‹ Gens de là et d'ailleursChapitre 2 sur 3 · Scène de ménage · texte numérisé non relu

Scène de ménage

Madame Potiron à Monsieur Potiron, haut fonctionnaire retraité, homme d'honneur comme le crie son ruban rouge.

— Voyons, mon chéri, tu y étais, toi ; tu sais quelque chose, tu peux bien me le confier. Je ne suis pas une femme comme toutes celles de la ville. Je ne bavarde pas, moi. Je ne répéterai rien. Voyons, dis-le moi, dis !

— Mais, ma mignonne, je ne sais rien de plus. Je t'ai dit cent fois...

— Oui, tu vas encore me répéter la même chose.

— Mais puisque tu me poses toujours la même question. Que veux-tu que je te réponde de plus ?

— Je t'en supplie, tu sais... Voyons, dis-moi...

— Mais à la fin, puisque je te jure...

— Tu jures sur la tête du Christ ?

— Serment solennel.

— Ah ! mon père, pardonnez -lui. C'est cet immonde Binette. C'est l'horrible puissance des francs-maçons !... C'est bien, Monsieur, vous êtes parjure et blasphématoire. Je demanderai le divorce, Monsieur, le divorce !

Et l'épouse martyre d'un blasphémateur avait une crise qui terrorisait Monsieur Potiron, mais ne lui faisait pas dire un mot de plus.

Et Monsieur Potiron dans la rue se rengorgeait. Il sentait qu'il était un homme important, il avait été de cette affaire de la révélation.

N'ayant rien à dire, il feignait des airs mystérieux et affectait le silence forcé. Il laissait entendre des raisons d'Etat.

D'ailleurs, écrivons-le, la chose révéï 'e avait bien son poids, sa valeur intrinsèque.

La voici :

Le Binette allait au café trois fois par jour, sauf le dimanche. Ce^a n'était inconnu pour personne. Mais nul n'avait jamais remarqué ce chiffre : trois fois. Point deux ou quatre ou cinq, trois, pas une de plus, pas une de moins.

Or. nul n'ignore la signification du chiffre trois. Le fils Lajambe, qui faisait de la philosophie à ses moments perdus et avait fréquenté chez l'athlète-philosophe Pythagore, tenta bien de s'élancer dans une théorie tendant à prouver les vertus de ce qu'il appelait la tryade ; il invoqua Didyme et d'une façon générale cita : Numéro Deus impare gaudet ; mais on ne voulut rien savoir, et le chiffre trois fut chargé de toutes les puissances malignes de la terre. Cependant ce seul fait n'eut point mis le feu aux poudres : chacune de ces trois fois, le Binette se faisait régulièrement servir un café qu'il adoucissait de sept morceaux de sucre. Jamais six ou huit, sept !

Trois et sept , nombres fatidiques ; Trois et sept voilà une corrélation. Elle en dit long; ce ne peut être nié. Trois et sept, il faudrait être ou bien vulgaire, ou bien doué de l'esprit de contradiction pour ne pas reconnaître qu'il y a là un fait terrible, épouvantable. Fait d'autant plus effrayant, qu'il est impossible de démêler exactement sa signification et qu'on ignore son aboutissant. C'est comme si une épidémie courait sur la contrée et que les médecins impuissants ne sachent quel nom

lui donner. Quel remède apporteraient-ils ?

Autre révélation non moins importante :

Un jour Binette sortit précipitamment après avoir sucré son café. Il revint au bout d'un instant, le sucra de nouveau et avala cette mixture avec les divers signes d'une évidente satisfaction.

Il faut encore bien remarquer les chiflres trois fois au café. Quatorze morceaux de sucre. Quatorze n'est point un nombre fatidique. L'harmonie trois et sept était détruite. Maintenant, sans être superstitieux, on peut bien remarquer ; cela se passait un vendredi, autant qu'on peut s'en souvenir plus tard, lorsqu'or avisa de la conséquence des détails précis.

Donc un vendredi, jour de malheur prédestiné, le Binette, par suite d'une erreur dictée par Dieu, romptl'harmonie préétablie. Il détruit le charme des nombres. Valeur: calamité.

Ce fut en effet ce jour-là que, premièrement le secret fut livré, et deuxièmement, toujours autant qu'on put s'en souvenir plus tard, Mamz'elle Saispas fut en classe la dernière pour la première fois.

