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EVEQUE D ANGERS

22 mai 1845.

L fait bon de connaître les siens. Leurs exemples nous servent, leurs vertus nous encouragent, leurs fautes mêmes nous instruisent -, en dehors de toute utilité', c'est, en outre, un désir digne de louanges et qui appartient à des enfants bien nés, d'aimer à savoir tout ce qui concerne leurs pères, à les suivre dans les travaux de leur vie, parmi les angoisses et les faiblesses de leurs combats, tout aussi bien qu'au milieu de leur gloire et de leurs triomphes. Ne nous étonnons donc pas s'il se rencontre des prêtres fervents qui, ayant vécu à l'ombre de ces pasteurs que la mort retire un à un et si précipitamment du milieu de nous, s'imposent le généreux devoir de retracer les biographies de ces anciens du sanctuaire qui ont connu et traversé les temps de persécutions et de douleurs, et qui portaient noblement et saintement sous leurs cheveux blancs, les uns les glorieuses cica-

tricesdu combat, les autres le souvenir toujours pre'sent et l'humilité de leur de'faite.

Mgr Charles Montault des Isles, de'ce'dé e'vêque d'Angers le 29 juillet iSSg, était de ces derniers. Il était né à Loudun, au diocèse de Poitiers, en lyôS, et appartenait à une bonne et ancienne famille. Il avait sacrifié, pour entrer dans les ordres, une position brillante selon le monde; il avait su trouver, pour suivre l'attrait de sa vocation, l'énergie de résister aux remontrances et aux sollicitations d'une famille alarmée, qui voyait avec regret s'évanouir des projets et des rêves d'avenir. Les premières années du sacerdoce firent présager une carrière de bénédictions et montrèrent les heureux germes de ces vertus de piété, de charité et d'humilité, qui s'épanouirent plus tard si magnifiquement dans le cœur du pasteur, du vrai pasteur, et remplirent de leurs parfums tous les actes de sa vie pontificale. Rien ne pouvait faire prévoir une chute ; rien ne donnait le droit de supposer que ce prêtre si humble et animé d'une dévotion si douce et si tendre deviendrait un sujet de scandale et déchirerait le sein de sa mère. Il avait été, aussitôt après son ordination, 29 avril 1783, nommé vicaire à Loudun, sa ville natale; la cure de Saint-Pierre y étant devenue vacante un an après, elle lui fut proposée; mais les instances de son évêque (i) ne

(i) Martial-Louis Beaupoil de Sainte-Aulaire, né en 1720, évêque de Poitiers en ijig, mort pendant l'émigration à Fribourg (Suisse), en mai 1798.

purent vaincre la résistance de ses larmes et de ses prières.

Sur ces entrefaites, les temps de souffrances et de combats surgirent. L'Eglise, attaquée de toutes parts dans ses droits et ses privilèges, trouva de généreux confesseurs. L'évêque de Poitiers, au sein de l'Assemblée nationale, refusa énergiquement de prêter le serment à la constitution civile du clergé. Il y avait cent trente-cinq évêques titulaires en France : cent trente-un se refusèrent à un acte qui eût brisé l'unité. Leurs sièges furent déclarés vacants. On sait comment se montra le clergé de France. Les prêtres furent de fidèles imitateurs des prélats. Un grand nombre préféra l'exil à l'hérésie, beaucoup restèrent inviolablement attachés au poste où Dieu les avait placés; ils continuèrent à y remplir leurs fonctions sacerdotales, à confesser, à baptiser, à célébrer les saints mystères, à encourager et à bénir les martyrs. Ils étaient consultés chaque jour, chaque jour protégés et cachés au risque même de la vie de ces ouailles, dont le salut leur faisait affronter tous les périls. Qui pourrait dire par quel miracle le secret de la présence d'un prêtre, confié à tant de bouches, était cependant fidèlement gardé ? Au milieu de cette tourmente, la puissante hiérarchie de l'Eglise subsistait dans son intégrité ; les évêques prisonniers ou émigrés avaient délégué leurs pouvoirs à des grands vicaires, que les prêtres et les fidèles savaient bien trouver à l'occasion dans les plaines ou dans les bois, dans quelque cabane

