‹ Gens de là et d'ailleursChapitre 1 sur 3 · GENS DE LA TERRE · texte numérisé non relu

GENS DE LA TERRE

Les Mathieu

A Léon Mercerot.

De père en fils ils avaient toujours été d'honnêtes paysans, mais voyez-vous, il y a des choses qu'on ne s'explique pas parce qu'elles viennent de la Providence.

Autrefois, loin, loin dans le jadis, l'aïeul avait dit : « Je sommes pauvres, mais le travail mène à tout — hélas ! même où l'on ne voudrait pas ! — ^travaillerons donc et j'aurons d'ia terre. Si c'est pas pour nous, ce sera pour nos fils. »

Et dès lors, d'hoirs en hoirs, chacun avait répété : « Je sommes pauvres, mais le travail

mène à tout, y faut besogner dur, et j'aurons d' la terre. Si c'est point pour nous, ce sera pour nos fils. »

Et depuis la Révolution ils avaient besogné dur au sol.

Alors les pères en mourant laissèrent quelques sous. Et les fîls en mourant laissèrent quelques sous avec aussi les paroles de l'aïeul ; ainsi jusqu'à Mathieu.

Et voici : Mathieu avait réuni tous ces sous, et il avait enfin acheté le lopin de terre. '

Et quand il l'eut, son lopin de terre, il sentit qu'un bonheur était en lui, grand comme une maison. Il courut vers le cimetière, où les vieux dormaient sous leurs six pieds de terre, qu'ils n'avaient point été obligés de disputer, celle-là, et, l'acte de vente à la main, il s'agenouilla parmi les mauvaises herbes des tombes, et, la bouche contre la terre, la bonne terre qu'ils avaient tant aimée, il cria :

« Soyez bénis, vous qui êtes au Paradis, qui avez maintenant eun' bonne terre ben gagnée, avec eun' ferme et des vaches, et des moutons, et des bestiaux, et des volailles, près de Dieu qui vous chérit, pac' que vous avez toujou' été honnêtes, que le travail

mène à tout, et que Dieu est le meilleu' des paisans. »

Et Mathieu besogna dur et dur. Et Mathieu peina tant et plus, et sa terre devint fertile sous les engrais de sa sueur et de son sang.

Mathieu épousa une honnête femme, comme il était honnête homme. Elle n'avait point couru le guilledou avec un tas de mauvais épouseux. Elle était sage et vaillante parce que ça mène à tout, elle aimait la terre. Et Mathieu et sa bourgeoise étaient heureux.

Une fois ils eurent une fille. Une autre fois, ils eurent un garçon. Alors, ayant bien accompli leur tâche, ils vieillirent.

Un jour, on posa des affiches dans la commune. Le fils de Mathieu passa. Il vit du monde arrêté, il s'arrêta. Il savait lire et au fond de lui il en était fier. Il voulut faire voir qu'il n'était pas un ignorant et lut en épelant.

Il vit avec des grands mots qu'il ne comprit pas, que tous les jeunes gens étaient appelés au service militaire. Il voulut penser là-dessus, mais ça le fatiguait. Il ne continua pas.

Il raconta la chose au père en arrivant. Le vieux ne comprit pas davantage : « C'est point nous que veut M. Robespierre. C'est un trop brave homme. Il a permis aux paisans d'avoir d'ia terre, et il ne chercherait point à leur faire de maux. C'est sans doute un écrit fait pour les nobles et les va-nu-pieds qu'ont les moyens d' faire des soldats. »

Et le fils savait bien que Robespierre était mort, mais il ne dit rien, car à quoi bon? Du reste, ça ne lui vint pas à l'idée.

De père en fils on se parlait au village de Louis XVI qu'on avait guillotiné, de Robespierre qui était le grand chef de la France, et l'on ne cherchait pas plus loin, parce qu'on n'avait jamais songé au mystère des générations qui se suivent.

Plusieurs républiques, deux empereurs, des rois avaient pu passer, les Mathieu ne l'avaient pas su. D'abord ça les regardait-il? Ça leur donnerait-il de la terre ?

Voilà pourquoi les Mathieu croyaient toujours à Robespierre.

Mais des gendarmes se présentèrent et le fils dut partir.

Il partit, et personne n'ayant compris, personne ne pleura.

Il ne revint jamais.

Ce fut le curé qui vint pour leur dire : « Mes bons amis, Dieu a dit dans sa toute miséricorde : « Tu ne tueras point. » Son fils Jésus-la-Croix a dit : « Qui tuera par le fer périra par le fer. » Soyez bénis, braves gens, et résignez 'Vous. Dieu est bon et sa Providence est grande. Votre fils est mort, mais il est mort en vous faisant honneur : il est mort pour la Patrie. Il ne faut pas chercher à pénétrer les coups de Dieu, car les effets en sont cachés. Admirez plutôt la sagesse céleste ; à eôté des maux II a mis les remèdes : voici une médaille de brave. Puis celui qui a tué, périra de même mort ; pardonnez les offenses, mais réjouissez-vous de la justice divine.

« Votre fils peut aller droit au ciel, il Ta

mérité. Cependant faites dire une messe et brûler un cierge, ainsi son âme ignorera les douleurs du Purgatoire. Cela ne sera pas cher.

« Requiescat in pace. Amen ! »

Ils ne pleurèrent point, mais ils comprirent qu'il leur manquait deux bras pour labourer la terre, et ces deux bras ne leur reviendraient jamais.

Alors ils ne firent point dire de messe.

Mathurine, la fille à la Mathieu, était bien mignonne et honnête en outre. Elle ne courait point les gars et elle était vaillante : Ça mène à tout. Même à l'amour .

Mathurine aima donc. Ce fut le fils du maire, un freluquet de muscadin qui se mettait de la pommade dans les cheveux et de la cire dans les moustaches. C'est dire qu'il était bien beau !

Mathurine fut vaillante à l'amour, tant vaillante qu'elle s'ensauva vers la ville avec son freluquet, et les Mathieu ne la virent plus

revenir. Mais un soir de décembre, le prêtre s'ébroua chez eux. Il secoua de la neige qui blanchissait sa soutane, mit ses mains à la flamme claire, et dit : « Mes frères, Dieu, dans son infinie miséricorde, vous réserve une grande douleur. Mais la Providence est vaste. Dieu est bon, ses volontés sont des mystères. Résignez-vous, mes frères. Songez qu'il y a de votre faute dans cette affaire. Vous n'avez rien fait pour le repos éternel de l'àme de votre fils, et voici : la Mathurine se meurt à la ville. Elle est bien miséreuse. Elle a débauché le fils de Monsieur le Maire et se trouvait sur le point d'en avoir un enfant.

« Le fils de Monsieur le Maire l'a quittée parce qu'il a dit : « Elle m'a cédé, elle a bien pu céder à d'autres », et il est parti en lui disant : «Salope! » Il avait peut-être raison, c'est le fils de Monsieur le Maire.

« Votre fille est une grande pécheresse. Elle n'a pas compris la grandeur de la Providence. Elle s'est perdue ; elle a vendu son corps et damné son àme pour sauver sa chair matérielle. Elle aurait pu racheter sa faute et entrer au Paradis par la porte de la souffrance.

« Le calvaire de la vie est nécessaire pour

atteindre au repos du ciel. Votre fille ne l'a pas compris. C'est une grande pécheresse. Elle n'a pas voulu que son enfant vienne au monde, elle a contrevenu aux ordres du Seigneur qui a dit : « Croissez et multipliez. » C'est une très mauvaise tôte ; elle a crié : « Ça valait-il pas mieux que d'en faire un misérable ? » Elle s'est ainsi doublement révoltée contre les coups de la Providence. Elle a uni le blasphème au crime. Et Dieu qui est bon, mais juste, l'a punie.

« Elle est mourante et sans pain. Bientôt elle sera sans logis : n'en étant pas payé, son propriétaire la chasse. C'est son droit et plus, son devoir. Il ne doit pas entraver la justice divine.

« Vous pouvez beaucoup pour adoucir la punition céleste. Quelques messes, cela ne vous coûtera pas cher. »

Ils ne pleurèrent point, mais ils comprirent que deux bras de plus leur manqueraient désormais toujours pour cultiver la terre. Alors ils ne firent point dire de messe, mais ils sentirent un grand vide en eux et dans leur maison.

Depuis quelque temps le vieux était bizarre. Il n'avait point pleuré, mais sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de vieux paysans ? On ne le sait jamais î

Il était songeur, le vieux, lorsqu'il nettoyait sa pipe avec son couteau, ou lorsqu'il la bourrait, les fesses collées à sa chaise, tout près du bon feu, dans la haute cheminée. Plusieurs fois, la Mathieu remarqua qu'il marmottait entre ses dents et qu'il hochait la tête, et elle lui dit :

« Qu'as-tu donc ? » Et il ne répondait rien. Mais son dos se voûtait, ses rides s'approfondissaient sur le front, ses cheveux devenaient d'un gris plus clair. 11 eut de grands frissons un jour : — « Mon Dieu, qu'as-tu donc enfin ? », fit-elle. Il ne répondit point.

Il mangea mal, ce jour-là. Il ne dit mot à table, mais le soir en se levant, il hocha la tête et se prit à grommeler dans son brûlegueule : « Ce que j'ai.... hum!... ce que

j ai » Puis il sortit faire ses besoins le long

d)la porte.

Il n ; revint point. Alors au bout d'une heure elle pensa : « Qu'est-ce qu'il peut ben faire ? )^, et elle sortit.

Il gelait à terre fendre ; la lune éclairait durement la campagne, délinéant sèchement les choses.

Il était là oblique, le front sur le poignet et F avant-bras soudé au mur. Il était roide et froid. Elle voulut le traîner au-dedans, mais elle était faible, elle aussi, depuis quelques jours. Elle le trouva trop lourd. Elle préféra le laisser et alla se coucher.

Le surlendemain, quand il fut enterré, solidement cloué dans sa caisse de sapin, elle comprit que tout était perdu, mais elle ne pleura pas : elle barra seulement son front d'une grosse corde de rides.

La saison fut mauvaise : grêle, sécheresse l'été, et plus de bras. L'hiver avait été rigoureux. Les économies passèrent. Elle emprunta et ne put rendre.

Et la terre et la maison qu'ils avaient gagnées avec le sang de leurs veines, furent vendues un beau matin. Et la Mathieu pleura. Elle pleura sa terre, sa maison ; elle pleura son fils, sa fille, son homme ; elle pleura ses

parents, ses aïeux ; elle pleura toutes les larmes ',de son corps ; elle pleura tant, qu'elle devint sèche [comme un fagotin. Ça n'empêcha pas l'univers de tourner et les lois de s'accomplir. On la mit sur la route avec son lit, une table et un escabeau.

C'était par un jour de printemps où la campagne était blanche de fleurs, où les oiseaux s'égosillaient à chanter.

« Que faire quand on est honnête, et qu'on n'a pu ren et qu'on s'appelle la Mathieu ?... On crève. »

Elle ne mourut pas ; elle devint folle ; elle se couvrit de fleurs comme les arbres fruitiers et sa voix chanta comme celle des oiseaux.

La Mathieu courut les routes et les venelles, par les temps, couleur des saisons.

Elle passa l'été dans les bois et les prés ; l'herbe la teignit de vert, et la poussière des chemins la saupoudra de blanc. Elle vivait de fruits sauvages, de racines et de légumes maraudes.

L'automne la vit couleur de rouille et de boue. Sa robe était éraillée comme des lambeaux de nuages, sa chevelure tombait sur ses

reins, plaquée de feuilles mortes. Son teint se cuivra de vent.

L'hiver la chassa vers le village, pareille aux louves.

Un soir elle passa non loin de « sa terre » , sous le grand Christ du Calvaire qui datait du temps des missions. Le lit, la table et l'escabeau pourrissaient près du socle.

Il pleuvait. La Mathieu, sous son manteau de boue, retrouvait des sanglots au fond de sa gorge et un peu de foi naïve au fond de ses entrailles.

Elle tomba à genoux sur la pierre dure et sa face contempla le Christ de miséricorde.

Elle joignit les mains : « Notre Père qui êtes aux cieux », fit-elle, « dites-moi des mots tendr's, des mots doux, des mots d'amour, comme vous en disiez dans not' catéchisme. Not' Seigneur, voyez ma souffrance et ayez pitié. »

Durant qu'elle haletait, une goutte de pluie glissa de la joue du Christ.

Elle reprit :

« Tu pleures, Not' Seigneur. Ah ! tu peux pleurer, je suis ben malheureuse l »

Une saute de vent jeta un paquet d'eau à la face de l'imploré.

La Mathieu continuait monotonément :

« Not' Seigneur ayez pitié ! Répondez-moi par le divin cœur dont vous êtes pétri. Répondezmoi !...

« Vas-tu répond'e, fils du diable ! ton cœur est donc aussi dur que celui de ton père, ton cœur est donc un soc de charrue ? »

Le grand Christ regardait dans ses paupières ; la naïveté était sur son visage, las des siècles passés à contempler l'identique éternité.

« Eh ! répondras-tu, huissier, fils de maire, gendarme, répondras- tu ? Tes curés sont des menteurs, c'est moi qui fie dis, des menteurs, des menteurs... engeance ! »

Et elle lui jeta son sabot de bois à la face. A ce moment, courant sur la route, le curé apparut. Sa bedaine ballottait sous la pluie et il tenait sa soutane à deux mains, pour ne pas trop la salir.

La Mathurine eut un rire : « Eh ! dis donc, curé, où c'est-y qu'tu cours, à c't'heure ? Dieu est bon, Dieu est juste. Eh ! viens donc r'cevouère de l'eau d'ton Bon Dieu ! Tu y f'ras dire

eun' messe et brûler des cierges, ça t' coûtera point cher, curé du diab' ! »

Interdit, le prêtre s'arrêta. Alors la Mathieu s'empara de pierres à ses pieds : « Tiens, viens donc r'ce vouer' des pierres d' ton Bon Dieu. »

Un pavé lui atteignit le crâne, il chassa un cri et s'affaissa, la figure en sang.

La Mathieu souleva le pavé et le lui laissa retomber sur la tête. Puis elle alla chercher son lit, son escabeau et sa table et les traîna : « Tiens, curé, couche-té. Té t'es douillet ; t'as b'soin d'douceurs. Mé, j'ai pu b'soin de ren, Dieu merci.

« Dieu est bon, il m'a fait comme les animaux, j'ai pu besoin de ren ! »

Et elle s'en alla en ricanant dans « sa terre » qu'on lui avait volée ; elle se coucha grelottante dans les sillons.

On la retrouva là, quelque temps après. Elle tombait en pourriture et des corbeaux croassaient par centaines dans la neige.

Un Simple

A Philéas Lebesgue.

Il était un brave, très brave, vieux, très vieux homme qui avait toujours été un très brave homme parce qu'il avait toujours été un très vieux homme. Et tout le monde le connaissait, et chacun vous dira que de mémoire d'aïeul, il avait toujours été vieux : personne ne se souvient de ne l'avoir pas connu et il était peut-être bien né au temps du roi Guillemot. D'ailleurs, on vous dira aussi : « Vous savez, c'est ce vieux, vieux, point cassé qui s'en allait à tous petits, tous petits pas en branlant de la tête tout doucement sous son bonnet de coton noir et sur son vieux dos arrondi, en branlant de sa vieille main sèche sur son bâton en bois d'épine, pé Magloire en

un mot, vous savez bien, pé Magloire. » On vous dira cela parce qu'on croit que l'univers est un miroir sphérique dont le centre est au village.