Et tout n'est pas fini. A partir de ce moment, le franc-maçon Binette comprit qu'il était irré-

médiabïement perdu. Oa ne joue pas avec les communications de l'au-delà. Il n'y avait plus à revenir sur trois et sept. C'avait été brisé c'eut été du racommodé. L'abstrait n'admet pas le racommodé. Ce qui est perdu est perdu.

Binette ne chercha donc pas à revenir en arrière. Il ne songea plus qu'à détourner l'attention publique et mit dorénavant dix morceaux de sucre dans son café. Par ce grossier subterfuge il se vendait. « Il entend dire ainsi qu'il veut vivre en paix et sympathie avec ses concitoyens, comme nous l'apprend la « Théologie arithmétique » de Nieomaque, bégaya le fils Lajambe qui faisait de la philosophie à ses moments perdus et ne parlait qua dans les grandes occasions. Les mauvaises langues de ses amis prétendaient môme qu'il professait le silence pythagorique avec tant d'acharnement qu'Archytas lui-même n'y eut rien trouvé à reprendre uniquement parce qu'il était affreusement bègue. C'était pure calomnie.

Quoi qu'il en soit, Binette fut surnommé trois et sept. « Il ne faudrait pas qu'il nuus crût aussi bête qu'on en a l'air », observa sentencieusement quelqu'un, officier d'Académie, c'est-à-dire autorisé.

De toute façon, pour mettre dix morceaux de sucre dans une tasse de café, il f.ait être un mieux dans toute l'acception du mot. Les choses ne s'expliquent pas. Elles s'admettent.

En province s'il y a l'œil des contrevents, il y a aussi l'œil des rideaux et l'œil des fenêtres ouvertes. Ce sont les yeux sur la rue où tout se passe, où tout s'apprend.

L'œil des contrevents, c'est le traquenard, le guet-apens. C'est l'œil franchement mauvais.

Il dit tout ce qu'il pense et pense tout ce qu'il dit ; c'est l'œil devant lequel on se méfie le moins : on ne le voit pas : c'est l'œil ouvert sur l'âme franche, ne se sachant pas obserw'c.

L'œil des rideaux, c'est l'œil qui sourit, fait un signe amical, dit beaucoup plus et plus mal qu'il ne pense, mais le dit à un tiers. C'est l'œil devant lequel on se méfie à moitié, on s'abandonne à moitié : c'est l'œil visible à moitié, ouvert moitié sur l'âme, moitié sur le corps.

L'œil de la fenêtre ouverte fait des grâces et

des politesses, dit tout le contraire de ce qu'il pense, mais s'adresse directement au sujet étudié ; c'est l'œil dont on se méfie le plus : on le voit assez pour apercevoir ce qu'il cache ; devant lequel on rectifie son âme et son corps : c'est l'œil ouvert sur le vernis de l'être.

L œil de la fenêtre est ouvert par accident seulement, car il est l'œil qui voit le moins.

Derrière le rideau surtout on fait le procès des personnes marquantes de la ville. La démarche, le maintien, le nombre des allées et venues, les heures des passages, la direction des pas : cela suffît, un jugement est prononcé, une réputation élaborée.

Tout est un indice vivement saisi. Les gestes sont immédiatement interprétés.

Un mot échangé est pris au vol, arrangé, étudié, analysé, une conséquence, souvent capitale, en est tirée.

On peut être neutre comme une urne cinéraire, froid comme une chaîne de puits, muet comme saint Zacharie, on arrive toujours à vou3 découvrir quelques sentiments qui soient vôtres. Seulement ils sont à démêler de plusieurs douzaines d'autres, attribués à tort.

Sans raison, par intuition, on est sûr d'un

fait inventé. En toute sincérité parce qu'on le croit vrai, on le colporte. On le certifie, il est cru. Il fait le tour de la ville, personne ne le révoque en doute et chacun en jurerait sur sa vie. En chemin il fructifie et revient à son point de départ méconnaissable. La personne qui l'a lancé ne le reconnaît plus, le prend pour un autre, s'en sert et jamais nul n'aura su d'où il venait.

La famille Binette avait été explorée par les trois sortes d'œil.

Les Binette ne pouvaient pas faire un pas sans en avoir uno dizaino de chaque espèce à les détailler, les dépouiller, les disséquer cellule par cellule.

Aussi était-on parvenu à découvrir la caractéristique certaine de leur tempérament. Et cela se trouvait vrai. Les Binette étaient des ours.

