévouement aux pauvres. Il voulut aussi se faire élire un successeur. L'élection, où prirent part tous les

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Frères profès, fut faite solennellement, en chapitre, sous la présidence et avec l'approbation du P. Colin, supérieur général des Maristes, Nous avons indiqué le Frère qui fut élu (i), un enfant de délices, et, bien qu'il fût des premiers, on peut dire le Benjamin de notre patriarche. La vie du Frère François mériterait d'être écrite ; son nom reste dans le cœur des Frères uni à celui de leur vénéré fondateur.

Aujourd'hui , un siècle après la naissance du P. Champagnat, moins de cinquante ans après sa mort (2), l'institut des Petits Frères de Marie comprend environ quatre mille membres, répartis dans toutes les parties du monde ; ils donnent l'instruction chrétienne à environ cent mille enfants. Que l'on calcule le nombre de leurs élèves depuis la fondation ! que l'on compte ceux qui sont déjà morts dans la grâce et la connaissance de Jésus-Christ : que l'on réfléchisse à la troupe des Frères endormis dans le baiser du Seigneur et dans la pratique de la vie parfaite, et l'on aura quelque idée de la puissance du pauvre prêtre sans moyens et sans ressources, dont nous venons de parler. Sa mémoire est en vénération parmi les Petits Frères de Marie qui vivent de sa vie, parmi les Pères Maristes qui ont ressenti les bienfaits de ses vertus et de ses prières, parmi le clergé de Lyon et parmi

(i) L'élection eut lieu le 12 octobre iSSg.

(2) Le P. Champagnat est mort à l'ermitage où était alors le noviciat et la maison-mère des Petits Frères de Marie, en la vigile de la fête de la Pentecôte.

tous les fidèles qui ont reçu ou qui font donner à leurs enfants l'éducation chrétienne qu'il a instituée pour les pauvres. Cette mémoire se perpétue et s'élève. La Providence semble réclamer pour elle une sanction et une reconnaissance publique de l'Eglise. Le procès de l'Ordinaire s'instruit dans le diocèse de Lyon, et sans vouloir préjuger des décisions de l'Eglise, nous pouvons dire que le vœu et l'espérance des Petits Frères de Marie est de voir cette cause introduite à Rome et de pouvoir saluer leur fondateur du titre de Vénérable. Il augmentera le nombre des Vénérables des deux sexes, que ne cesse de produire au xix^siècle notre France : les Vénérables Vianney (i), Libermann, Fournet, Sophie Barat(2), Emilie de Rodat(3), Anne- Marie Rivier(4\ Ce sont là les forts d'Israël, les défenseurs et les protecteurs du pauvre. Les lois civiles

(i) Le Vénérable Jean-Marie Vianney, né à Dardilly (Rhône), le 8 mai 1786, camarade de séminaire à Verrière et à Saint- Irénée du P. Champagnat, curé d'Ars en 1818, mort le 4 août 1859. Le décret d'introduction de sa cause est daté du

2 octobre 1872.

{2) La Vénérable Sophie Barat, née à Joigny en 1779, morte le 25 mai i865.

(3) La Vénérable Emilie de Rodât, née à Druelle, près de Rodez, le 6 septembre 1787, morte le 19 septembre i852. Le décret d'introduction de sa cause est du 20 septembre 1872.

(4) La Vénérable Anne-Marie Rivier, née à Montpezat, diocèse de Viviers, le 10 décembre 1768, fondatrice de la congrégation de la Présentation de la Sainte Vierge , morte le

3 février 1837. La cause est introduite depuis déjà plusieurs années.

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deviennent de plus en plus mauvaises. La république est plus habile et plus perverse que la monarchie parlementaire : la nouvelle loi militaire attaque les racines mêmes des congrégations religieuses et vise à les ruiner. Le P. Champagnat ne se serait pas découragé. Le peuple chrétien est le peuple de Dieu : les portes de l'enfer et les lois républicaines ne prévaudront pas contre lui.

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