Pé Magloire était pauvre, très pauvre ; aussi pauvre qu'il était un très brave homme, aussi brave qu'il était un très vieux homme.

Pé Magloire avait reçu de l'instruction dans le temps. On disait qu'il avait été quelque chose dans les écrits des journaux, mais depuis le temps il avait tout oublié. Il ne savait quasiment plus même parler à force de ne rien dire, de peur que ce soit des menteries ou des méchancetés.

Pé Magloire avait chez lui un tas de bouquins reliés en cuir, vieux comme un siècle, et plus, mais jamais il n'en lisait les noms incompréhensibles : métaphysique, psychologie, codes, cosmographie, trigonométrie, cosmogonie, des noms du diable, des psychiatries, comme il les nommait en riant, autrefois, au maire qui ne comprenait pas et qui riait tout de même, parce qu'il croyait avoir des lettres.

A l'époque où il parlait, il avait dit à l'instituteur : « Nous portons en nous assez d'erreurs pour nous passer d'aller en chercher

chez autrui. » Et il avait tourné le dos de ses livres du côté du mur. Et une autre fois, il avait dit encore, en montrant sa bibliothèque : « Voilà tout le mal de l'humanité. Et voilà ma pénitence : je garde le mal sous mes yeux. Je suis semblable à ces malades qui, guéris de leurs tourments, accrochent leur béquille dans leur chambre, par humilité, et pour se rappeler l'Esprit divin. » Il avait ajouté plus tard : « Je veux devenir un simple. » Et il était devenu simple.

Le pé Magloire était un simple. Il devint sourd pour ne pas entendre les méchants propos des méchants, il devint nuble pour ne pas voir les vilaines actions des vilains. Aussi pé Magloire était heureux et il aimait la vie et la nature.

Jadis quand pé Magloire vint au pays on l'appela Monsieur, tout court, parce qu'on se défiait de lui. On sut qu'il était serviable : on l'appela M. Magloire. Puis quand on commença à l'aimer, on l'appela le pé Magloire. Maintenant il jouissait de l'estime de tous : on l'appelait pé Magloire, ce qui l'emplissait d'une douce fierté et le faisait persévérer dans sa bonté.

Mais les meilleures choses ont une fin.

Pé Magloire une fois, comme ça, sans raison, tomba malade. Il souffrit beaucoup. Ça n'aurait pas été grave chez un autre, mais chez les honnêtes gens la maladie est toujours grave. 11 n'y a que ceux-là qui en meurent.

Or, pé Magloire, qui était un simple, s'en vint un matin, tout geignant et ahanant, chez l'homme d'erreurs et de sciences, le docteur, reboutcur et médecin. Il vous regarda le pé Magloire sur la langue, le tourna, le vira, lui appuya une oreille là, puis là, et sans geste de la tête : « Ce ne sera rien, pé Magloire. Voilà un flacon. Vous prendrez trois de ces pastilles au milieu de vos deux principaux repas, soit six par jour. Pas une de plus, pas une de moins. Plus, ce serait la mort certaine, moins, le remède resterait sans effet. C'est compris, pé Magloire. Allons, au revoir, vous ne me devez rien. » Et le médecin hocha tristement la tête.

Pé Magloire s'en revint par la grand'route, et il s'aperçut qu'elle était plus longue que d'habitude.

Depuis longtemps le mal de penser nagitait

plus pé Magloire, alors son crâne avait épaissi et maintenant il y avait loin de son oreille à sa compréhension.

Aussi ce fat en marchant, tout-à-coup, qu'une phrasa atteignit son cerveau : Vous en prendrez trois au milieu de vos deux principaux repas.

Et encore :

F^s.s une de plus, pas une de moins. Ce serait la mort, sans cela. Et il pensa :

<L Trois au milieu des deux principaux repas! Mon Dieu, moi je suis vieux, moi je suis pauvre, je n'ai pas les moyens de faire deux repas par jour, puis je ne saurais supporter tant de nourriture.

« Mon Dieu, et mon repas est un repas chiche.

« Il est fait de racines et de fruits, sans pain et sans vin. Et voyez, Seigneur, ces frugalités ne composent pas même un principal repas. Mon Dieu, comme cela est embêtant. La route est rude, mes jambes sont usées. Elles ne me permettront pas de retourner chez le médecin. Mon Dieu, que vais-je devenir dans votre miséricorde. »

Et pé Magloire retourna en lui tout un univers de pensées minuscules qui le fatiguaient autant que la route. Il crut qu'il n'arriverait jamais chez lui.

Enfin il y parvint et voici : il fit son repas où il absorba trois pastilles. Et il recommença le lendemain son repas où il absorba trois pastilles, ce qui fit qu'il s'alita et mourut naïvement comme il avait vécu, ainsi qu'un saint et très brave homme, sans péché et sans récrimination et il dit dans sa prière, quand il sentit que son âme allait abandonner son corps :

« Mon Dieu, je meurs pour que votre volonté s'accomplisse, puisque votre volonté était que je devais faire deux principaux repas par jour, afin d'absorber six pastilles, puisque moins de six pastilles c'était ma mort. Mais, mon Dieu, je suis très vieux et très pauvre, comme vous le savez dans votre toute- science, et je ne pouvais pas faire à votre volonté pour que votre volonté s'accomplisse. Et si je dois mourir, mon Dieu, ainsi soit-il ! »

Ainsi mourut un brave, très brave, vieux, très vieux homme, pour n'avoir pas fait deux principaux repas par jour, pour que la volonté

de Dieu s'accomplisse, pour que je puisse écrire cette histoire qui n'intéressera peut-être que moi.

Ainsi mourut pé Magloire, qui était un simple, parce qu'il était simple.

Silentium tenete.

La Ravaude

A A.-René d'Yvermont.

La maison du Mareux accolait autant dire celle de la Ravaude avec son bras de jardin potager.

On ne pouvait pas dire que le Mareux avait eu une vie, cependant c'était une manière d'être singulier. Il avait perdu son père et sa mère, à la vérité assez sur le tard, de quoi ii n'avait pas manifesté grand chagrin. Non pas qu'il fut méchant homme ; il blâmait la crucifixion des chauves-souris, et on prétendait l'avoir vu se détourner de son chemin pour ne pas déranger un chien endormi dans la poussière. On en riait même assez ouvertement au village. Voici, c'était une espèce do philosophe ! On appelait le Mareux un original.

Avec cela, il aurait eu bien du mal à trouver un parti pour se marier. Heureusement jamais le Mareux n'avait pensé a la baliverne.

Le Mareux vivait seul dans sa vaste maison de pierre blanche, parmi ses meubles de poirier ciré.

Il était propre et rangé comme une veuve campagnarde dont les terres sont affermées.

Chez lui tout reluisait à se mirer, depuis le grand lit à colonnes jusqu'au plancher de bois brut, jusqu'aux chenets de la chambre à coucher et aux landiers de la cuisine, jusqu'aux crochets de fer où pendaient les chapelets de boudins et de saucisses aux solives du plafond, jusqu'au clou à jambon dans la cheminée.

Le soleil ne pouvait se faufiler là qu'en se mettant de côté, par l'entrebâillement des volets et des portes ; il aurait fallu qu'il se levât de meilleure heure pour trouver le Mareux, faisant la toilette de sa maison, à fenêtres et portes grandes ouvertes.

Mareux n'était point un avare. Pourtant s'il rencontrait sur la route un mendiant qui lui tendait la main, il faisait non avec la tête. 11 n'était point avare ; jamais l'idée ne lui serait

venue de donner à quelqu'un un sou détourné de sa signification. Mais si un pauvre venait frapper h sa porte pendant qu'il était à table, il le Taisait asseoir, allait lui chercher une assiette peinte et une fourchette de fer semblables aux siennes, et le laissait manger à sa !aim sans dire un mot, ou bien parlant de la terre et des récoltes.

11 n'avait aucune curiosité des hommes, parce que les causes contiennent les effets. Les hommes sont fils de la terre.

Le Mareux avait des écus el du bien au soleil. Beaucoup d'écus sans doute ; il ne cultivait pas lui-même son bien. En ravanche, il lui faisait hommage de son temps. Dès l'aube, après avoir tué le ver, il partait, une canne d'épine à la main, et se promenait dans ses propriétés qui allaient à perte de vue.

Il marchait le corps droit sur ses cinquantecinq ans, l'œil pointant le lointain et la tête tournant sur elle-même en un geste de contemplation circulaire. Mareux aimait ainsi embrasser à la fois le plus de surface possible, voir l'espace se couvrir de foins ou de luzernes, de blés ou de bois, jusqu'à l'horizon qui ar-

— Si —

rondit là-bas un mur violet-mauve, comme un cirque de vapeur magique. Il appelait cela prendre des nouvelles des champs. Parfois, un peu las de sa marche, il s'arrêtait en quelqu'endroit. Il sentait entrer en lui une immense ivresse qui lui arrivait de la terre, cela montait des sillons et venait cerner son cœur. Il écrasait des doigts une motte résistante et la portait à ses narines qui palpitaient. Il en savait les différentes essences au toucher et à l'odeur.

A la saison, il allait voir labourer. Il passait parmi les travailleurs qu'il observait attentivement. Tout-à-coup il s'approchait de l'un d'eux, lui prenait la pioche de la main et agitait dans le vide la poignée pour montrer comment il fallait s'en servir ; si, maladroit, l'homme ne tenait pas compte de l'exemple, il lui disait d'une voix calme, sans emportement : « Père Vareuil » ou « père Grégoire, vous pouvez r' mettre vot' outil su vout' épaule, j'vas vous régler. Vous n' savez pas cultiver la té, moun ami. Vous la blessez comme un va-nu-pieds... Ici, vous comprenez, vous n'êtes point chez ce -s messieurs d'ia ville qu'achètent de la terre sans savoir s'en servir. Eh! parbleu, j 'sais ben. Vous

avez b'soin d'gagner vout'vie, vous avez vout' femme impotente, vos enfants à élever, mais vrai, vous m' fendez l'cccur à vous voir gavagner la té. Vous m'faitcs souffri' autant qu'd'elle. Vous r'vinrez quand vous saurez b'sogner. »

Et le Mareux soldait l'homme et le poussait doucement sur la route.

« Allons, allons, moun' ami, essayez chez les autres qui s'en fichant, vous r'vinrez m' voir emprès. »

D'ailleurs, Mareux payait bien ses journaliers. 11 n'était pas regardant sur la somme de travail fourni.

Mareux aimait voir la terre luxuriante, non pas à cause des bénéfices supputés, mais bien pour la jouissance directe qu'en tirait son amour du beau. Il attendait la dernière minute pour faire saigner ses prés quand arrivait l'époque de la fauchaison. Il souffrait de voir, sous la faux, tomber les longues chevelures; sous l'ardeur du soleil se dessécher les gerbes. La récolte faite, il se trouvait désemparé au milieu de ses propriétés saccagées. Ses champs chauves le désolaient. Il n'osait pas les regarder tant que de nouveaux sillons n'étaient pas tracés. Il sentait le vide partout et se trouvait pro-

iondément malheureux dans cette solitude immense.

L'automne le revoyait lent et morne, parmi la grandejoie des vendangeurs, aller de groupe en groupe. Là seulement, il mettait lui-même la main à la pâte. Il faisait délicatement la cueillée, prenant bien garde à ne pas écraser le raisin ni abîmer la vigne. Et la bonne odeur grisante des hottes et des cuves, la volupté de caresser les grappes l'enivraient toujours un peu. A table, le soir, il était le seul qui ne fût ivre que de cette ivresse-là.

La veuve Ravaude, elle, ayait eu une vie. On connaissait mal la vie qu'elle avait eue, alors on l'inventait.

Gamine, elle courait par les chemins, sauvage et féline, venue on ne sait d'où, probablement v fille de ce'te race étrange des Rômichals, de descendance persane, croit-on, qui habitèrent l'Egypte supérieure après la conquête de Cambyse, et se répandirent en Europe au xv° siècle. De cette race, qui depuis lors, ne perdit jamais rien de son caractère originel, elle possédait le

physique et la chasteté farouche. C'est bien un des principaux mérites de ce peuple que d'avoir su garder, en mépris des siècles et des civilisations étrangères traversées, les mêmes coutumes et les mêmes mœurs.

ce Outre que réunis en bourg comme en Valachie, ils élisent encore des rois et des ducs, disséminés, ils n'agissent que selon leur nature et reconnaissent, malgré tout, le pouvoir de leurs vayvodes. Cela expliquait la Ravaude ».

C'est ce qu'apprit pompeusement le fils Laurain qui allait au collège, à M. Vitet qui approuva de sa profonde compétence de conseiller général, chevalier du mérite agricole. D'ailleurs la gypsie ne venait pas plus d'Egypte que de Bohême. Autant qu'elle s'en souvenait, pour elle seule lorsqu'il lui plaisait de se souvenir, elle s'était échappée de chez des gens à qui l'assistance publique l'avait abandonnée. Et depuis lors elle vivait comme elle pouvait, avec la nostalgie de grandes villes d'où elle n'osait approcher.

La Ravaude avait une beauté taciturne cru éveillait le désir chez les gars. Mais elle griffait et mordait et elle possédait une poigne solide, alors on s'en méfiait.

Elle aimait la solitude. Elle affectionnait les ravins aux descentes dangereuses, les sentes mouvementées, les culs-de-sacs où le vent hurle. Elle s'absorbait des heures à écouter chanter la vie des choses près des mares.

Un jour, couchée sur un tas de fumier, elle regardait le ciel dans lequel elle se fondait, grisée d'éther.

Soudain elle se trouva clouée au sol. Deux coudes inébranlables lui vissèrent les bras au corps, deux mains lui maintinrent la tête en arrière, et un genou, brutalement, lui soulevait les jupes, tandis que deux jarrets lui écartaient les cuisses. Un effort suprême ne la déplaça pas d'un centimètre. Une colère muette lui contracta la gorge. Ses dents grincèrent de ne pouvoir mordre en plein visage ce rustre accroupi sur son corps. Elle ne sentit point la douleur de la prise, mais lorsque le gars l'accrocha, un cri horrible lui vint qu'elle refoula profondément.

Le mâle l'étreignit plus tort, lui baisant les lèvres. Elle se tordit en une crise de nerfs.

. Quand elle reprit connaissance, elle était dans un lit dont elle ignorait les douceurs ;

Ravaud était à son chevet. Elle voulut se dresser sur sa couche. Elle était nue.

Elle cria :

« Foutez-moi l'camp, que j' m'habille, carogne, fils de carogne ! J'veux m'en aller, j'veuxm'enaller, entendez-vous, lâche canaille ! Ah ! vous savez bien c'que vous faites. Avec les gendarmes j'aurai toujours tort. On rira d'moi, on m'dira des ordures, cochon! et l'on voudra me refaire ce que vous m'avez fait, garcier. Oui, c'que vous m'avez fait, mais pu personne ne m'ie fra, entendez-vous ! Ni un autre, ni vous, ni personne. Ah ! je suis qu'une femelle, moi, mais essayez-donc de m'prendre maintenant, je vous attends, lâche, lâche, lâche! fils de chienne crevée... paysan! »

Elle se jeta en avant et lui cracha à la face. Ravaud bouillait. Lui, lui un lâche? Lui qui avait tombé ceux du pays les plus solides, lui qui avait affronté le péril des revenants et des feux-follets, en pleine nuit ? Il bondit, les yeux mauvais. Du inépris de cette garce ? Son sang ne fit qu'un tour. « Ah ! chienne, tu n'scras pus à personne. Ah ! chienne, non, tu useras à personne, mais tu seras à moi, t'entends !

tu seras à moi, et tout de suite, et tout-à-1'heure encore, et demain, et après-demain ».