isolée ou dans quelque grenier des villes. Quelle ferveur alors dans les prières communes ! Quelle joie et quelle générosité dans ces rapides et bénies rencontres ! Les souvenirs en sont encore vivants dans bien des localités. On en parle aux veillées d'hiver, mais il faut se hâter de recueillir ces traditions qui, avec les pièces déposées dans nos archives départementales, sont les éléments d'une merveilleuse et sublime histoire.

L'abbé Montault des Isles était à Loudun. Aux premières alarmes, il voulut partir et rejoindre son évêque sur la terre étrangère. C'était la voix du devoir et de la conscience. Il trouva dans sa famille une résistance à laquelle il ne s'attendait pas et qu'il ne sut pas vaincre. Sa mère le suppliait avec larmes d'épargner à sa vieillesse la douleur de le voir s'éloigner. Le prêtre hésita-t-il entre les prières de sa mère naturelle et la confession de sa mère mystique ? Son cœur resta en suspens. En cédant aux instances de l'une, il ne pensa point trahir les intérêts de l'autre. La pieuse femme, de son côté, en conservant son fils auprès d'elle, était loin de vouloir le séparer de l'unité vivante. Aveuglée par cette instinctive tendresse des mères, elle se persuada que l'Eglise, en ces circonstances terribles, n'était pas en droit d'exiger de chacun de ses enfants une sublime et ardente confession ; et, oubliant les paroles du Maître qui condamne la sagesse humaine : « Celui qui, mettant la main à la charrue, « regarde derrière lui, n'est pas digne de moi », elle

voulut suivre les vains conseils de la prudence et de la sagesse des hommes. Cette voie est périlleuse. Il ne faut pas faire trois pas dans la route des concessions pour se trouver en présence de l'hérésie. L'abbé Montault n'avait point prêté le serment; il avait cependant cédé à l'orage et suspendu l'exercice public de ses fonctions sacerdotales ; il vivait dans la retraite, gémissant de la désolation de l'Eglise et ne bravant pas la tempête. La conscience humaine pouvait-elle l'absoudre et ne rien demander davantage ? L'Eglise est une reine jalouse, elle ne s'accommode pas des dévouements stériles; elle laissa tomber de sa couronne et se flétrir un instant cette brillante et suave fleur de piété dont les parfums l'avaient déjà réjouie. Aux sollicitations maternelles, d'autres succédèrent en effet. Une concession amène de nouvelles exigences. On vint remontrer à ce prêtre devenu inutile qu'on avait besoin de son concours ; à l'aide de ces artifices, que nous connaissons tous, en lui représentant le bien qu'il serait possible de faire, en lui exposant le danger humain, où serait la chose publique si tous les honnêtes gens s'abstenaient, on arriva à lui faire accepter une position administrative dans le département de la Vienne. Il s'était leurré de l'espoir d'être encore utile, par ce moyen, à la religion et à l'Eglise. L'Eglise ne veut être aidée et soutenue que par des moyens qu'elle approuve. Ceux qui s'engagent dans les voies qu'elle condamne, ne peuvent se bercer de l'illusion de la servir qu'en étant le jouet

de leur orgueil, et ils en subissent les tristes conséquences.