On entend par ours ceux que répugnent les promiscuités ennuyeuses, les mesquines imbécillités, ou simplement les fadasseries ridicules de chacun, Pierre ou Paul, et qui, se sentant

forts, fuient toute société compromettant leur félicité, troublant leur quiétude, révoltant leur façon d'apprécier.

Les Binette avaient encore un autre défaut : ils étaient Parisiens pareeque tous les étrangers sont des Parisiens ou des Anglais, dans les petites villes de province.

De nouvelles années renaissaient de leurs cendres. Les Francs-Maçons recevaient parfois.

Los visiteurs, venus de loin, par la gare, n'étaient pas bruyants. Ils passaient là quelques jours, visitaient la campagne d'alentour et repartaient sans un coup-d'œil pour la ville, les doux Messieurs du Beau Mépris ! « Si ça ne vous fait pas rire ! Des gens qui chez eux n'ont peut-être rien à se mettre sous la dent.

« Ici ça vient faire les esprits forts : ça ne regarde même pas laville. Qu'ils restent dans leur Paris, alors. Est-ce que nous y allons, nous autres, dans leur Paris ! » C'est toujours par des mots profonds que se vengent toutes les petites villes de province.

Le numéro trente-trois de l'Avenue était

devenu la Maison mystérieuse ou les deux trois. (On Bavait, maintenant: ils étaient venus habiter là, précisément à cause des deux trois,) La fille, cette pimbêche de Saispas, poussait. Dieu sait comment dans ce mvstère. Elle

arrivait à l'âge d'être mariée. Et chacun retournait son esprit sur une cataste pour savoir ce qu'ils avaient l'intention d'en faire. Espéraientils la caser ?

C'était la grande question du moment.

Surtout qu'ils ne s'avisent pas do vouloir la marier à un homme de la ville ! Avec quel mépris ils se verraient fermer la porte au nez et rire à la face. Pourtant, si un garçon dévoué voulait se décider à la fréquenter, pour pénétrer dans l'intérieur, savoir quelque chose ! Après il retirerait sa parole. Avec des gens comme ça il n'y a pas de ménagement à prendre, voler un voleur n'est pas voler.

Les francs-maçons ne paraissaient pas vouloir marier leur fille. Ce moyen échappait donc aussi. Le malaise redoubla. On commençait à grincer des dents. On ne saurait jamais rien.

On se demanda tout-à-coup pourquoi on supportait depuis si longtemps de pareils gens dans le pays. On était vraiment par trop débonnaire en face des grands événements, supporter là, à ses côtés, des créatures de Dieu ne sait quelle espèce. Et devant une pareille anomalie, ne rien dire, nerien faire, dormir comme des oies, les pieds dans ses chaussures. (La province offre un large champ à la culture d'aussi pittoresques images. C'est là probablement le résultat des mouvements décentralisateurs essayés par tant de revues.) N'est-ce point amener soi-même des anarchistes dans sa propre demeure et leur aider à installer des bombes ?

Et qui sait si, précisément, ces Binette n'étaient pas des anarchistes, des filous, des escrocs (1). Les francs-maçons sont capables de tout !

Il commençait à être temps de s'éveiller.

On sonna le tocsin des racontars par les rues.

Chacun y fut sensible. Les Binette ne pou-

Ci) « Des socialistes, quoi ! » Cf. Madame Octave Feuillet : Le Délaissé.

vaient être et n'étaient que des assassins, des anarchistes ! Il fallait en avertir la police au plus vite. La bonté, lorsqu'elle dépasse certaine limite, frise la bêtise. On rédigea une dénon dation anonyme. Elle fut envoyée à la mairie

Justement, par hasard, le maire qui n'habi tait pas le pays, se trouvait présent. Binette corn parut devant lui et revint sans être inquiété davantage.

Un comité de défense fut organisé ayant à la tête le propre adjoint du maire. Le maire fut jeté bas et remplacé par son adjoint aux premières élections.

Sur ces entrefaites, trois-et-sept ne parut plus au café.

Un jour, une double rangée d'yeux l'avaient aperçu. Il était pâle, défait, chancelant.

Ce fut un hourra frénétique et victorieux : il était saoul. Parbleu, voilà la grande affaire, trois-et-sept se saoulait, comme un malotru, comme un porc, comme un ivrogne,

VA les deux femmes, sans doute des martyres, pour tenir secret le mal qui les rongeait, pour cacher au public le vice de Monsieur Hinette, ne voulaient fréquenter personne. Elles avaient à jamais abandonné la vie heu-

reuse pour se terrer dans la solitude. Pauvres petites créatures, comme on les plaignait ! Si encore elles avaient voulu consentir à venir voiries gens, elles auraient fait leur confidence et on les aurait consolées. Ainsi les petites villes de province sentent s'éveiller en elles le bon sentiment qui, au fond, sommeille dans chacune de ses petites âmes ; mais comment avait-on pu être assez aveugle pour ne pas s'apercevoir plus tôt que trois-et-sept s'enivrait abominablement.