Les muscles de la fillette craquaient dans des soubresauts violents, son corps se tordait en arc, mais Ravaud ne la lâcha pas qu'il n'eut terminé son acte. Et tandis qu'elle s'agitait en proie à des convulsions, il alla tranquillement laver le sang qui coulait de son visage égratigné sur sa chemise.

On ne sut jamais qui des deux ensorcela l'autre. La jeune fille ne sortit de la maison qu'en compagnie de Ravaud pour aller devant le Maire. Le curé refusa de les marier parce qu'elle ne pouvait être que fille de sorcière. N'ayant pas réussi à détourner Ravaud de son projet impie qui contrariait des espoirs, il leur donna sa malédiction. On n'alla donc pas à l'église et le marié envoya promener à tous les diables le bon Dieu et ses saints offices, le curé et ses malédictions, avec toute la sacrée boutique.

Pendant deux nuits, un charivari fut organisé devant la maison des époux et comme

Ravaud donna aux organisateurs un billet bleu, on lui pardonna vite son mariage. Et tout le village qui avait manqué mettre à feu et à sac la maison des Ravaud, se réconcilia avec le couple, à table où l'on noça durant trois jours et deux nuits. Beaucoup remplirent leurs poches de victuailles, ce qui favorisa la rentrée en grâce.

La Ravaude semblait abandonner tout-àfait ses plaisirs d'antan. Elle ne courait plus les bois et les venelles. On ne la rencontrait plus roulant les pentes, rêvant dans les coins sombres, fuyant les gars amoureux.

Elle ne sortait guère depuis son mariage. Mais on assurait l'avoir vue la nuit en chemise dans son jardin, en compagnie d;êtres étranges que des naïfs prenaient pour des arbustes déformés par l'ombre. En tout cas elle avait un rire singulier, sans raison, qui sortait soudain de sa gorge, alors que son front gardait sa sévérité. Cela n'était pas une manifestation nocturne, et nul ne pouvait y contredire. Le plus hardi en aurait eu froid aux moelles.

Somme toute, le Ravaud paraissait heureux et ma foi, comme on n'est pas méchant au village, on lui pardonnait d'avoir fait mentir les vilaines langues qui avaient prédit « Ça ne durera pas longtemps. Une gueuse qui n'a pas de pays, une épousaille qui n'est pas bénie... »

Ça dura jusqu'au jour où en pleine santé, sans avoir crié gare ! le Ravaud mourut. La Ravaude avait sans doute empoisonné son mari. On voulut lui faire un mauvais parti. On eut peur d'une femme qui avait déjà ensorcelé un homme et apparemment jetait des sorts : les bestiaux mouraient tous, cette saison-là.

Et la Ravaude allait pouvoir vivre en paix ; elle aurait le ventre chaud et les pieds dans ses sabots.

La Ravaude ne vécut pas en paix, les pieds dans ses sabots. Là Ravaude disparut au lendemain de l'enterrement. Personne ne sut ce qu'elle était devenue. Cent histoires couraient le pays.

La plus accréditée était celle-ci : la Ravaude était parti chercher sa famille, et bientôt, toute une bande de Bohémiens serait installée dans la maison, troublant les honnêtes gens.

Les jardins et les champs seraient dévastés, les enfants seraient volés, le feu serait mis aux granges. On pensa à avertir la gendarmerie. Plusieurs semaines passèrent, une terreur blanche stagnait sur le pays, Un soleil de métal rougi brûlait les récoltes : la Ravaude en était la cause. Une pluie torrentielle mêlée de grêle saccagea les potagers et les fruitiers : la Ravaude avait jeté le maléfice.

Au bout de quelque temps on respira mieux, assurément la Ravaude était morte. D'aucuns dirent : « Ce n'était pas une méchante femme ». D'autres : « C'était une chienne ». Un gars raconta qu'un soir revenant de la ville, il longea de nuit la maison. Une ombre blanche, qui désespérément ébranlait la porte d'entrée, se précipita sur lui. Il fit le signe de la croix et l'ombre s'effaça.

Un matin en allant aux champs les paysans aperçurent la Ravaude les yeux hagards, fixés vers un taillis. Elle était hâve et loqueteuse, ses cheveux étaient en désordre.

La Ravaude reprit possession de sa demeure. Elle avait encore cet air sombre et sauvage qui chevillait le rut au corps des gars avant son mariage. Elle avait les prunelles égarées et inspirait aux hommes une crainte profonde et mystérieuse qui lui épargna la peine d'éconduire à coups de balai, ceux à qui sa fortune aurait pu inspirer de prétendre à sa beauté.

La Ravaude vécut seule, n'employant personne à son service. Elle laissait ses terres en friche. Les jeunes gens frémissaient d'indignation en montrant le poing : la gueuse ! Jamais on n'avait vu au pays gavagner de telle sorte les biens du bon Dieu. Les vieux se contentaient de hocher la tête d'un air mélancolique.

Le plus marri en l'occurence fut le Mareux. Il tenta des démarches auprès de sa voisine, lui fit une peinture désolée de ses champs et ne put réussir à l'apitoyer sur la terre. Il lui proposa de tout acheter ; elle refusa. Il y mettrait le prix : elle n'avait pas besoin d'argent.

Il parla d'une bonne somme pour louer.

Quand eVe voudrait les reprendre, elle lui donnerait congé. Elle eut un éclair sous la paupière : jamais, elle vivante, personne ne toucherait à rien de ce qui lui venait de « l'homme » .

Le Mareux et la Ravaude vécurent chacun sa vie comme si rien ne naissait de la fuite du temps. A la vérité, il n'advenait rien de bien extraordinaire. Un peu de temps qui s'en va, cela n'est point un événement dont il faille tenir compte. Pourtant il était né quelque chose au cours des années. Le Mareux et la Ravaude passaient pour amants à la fin de justifier un bon mot. Quelqu'un avait dit : ce In ours et ine chienne, c'est ben fait p'r aller ensemble. »

La Ravaude et le Mareux n'étaient point devenus amants. Ils s'étaient sentis mutuellement autrement que tout le monde et cela les avait liés. Ils ne pensèrent point à resserrer ce lien par celui trop étroit du mariage.

Ils se prouvèrent leur estime réciproque

simplement en se donnant au dernier vivant. La chose se passa légalement devant le notaire, et dorénavant celui qui mourrait le premier laisserait à l'autre son bien. Pour écrire franchement, le Mareux, promoteur de l'affaire, n'eut jamais consenti à un pareil marché, s'il n'eut pensé que la Ravaude, qu'avait l'air de miner une fièvre perpétuelle, ne le laissât en route.

Les jours se suivaient. La Ravaude brûlait comme un feu de paille, mais ne mourait pas. Le Mareux s'écoutait vieillir et s'en inquiétait fort. Est-ce qu'elle lui ferait la mauvaise farce de passer la dernière ? Il en avait la poire d'angoisse. Souvent devant les bois magnifiques de sa voisine, il rêvait de possessions immenses. Devant ses prés débordés d'orties, il se prenait d'une grande pitié, et lorsqu'il pensait que ses propres terres, à lui, pourraient se couvrir pareillement, une grande douleur lui étreignait les tempes. Il avaitdes larmes de rage : Non, elle ne mourrait pas, la garce !

Une nuit, il eut un cauchemar. Il mourait de vieillesse. Tout-à-coup ses blés disparurent sous une avérée de feu descendu du ciel. Presqu'aussitôt, une rafale de mauvaises herbes vint crever là. Ces herbes prirent pied. Il en poussait de tous les côtés, dans tous les sens, s'enfonçant profond dans le sol, montant haut dans les airs. Les racines s'accrochaient partout où elles pouvaient, lui entrant dans les narines, perçant ses orbites, glissant entre les rouages compliqués de ses oreilles, pénétrant dans ses entrailles, lui liant les bras et les jambes, les doigts et les lèvres. De chacun de ses cheveux naissait une plante sauvage. Dans le lointain, à perte de vue, il apercevait ses vignes, ses bois, ses plaines, ravagés par les quatre vents, livrés aux fureurs des éléments. Tout ne devint plus qu'une plaie immonde, vaste cancer qui dévorait le sol, le sol boueux, noir, pierreux, hideux, et sur cela, la Ravaude dansait effrénément une danse échevelée de flammes : elle brûlait comme le feu de la Saint-Jean.

Au matin, mal éveillé de sa nuit, le Mareux se promenait dans sa cour. Il aperçut la Ravaude penchée au-dessus du puits commun,

à n'être plus soutenue à la margelle que par les genoux. La Ravaude ne bougeait pas. ses yeux étaient fixés sur la plaque d'acier quo forme l'eau tout au fond du puits, en plein ciel. Sans doute elle lisait l'avenir, ou peut-être elle pensait à son passé. Le Mareux eut un désir horrible qui lui traversa le cerveau et lui descendit au creux de l'estomac. S'approcher là, doucement, lentement, puis pousser brusquement la femme dans le vide. Une sueur de sang lui germa des pores. Il entra précipitamment ses mains fébriles dans ses poches et détourna la tête pour fuir la tentation. Il s'arracha péniblement de là ; ses pieds étaient lourds, abominablement. Eh ! quoi, somme toute cette femme ne vivait pas, qui n'aimait pas la terre ! En serait-ce une affaire bien importante ? Une femme un peu plus morte qu'avant et voilà tout !

Il fit volte-face, mordilla ses lèvres, crispa ses cuisses énervées, fit un pas en avant, se recula, prit son élan pour bondir, s'arrêta comme un fauve comprenant que sa proie s'enfuira au premier mouvement, sortit ses mains, les porta à son front, les remit dans ses poches, regarda autour de lui, s'assura qu'il n'y avait

personne, puis se décida à tousser très fort.

La Ravaude eut un frémissement des épaules. Elle ne bougea plus. Mais le charme était tombé. Le Mareux rentra frénétiquement chez lui. Oh ! si cette margelle cédait tout-à-coup ! Mon Dieu, il n'y serait pour rien, lui, et personne au monde, mon Dieu, n'y serait pour rien.

Alors ce serait la Providence qui l'aurait voulu. Cette margelle pourrait bien céder, elle est mal scellée, elle remue, pour peu qu'on la force un peu, cette margelle, il ne serait pas impossible qu'elle cédât et...

Il se fît dans la cour un grand bruit. On aurait dit une masse tombant à l'eau.

Mareux fut jeté debout. Il était pâle et tremblait tellement qu'il retomba sur sa chaise.

Ce jour-là, le Mareux traversa le village en courant. Il tenait ses sabots de bois dans sa main. Son front était enfoncé dans sa casquette, ses yeux riaient à chaudes larmes.

Il arriva à la prochaine commune, traversa la place de la Mairie, prit près de la gendarmerie et s'engouffra chez le notaire.

Le notaire écrivait à son bureau lorsque sa porte s'ouvrit. Une face se montra dans L'entrebâillement, la bouche épanouie d'un bon rire, les yeux pétillants sous un bonnet de coton noir dont la mèche s'agitait, et le Mareux laissant passer une moitié de corps s'écria :

— - Eh ! Mait'Brunnât ! O'y est, o'y est !

— Quoi ? fit le notaire abasourdi de ce préambule.

— Ben! Vous comprenez-pas ? L'papier...

vous pouvez F faire enregistrer, o'y est...

— Mais quoi donc, le Mareux ?

— J' vous dis qu'air est mourue... tout est à moue, al-l-est mou-rue !

— Comment ? fit le notaire étonné, la Ravaude ?... La Ravaude est morte ?

— Comme j'ai ; l'honneur, maît' Brunnât, ben honnatement. J' vas vous dire... J'étais donc là, comme çà chez moue n'a lire, et v' là que j'entends un « floc» ! J'accours : la Ravaude s'était j'tée dans le pouits ! Oh ! j'dis point, j' n'infirme point qu'a s'y est j' tée, a y a p' t' et' ben ché itou. Donc j' cours au pouits, j'ia vois qu'était au fond, j'ia huche hors de l'iau, j'ia dépouse su' l'fumier, pisqu'elle est mouru, et j'viens chercher l'papier enregistré;

y a pus d'hasard, o'y est, les tés sont à moue. Les té sont à moue ! »

Quelques jours après, le Mareux était trouvé mort au fond du puits.

La Ravaude l'avait ensorcelé en s'y noyant.

Mon Homme

A M. et Mm* Marc Legrand.

— Mon hommo ! Vlà quinze ans que j 'sommes domestiques à la farme. Je n' m'en plains point.

Grâce à moi j 'avons été économes et nous v'ià propriétaires à notre tour. Si j'avions point été domestiques j'aurions point été maîtres. J'avons une maison et un jardin, j'allons nous établir à c't'heure. T'es in brave homme, j'dis pas, mais t'es qu'in sot. T'as ben fait d'pas rechigner et de m'iaisser t'mener. Vois-tu, t'es comme in bon bœuf. Y faut t'atteler à la charrue et t'mesurer le foin qu' tu gagnes. A moins, tu frais ren et tu mangerais plus qu'ton content d' chrétien. C'est point qu't'es un chétif gars, t'es qu'in sot. J'dis point qu't'es in fégnant, t'es qu'in sot, ni un gourmand itou,

mais à c't'heure t'aurais quasiment pas grand' chose et tu s'rais domestique tout' ta vie chez les autres. Tu t'es ben trouvé d' ma guidance. Vois-tu, faudra continuer. Dis-toi ben c'que f te dis : t'es ren et t'es qu'in sot. Chaqu' matin j'te donnerai mes ordres. Tu les suivras. On s'entendra mieux.

— Mon homme, nous v'ià cheu moi. Ça sent bon d'êt'cheu soi. On est son niait' d'abord et on vaut tous ceux qui n'ont point d'services à nous payer. Faut garder son cheu soi. Pour ça faut continuer d'êt' économe. L 'jardinage c'est un beau métier, mais ça rapporte son argent sou par sou a châ p'tit. Celui qui gagne sou par sou doit dépenser liard par liard. J'amasserai et jTrons bâtir in aut'maison que j' louerons. In' bâtisse, ça rapporte son argent tout seul.

— Tant que jetions à la farme, j'avons ben mangé — trop. T'as ben fait, ça nous coûtait ren. Trop manger, ça fait mal. Ça acagnardit,

oo

d'abord, puis, ça empêche de vieillir ensuite. Y faudra moins manger. Voilà, j'ai fait in' soup aux naviots. J' mangerons la soupe, après les naviots avec du sel et du pain. Ça nous f'ra not' repas. D'habitude, j'I'ai remarqué, à la farme, tu mangeais trop d'pain. Le pain, ça suce le sang. J't'ai ren dit, ça n'coûtait ren. Ici, faut qu'in morceau comme ça fasse deux repas.