Les ennemis de l'Eglise ont toujours eu un double caractère. Ils unissent la ruse à la violence; il en est de nos jours comme il en était autrefois : on les reconnaît partout à ces deux traits. Les gouvernements révolutionnaires ne pouvaient y manquer, et leurs audaces se mêlaient d'hypocrisie. Tout en se portant aux dernières extrémités contre les catholiques, on se targuait encore de dévouement et on protestait de la pureté des intentions. On était dépassé, disait-on, et on n'était pas maître de réprimer les passions excitées par la résistance du clergé. C'était l'excessive énergie des évêques et leur manque de prudence qui causaient tout le mal. Leur conduite était-elle donc charitable ? Remplissaient-ils bien leurs mandats de pasteurs ? Etait-ce l'esprit de l'Evangile qui les poussait ainsi à rompre? Ne pouvaient-ils pas céder aux exigences du temps, faire quelques concessions, se contenter du bien qui était encore possible? Il y a toujours du bien à faire quand on sait avoir de la patience. Si la religion de Jésus-Christ était un jour définitivement bannie de la France, si le flambeau de la foi, si violemment secoué, s'y éteignait tout à fait, ne serait-ce pas aux évêques qu'il faudrait s'en prendre, eux qui avaient engagé une lutte violente et qui avaient si mal pratiqué les exemples du Maître, du divin Maître qui n'éteint pas la m.èche qui fume encore ?... Ne nous étonnons point de ces protestations. Si singulières qu'elles nous

semblent, ellespouvaient décevoir même des âmes honnêtes. L'histoire, un jour, mentionnera avec scandale l'illusion de ceux des catholiques d'aujourd'hui qui se laissent piper aussi par les mots, ne veulent point reconnaître les ennemis de l'Eglise à leur besogne, et refusent d'avouer qu'il ne leur manque que l'audace pour se porter aux dernières extrémités.

Les faits d'ailleurs répondaient aux paroles. Si les prêtres qui en refusant le serment voulaient exercer leur ministère, étaient persécutés, les timides, avant même d'être devenus jureurs, étaient l'objet de toutes les bienveillances, et on se prêtait en leur faveur à toutes sortes de compromis. L'abbé Montault n'avait point prêté le serment, et cependant il jouissait d'une certaine popularité: ilétait membre et membre influent dudirectoire dudépartement. Aentendreconstamment les protestations qui lui étaient faites, se persuada-t-il qu'elles étaient sincères ? 11 se demanda si ces hommes qui lui paraissaient si bienveillants étaient bien connus, et si, en tous cas, on n'eût pas mieux fait de chercher à les éclairer et à les convaincre doucement, au lieu de porter les choses à toute extrémité. Blamat-il dans son cœur les évêques de leur résistance ? Il en vint au moins à se persuader que c'était peut-être son devoir de prêtre de travailler effectivement au salut des âmes, quand même les besoins de ses frères réclameraient de sa part quelque sacrifice. Nourri ainsi de ses propres pensées et remplaçant la vigilance de l'Eglise par de simples vues humaines, lorsque

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son nom sortit de l'urne populaire il accepta les fonctions d'évêque de la Vienne. Voilà jusqu'où peut conduire la seule timidité', lors même qu'elle est accompagnée de piété et d'intentions à peu près droites. Une fois qu'il eut accepté le titre d'évêque constitutionnel de la Vienne (i), M. Montault fut bientôt nommé président du directoire du département : l'Eglise vendue, il n'en coûte rien de la charger d'honneurs. La gloire de M.Montauit est d'avoir senti cette honte et de s'en être tiré avec courage.

Dans l'exercice du ministère, sacré où il était entré par une intrusion si manifeste et si criminelle, il déploya les vertus précieuses dont était douée son âme. Sa charité, sa vigilance, son amour de la justice le rendirent promptement suspect au gouvernement qu'il essayait de servir-, il fut dénoncé et emprisonné; en perdant la liberté, il reconquit la lumière. Il rencontra dans la prison des prêtres fidèles, généreux confesseurs de Jésus-Christ : il retrouva à leurs pieds la paix et l'énergie de sa foi ; bientôt une rétractation datée de la prison de Poitiers et adressée aux vicaires généraux de Mgr de Sainte-Aulaire, réjouit tous les catholiques du diocèse. L'évêque constitutionnel pé-