Et cent circonstances revinrent aux mémoires, lumineuses comme des soleils. Binette s'enivrait chaque jour que Dieu fait, il s'était enivré chaque jour depuis son arrivée. Les exploits de tous les ivrognes du pays lui furent mis sur la conscience, et on en fut considérablement soulagé pour l'honneur de la ville...

A la réflexion tout cela n'expliquait pas grand'chose, somme toute. Il se saoulait, c'était un grief de plus, simplement. Il n'en restait pas moins qu'il avait des protections puissantes, était franc-maçon et anarchiste.

Et les deux femmes retombèrent sous la malédiction publique.

Une nuit, on entendit des gémissements étouffés dans la maison mystérieuse, des râles. Toute la paroisse défila devant l'immeuble.

Celte fois-ci. il n'y avait plus de doute, on assassinait ià- dedans.

Oh ! être là, dehors, sans puissance, pendant qu'on assassine à l'intérieur ! Et ne pouvoir rien faire ! Quelle alroce position ! Quel supplice épouvantable ! On comprenait Tantale. Et chacun fut se coucher chez soi.

Demain matin, dès l'aube, on irait prévenir la gendarmerie. La situation n'était plus tenable. On pouvait se faire assassiner dans sa ville, chez soi, et par des étrangers !

Chacun se barricada et passa la nuit blanche.

Les plus favorisés virent leur sommeil traversé de cauchemars. Binette surgissait à chaque instant. Ses doigts étaient gantés de sang. Il bavait de la boue. Il tuait, pillait, brûlait, mettait à mort, à feu et à sac. Les érudits firent dans la suite des récits shakspeariens influencés de Ducis.

Le mot Macbeth revint plusieurs fois sur les langues. D'aucuns rapportèrent ces songes d'épouvante. Mais ils s'imaginaient que Maebeeth était une femme dont les méfaits venaient

de défrayer les journaux anglais. L'effet fut assez curieux.

Le lendemain matin, comme on allait prévenir les gendarmes, on rencontra le médecin. Il sortait de chez les francs-maçons. On le questionna, s'attendant à des récits de drame.

Binette était atteint d'une gastrite ; il souffrait horriblement. Il pourrait bien en mourir. On se rejeta sur cette mort à bout d'espoir. Enfin on pourrait entrer dans la maison mystérieuse, voir comment était fait le mobilier : savoir quelque chose I

On ne sut rien. Les femmes mirent ellesmêmes le cadavre en bière, et les croque-morts le prirent dans le couloir où le menuisier avait laissé le cercueil. La porte se referma derrière eux, puis s'ouvrit pour livrer passade aux deux femmes en deuil, puis se referma de nouveau.

Elles suivirent seules le convoi jusqu'au cimetière. Le curé avait refusé de le laisser passer par l'église puisqu'ils étaient francs maçons.

Il y a des nuances dont un observateur seul peut s'apercevoir. Le vulgaire n'y est pas sensible. Si vous l'aviez questionné, le vulgaire aurait répondu : Ce Binette ? il a été enterré

comme n'importe qui. Là se serait trouvée l'erreur: Binette fut enterré comme il le méritait.

Le médecin revenait dans la maison mystérieuse depuis la mort de sept-et-trois. Il perdit quelques clients.

« Vous verrez , tout ça finira par un mariage » , dit-on partout...

Il n'y eut pas de noce. Ça fîtscandale. D'autres clients partirent, puis d'autres.

Néanmoins, on put vivre un an sans souci.

Tant qu'il y eut des fonds, les jeunes mariés ne s'aperçurent de rien.

Mais les économies s'enfuirent avec le temps et les malades ; alors l'amour suivit parce qu'il n'y avait plus d'argent pour l'entretenir.

Et la jeune femme devint la maîtresse du percepteur. Tout le monde voulait l'avoir prédit : « Je me suis toujours douté que ça en arriverait là ! » On se rua à l'assaut du percepteur. Il ne donna pas de renseignement. On fit une campagne contre lui.