— Mon homme t'as in' habitude qui tïera mal. Là-bas, à la farm' t'allais au cabaret rdimanche. C'étaient les aut' qui payaient parce qu'y disaient qu' t'étais un brave homme plus bête que méchant. Vous aviez raison. Ici c'est plus pareil. D'abord, j'ai lu dans rjournau qu'au cabaret y avait des microbes : l'alcool c'est d'ia poison. Tu n'iras plus au cabaret. Je n'vais pas au cabaret, moi. Tu resteras ici à lire ton journau.

— A la farme, tu fumais. Bon, ça nYcoûtait ren. Le tabac, y a du nicotin d'dans. C'est dangereux. Voudrais point qu'tu tombisses

malade. Faudrait qu'j' te soigne et tu pourrais plus travailler. Tu fumeras d'ia barbe d'maïs sec, à c't'heure. Ça t'fera pas d'maux, et ce s'ra aussi bon.

— Te v'ia déjà les bras croisés ! y fait pas encore nuit et in honnête homme a toujours quéqu'chose à faire : in pied d'salad' à lier, in chou à arroser, in' fève à épouiller, d'ia mouss' à enl'ver d'd'sus in pommier, in' allée à ratisser. On n'travaille jamais trop. Allons, va, mon homme, travaille. Moi, j'reste jamais sans ren faire.

— Dis donc, y manque in pied d'salade, et jVen ai point r'çu l'argent. J't'ai déjà dit qu'tu n'devrais pas recevoir in sou des clients. Tu dois dire : Allez payer à la bourgeoise. Si j'suis point là, tu prendras le sou et tu viendras Tmett' dans l'tiroir. Faut pas l'garder sur toi. On est sujet à la tentation. Ce sou, tu pourrais le dépenser, l'perdre. Donne-moi l'sou dV te salade.

Tu dis que c'est la Beurtaude qu'avait pas

d'monnaie ? Ail avait qu'eun' pièce de vingt sous ? A payera d'main ? Fallait pas lui donner la salade. Faire crédit, c'est vouloir faire vendre sa maison. C'est la ruine !

Mon homme, t'entends, j'veux plus qu'ça t'arrive.

— Tu dis qu' c'te piquette commenee à avoir l'goût d'pourri ? Tiens, tu m'fais suer, t'es à mépriser. T'es p'êt' malade itou, t'as in mauvais goût dans la bouche. T'as dû dormir la bouche ouvarte. Ben sûr, je n'dis pas qu'vlà point longtemps que je remettons d'I'eau d'sus ! Mais les pommes quand c'a une fois fermenté, ça dure longtemps. Tu rajouteras encore d'I'eau d'sus. Faudra qu'ça nous finisse not' année.

— T'es malade ? Tu dis qu' c'est la piquette ? Mais sacré t'imbécile, croiras-tu c' que j'te dis? J' t'ai déjà dit que c'te piquette c'est un' idée qu' tu tïais. Pis, ben sûr, tu t'écoutes trop, mon l.omme ! Mal dans les reins, c'est ben rin que ça. Tu t'es trop courbé hier. Léve-toi,

ça t'passera. T'es sec comme in coup d'trique, comment veux-tu qu'la maladie prenne sur toi. Malade? J'ie suis ben moi d'puis trois jours, j'ai eun' fièvre de ch'val, des harrucinations la nuit. Ça m'empêche point d'me lever, moi. J'peux point faire grand'chose, mais enfin j' tourne, j' vire, j' fais toujours ben quéques petites insignifiances. Allons, lève-toi, grand propre à rien. Tiras point au iardin, si tu veux. J' suis accommodante. Tu fras point d' travaux d' fatigue. Tu racommocleras les paniers, tiens! D' l'ouvrage, c'est toujours d' l'ouvrage. C'est vrai qui faudrait mieux qu tu so^es au jardin, mais tout d' même, quand on peut pas, on peut pas. Si t'essayais, pour voir ? S'y a pas moyen tu r'vindras. .

Allons, geins pas comme ça. Ça t' fait souffrir pour te l'ver? Dès qu' tu seras d'bout tu n' sentiras pu ren. Ça m' fait souvent ça, moi.

— Je suis allée chez la dormeuse, et j' sais c' que ça nous coûte. Y faudrait pas qu' ça se renouvelle souvent, tu sais, tes maladies.

J'aime pas ça, moi.

La rebouteuse, ail' a viré autour de moi, a m'a flairée, r'niffiée, pis a m'a dit :

« Ah ! la mé, je vois ça, vous v'nez pour votre homme. Ben, attendez ! »

Puis ail' a fermé les yeux, et a m'a dit, avec une voix d' mort : « Vot' homme ? Vlezvous que j' vous dise? Ben y s'écoute vot' homme ! Il a ren. Y veut s faire cajoler. Vous 1' dorlottez trop vot' homme!... Ah! mais attendez tout d' même, il a in petit maux. Ça s'ra ren. Vous découperez une croix dans l'argenterie d'étain du papier à chocolat. Vous lui mettrez su 1' ventre. Puis, à jeun, vous irez quérir in crapaud et vous lui cracherez sur la tête sept fois. Entre chaque fois vous réciterez un' ligne des litanies à la viarge, vous ferez boire à vot' homme in lit' de lail d'ânesse pendant qu' vous direz des pater. »

— C'est-y cher, que j' lui ai donné, vot' lait d'ânesse ?

A n'a pas répondu.

— Enfin, vous ferez bouillir des cailloux dans d' l'eau et vous lui en f'rez aspirer la vapeur pour désinfecter son chéti corps.

— Ben honnête, Madame, que j' lui dis,

ben honnête ! Mais v'ià qu'après a s'éveille pis a m' dit : « C'est trois francs ! » — Trois francs ! que j' lui dis, on yoit ben qu' ça vous coûte ren, à vous, trois francs. Deux seulement, m'est avis qu' c'est assez. » — a: Poinl deux, c'est trois, c'est mon dû. » — « Ah! voleuse, que j' lui dis, vous voulez abuser du pauv' monde, que j' lui dis, et ben vous saves pas à qui vous avez affaire. J' sommes pas in domestique, moi, j' sommes propriétaire, que j' lui dis. Eh bien ! j' vous donnerai ren du tout et pis, j' va vous dénoncer aux gendarmes, moi. C'est défendu d'abord, vot' sale métiei d' voleur. » Alors a m'a sauté d'sus comme in' chienne en chasse en criant : « Marédictior sur vous ! Marédiction sur vous ! Vout' homme s'ra possédé et y aura in sort sur vout' maison, Ruine et désoration ! »

Enfin à force qu'on s'agonise, a m'a dit « Ah ! ben, tenez, vieille chipie crevée, poui en finir, donnez-moi deux francs et foutezmoi Y camp, vieille morue pelée ! »

« Ben honnête, que j' lui dis, en m1 radou cissant, et j' lui tendis mes deux francs même qu'y avait eun' mauvaise pièce avec. Pis comme j' m'en allais, a m'a rappelée :

« Eh! tenez, j' vois qu' vous êtes un brave femme tout d' même. J' regrette c' que j' vous ai dit, et voyez-vous, y faut mieux pas avoir affaire aux gendarmes. J' vais vous donner du lait d'ânesse pour ren. J'ai justement reçu une ânesse y a quéques jours. J' vas la traire. »

Pis elle est partie. Quand ail' est r'venue, la bouteille était encore chaude.

« Ça du lait d'ânesse ? que j' lui dis, on dirait du pissat !

« C'est la vraie couleur, qu'a m' dit. »

— Àh ! t'as tout bu déjà ! Crois-tu qu' j' vas aller t'en acheter une bouteille tous les jours, d'hasard ? Qu'est-ce que tu dis ? C'était du pissat? D'hasard, vois-tu, mon homme, j' m'en étais doutée. J'en étais sûre. Je l'ai tournée. j' l'ai virée, j' l'ai sentie. Pis, veux-tu qu' je te dise ? Un' idée qui m' vient, comme ça. J' crois ben qu' ce n'est point même du pissat d'ânesse. C'est du sien. La salope i Deux francs ! Et t' as tout bu, mon homme? Enfin, t' as p' lèt' ben fait tout d' même. Vois-tu, après tout c' te femme, c'est une rebouteuse, a

sait ben ce qu'a fait. Pis, autant fallait toul boire, puisque j'avions payé les deux francs,

— Où qu tu vas ? T' faire raser, qu' tu dis Mon homme, t' as passé 1 âge d' la coquetterie Bon au temps qu' tu me courtisais, Lais* donc pousser ta barbe. Quand a s'ra trop loi gue, j' te îa couperai a\ec mes ciseaux. Cil sous, c'est cinq sous, avec cinq aut' sous, fait dix sous, la moitié d'in franc. Et j'oi deux francs à rattraper.

— Ton journau ? C'était bon quand t'ét< jeune. Un journau c'est in sou par jour.

Le prix d'une salade, de dix cornichons. Ei lisant ton journau 1' Dimanche ce s'ra ben assez. Ça fra toujours six sous d'économie par semaine. Puis, quand j'irai acheter quéque cliose, j' demanderai qu'on m' l'enveloppe dans du papier d' journau. Tu pourrais en lire des morceaux. L' journau faut pas trop en lire à ton âge. Ça fatigue les yeux et ça travaille la

tête. Vois-tu, faut mieux le lire qu'une fois par semaine, ça distraira davantage, et j'avons deux francs à rattraper.

— Hein? Quoi? Des sous pour aller à la foire ? Quel outil veux-tu acheter, d'abord ? T as tout c' qui te faut ici. Tu manques de ren. T'as b'soin d' ren. T'as ren à acheter. Tiens, v'ià tout de même huit sous ; cinq ce s'ra assez, tu les feras sonner dans ta poche pour faire voir qu' t'en as. Mais tu dépenseras pas tout. Même, vaudrait mieux ne ren acheter du tout. Enfin, j' sais ce que c'est qu'in homme, ça a des b'soins que les fumelles n'ont pas. Amuse-toi ben, mais dépense pas tout, tu

m' rapport'ras 1' reste Tiens, au fait,

rends-mé donc ces cinq sous, tu t' les ferais p' têt' voler.

— Ton homme est malade ? Tu payeras ton loyer dans quinze jours ? Ma nièce, écoute : J' sommes vieux et j'en avons plus pour longtemps à vivre. Tu vois, j' avons douze mai-

sons, j' avons d' l'argent à la caisse d'épargne. J' avons des bas d' laine pleins. Ben, tout ça, ce s'ra pour toi quand je s'rons morts. Ce s'ra tout pour loi, mais tant que j' serons vivants, vois- tu, faut payer vol' loyer.

J'ai quarante locataires, eh ben ! y m'ont toujours payé leur loyer. Ma nièce, y faut m' payer ton loyer, c'est pas dans quinze jours, c'est tout de suite. Quand on n'a pas les moyens de payer son loyer, on n'en prend pas. On fait pas huit enfants quand on n'a pas les moyens de payer son loyer. On n'a-t-y fait des enfants, nous deux mon homme? Eh ben!

Alors ! Fallait en faire autant. Moi, en m' mariant j' lui ai dit : pas d'enfants ou tu m' connaîtras pas.

Gomment f C'est pas d' la faute à tes enfants si vous êtes dans la misère ? C'est-y d' la mienne à c't' heure ? Moi, j' vois qu'une chose, m' faut mon argent, tant que je suis en vie, je me démunis de ren. Après, dam, ce s'ra pour vous. Mais d'ici là.... J'ai pas fait bâtir pour qu'on me paye pas mes loyers. Tu t'en iras avec tes drôles et ton mari où tu voudras, et y garde vot' buffet pour le prix d' mon ternie. J' vous F rendrai quand vous m'aurez payée,

parce qu'y vaut pas cher, vot' buffet. Ou bien vous l'aurez après ma mort, avec le reste.

— Mon homme, j' sommes \ieux. On a des maisons, une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze maisons. Douze maisons qui nous font d' l'argent sans qu'on y pense. D' l'argent on en a plein dans les bas d' laine. On peut l' voir chaque fois que j' veux. Si on n'en avait pas, on pourrait pas l'voir. On nen aurait pas* si j'avais pas élé ta femme, sans moi, vois-tu, on s'rait pas riche. C'est beau d'être riche, rien qu'avec des pièces de vingt francs en or. Tiens, tiens, regarde, c'est beau, c'est du (eu sur la table, c'est chaud au cœur comme du cognac. Faut pas 1' dépenser. J'aimerais mieux qu'on m'arrache in œil que d'en dépenser une seule de ces pièces en or. C'est beau l'or, c'a du sang dans les veines, du vrai sang d' chrétien. Y faut mieux faire comme j' faisons, manger qu'in' sardine et une gousse d'ail et avoir des pièces de vingt francs en or. L'or, tiens, tu veux qu' je te dise, l'or, y a du bon Dieu dans l'or.

— Mon homme, v'ià soixante-trois ans que j' nous connaissons. J' t'ai souvent dit qu tu netais qu in sot, mais un brave homme, et c'est parce que j' t'aime bien et j' te suis attachée. Ça m' fait d' i'a peine de t' voir t'en aller 1' premier, j'aimerais mieux que ce soye moi, mais puisque Y bon Dien Y veut ainsi, y faut pas 1' contrarier. Même, ça vaudrait mieux qu' tu t'en allisses tout d' suite. C'est la vieillesse qui t'emporte, et y a ren a faire. La rebouteuse n'y f'ra mais et ça coûterait encore deux francs, comme ça m'a déjà coûté y a des années. Mais maintenant, t'es pu bon qu'à ren faire et à coûter de l'argent. La vie n'est point gaie à not' âge, tu t'embê.es dans c' lit et tu sers à ren. A ta place, me semble, j' me laisserais finir. Quatre-vingt-huit ans ! T'as assez vécu pour ce que tu verras d' bonheur. Moi, j' travaillerai encore in peu, puis quand j' s'rai plus qu'une charge pour les autres, j' me laisserai creuver, j'irai t' rejoindre. C que j' te dis, mon homme, c'est parce que j" t'aime et qu' ça m'ennuie d' te voir souffrir et inutile de tes dix doigts qui doivent te p'ser.

— Ah! ma bonne, j'ai ben d' la peine, in homme avec qui j'ai vécu soixante- quatre ans î J'aurais mieux aimé mourir la première, ya m'arrache le cœur ! Pauv' cher homme du bon Dieu, lui si bon, si doux, si obéissant, si accomodant, et qu' avait si ben su nï comprendre ! Mort là, à côté moi, dans mon lit ! Ah ! j'ai-t'y ben du malheur !

Ma bonne, faut aller commander le cercueil. Moi, y faut qu' je reste là pour si v'nait in1 cliente qu'aurait besoin d' queuque pied d' queuqu' chose. Disez-moi. D'mandez lui donc, au menuisier, si prendrait pas moins cher en faisant deux cercueils à la fois. J'en ai pu pour longtemps à vivre, on mettra l'aut' cercueil dans 1' grenier et m'est avis qu' j' s'rai pas longue à en avoir besoin.

Le crime Qrosjean

A Albert Gleizes,

Depuis trente ans — autant dire trente siècles — les Grosjean fouillent la gueuse et depuis trente ans ils ne voient que des gens qui, comme eux, fouillent la gueuse. Avec la République maudite, la terre, c'est de la caillasse, et le soc de la charrue ne remue pas l'or à pelletées. Autrefois encore on pouvait vivre, mais maintenant.... Ah ! malheur ! depuis le temps des seigneurs qu'ils sont rivés au sol, les Grosjean ont semé autant de gouttes de sueur que de grains. Les misères se sont abattues sur eux plus drues que les grêlons d'orages.