(i) M. Montault fut sacré à Poitiers, par l'évêque intrus d'Indre-et-Loire. Suzor, le 23 octobre 1791. Il était le second évêque schismatique du titre du département de la Vienne. Six mois auparavant, le 17 avril 1791, René Lecesve, ayant été sacré évêque, était mort subitement, trois jours après la cérémonie sacrilège de son prétendu sacre.

nitent n'en fut traité que plus durement. On pressa son affaire. On le dirigea sur Paris; il crut s'acheminer vers l'échafaud, mais il n'entra dans la capitale qu'au lendemain de la mort de Robespierre. La Conciergerie néanmoins le garda encore environ six mois. Il y connut et eut tout le temps d'y apprécier M. Emery (i), qui devint son conseil et le directeur de sa conscience. Rendu à la liberté, M. Montault s'éloigna de Paris pour se retirer aux environs de Loudun, dans une retraite absolue et studieuse. En vain, le fameux Grégoire (2),

(i) Emery Jacques-André né à Gex le 26 août 1732, fit ses études et reçut les ordres à Saint-Sulpice, fut admis dans la Société dont il devint le supérieur en 1782, eut une grande influence et déploya une grande -activité dans les affaires du clergé durant la Révolution, au moment du Concordat et sous l'Empire, est mort à Paris le 24 avril 1814.

(2) Grégoire (Henri), né en 1750 près Lunéville, diocèse de Toul, professeur à Pont-à-Mousson, puis curé d'Embermesnil, député du clergé aux Etats généraux, prit part à tous les actes révolutionnaires, prêta le premier le serment à la Constitution civile du clergé, montra la plus ardente animosité, pioposant et soutenant tous les attentats contre Louis XVI. Ce régicide voulait conserver son titre et son caractère épiscopal. II soutint le schisme constitutionnel avec ténacité et persévérance. Il devint sénateur de l'Empire, et se targuait toujours de son titre d'évêque. Après la Restauration, sa pension de sénateur (24.000 fr.) lui fut conservée, mais il fut éliminé de l'Institut, et ayant été élu député en 1819, il fut exclu de la Chambre. En i83o, il désira entrer à la Chambre des pairs. On le laissa à l'écart. Il mourut le 28 avril i83i. Il déclare dans son testament qu'il meurt bon catholique, bon républicain et fervent évêque constitutionnel. Il avait trouvé un prêtre qui crut pouvoir lui administrer les sacrements. Un prêtre sans pouvoirs se chargea de dire la messe à ses obsèques sacrilèges, dont la police autorisa la célébration dans la chapelle de l'Abbaye-aus-Bois.

voulut-il le convier aux assemblées et aux soi-disant conciles des e'vêques schismatiques. Loin de reprendre les fonctions épiscopales, l'abbé Montault, par le fait de son intrusion sacrilège, se tenait pour légitimement indigne de tout exercice du ministère sacerdotal. Il s'en abstint scrupuleusement, et ne sortit de son obscurité et de son silence que pour recourir à la miséricorde du Saint-Siège, et répondre au bref du mois d'août [801 où le pape Pie VII invitait à résipiscence tous les archevêques et évêques qui, sans institution apostolique, avaient occupé les sièges des Églises des Gaules. Le 5 mars 1802, l'évêque schismatique, pénitentdepuis déjà tant d'années, se jetait aux pieds du souverain Pontife, et implorait la clémence divine, demandant à être réconcilié et protestant de son entière soumission.

Quelques jours après, le 1 1 mars, le curé de Saint- Sulpice, à Paris, Maynaud de Pancemont (i), mort évêque de Vannes, en vertu de la commission apostolique que lui avait adressée le cardinal Caprara (2), relevait Charles Montault de toutes les sentences et

(i) Maynaud de Pancemont, évêque de Vannes en 1802, mort en 1808.