Le médecin et le percepteur, tous deux pari-

siens, l'un pour être né à Limoges, l'autre pour être né à Pau, et tous deux pour n'être pas de la ville, devinrent vite intimes, liés par la même femme, qu'ils adoraient également et dont ils étaient identiquement aimés. Le percepteur fut déplacé à la suite de la cabale montée par les contribuables. La jeune femme eut peu de mal à décider son mari de le suivre.

Un jour, sans que personne en soit averti et ait pu se douter de rien, ils partirent, emmenant avec eux la mère Binette.

La ville poussa des rugissements. Partir sans s'être laissé pénétrer ! D'un autre côté ce fut un grand soulagement. Chacun se sentit respirer à l'aise. L'atmosphère se transforma et reprit sa pureté d'antan. Le soleil brilla comme jamais il n'avait brillé : le brouillard méphitique avait disparu.

Dès que la maison mystérieuse fut vide, on se jeta sur elle, non sans une certaine crainte vaincue rapidement par la puissance de curiosité.

On fouilla les coins et les recoins, les cheminées et les tuyaux, les placards et les parquets. Le moindre clou lut examiné. On ne trouva rien, absolument rien.

La maison mystérieuse était une maison comme toutes les autres.

La maison mystérieuse est encore à louer et sera toujours à louer : elle a sa réputation.

Rose, jeune fille mystique

A Madame Hélène From,

De onze années de couvent, il restait à Rose une pâleur de mourante, des gestes effacés, l'amour de la solitude et le mysticisme inquiet.

Elle parlait bas et sa voix était comme l'écho des prières à la messe. La demeure austère et froide, où une vieille tante avait confit ses soixante-cinq années dans la paix des mortifications et les murmures de la dévotion, n'était pas peu faite pour l'inciter au même silence monacal qui avait protégé son enfance.

La maison, conventuelle, collée à l'église, avait l'air d'une sœur peureuse se serrant contre son ainée. Sa façade principale donnait sur la place, où jouaient les vauriens du pays. De ce côté, les volets étaient constamment clos. Par derrière, elle donnait sur un

vaste jardin entouré de murs gris. Là se tenait Rose à la belle saison. De sa chambre, où le mauvais temps l'enchaînait, elle pouvait voir très loin l'horizon, au bout de l'interminable platitude des champs uniformes, par-delà le jardin aussi sec que la vie de la vieille tante.

La tante de Rose était peut-être bien bonne, peut-être bien méchante ; elle pensait peutêtre à quelque chose ou , autrefois , peut-être elle avait pensé à quelque chose, à moins aussi qu'elle n'ait jamais pensé à rien. On ne savait pas.

Sa chair ne laissait point deviner s'il lui venait des sensations du dehors, si elle en éprouvait du dedans. Elle était comme une vieille cire, toujours figée dans le même caractère d'insignifiance.

Elle s'éveillait le matin à cinq heures et demie, s'habillait sans précipitation d'une toilette sobre, toujours la même, et allait à l'office de six heures, en toute saison. Elle revenait, faisait des ablutions vives comme un signe de croix devant un trépassé.

— loi —

Ainsi abstergéo de corps et d'âme, elle donnait son front à baiser à sa nièce pendant qu'on lui apportait le chocolat et le petit pain beurré. Elle mangeait (adement, pliait minutieusement sa serviette dans les mômes plis, la roulait en cylindre et en époussetait la toile cirée pour faire tomber à terre les miettes de pain. Elle se levait, faisait elle-même son lit, prenait ses lunettes dans leur étui de bois, un bas interrompu la veille et tricotait durant les heures. Elle s'arrêtait seulement aux angélus pour faire sa croix et dire sa prière. Ses lèvres, dans un balbutiement continuel, s'agitaient. Et ses doigts, mécaniquement, égrenaient ain i le chapelet de sa vie qui était pass dans son ouvrage. De temps en temps, elle sortait de la laine une aiguille, la passait dans ses cheveux , et reprenait ses points, sans s'occuper de la domestique qui faisait le ménage. Et la nuit la venait chercher, docile, pour la conduire à table, puis au lit.

La domestique ! Rose aurait pu passer des semaines à chercher le souvenir d'une parole émanée d'elle.