Ils ont ramassé plus de haine que d'épis de blé et les peines les ont couchés plus fort que le vent les pieds de garrouille.

On possède de bons bras et quelques

champs, le tout sera saigné s'il le faut, mais Pierre Grosjean attendra ses revenus dans son étude de notaire, ou bien il les fera faire à ses commis, comme le géomètre qu'on voit parfois au village surveillant à l'ombre ses employés trimant sous le soleil.

Le fils Grosjean sera un Monsieur, c'est-àdire un homme qui ne fera rien pour gagner beaucoup d'argent. Il sera salué bas par ceux qui travaillent.

Ce fut Bovary entrant au lycée en blouse bleue, en sabots de bois

Durant le vertige des études, des mois s'empilèrent et, comme eux, des choses dans la tête de Pierre Grosjean.

Bœuf de bonne volonté, il s'était attelé à la besogne. Mais cela ne rendait pas fort et il trouvait pénible de travailler les livres qui sont morts quand les heures sont douces aux champs par les journées d'été, dans l'étable à la veillée, par les soirées d'hiver.

Il ne l'écrivit pas à son père, cela n'était pas encore assez mûr en îui. Seulement à la fin de l'année scolaire, il déclara tout net :

« J'aime mieux la terre ! »

Le vieux fut tendre ; il dit :

« Quand eun'foué ça y sera, ça y sera.

« Tandis que la terre... la terre... c'est eun' gueuse ' »

Pierre ne fut pas convaincu. Avec sa ténacité de paysan qui sait ce qu'il veut, Grosjean ne voulut entendre à rien et le fils dut laisser s'empiler sur lui des années et, comme elles, des choses sans âme dans son crâne de paysan. Et voici : plus il emplissait son crâne, plus cela rendait le même son : « J'aime mieux la terre ! J'aime mieux la terre ! »

Il ne comprit pas souvent le verbe du savoir, il le retint. Il passa même ses examens et fut reçu comme tout autre, parce qu'il savait autant que tout autre.

Pierre Grosjean est à la ville proche, notaire. Pour acheter le cabinet, le vieux a vendu des terres. Alors il a dit :

« Moins j'aurons de terre, moins j'peinerons. »

Et ils ont peiné plus dur que jamais.

Et Pierre Grosjean a examiné des affaires.

Et il s'est promené dans son cabinet de Monsieur et il a frappé son crâne à grands coups de ses poings virils et il a crié : « Qu'estce que ça veut dire ?... Qu'est-ce que ça veut dire ? »

Il a tourné, retourné des formules apprises à la Faculté. Rien n'a voulu sortir de sa tête, qu'il avait bourrée de tant de choses.

Le désespoir est seul venu, lui montant en sanglots à la gorge.

Et voici que germa en lui une résolution colossale : partir vers le père ; où simplement labourer les champs, qui sont moins rebelles que les affaires.

L'un suivant l'autre, les clients ont déserté

l'étude. Les commis ont été remerciés, et

Pierre Grosjean s'est trouvé Grosjean comme

devant.

Alors il est allé là-bas, et il a dit au père :

« Je veux revenir aux champs. »

Le vieux est devenu vert. Il est tombé. On

le croyait mort. Il ne dit rien. Seulement il pensa.

Il pensa : Son fils un Monsieur, ce Monsieur un paysan !... — L'idée ne sortit point.

Il acheva : « Malheur de malheur»...

Le vieux avait de l'argent, on dépenserait ce qu'on dépenserait, mais l'on garderait l'étude.

Et le vieux n'avait pas d'argent ; alors il travailla plus dur que jamais, et maudit plus fort la terre et la République, et l'Empire second qui les avait lâchés, et le fils qui voulait devenir paysan.

Et le fils ne redevint pas paysan, et le fils ne laboura pas la terre : il ne fit rien.

Au long des heures plus longues que des années, l'ennui coulait sur lui, lentement.

Du dégoût fientait sur son crâne qu'il tenait souvent entre ses deux mains inutiles.

Les gros dossiers jaunis, accolés au mur gris, suintaient de la mort parmi les toiles d'araignées et la poussière, et dans l'odeur de papier fade.

Là-bas, le vieux et la vieille s'épuisaient avec leur entêtement. Ils gardèrent une vigne qui devait rapporter gros aux vendanges pro-

chaînes. Le reste fut vendu, morceau par morceau, et bientôt les Grosjean, les Grosjean qui avaient eu du bien, travaillèrent chez les autres

Un paysan sans terre n'a pas de raison d'être, et Pierre songeait qu'il était un paysan dont la terre était une étude, et que la paresse est pénible à cultiver quand on a du vrai sang dans les veines. Et cette idée-là fit un trou dans sa tête et s'y logea.

Aussi un matin, il ferma cette étude où la paresse était pénible. Il lança un regard attristé de bon bœuf vers l'étable qui n'est point faite pour lui, et fut sur la route, vers le village paternel. « Le père dirait ce qu'il voudrait, Pierre serait un paysan l *

C'était pendant la canicule. Pierre sentait la route poudreuse lui rentrer dans la gorge.

La route était brûlante, et puis aussi les sanglots, qui restaient collés à la luette et ne voulaient pas percer : cela créait de la soif. Au long des routes, des cabarets ouvrent des portes d'ombre. Pierre entra suivant sa soif. D'abord ça lui donnerait du temps pour se

raffermir dans ses décisions. Ensuite... la fraîcheur des boissons est propice aux réflexions graves. Il réfléchit gravement.

Somme toute, la vie est douce, même pour un paysan sans terre. Il est meilleur de ne rien faire que de labourer les champs. Puis les vieux travaillent... alors...

Il revint à la ville et entra chez lui.

Le lendemain il retourna au cabaret où la vie est heureuse et bonne. Ce n'est pas difficile de boire, et les vieux disent : « La terre, c'est une gueuse l »

Pierre Gro.sjean fit des dettes. Ces dettes s'accumulèrent. On allait saisir l'étude.

II revint chez les vieux et pleura. Tout-àcoup il coupa ses sanglots :

« Après tout, tant mieux. La terre, j'en ai dans le sang, j'en ai dans le ventre.

« Voyez-vous, je suis né avec ça. Je ne puis plus m'en défaire... J'aime mieux les champs... Je ne suis qu'un paysan... »

Le vieux s'encoléra. Un ressort le jeta debout. Une âme tragique leva son bras, sa

main énorme s'abattit sur la joue du fils qui voulait être un paysan.

Le père Grosjean allait de long en large dans la salle. Son front était plissé car il y avait derrière l'effort des pensées rétives.

Ses membres tremblaient, et le fils pouvait sangloter : il n'entendait rien, il réfléchissait, et les fonctions difficiles sont absorbantes.

Il sentit enfin une idée. Elle naquit soudain, en un seul morceau et prit corps en lui. Son front s'élargit. Il embrassa Pierre, le poussa par les épaules vers la porte :

« Va, va chez toi. T'as fauté, mais j'te pardonnons. J 'ferons core un sacrifice. J'en sommes plus au premier. Tu n'retourneras pas à la terre. Gomprcnds-tuJ'avons trop fait pour ça. Te v'ia maintenant un savant, un Monsieur, et c'est dur la grand'gueuse ! »

Le vieux fît son sacrifice...

Le beau frère au père Grosjean avait quinze mille francs. Il n'avait pas confiance aux placements et préférait cacher son argent.

Malgré qu'on soit méfiant, Bertaud avait

prêté le secret de sa cachette à Grosjean, qui n'aurait pas fait tort d'un œuf à un payen.

Bertaud était charpentier, et tous les soirs en revenant de la ville, il passait au long de la ravine, près du bois au Chaillot.

Une fois, Grosjean dit à sa femme : « Faut que j'aille voir le fi', t'entends... Non pasl'fi, nout'vigne... J'ai b'soin d'ia voir. T'entends, tu vas t'coucher, et t'éteindras la chandelle. »

Cela lui arrivait parfois de sortir le soir, au temps où ils avaient des propriétés. Elle ne pensa pas à s'étonner.

Le vieux s'éloigna une pioche sur l'épaule. Et il entendit chouinter.

Alors il frissonna parce qu'il pensa à son fils que l'ensorceleuse voulait lui reprendre, et qui se mourait peut-être à cette heure à cause d'elle.

Il arriva près du bois où passait Bertaud et attendit une heure, immobile comme les pierres du chemin. Et quand l'autre passa, il bondit d'un bloc, la pioche en l'air. L'homme poussa un « han » étouffé et s'abattit, la cervelle crevée. Le vieux se jeta par terre et tâta des doigts. Il trouva l'endroit, là, une poche sous le sein gauche... Rien ! Il n'y

avait rien ! La poche n'existait pas. Des aiguille» de glace et de feu germèrent des pores de sa peau. Une fureur le saisit. Une envie aussi de massacrer le mort. Il le poussa dans la ravine à coups de sabots. Il se mit à platventre et resta dix minutes sur le bord du gouffre, regardant dans ce trou noir où il n'apercevait rien, sinon ses propres prunelles qui se cerclaient de lumière.

Il se releva, mit sa pioche sur son épaule et courut à pleines jambes. Mais voici qu'arrive à la maison de Bertaud. il tremblait stupidement. Il regarda sa pioche, ses sabots, ses habits où il y avait du sang. Quelque chose d'inexpliquabîc qui se mouvait en lui, manqua de le faire défaillir. Il songea à son fils et se redressa.

Le père Grosjean s'endormit profondément

cette nuit-là.

Le lendemain au réveil, on lui dit :

— On vient de trouver vot' beau-trère dans

la ravine. Il a dû glisser sur le chemin, il est

tombé et s'est tué.

— Qu'est-ce que vous m'dites ? J'ai point d'beau-frère !

Et le vieux, sans savoir pourquoi, soutint énergiquement, désespérément :

— Je n'ai point d'beau-frère, je n'ai point d'beau-frère I

— Comment?... vot' beau frère Bertaud ? L'frère de vot' femme, qui d'meurait là, vous vous voyiez tous les jours ?

— J' vous dit qu'j'ai pas de beau-frère, entendez-vous, je n'ai point d'beau frère... Menteur du diab' I Puis mêlez- vous de c'qui vous r'garde, d'abord. Foutez-mé Tcamp ! foutezmé l'camp !

Sans doute ces gens venaient-là pour l'espionner et perdre son fils.

La colère lui écrasait la gorge.

On s'éloigna en haussant les épaules...

Tout-à-coup, il se souvint qu'il pouvait bien y avoir du sang sur la route. Il fut vu effaçant des traces avec ses pieds. On l'accusa.

Le pays s'émut. Cependant, devant le peu fondé des présomptions, et après un interrogatoire sommaire, le père Grosjean ne fut point arrêté.

Il continuait normalement sa vie.

Le souvenir du soir mauvais disparut au vent qui passait.

Il ne pensait guère qu'au fils qui pleurait pour revenir à la terre et jurait qu'il deviendrait un mauvais gars à la ville...

Les élections approchaient.

La question de l'affaire Grosjean fut remise sur le plancher. Un parti politique en eut besoin pour soutenir sa lutte, et s'en empara. Aux réunions il fut parlé de la lâcheté d'un gouvernement qui ne protégeait pas les citoyens. La partie adverse fut accusée d'avoir fait assassiner Bertaud, qui la gênait. La Justice était avec les assassins, et tant que les autres triompheraient, la Justice serait avec les assassins. C'est pourquoi là, à la porte de chacun, était suspendue, comme une épée de Damoclès, la menace du viol, du carnage, de la ruine et de la mort.

Grosjean « bandit aux mœurs inavouables, hypocrite, dissimule, prêt a toutes les horreurs, était de ceux qui en cas de trouble, seraient avec les chauffeurs, de sinistre mémoire. Plus féroce que Néron, plus corrompu qu'Héliogabale, on le verrait prendre des bains d'ignominie et de sang humain. »

Les auditeurs ne manquèrent pas de croire qu'on leur disait de grandes choses, et des applaudissements frénétiques accueillirent ces paroles.

Encouragé, l'orateur s'échauffa. Il promit qu'il aurait la tête de ce vampire gorgé de chair et d'infamie.

Le parti fut élu, et le vieux fut arrêté.

Il ne comprit point qu'on vint le troubler pour une histoire vieille de plusieurs mois. Puis ça ne regardait personne, et au surplus, ça ne ferait pas revenir le mort. C'étaient des tracasseries bien inutiles.

Il ne chercha pas à convaincre la justice de la solidité de ses arguments. Il était revenu de l'équité humaine depuis les siècles qu'il était à la terre. Il préféra dérouter les juges par son imbécillité.

On se préparait à relâcher l'accusé, lorsque plusieurs témoins oculaires se déclarèrent qui, du reste, n'avaient rien vu. Ils manquèrent bien de justifier Grosjean par leurs contradictions et les disputes qu'ils eurent entre eux sur la différence de leurs \ersions. Les disputes intestines se firent telles, que le principal intéressé commençait à être oublié ; son

affaire devenait moins importante que celles des témoins.

Le juge dut brusquer les choses et, par peur de la prison, ils finirent par se mettre d'accord.

Ils s'étaient pourtant entendus dès l'abord, sur un point : Grosjean les avait menacés d'un mauvais coup s'ils parlaient : la terreur les avait muselés.

Devant ces révélations, le vieux s'affaissa, attéré, ne comprenant décidément plus rien. Il se demanda s'il n'avait pas réellement parlé. Il se sentit perdu. Il avoua, s'en repentit aussitôt et renia son aveu, sans résultat.

On ne devait juger le crime Grosjean qu'à la session de novembre, dans trois mois.

Alors le vieux demanda s'il aurait la permis* sion de retourner à la terre durant ces trois mois. Il lui fallait peiner dur pour le fils que la gueuse voulait lui arracher. Devant les quolibets il se mit en colère. Ces gens voulaient donc lui tuer son fils Et il leur cria :

« Mon fils, c'est un Monsieur, vous enten-

dez, un Monsieur, et vous n'êtes que des pai.sans. »

Les gardiens rirent :

« Un joli Monsieur, ton fils. On va l'envoyer à la Nouvelle casser des cailloux, un boulet attaché au pied, et s'y bronche, des coups d' matraque, à ton fils, le Monsieur. »

Au cours de ces scènes qui se répétèrent souvent, Grosjean tapait le sol du pied, les murs du poing et proférait : « Nom de Dieu ! Nom de Dieu I » ne trouvant rien à dire.

Le père Grosjean résistait au mauvais régime do la prison. Il devrait vivre, ou le « fi » retournerait à la terre.

Pourtant le vieux commençait à s'inquiéter.

Les vendanges approchaient. La vigne qui lui restait devait rapporter gros. Mais voici : il faut des bras pour vendanger. Et si le « fi » va à la vigne, il so^a repris à jamais...

Et la femme Grosjean s'inquiétait de son côté.

Elle écrivit au gardien en chef de la prison.

Elle le priait do laisser revenir son mari, le temps des vendanges seulement. Après il

retournerait là-bas, à leur maison. Elle envoyait un panier de fruits pour eux.

La femme Grosjean ne reçut point de réponse, et elle fut sans vie en songeant à la récolte si belle qui allait être perdue.

Grosjean résolut de s'évader. Il reviendrait après l'ouvrage terminé.