(2) Caprara Jean-Baptiste, né à Bologne le 29 mai 1733, cardinal-pretre du titre de Saint-Onuphre le 8 juin 1791, évêque de Scsi en 1800, légat a latere en France en 1802; après la ratification du Concordat pour le rétablissement de la religion catholique devint archevêque de Milan; sacra Napoléon, en i8o5, roi d'Italie et se réfugia en France, quand le Pape, prisonnier de l'empereur, le dépouilla de son titre de légat ; mort à Paris, le 21 juin 1810. *

peinesecclésiastiques, irrégularités etsuspenses encourues par lui, tant au forintérieurqu'aufor extérieur, de sorte qu'il put désormais reprendre l'exercice du ministère sacré et célébrer licitement et librement le saint sacrifice de la messe.

Le Concordat avait été signé à Paris le i5 juin précédent. Les bulles pontificales, qui devaient en ratifier et en confirmer les conventions au nom du souverain Pontife, ne furent signées par le cardinal Caprara, que le g avril 1802, quelques semaines après la réconciliation de M. Montault. Les 7 et 8 avril, le Concordat, présenté au corps législatif dès le 5, par Portalis (i), avait été voté. Il fut promulgué le 18, jour de Pâques, par le premier consul, dans la cour des Tuileries, et ensuite sur plusieurs places des divers quartiers de Paris. Soixante coups de canon annoncèrent au peuple la grande victoire de l'esprit de foi sur l'esprit de révolution; et pendant toute la journée, d'heure en heure, trente coups de canon célébrèrent cette admirable fête de la restauration de l'Eglise en ce beau jour de la résurrection. Hœc dies quajn fecit Domimis. Une messe solennelle d'actions de grâces fut chantée à Notre-Dame : le premier consul y assistait accompagné des divers corps de l'Etat. L'archevêque

(1) Jean-Etienne-Marie Portalis, né en 1746 au Beausset en Provence, député aux Anciens en 1797, membre du conseil d'Etat en 1800, rédacteur du Gode civil, rapporteur des lois de Messidor sur le Concordat, mort à Paris en 1807.

de Tours (i) porta la parole ; les évêques nouvellement nommés, et déjà institués canoniquement par le cardinal légat, assistaient à cette grande cérémonie et y prêtèrent, entre les mains du premier consul, le serment d'obéissance et de fidélité aux lois que le Concordat venait de régler.

Parmi ces prélats se trouvait Charles Montault des Isles. Entre sa réconciliation et la promulgation du Concordat, il avait été nommé évêque d'Angers. Toutes les résistances de son humilité avaient été emportées par la volonté du cardinal légat; les conseils de M. Emery avaient aussi contribué à le courber sous ce fardeau de l'épiscopat, si particulièrement redoutable dans ces grandes années où il s'agissait en France de la restauration de l'Eglise. Ce sont les évêques, disent les historiens, qui ont fait le royaume de France. Pour les évêques nommés au moment du Concordat, il s'agissait de reprendre ce grand œuvre. La résurrection était aussi difficile et elle fut aussi miraculeuse que la création. Les églises, veuves depuis tant d'années, étaient dépouillées de tout ; les diverses œuvres de piété et de charité étaient interrompues et la plupart anéanties.

(i) Boisgelin,(Jean de Dieu Raymond de\ ne' à Rennes en 1732, évêque de Lavaur en 1765, archevêque d'Aix en 1770, prit quelque part aux diverses réformes enîrej v ses par Louis XV'I,mais résista, à l'Assemblée, aux atteintes portées à l'Eglise, émigra en 1789, et ne rentra en France qu'en 1801 ; archevêque de Tours en 1802, mort en 1804.