Un matin il s'empara de sa cruche et la brisa sur le crâne d'un gardien. L'homme s'affaissa, sans un cri, assommé.

Grosjean ne put s'évader. Il fut garrotté et vécut dès lors dans une totale stupéfaction.

Un jour il reçut une lettre. On la lui lut. Elle était du fils.

Pierre annonçait à son père qu'il avait fait la vendange.

Maintenant il ne retournerait jamais àla ville où les .sillons sont plus durs à ensemencer que la charrue à pousser dans des cailloux. La terre, la grande terre qui était sa mère, la verrait mourir chez elle.

7/ était redevenu paysan.

Le vieux eut en lui un effroi dramatique.

Il bégaya : « Mon... mon fi, un... un paisan... un... /a gueuse !... »

Il tendit le poing en un geste de menace et se raidit, foudroyé.

Gens de la Vilîe

A M. cl M"' Vladimir de Holstein.

Madame Nèfle

A Jules Lemaitre.

Par tous les temps, une fois le jour, elle sortait, ;traversait|l a ville et prenait vers la campagne. Son pas égal trottinait fragile sous son corps frêle et chétif, et dans sa robe éternellement sombre. Et chacun disait d'un ton mélancolique : « Cette pauvre Madame Nèfle qui va au cimetière ! » Gela était immensément douloureux, parce que cela était trop simple pour la province où l'on~aime parler.

L'automne esta son déclin. Un froid humide stagne partout dans le silence. Les rues sont désertes et les maisons, accroupies sur le sol, toutes blanches et basses ont l'air d'avoir froid.

Seule, cette pauvre Madame Nèfle va au cimetière et nul ne pense à sourire, derrière les carreaux sur son passage. Son pas petit fait bruisscr à terre l'âme des feuilles mortes, comme un frou-frou de robe de soie. Son large voile de crêpe noir troue l'ouate blanchâtre du brouillard, angélisant plus encore sa douceur de sainte. Les arbres décharnés entremêlant désespérément le squelette de leur branchage d'où, de temps en temps, glisse une dernière feuille, lui font un bout de conduite, par charité.

Cette pauvre Madame Nèfle sait qu'elle va trouver là, au tournant de l'allée, une fillette grelottante. Un mince fichu usé se croise sur sa poitrine maigrelette quesecoue, à intervalles réguliers, une petite toux sifflante, péniblement arrachée. Son museau fin est rose de froid, et ses yeux sont baignés de vague. Madame Nèfle sent déjà la pitié lui étreindre le cœur. Ah ! que n'est-clle riche et que son pauvre cher homme de mari n'a-t-il sa sensibilité !

D'avance, elle prépare sa bourse pour acheter à l'enfant tout son panier de fleurs, les paye plus cher qu'elles ne valent, et timide,

honteuse on dirait, se sauve, sans apercevoir l'étrange sourire grimacé de la fillette. Bien faible sourire, las comme sa chair, usé comme son fichu !

Et Madame Nèfle trottine, menue, menue, dans sa robe éternellement sombre, et, derrière chaque rideau, chacun dit mélancoliquement : « Cette pauvre Madame Nèfle qui va au cimetière. »

Elle ouvre si doucement la grand'porte si lourde, que rien ne gémit dans la rouille des gonds. Elle traverse des allées, et parfois son voile, s'accrochant aux épines d'un rosier, découvre sa face apâlie et ses grands yeux de violette fanée.

Elle longe un instant le vieux mur crevassé, puis, près d'un if monumental, pose à terre ses bouquets, jette ses genoux sur la dalle glaciale d'une tombe, et joignant les mains dans ses mitaines, elle prie, longuement, la face touchant le sol...

Au bout d'une demi-heure pendant laquelle elle n'a pas senti le froid vif qui fait craquer les branches des arbustes, elle se relève.

Sans surprise, car depuis deux ans elle en a pris l'habitude, elle constate que des fleurs fraîches garnissent les vases de verre peint, et pense, comme toujours : « Ce ne peut être quo mon pauvre cher homme de mari. Il ne m'en parle jamais pour me faire chaque jour la bonne surprise... Du reste, s'il n'apportait luimême ces bouquets, ce serait un miracle ! » Puis elle va à la pompe et, se désespérant de la trouver prise, elle laisse à terre ses fleurs.

Après une dernière prière, un dernier regard pour s'assurer du parfait état de toute chose, elle part de son petit trottinement fragile et menu, remuant la rouille des feuilles mortes.

Un jour le percepteur a caractérisé la situation. Il a dit : « Pauvre chère existence de pauvre chère bonne femme ! Quelle douleur vous êtes dans votre effacement ! »

Et depuis, à tout venant il a répété sa phrase, car il en était content, et par la petite ville mélancolique la phrase a trouvé des échos, tout aux tréfonds des âmes.

Ce qu'avaient été ses parents ? Jamais elle

ne l'avait dit, et la curiosité s'arrêtait au seuil de sa porte ; alors personne ne le lui avait demandé.

Elle se maria jeune à un homme doux, qu'un simple verre de vin sufli&ait à troubler. D'ailleurs, il en buvait beaucoup, ce qui l'abrutissait lourdement, ainsi qu'un coup de massue. Il ne pouvait apporter à la maison l'argent de la semaine, elle ne lui en fit jamais reproche et subvint à peu près seule aux frais de leur vie. Sa santé s'érailla aux nuits d'insomnie où elle rêvait d'amours spirituelles, en suivant le mouvement de l'aiguille, sous l'agile fluidité de ses doigts.

C'est un éternel et banal roman sans doute ; combien de jeunes femmes ont eu semblable existence !

Mais comme cela était triste dans cette calme et paisible demeure que ne troublait pas un bruit de voix, dont la léthargie semblait avoir fait son lieu de prédilection.

Au pire, du reste, son pauvre cher homme, il n'était pas méchant, à rencontre de tant dans le même cas ; il se serait tué pour sauver la vie de sa îemme. Il n'était capable de rien autre.

Il fallait s'occuper de lui comme d'un enfant. Il ne savait pas même se servir à table. D'une voix uniformément douce, il demandait qu'on lui mit sa serviette, qu'on lui remplit son verre, son assiette. Seulement, il n'était pas difficile : si on lui préparait ses mets favoris il mangeait ce qu'on lui servait. On lui donnait toujours les meilleurs morceaux du plat.

Il fallait presque l'habiller le matin, le coucher le soir. Chez lui il passait le temps à fumer sa pipe tandis que Madame Nèfle tournait, virait, faisait le ménage, ou cousait pour le dehors. Lui, il la regardait faire avec de gros yeux sans expression. Jamais une seule fois il n'aurait pensé à lui fendre son bois en hiver, à aller au puits chercher un seau d'eau, ou à allumer le feu. Mais elle ne se trouvait pas moins heureuse, elle n'avait jamais songé qu'il aurait pu faire quelque chose pour elle.

D'existence de personne on n'avait entendu Madame Nèfle se plaindre. Quand par hasard on venait la voir, ce n'était pas pour médire de chacun comme on fait chez tout le monde. Elle avait toujours trouvé des mots pour excuser les mauvaises actions d'autrui et disait qu'il faut être miséricordieux — nous avons tous

quelque chose à nous reprocher. Loin de s'en fâcher, on avait respecté sa bonté et l'on parlait d'elle comme d'une femme du bon Dieu. On revenait rarement chez elle quand on n\ivait aucun service à lui demander.

Sur le tard, alors qu'elle n'y pensait plus, ayant cru pouvoir renoncer à ce beau rêve, elle fui mère. Et ce fut pour elle un grand bonheur. Le bébé naquit tout frêle et lymphatique. Bien qu'il n'eut jamais crié ni pleuré — peut-être il n'en avait pas la force, peut- être encore il ne savait pas — il avait toujours l'air triste. Elle était romanesque, elle le nomma Tristan.

Et la maison fut aussi calme que par le passé. Madame Nèfle mettait le berceau à ses côtés, près de la fenêtre où elle se tenait le jour durant, et, sans interrompre son interminable travail, do temps en temps, elle levait ses yeux et enveloppait d'attendrissement le cher être qui dormait à poings fermés ou regardait le plafond, profondément.

Quand au père, il avait des maladresses, des

gaucheries puériles envers cette créature délicate. Il n'osait par. y toucher ayant l'appréhension maladive d'écraser le corps fragile. Une grande timidité le saisissait devant ses regards déjà fixes, et, mal à l'aise, il ne trouvait que mettre ses mains dans ses poches. Il ne prit jamais l'enfant sur ses genoux.

Tristan poussa mal, mais il poussa. Déjà disproportionné de nature, une croissance trop rapide et une suite de maladies presque ininterrompue en firent un être trop long, malingre, à la tournure disgracieuse et pauvrement étrange. Ses yeux trop bleus, son front trop haut, son cou trop mince, ses mains et ses pieds trop larges, avec ses cheveux coupés trop ras et ses oreilles trop écartées des joues, son menton recourbé en galoche et ses épaules plates, il avait une laideur indéfinissable qui, à la longue, finissait par plaire douloureusement.

Que pouvait-il bien se passer dans son cerveau ! Enfant, jamais il n'avait eu de ces mots dont le balbutiement met à l'âme lassée d'avoir vécu, un baume de naïveté. Jamais il n'avait eu de ces élans, de ces flots subits de caresses dont s'enivre voluptueusement la mère. Elle

ne s'en apercevait pas, toute préocupée qu'elle était de son seul plaisir, à lui. D'ailleurs, s'il n'avait pas recherché ses caresses, il ne les avait pas repoussées. Il s'en montrait ennuyé et c'était tout.

Tristan tramait son temps dans de grands silences, les yeux vagues et rêveurs. Parfois, un soupir, venu de très loin, sortait lentement de sa gorge, inquiétant sa mère. A ses questions vivement alarmées, il ne savait que répondre : « Je ne sais pas ». Et il retombait dans son silence. Il n'apprit jamais rien, parce qu'il ne devait pas se fatiguer. Il ne sut point même demander ce qu'il lui fallait. Il laissait la mère prévenir ses besoins et les servir. Son père depuis longtemps avait pris ce parti.

Et Madame Nèfle se croyait parfaitement heureuse entre ses deux enfants, comme elle les appelait pour plaisanter, de cet air triste et las, qui ne sourit jamais, dont elle disait toute chose. Elle se croyait si heureuse qu'elle en oubliait de manger à sa faim..

Le bonheur efface bien des désirs sans importance. Aussi, lorsqu'elle sentait l'effet de ces privations, elle se plongeait dans son bonheur, et la douleur s'évanouissait. Elle leur

expliquait son système de crainte qu'ils ne se sacrifiassent pour elle, quand elle leur disait : « Prenez ceci, prenez cela, sans vous occuper de moi, je m'en passerai. » Ils approuvaient de la tête et mutuellement, trouvaient que la manière avait du bon contre la souffrance : mais ils ne se privèrent jamais. Sans doute, ils n'avaient pas, eux, de bonheur où se plonger.

Pas une fois Tristan n'alla jouer sur la place avec des camarades. Il avait l'effroi tragique du dehors. Il ne se servait guère des jouets dont sa mère le comblait. Parfois, il en prenait un sur ses genoux et l'y laissait la journée entière, sans y toucher davantage.

De temps en temps il lui jetait un regard indifférent, et à nouveau s'absorbait dans la contemplation d'un point quelconque de l'espace. Un temps, une chose l'intéressa : la pendule. Le tic-lac, monotone comme la vie, semblait l'intriguer jusqu'à l'effarement.

Le balancement lent du pendule contenait pour lui tout un mystère, toute une existence hermétique, douée d'une puissance occulte, à

l'effet de provoquer la marche des évolutions, marquer le mouvement de l'espace, précipiter ou retarder les durées. Les aiguilles, qui, imperceptiblement, d'un doigt inexorable, indiquaient le chemin parcouru sans relâche et sans pitié, l'emplissaient d'une terreur vague mais respectueuse. Lorsque mornes, graves, tombaient les heures, glissant le long des cimaises, léchant la tenture, s'attardant 'dans les coins, fouillant les meubles, il tressaillait tout-à-coup, son cou se tournait vers le cadran, ses yeux s'arrondissaient d'épouvantement et, la bouche entr'ouverte, il écoutait anxieux cette voix qui le sermonnait.

Longtemps après la perception du dernier coup, l'heure vibrait encore en son âme, solennelle, austère, froide et inaccessible.

A partir de dix ans, Tristan eut une grande passion : celle des images. Heureuse de le voir s'intéresser à quelque chose de matériel, sa mère lui en fit venir une collection de toutes sortes avec des albums, et une grande fièvre fut en lui, et une grande joie en elle.

Il s'intéressa particulièrement aux gravures représentant des petites filles. Il resta une après-midi dans la contemplation d'un almanach.

Cela était une fillette pouponne, riant à pleines lèvres rouges sur des dents blanches. Des fossettes lui creusaient le menton et les joues. Ses sourcils étaient des arcs minuscules et ses narines des ailes de colombe. De grands cheveux bouclés croulaient en spirales sur ses épaules et dans son dos, parmi des fleurs et des cerises.

Il s'endormit le soir en la tenant sur son cœur et se réveilla le lendemain matin sans avoir fait un mouvement. Cependant le carton s'était cassé et le vernis écaillé. Il en eut grand chagrin et pleura pour la première fois à son souvenir. Il trouva que c'était bon les larmes, et depuis il pleura plusieurs fois dans sa vie.

Et ce fut la fin de sa passion pour les belles images. Et l'indifférence continua de tisser pour lui un drap fin d'ennui. Il avait alors quinze ans et en montrait bien douze malgré la longueur de sa taille.

Un jour sa mère trouva, sommeillant depuis des années dans un étui, sur l'armoire, un hautbois dont l'histoire était oubliée. Elle le lui donna.

Il en tira des notes timides. Ce fut sa seconde passion.

Du matin au soir, dorénavant, assis sur un fauteuil en paille, dans un coin sombre de la pièce, au hasard de l'intuition, tout bas, pour lui seul, noyé dans une ivresse inconnue, enveloppé de nostalgie, il chassait de l'instrument des sons graves et mélancoliques.

Sous la puissance magnétique des ondes, il fit défiler devant lui des panoramas enchanteurs voilés de brumes, des châteaux magiques coin aie en recelaient ses gravures. Des jeunes filles en robes vaporeuses y promenaient lentement leurs grâces diaphanes et leur visage tendre. Elles avaient des cheveux traînant presqu'à terre et tenaient des fleurs à brassées.

Il se laissait bercer par ces rêves.

Entre autres, il s'évoqua souvent, sans le vouloir, une longue plaine interminable. De la neige était partout sur le sol et dans l'air. Un cortège de jeunes filles vêtues d'hermine, qui portaient un cercueil d'ébène, passait. Lui,

BiBLIOTHECA

il était couché dans ce cercueil, sur du velours noir. Sa tête reposait sur le coussin épais de ses cheveux. Ses mains blanches, émergeant de l'écume des dentelles, étaient posées dans celles do deux jeunes filles dont l'autre main balançait des encensoirs de cuivre. Elles versaient des pleurs silencieusement.

Il ne bougeait pas dans sa longue robe de velours. Il écoutait des chants extatiques bercer son âme, et regardait la plaine où, par moment, un vol de corbeaux mettait des points noirs. Soudain, il arrivait à un château biscornu, criblé de petites croisées, de toitures tordues et de pignons en encorbellement. On traversait un parterre fleuri de lis, on montait un perron monumental et l'on pénétrait dans une salle sonore où l'attendaient des jeunes filles tristes.