Plus d'écoles, plus de séminaires, plus même de temples; le sacerdoce fidèle avait été dispersé, la prière publique semblait oubliée. La foi cependant vivait au fond des âmes, surtout dans certaines contrées, et lorsque le nouvel évêque d'Angers s'acheminait vers sa ville épiscopale, les populations se levaient de toutes parts pour accourir au-devant de leur pasteur. « Le bon peuple, ne pouvait s'empêcher de s'écrier le prélat, le bon peuple que le peuple angevin! »

La gloire de Mgr Montault des Isles est d'avoir, durant un épiscopat de plus de quarante ans, conservé, soutenu, affermi et développé les grandes qualités de ce bon peuple; ces grandes qualités qui sont des vertus, la foi, le zèle, la fidélité et le dévouement à l'Eglise, vivent toujours dans ce noble pays d'Anjou. La situation du prélat était cependant des plus délicates. 11 avait à porter devant le peuple, ce bon peuple ardent et fier, tout le poids de sa faute. Elle avait été effacée devant Dieu, et rachetée devant l'Eglise; néanmoins quelque défiance pouvait rester, €t restait même parmi les fidèles; défiance humaine sans doute et en quelques points coupable, mais naturelle et avec laquelle il fallait compter. Défiance qu'entretenait d'ailleurs la conduite de plus d'un des prélats naguère schismatiques qui, admis dans le giron de l'Eglise, absous par le souverain Pontife et revêtus par lui de pouvoirs légitimes, pré.cndaient n'avoir rien rétracté de leurs actes antérieurs et ne pas renier la porte d'intrusion par où ils avaient

pénétré dans le sanctuaire. L'évêque d'Angers était loin de ces errements; les prêtres jureurs étaient en petit nombre dans son diocèse, les confesseursyétaient en grande majorité, mais les esprits étaient animés et une scission eût été à redouter. L'évêque, docile à la voix de Rome qui voulait l'union, fonda la paix sur sa propre humiliation et sur son indignité personnelle qu'il avait sans cesse devant les yeux, consolant ceux qui avaient erré comme lui, s'abaissant devant ceux qui avaient eu le bonheur de rester fidèles. Réconcilié avec l'Eglise, il n'était pas réconcilié avec sa conscience. Toute sa vie, chaque jour, en esprit de réparation et de douleur, il a récité à genoux les sept psaumes de la pénitence. En s'humiliant devant Dieu, il ne craignait pas à l'occasion de s'humilier devant les hommes. Dans ses prédications, dans les réunions ecclésiastiques, il rappelait souvent son opprobre, se donnait en exemple des fragilités humaines, se recommandant à la miséricorde divine, à la charité de ses diocésains et aux prières de son clergé. On cite cent traits charmants et touchants de cette humilité; et aux yeux des populations, elle revêtait le pasteur d'un caractère angélique. Dans sa douleur et son propre anéantissement, il restait évêque : avec la fermeté et la noblesse, aucune grâce ne lui faisait défaut. Ne faut-il pas pour être héroïque s'appuyer sur son propre néant ? Cet évêque si humble, si souple, si abaissé, fut un des prélats qui, en 1811, résistèrent le plus énergiquement à l'Empereur. On

s'étonna qu'il n'ait pas été arrêté en même temps que l'évêque de Tro\^es (i). Evêque devant le pouvoir tyrannique, il ne manquait à aucun des devoirs de la paternité épiscopale, il en réclamait les privilèges avec douceur et patience, mais avec énergie. Il savait s'humilier et s'abaisser comme pécheur; comme evêque il ne pliait pas.

Toutes les gloires étaient réservées à ce prélat humilié et pénitent. Il a restauré son diocèse, merveilleusement rétabli les paroisses, formé et fondé les séminaires, fait fleurir et épanouir partout les grandes œuvres de charité et de prières. Sous sa houlette, toutes les anciennes congrégations dispersées ou anéanties par la révolution ont germé et se sont enracinées dans cette bonne terre angevine. Le prélat devait avoir encore le privilège merveilleux et incomparable de créer un institut religieux.

(i) Boulogne (Etienne-Antoine), né en 1747 à Avignon, prédicateur du roi, grand vicaire et chanoine de Ghâlons, député ecclésiastique de la paroisse de Saint-Sulpice à l'assemblée bailliagère de Paris, champion des privilèges de l'Eglise; emprisonné aux Carmes le 8 thermidor, il en sort au bout de trois mois, fonde en 1795 les Annales catholiques, consacrées à soutenir uniquement et à défendre la liberté et les privilèges de l'Eglise, les prérogatives du souverain Pontife et les droits de la hiérarchie; évêque de Troyes en 1808 motu proprio, disent les bulles canoniques, enfermé en 181 1 à Vincennes, exilé à Falaise, ramené à Vincennes en i8i3, ensuite à la Force, et laissé au secret pendant les derniers jours de l'empire. Délivré à la capitulation de Paris, reparut dans son diocèse, fut pair de France, resta toujours le champion des libertés religieuses et des prérogatives romaines; mort le 25 mars 1825.

Quelques Sœurs venues de Tours en 1828, avaient été installées à Angers pour y établir un monastère du Refuge. Cette maison prospéra et se développa de telle sorte que l'évêque souhaita de l'ériger en généralat. Il sollicita à Rome la constitution d'un institut dont toutes les maisons relèveraient d'une maison mère érigée en chef d'ordre, où résiderait la supérieure générale. Les négociations furent longues, traversées et contredites de diverses manières. Plusieurs évêques des diocèses où s'étaient fondées des maisons issues de celle d'Angers, ayant ainsi expérimenté la force et la vertu de l'esprit qui animait et reliait cette congrégation naissante, s'unirent aux démarches et aux sollicitations de l'évêque d'Angers. Un bref du 3 avril i835 répondant à leurs désirs, érigea définitivement l'institut de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d'Angers, consacra les liens d'obéissance qui devaient unir les diverses maisons à la maison mère et tous les membres à la supérieure générale. Le souverain Pontife approuvait en outre et définissait les rèi^les et le costume de l'Institut. L'évêque d'Angers avait poursuivi une si grande entreprise parce que la Providence en avait mis entre ses mains les éléments nécessaires. Des sujets pleins d'ardeur et de zèle, animés de l'esprit de prudence et d'entreprise, doués de sagesse et de piété, dirigés par Dieu dans les voies de la vie spirituelle, s'étaient offerts à lui et s'étaient placés sous sa main pour poursuivre, relier, cimenter, unir en un faisceau

intime, religieux et vivant toutes les œuvres de charité dont la pratique était habituelle aux monastères du Refuge.

Il faudrait signaler parmi ces grandes âmes la mère Marie de Sainte-Euphrasie Pelletier. Elle avait fait profession à Tours : elle était supérieure de cette maison, lorsque, accédant à la demande de l'évêque d'Angers, elle envoya cinq de ses filles pour fonder le Refuge dans son diocèse. Deux ans plus tard, après l'expiration de son dernier tricnnat à Tours, la mère Sainte-Euphrasie était appelée à Angers comme supérieure de la nouvelle maison. C'est entre ses mains €t sous son impulsion que l'œuvre se développa, au milieu des privations, à travers des sacrifices inouïs et sous ces efforts de la charité qui surabonde et qui suscite les bénédictions de Dieu et toutes leurs merveilles.

Nous ne raconterons pas en détail les défis à la Providence sans cesse renouvelés durant les premières années du Bon-Pasteur. C'est là une grande histoire. Le développement matériel de la primitive fondation est dû aux aumônes des fidèles, dont la générosité a été aussi admirable. Une dame de Neuville, durant les dernières années de sa vie, dans un esprit de foi et de piété, s'était consacrée à Angers au salut des filles tombées, et elle remplissait à l'égard de ces malheureuses toutes les charités auxquelles se vouent les religieuses du Refuge, qui vivent, on le sait, sous la règle du V. P. Eudes. Quand les religieuses vinrent