Il rêvait la nuit de son hautbois et de ses visions.

Un crépuscule, tandis qu'il jouait, il vit sa mère pleurer sur sa couture. Il s'arrêta net. Il ne toucha plus jamais son hautbois.

Il se prit souvent à contempler sa mère. Il se demanda pourquoi elle ne ressemblait

pas aux petites filles des images et des rêves. Pourtant elle avait des yeux pareils.

Il se demanda aussi pourquoi les petits garçons qui jouaient dans la rue, n'étaient pas des petites filles comme sur les images ; il serait allé s'amuser là.

Un jour il faisait bien froid. Une neige duvetée tapissait la terre. Ça tombait depuis deux jours et Tristan en était ivre de bonheur, tant qu'il voulut sortir, tout seul ; sa mère dut, malgré ses alarmes, le laisser faire.

Il venait de contourner l'allée de tilleuls, lrosqu'un étrange cortège déambula devant lui. Il y avait quatre hommes rasés et bougonnants qui marchaient lentement, portant un fardeau recouvert d'un drap. Derrière, suivait une femme mal vêtue, accompagnée d'une fillette plus mal vêtue encore. Celle-ci avait les cheveux relevés sur le cou pour venir se cacher, sur la tête, sous une toque de velours vert usé. Son visage était émacié, mais gentil, d'un attrait maladif.

Tristan s'arrêta court, sans haleine.

Quand il rentra, une heure après, il était grelottant et dut se coucher. Il eut des hallucinations féeriques et croyait avoir près de lui un ange qui veillait, adoucissant ses souffrances, Cet ange ressemblait étonnamment à la fillette du convoi funèbre.

Il resta au lit tout l'hiver et, le printemps venu, put enfin se lever.

Il n'avait pas oublié sa rencontre et dès qu'il fut en force, il vagua comme une âme en peine par la ville, à la recherche de la jeune fille. Il la retrouva. Elle vendait des fleurs au coin d'une borne. Il la contempla longuement, respirant du bout des poumons. 11 revint là plusieurs jours. Elle était toujours à la même place, maii il ne pensait pas à l'aborder. Sans doute il ne l'aurait pas osé, s'il y eût pensé.

Ce fut elle, qu'attirait ce grand garçon triste à l'air doux de petit enfant, qui vint lui parler la première. Il en pâlit et ne put trouver un seul mot à lui dire. Elle fut impressionnée de son trouble et lui proposa d'aller avec elle à la campagne.

Quand il rentra le soir, assez tard, sa mère inquiète, était en larmes. Elle le gronda affectueusement. Il ne répondit rien et le lende-

main il resta enfermé. Seulement il ne pouvait plus se tenir en place et so 1 front était soucieux.

Le jour suivant il dut se céder et retourna vers sa jeune amie. Il ne regarda plus jamais le visage de sa mère où des traces de larmes apparaissaient chaque jour et lui faisaient mal.

Tristan apprit des baisers meilleurs que ceux de sa mère, des caresses plus voluptueuses, des tendresses plus aiguës. Cependant leur amour resta chaste, ils étaient tous les deux innocents des plaisirs plus profonds et trop faibles pour en avoir l'instinct.

Le printemps et l'été furent pour eux des mois d'une félicité absolue. L'automne ne fut pas de même. Avec les premières chutes de feuilles recommencèrent les maladies.

Tristan dut à nouveau garder la chambre et sa mère, presqu'heureuse de l'avoir maintenant à elle seule, retrouva des sollicitudes qu'elle commençait à oublier par la volonté de l'enfant.

Il trouva moins lassantes ses tendresses,

maintenant qu'il en savait éprouver la valeur charnelle.

Quant à son amie, tristement elle continuait de vendre seule ses fleurs sans l'espoir d'aller par les prés, chanter avec l'aimé la romance sans paroles de l'amour, une fois la tache faite. Mais tous deux vivaient dans le souvenir des jours passés et l'espérance du printemps qui reviendrait.

Le Printemps !... C'était bien loin...

Tristan mourut avec la dernière feuille de l'allée. Il avait vingt ans. Il mourut et elle ne sut rien. Cependant, ce jour-là, un chien avait hurlé à la mort et elle avait tressailli de toute sa chair. Elle avait reçu un coup au cœur et s'était assise, chancelante, sur la borne. Deux jours après, elle avait rencontré un cortège. C'était le jour des morts et des premières neiges.

Quatre hommes rasés portaient un cercueil recouvert d'un drap blanc. Derrière, un homme, le chapeau à la main en dépit du froid, soutenait une femme en grand [deuil qui sanglottait à âme fendre. Pui.s suivaient des indifférents qui parlaient entre eux, ennuyés que tout ne fût pas terminé.

De nouveau elle reçut un coup dans le cœur

et chancela. Néanmoins, elle suivit le convoi, à distance. Elle vit les hommes s'arrêter près d'une tombe, enlever le drap, découvrir le cercueil et le laisser glisser dans la fosse.

Des mains jetèrent de la terre qui tombait avec un son mat. La femme en deuil qui voulait se précipiter dans la tombe murmura: « Non, ne lui jetez pas de pierres ! » puis elle eut un cri : « Oh ! Tristan ! »

Tristan ! La jeune fille pâlit, se retint à une croix et sortit du cimetière.

Elle traîna par les rues, cherchant la mort dans la neige. Elle avait froid et toussait bien fort, mais la mort ne la voulut point.

Elle se fit le serment d'aller à cette tombe porter des fleurs chaque jour.

Cette pauvre Madame Nèfle, elle aussi, une fois qu'il lui avait dit : « Maman, je sens que je vais mourir tout-à-1'heure, tu ne m'abandonneras pas, toi que j'ai seule aimée ! » avait fait à son fils, à lui qui l'implorait par un mensonge, ce serment trop lourd qu'il accepta.

Pas une fois elles ne manquèrent à leur vœu. Mais un jour, cette pauvre Madame Nèfle ne rencontra pas au coin de l'allée, la petite marchande. Son cœur se serra plus violemment à la prévision d'un malheur et elle dut, pour la première fois, s'acheminer sans bouquet.

Et ce jour-là, elle ne trouva pas de fleurs fraîches dans les vases de verre peint, sur la tombe de Tristan.

Elle trouva là la jeune fille, couchée sur la dalle, les bras en croix. Elle tenait à la main une poignée de feuilles sèches.

Ces feuilles étaient comme elle, elles étaient mortes.

Sœur Sainte-Colombe

(notes d'un jeune homme)

A Edouard Gazanion,

« Sœur Sainte-Colombe doit venir passer plusieurs jours à la maison. »

Mes parents viennent de remuer en moi tout un monde de sensations douces : « Sœur Sainte-Colombe doit venir passer quelques jours ici. »

Sœur Sainte-Colombe ! Nom de charme, mon cerveau s'est emparé de vous comme d'une chose bien à lui, et qu'il connaît à fond.

Sœur Sainte-Colombe me semble une vieille connaissance, mais une jeune vieille connaissance.

J'en oublie de demander des détails sur cette sœur que je n'ai jamais vue, et dont j'entends parler pour la première fois, à ma

souvenance. Tout ce que j'en sais, et je viens de l'apprendre seulement, c'est qu'elle est ma cousine à un degré très éloigné. J'en veux à mes parents de ne m'avoir pas parlé plus tôt de cette cousine.

Sœur Sainte Colombe a vingt-cinq ans, sans doute, un teint de poupée rose, des grands yeux bleu-de-pervenche, d'une limpidité et d'une candeur dont je ne me plains pas. Elle a des petites dents propres comme la belle vaisselle des jours de fêtes, celle qui est en porcelaine, dans le grand buffet ; aussi mignonnes, ses dents que des dents de souris. On s'étonne de ne les voir pas toujours à grignoter quelque chose.

Sa cornette lui fait comme des ailes d' archange blanc de chaque côté de ses joues naïves. Ses mains, exsangues, aux doigts effilés, sont longues, longues. On dirait des fuseaux de fée. Elle a des ongles roses, peut-être un peu soignés pour une bonne-sœur, mais elle est tant délicieuse, que personne ne penserait à l'en blâmer.

Ses gestes sont graves et lents et sa voix est un murmure. Sa marche est austère, sous sa robe de bure où s'agite, à chaque mouvement, un

cliquetis de chapelets et de médailles d'argent.

Des parfums surannés de mystère et d'encens se dégagent de son être. On croirait sentir quelque vieux parchemin de missel que, des siècles durant, des doigts saints ont tourné parmi le souffle des encensoirs, sous l'haleine embaumée des prières. C'est un parfum que l'on aspire avec la volupté des nostalgies.

Sœur Sainte-Colombe ne prononce jamais le nom de son Dieu, mais il est en elle, il est en tout ce qu'elle dit, en tout ce qu'elle fait.

Sœur Sainte-Colombe a l'attrait des choses mystiques.

Elle remue tout un monde de cathédrales. Les cathédrales sont des vieilles âmes d'artistes, et c'est une de ces âmes-là qui vibre en elle et me fait vibrer.

A vrai dire cette sévérité contraste avec le clair soleil de son visage quand il sourit, avec les claires senteurs de sa jeunesse en fleur. On voit qu'il faudrait peu de chose pour ramener à la surface la petite âme folio que sœur Sainte-Colombe enclôt en elle, tout au fond do son être.

Sœur Sainte Colombe a pris la cornette comme un roman romanesque. En elle rien

— no —

n'est mort. Elle cache la vie simplement, mais elle est, et pour peu qu'on la pousse, toute prête à la ramener au grand jour.

Sœur Sainte-Colombe, cher esprit spirituel, comme il me tarde de vous voir !

Sœur Sainte-Colombe est arrivée ce matin, en coup de vent, sans prévenir. Nous ne l'attendions que dans quinze jours.

Elle a cinquante-trois ans, cinq mois et deux jours, comme elle dit pour faire voir qu'elle n'est pas mal conservée pour une vieille. Il y a vingt-cinq ans qu'elle n'est plus sœur.

Elle a une teinte de cierge poussiéreux et quelques rides profondes, des yeux de chafouine, couleur vert d'eau trouble. Elle porte sur ses cheveux gris sale, en haut de son crâne pointu, un petit chapeau où remuent des disques de verre noir et des plumes ornées de jais. On dirait un nid de cigogne juché au haut de sa cheminée.

Il lui reste, sur le devant, quatre grosses dents jaunes qui me donnent envie de tapoter furieusement les touches de mon piano.

Ses mains sont dégonflées, ses doigts sont spatules, et elle se ronge les ongles jusqu'au sang, ce qui est affreux. Ses gestes sont brusques comme sa voix d'homme.

Elle ne tient pas une minute en place et sautille en marchant comme une pie baroque.

Ses mouvements agitent constamment une odeur de tabac à priser, de vieille soie confinée dans la naphtaline el détachée depuis le matin seulement, à l'essence de térébenthine.

Sœur Sainte-Colombe n'a certainement jamais été belle ni jolie, car ses os ont des formes fantasques et capricieuses qui ont dû lui donner du fil à retordre.

Dès en arrivant, après quelques gros baisers claquants dont nous fûmes tous consternés, Sœur Sainte-Colombe m'a ordonné d'aller l'accompagner à l'église.

L'ablution de son âme est celle qu'elle fait la première, chaque matin.

En chemin, elle ne m'a parlé que de Dieu, de sentiment chrétien, de devoir, de morale. Elle me paraît très loin de son Dieu, mais en revanche très près de tout le reste.

Parfois, pour un rien elle prend des mines effarouchées de vieille fille effrayée parla rêvé-

lation subite de la vie. En temps ordinaire, ses manières sont mâles et cavalières.

Lorsque nous arrivons à l'église, ma cousine m'a déjà prédit : l'échafaud pour moi parce que je ne suis pas baptisé, et la damnation perpétuelle pour mes parents qui ne suivent pas les saints offices ;je l'ai remerciée.

Sœur Sainte-Colombe trempe brutalement sa main entière dans le bénitier, me la tend et me la retire en me disant : « Non, tu souillerais l'eau du Seigneur. » Du bout des doigts, comme on mange du bout des lèvres, elle ébauche un signe de croix rapide, puis sans prendre le temps de le terminer, soutire de sa grosse tabatière d'argent massif une prise qu'elle met sur le dos de sa main et absorbe bruyamment, renifle, toussote, crache par terre, se mouche avec fracas, traverse la nef d'un pas pesant mais vif, regarde partout à la fois.

Elle parle presque haut, tempêtant contre le curé, qui, dit-elle, ne soigne guère les afTaires de Dieu.

Elle s'avance vers un autel, range des bibelots, tire la nappe, coupe la queue des bouquets qu'elle trouve trop longues pour la

petitesse des vases. Elle va, vient, s'empresse, visite tout, touche à tout, tripote à droite, met droit à gauche, époussette ci, essuie là, sent î\'-tole et la chasuble du prêtre, soulève le rideau du confessionnal, remet en place les paroissiens laissés pêle-mêle sur les bancs de chêne.

Enfin, à peu près satisfaite, elle va s'agenouiller sur les dalles, devant l'autel et s'absorbe dans des marmottements à nen plus finir. Elle se relève, bouscule les chaises et hort en oubliant de faire son signe de croix, y pense dans la rue, s'écrie : « Ah mon Dieu ! » et retourne le faire. Elle reste encore là une demi-heure, me laissant sur le trottoir à l'attendre patiemment. Revenue à la maison, Sœur Sainte-Colombe commande le menu et prétend aide: la domestique à mettre en ordre. Les maîtres doivent avoir la main partout ; elle a la main un peu trop partout.

Elle met tout en un désordre inextricable, s'empare de photographies 'de famille, parce que ça lui rappelle des souvenirs, fait grand

cas des bonbons qu'elle trouve dans une boite, s'offre du papier et des enveloppes. Elle a des lettres à écrire. Elle doit bien en avoir une centaine.

A table, elle nous explique qu'elle a dû quitter la cornette à la suite d'une maladie dont elle ne détermine pas la nature. Puis, sautant tout de suite à un autre sujet, elle trousse quelques histoires gaillardes dont elle lut l'héroïne , assure-t-elle. Sœur Sainte- Colombe souligne d'une mimique expressive les mdroits le3 plus raides, les passages les plus salés. Elle emploie une telle élocution que tout le monde se tient les côtes. Elle-même rit avec exagération. De temps en temps elle s'arrête pour défendre durement aux enfants d'écouter ou pour les rudoyer à cause de leur mauvaise tenue.

Enfin elle a longuement préparé un grand coup de derrière la tête. C'était une histoire sur un grand philosophe de ses amis qui lui avait dit un jour :

« Il est athée comme tous les imbéciles. Les gens qui n'ont jamais pensé sont athées. L'athéisme c'est un vernis pour cacher l'impuissance à dissimuler le vide de son cerveau. Ça

— Mo —

dispense de chei cher à expliquer ce qu'on est trop bote pour comprendre. »

Et Sœur Sainte-Colombe ajouta, pour elle seule, en a parte : «Vlan, prenez ça pour votre rhume. Mettez-le dans votre poche et vos mouchoirs par-dessus. Hein, elle sait vous les servir, la cousine » !