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de Tours à Angers, le fils de M'"'^ de Neuville ne voulut pas être étranger à leur œuvre, et, en souvenir du zèle de sa mère, il couvrit les frais de l'acquisition de la maison où elles s'e'tablirent. A mesure que l'œuvre prospéra, la charité du généreux chrétien s'étendit. On assure qu'il se dépouilla de toute sa fortune pour accroître et développer les bâtiments du Bon- Pasteur. L'établissement spiHtuel se développait en même temps. Grâce au zèle, à l'intelligence et au gouvernement de la mère Sainte-Euphrasie, grâce aussi à l'esprit de suite, de prudence, d'humilité et de correspondance à la divine Providence dont fit preuve l'évêque d'Angers. C'est une gloire insigne que celle d'un fondateur d'institut. L'évêque d'Angers, en mettant les filles du Refuge sous l'invocation du Bon-Pasteur, ne leur enleva pas la règle donnée par le P. Eudes, et la constitution apostolique de la congrégation d'Angers la leur conserve formellement. Elle modifie légèrem.ent le costume des filles du Refuge, et toute l'innovation a été de relier tous les monastères fondés par la maison d'Angers en une seule congrégation. C'était le grand œuvre et la condition d'une vie énergique et puissante. Durant sa longue vieillesse, l'évêque d'Angers a vu le Bon-Pasteur se répandre sous tous les climats. La fécondité de l'instiiut nes'est pas démentie, et son histoire sera une des grandes et belles pages des annales de l'Eglise au xix^ siècle. Outre les difficultés matérielles et spirituelles, la fondation ne s'était pas faite sans déchirements. L'archevêque de

MONSEIGNEUR MONTAULT DES ISLES 3oi

Tours (i), d'où les premières Sœurs du Refuge avaient essaimé, avait fait valoir ses droits sur la maison d'Angers; il s'était opposé à l'érection du généralat et à la constitution d'une congrégation universelle du Bon-Pasteur. Les maisons du Refuge avaient été jusque-là des maisons diocésaines, et l'archevêque soutenait fortement la tradition et aussi les droits de sa paternité, qui s'étendaient sur toutes les maisons formées par celle de son diocèse. L'affaire du Bon-Pasteur, sollicitée et demandée d'une part, était donc contredite et attaquée de l'autre. Les démêles furent ardents. Dans son inébranlable douceur, l'évêque d'Angers y déploya une grande fermeté, et le métropolitain, dans sa paternité jalouse, en avait conçu un peu de dépit. Il ne put se retenir d'en laisser voir quelque chose, un jour qu'il visitait à Angers le Bon-Pasteur. La supérieure et ses assistantes étaient présentes. Il y avait encore divers ecclésiastiques, L'évêque d'Angers, voyant le mécontentement de l'archevêque, s'agenouilla devant lui : — « Monseigneur, dit-il, je vous demande pardon, si je vous ai offensé en quelque chose ; veuillez croire que ce n'a pas été mon intention. » Le métcopolitain fut surpris, confondu, il s'empressa de relever son humble suffragant et sentit s'évanouir ses griefs. Pouvaient-ils tenir devant une pareille démar-

(i) Louis-Augustin de Montblanc,né en 1767, coadjuteur en 1821 de Jean-Baptiste du Chilleau, archevêque de Tours, son successeur en 1824, mort le 26 de'cembre 1S41.

che ? Mais l'autre, l'humble toujours disposé à s'avilir, ne se de'partit pas de son projet; il affirma de plus en plus sa fondation. Il y allait de la gloire de Dieu, du salut des âmes, de l'exaltation de la sainte Eglise.

Le Bon-Pasteur rend témoignage par toute la terre aux vertus, aux mérites, aux lumières, à l'esprit de l'évêque d'Angers.

Le prélat est mort à quatre-vingt-huit ans, au mois de juillet 1 889. Son nom est resté populaire en Anjou. Une auréole l'entoure : l'humilité et la charité du prélat font le sujet de cent légendes. Son historien, l'abbé Maupoint, mort évêque de la Réunion, en a noté un certain nombre. Elles sont le charme et le prix de la Vie de M^ Ch. Montault des Iles, qui reste un document important de l'histoire de l'Eglise au xix^ siècle.

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