Et son regard en coulisse tâchait de lire sur nos fronts la preuve que nous étions vexés. Pour mon propre compte, occupé à admirer la profondeur des ] ensées de son philosophe, je n'avais pas songé à l'être.

L'après-midi je dus accompagner Sœur Sainte- Colombe à la cure. Elle voulait faire la connaissance du curé et me pria de l'attendre dehors, à la porte. Elle en a pour trois minutes, pas plus : « Bonjour, c'est moi, au revoir, la compagnie. » Je n'aurai pas le temps de faire ouf, qu'elle sera déjà revenue.

Au bout d'une heure et demie, je me suis décidé à partir seul, laissant ma cousine à la cure où ses trois minutes étaient un peu longues pour un oisif.

Elle y passa l'après-midi et revint furieuse que je ne l'aie pas attendue. Je me suis platement excusé, me sentant une âme de lâche.

Dès lors nous ne vîmes plus guère Sœur Sainte-Colombe qu'aux heures de repas. La messe et la cure la retenaient le reste du temps. Dieu s'occupe de la nourriture de l'esprit, et non de celle du corps. Dieu n'a pas tort parce qu'il a toujours raison, n'empêche qu'il ferait mieux de faire tout le contraire. Nous n'aurions plus revu Sœur Sainte-Colombe, ou bien, si elle avait elle-même nourri son esprit, il l'aurait peut-être été un peu mieux et sans doute j'eusse pu avoir quelqu'amitié pour elle.

En une semaine, elle connaissait toutes les chroniques scandaleuses de la paroisse et elle les repassait, ornementées par son art, au curé. Comme il s'y trouvait mélangé parfois des questions de vicaires, M. le curé se fâcha rouge et la mit à la porte.

Sœur Sainte-Colombe en pleura de rage et traita les ministres du Seigneur des noms les plus damnables, ce qui me réjouit plus qu'on pourrait le croire. Elle proclama par la ville son pouvoir de faire fermer, si elle le voulait, les portes de l'église à jamais. Elle avait, à Paris, un neveu influent à qui elle n'avait qu'un mot à dire.

Elle laissa entendre que ça ne se passerait

pas comme cela et fit entrevoir une époque prochaine, où il n'y aurait plu?, par son désir, do culte dans le pays. La consternation fut générale et Sœur Sainte-Colombe se fît supplier avant de fléchir. D'ailleurs, le neveu influent était un homme d'affaires véreux, sans aucune influence, et avec qui elle était fâchée à mort.

Elle le mettait plus bas que terre à chaque occasion, mais ne manquait pas de l'élever plus haut que ciel dès que ça devenait utile ; Sœur Sainte-Colombe est menteuse comme une arracheuse de dents, et ma mauvaise tête qui roulera sous l'échafaud se plaît à toutes ces contradictions, car ma cousine a peu de mémoire et raconte deux fois de suite la môme chose de deux manières opposées.

Sœur Sainte-Colombe est repartie ce matin en coup de vent, tout-à-coup décidée, nomme elle était venue.

Sœur Sainte-Colombe est très riche, dit-elle. Elle m'a donné deux francs avant de partir. Elle m'a recommandé de n'en point faire mau-

vais usage, de les économiser pour plus tard. L'argent c'est dur à amasser. Elle a assez vu les autres le gagner pour le savoir.

J'ai promis de ne pas gaspiller mon avoir. En sortant de la gare, je me suis acheté un paquet de tabac de seize sous et vingt sous de cigares.

J'ai mis le reste à la caisse d'épargne.

La Maison mystérieuse ou trois et sept

A Jean Berlhal.

Dans la coquette petite ville de vingt mille âmes, c'est une maison au 33 de l'avenue.

Un jour, dont chacun a gardé mémoire, des gen-: s'établirent là qu'on ne connaissait pas.

Lui, gros homme apoplectique, elle, brune vigoureuse aux traits réguliers, et une jeune fille : leur demoiselle. Tout d'abord, à première vue, ils ne dénotaient rien d'aussi singulier.

Cependant on les flaira tout de suite ; tout de suite on comprit à qui l'on avait affaire. Perspicacité sans doute ? Non, les moins prévenus no s'y seraient pas trompés : Ils ne dirent ni d'où ils sortaient, ni ce qu'avaient

été leurs antécédents ; pourquoi ils étaient étrangers au pays, qui les avait déterminés à choisir pour demeure, précisément le 33 de l'avenue.

Quand ils emménagèrent, les volets furent c'os sur leur passage. Los volets clos en province sont les volets qui ont des yeux. Les volets de l'avenue avaient des yeux braqués et muets. Malheureusement les meubles étaient empaquetés, et les yeux ne sont pas des Rœntgen, même dans une petite ville de vingt mille âmes. Quant aux nouveaux venus, ils ne se montrèrent pas. Ils devaient avoir leurs raisons, et des raisons secrètes sont rarement des raisons honorables.

Le voisinage ne broncha pas le lendemain. Il attendit jusqu'au soir la visite explicative.

Elle n'eut point lieu. On songea : « Ils arrivent de loin, — les paquets étaient couverts d'étiquettes, — ils sont fatigués ; ils viendront demain. Demain, après-demain, la semaine.... On déclara : Ils s'installent. Ce sera pour un de ces jours. Or, des jours suivirent et se ressemblèrent. Décidément, le dédain devenait probant ; l'insolence flagrante. Il y avait là

quelque chose de caché. Il est du mal seul l'intérêt d'être tenu cache

Dans les entretiens habituels de la province, deux mots prédominent, caractéristiques : le on impersonnel, indéfin^ aforme, hypocrite, inépuisable aliment do la phrase agonisante, complaisant élément de retranchement des responsabilités ; le mais, restrictif et traître.

Ils mirent simplement à leur porte une plaque : Binette. Qui dira le nombre des noms empruntés ? Un nom n'a guère de signification s'il n'est suivi d'un arsenal de pièces justificatives. Et encore ! N'a-t-on pas vu des individus fabriquer des états-civils. Il n'est de véritablement certain que de bons témoins, ceux qui peuvent affirmer : « J'ai vu. » Et nul témoin ne pouvait dire de ces Binette : « Ils ont fait ceci et j'étais présent. »

La province saisit rapidement la correspondance des choses ; on n'avait pas été sans

remarquer que, vrai ou faux, le nom des intéressés était un nom prédestiné. Certes, il eut été ardu de vouloir spécifier le caractère de la prédestination; n'était-ce point-là le pire? D'ailleurs, il eut été puéril de discuter, nul n'ayant contesté la valeur d'une observation faite par le juge en dernier ressort : M. Potard, pharmacien de lre classe.

Les années s'effacèrent. Les Binette restèrent chez eux ; ils fuyaient les fréquentations : c'est qu'ils les craignaient. Qui craint est à craindre.

Le fils Lajambe, clerc de Me Lapompe notaire, qui est boiteux mais joue fort bien de la clarinette, comme en témoigne son titre de sous-chef de l'orphéon, et fait de la philosophie à ses moments perdus, a tiré de cela une belle déduction, très goûtée dès qu'on sut que c'était un syllogisme.

Ils étaient polis, trop polis pour être honnêtes ; saluaient bas : exagération, incapacité à se modérer ou défaut de jugement ; de toute façon> manque de discrétion et de tact ; ils s'inclinaient légèrement : servilité, sentiments plats corrigés par l'orgueil.

Tout d'abord on se prévalut de leur salut

pour esquisser une conversation. On connaît le cœur humain. Une aimable flatterie crée une durable relation. Qui flatte mieux l'amourpropre de chacun que l'amoindrissement du prochain, dans une petite ville coquette de vingt mille âmes ou même une autre ? Mais les cent mille mauvais penchants des vingt mile âmes de la petite ville ne semblèrent guère intéresser les Binette. Obligeamment, certes, ils écoutèrent mais (que disais-je de l'obscure puissance du mais), mais ils se gardèrent de blâmer les actes qu'ils entendaient flétrir.

Soyons franc : ils esquivèrent les réponses : ils se méfiaient de trop parler : trop parler nuit ; le mal qu'on ne dit pas d'autrui sauvegarde celui qu'on pense et certifie celui qu'on fait. Ne pas blâmer, c'est excuser; excuser, c'est avoir à se faire pardonner.

Ainsi va la logique en province.

Bien des fois, on avait essayé d'interroger la fillette dans la rue ; aux questions trop voilées, elle répondait invariablement : « Je ne sais pas. » Cette petite ne pouvait être qu'une

idiote. On l'appela Mam'zeîle Saispas. « As-tu vu, Mam'zeîle Saispas?» Et l'on haussait les épaules.

En classe elle obtenait les premières places du concours. Il n'en faut pas plus pour amener une découverte, bon chien chassant de race. Une idiote n'aurait su avoir les premières places sans do hautes protections. Ce n'est pas malin, il fallait y penser : l'œuf de Christophe Colomb. On tenait déjà un tuyau : ils étaient protégés. Par qui?

On questionna adroitement la directrice de l'école, puis les institutrices. On prenait des airs mystérieux et entendus : « Là, entre nous, nous savons tout, inutile de nier, il y a quelque chose. Qu'est-ce exactement ? Voyons, confiez- nous ça. Nous pourrions le savoir autrement si nous voulions. C'est par amitié que nous nous adressons à vous I »

À la suite de ces bizarres entretiens, les maitresses pensèrent : cette Binetto doit être une petite vicieuse. Et devant l'absolue recommandation des parents : « Surtout, que mon enfant ne fréquente pas cette Binette », elles conçurent de la méfiance. On turveilia de très près la fillette. Certaines élèves furent char-

gées de l'espionner. Stylées par les parents, les enfants détériorèrent des faits pour les besoins de la cause. Elle ne fut plus la première et elle fut punie. Raison : la protection cessait.

Les Binette, abandonnés, privés de leur soutien, allaient être obligés de se rendre. On allait enfin savoir quelque chose de positif.

De longtemps encore on ne sut rien. On finit pourtant par avoir de la lumière. Pourquoi ceux qui la détenait ne l'avaient-ils pas donnée plus tôt. Mystère ! Ou plutôt non : complicité !

Donc, voici qui était acquis, indéniable, classé, les Binette avaient des complices parmi les gens respectables de la ville. Fait inouï : on avait su quelque chose et plusieurs années durant, en dépit de questions posées, on n'avait pas parlé. D'où franc-maçonnerie. Et ce fut comme un souffle de mort qui traversa les moelles de la ville : « Il se pourrait qu'il y eût dans le pays de ces vampires de francsmaçons l » Ce qui, jusque-là, n'avait intéressé

que le faubourg et la ville basse, jeta l'effroi dans la Tille haute. L'aristocratie s'émut, blêmit, frissonna. On parlait bas le soir en se couchant. Les femmes se signaient. On se rappelait, en observant les murs à cause de leurs oreilles, des histoires horribles, épouvantables, racontées par La Croix, La Libre Parole et d'autres journaux des gens comme il faut. On confondit, d'ailleurs, avec des histoires de Juifs qui saignaient des adolescents, buvaient leur sang et jetaient leur chair en pâture à leur fétiche. Une terreur blanche s'abattit sur la ville. Seul, le poète Jean Berthal ne broncha pas. Son bon sourire d'ironiste triste se renforça sur sa noble face. D'ailleurs, il eut parlé que nul ne l'eut écouté. Un plâtrier qui se permet d'avoir du génie, cela outrepassera toujours les vingt mille âmes bourgeoises de toutes les classes de nos petites villes de province.

Une fois l'horrible mot lâché : Francs-Maçons, c'était â qui nierait d'avoir eu un parent mêlé à l'affaire de la révélation. On entendit alors de ces dialogues :

— Eh ! bien, Madame Boniface, votre mari a-t-il vu du nouveau à ce café. A-t-il enfin parlé ?

— Mon mari ? Parlez pour le vôtre, Madame.

Mon mari n'a jamais rien vu, sans quoi il l'aurait dit, lui. Mon mari n'est pas un de ces atroces francs-maçons qui apportent la ruine, la désolation, la mort et la damnation partout où ils passent.

— Pourtant on avait affirmé que c'était votre mari qui avait parlé un jour... il était... un peu gai... mais on dit tellement de bêtises!

— Si vous vous fiez aux racontars des mauvaises langues, maintenant, vous n'aurez pas fini d'en entendre ! Moi, on m'a justement dit la môme chose du vôtre... Et vous sayez; je le tiens de source certaine.

— De source certaine, Madame Boniface, de source certaine. Eh ! là ! Vous êtes bien prétentieuse de pouvoir affirmer le bien-fondé de vos sources. Source certaine, voilà un oiseau bien rare sur terre.

Et plutôt que de découvrir les sources certaines, vous feriez mieux de surveiller vos enfants. Ils se conduisent dans les rues comme de véritables voyous et...

— Qu'est-ce que vous dites, vieille chipie... ?

— Vieille, moi vieille ! Dieu merci je n'en

suis pas encore à me donner dix ans de moins que mon âge, et je n'ai pas comme une certaine personne de ma connaissance, une fausse dent dans la bouche et les cheveux teints...

— Une fausse dent dans la bouche... une fausse dent dans la bouche... Ah ! tenez, je ne vous aurais jamais cru si harpie. Et puisque vous m'en donnez l'occasion, je vais en profiter, Madame Latrompette, pour vous dire tous les jeux de mots qu'on fait sur votre nom dans la ville. Il est ridicule, votre nom...

— Et moi ce qu'on pense dans la bonne société de vos mœurs et de vos parents...

— C'est peut-être mon père, Madame Latrompette, qui s'est enrichi en 70, en...

— C'est peut-être mon oncle, Madame Boniface, qui s'est fait mettre en prison pour...

— Arrêtez, vermine ! Vous feriez mieux de moins faire les yeux doux au jeune sous-préfet, vous êtes la pierre de scandale delà ville, vous provoquez...

— Taisez-vous, vipère ! Tout le monde sait que tandis que votre propre- à-rien de mari court la gourgandine, le garçon coiffeur... sous prétexte d'onduler vos cheveux, votre perruque... oui, Madame.

Les deux femmes finissaient par se mettre d'accord en rejetant, sur le mari d'une amie commune, l'affaire de la révélation.

Après quoi elles larmoyaient :

— Oh ! ma chère Madame Boniface, ma meilleure intime, j'ai bêtement pris la chèvre...

— Non, non, Madame Latrompetle, je ne suis pas excusable. Je me suis laissée emballer, emballer, et, veuillez croire, je serais désolée que vous ne crussiez pas, que vous conservassiez le moindre doute, le moindre ressentiment... Je ne pense pas un mot de ce que je vous ai dit.

— Mais j'ai tout oublié, Madame Boniface, c'est au contraire moi qui suis la vôtre... Ces paroles regrettables... Vos enfants sont des anges, des chérubins, des séraphins, Madame Boniface.

— Votre père est un saint homme, Madame Latrompette.

— Votre oncle le plus pur des gens vertueux.

— Voyez-vous, je vous le disais bien : ces francs-maçons apportent la discorde avec eux. Avoir manqué de nous brouiller, nous, des amies d'enfance.

Et elles s'embrassaient, et chacune s'en allait, racontant à tout venant :

Ah ! cette Boniface! Ah! cette Latrompette ! Ce que je lui ai donné son reste ! Ce que je lui ai craché ses vérités à la face !

Et tout le monde d'approuver à tour de rôle et Madame Boniface, et Madame Latrompette.

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