Marie avait vieilli dans la famille. N'ayant pu l'habituer, il y a quarante-cinq ans, à frap-

per à la porte avant d'entrer, à dire oui, non, bonjour, merci, la tante avait fini par renoncer à son éducation. Marie n'aimait pas qu'on lui parlât en dehors des choses strictes du service. Elle croyait qu'on se moquait d'elle. On lui supportait cette manie, par frayeur des paroles inutiles. Pour les besoins de la table, elle en faisait à sa guise de temps immémorial. Depuis des années, on n'avait pas compté un seul visiteur à la maison, ce qui épargnait à Marie des heures de transes et d'effroi.

Cependant Rose avait des distractions. Elle lisait La Vie des Saints, Les Évangiles, La Bible mise à la portée des jeunes filles, des paroissiens et la petite édition de La Vie de Jésus, par Renan, un livre qu'elle avait trouvé au grenier — les greniers de province ont parfois de ces bizarreries — et auquel elle ne comprenait rien, parce que Jésus y a l'air d'être un homme, ensuite on y parle de ses frères et sœurs, enfants de la même Sainte- Vierge et Immaculée-Conception.

Elle avait une autre distraction. Elle brodait des étoles, des chasubles, des chapes, faisait des nappes d'autel dont on ornait les églises du département.

Elle excellait particulièrement à peindre la tête du Sauveur, dans laquelle elle mettait son âme de rêve et d'adoration. La crudité des coloris donnait bien à ses figures un air barbare et les faces s'éclairaient sans doute d'yeux féroces à force d'être bleus, mais cela avait un peu de la beauté des Primitifs.

Et Rose, sur ses créations, s'absorbait en des songeries infinies. Vingt fois elle laissait choir ses mains et son ouvrage sur ses genoux et s'anéantissait dans la béatitude. La. Bible et les histoires saintes défilaient devant elle, lui apportant leur hommage céleste, car elle était Tarnante bénie du Seigneur. Un nom chantait doucement à ses oreilles : Séraphyma ! Elle se nommait Séraphyma. Cela ee passait en un centième ciel, où le sol était de l'ivoire. Sur des fleuves de topaze, immobiles, glissaient des trirèmes en fleurs de lys. Des vents de velours éperlaient, sur des harpes, des arpèges hymnaires, dont résonnaient les montagnes, taillées dans des blocs de nacre. Le ciel était une longue plaque d'or bleuté travaillée par un fourmillement d'étoiles. L'atmosphère était de pierres précieuses pulvérisées qui déposaient partout des scintillements.

Silencieux, des gens passaient en lents cortèges, vêtus comme des Gaëls, ce qui était magnifique. Parfois, Christ perçait l'horizon et les têtes touchaient le sol. Seule, elle se levait pour recevoir l'Amant, pieds nus dans la poussière de pollen, et parmi les fleurs molles et soyeuses comme le duvet des anges.

Chaque jour, ces mêmes visions se répétaient, identiques à un détail près. Une fois, par exemple, elle pleurait pour une parabole un peu dure de l'Homme, brusque en ses moments de harassement. Il la consolait mélancoliquement avec des caresses de voix. Une autre fois, c'était lui qui pleurait. Elle le consolait à son tour, l'endormant sur son jeune sein. C'était des détails auxquels elle tenait. Elle les voyait revenir un mois durant avec la même extase, après quoi, d'eux mêmes, ils disparaissaient. Alors elle les remplaçait par autre chose, où se retrouvait toujours le travail de la puberté.

Rose allait à la messe le dimanche. Or, en ce temps-là, un homme s'était vêtu d'une robe de prêtre et s'appelait Pierre.

— loo

Pierre avait touché l'eau bénite ; sa parole en avait acquis quelque douceur. Ii avait vingtcinq ans, une tête de martyr, le geste onctueux, le port hiératique, des yeux noirs lesquels, par moments, il soulevait une paupière pesante, rapidement, le temps d'un éclair qu'il lançait au loin, en droite ligne, avec un scintillement étrange.

Rose, un soir, à son chevet lisait :

« Alors ils verront le Fils de l'Homme qui viendra sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Or, quand ces choses commenceront à arriver, levez la tôle et regardez. »

Elle leya la tête. Et, comme chaque jour dans ses songes, Il lui apparut. Et elle s'avisa tout-à-coup qu'il ressemblait étonnamment au prêtre. Cette révélation la troubla. Elle examina plus profond dans son rêve, doutant encore et finit par se rendre à l'évidence. Pierre ressemblait au Christ de son imagination !

Séraphyma dissipa ses sensations et reprit sa lecture :

« Et le Verbe s'est fait chair, et il habite parmi nous. »

Pierre se dressa de nouveau et lui dit :

« Je suis la vraie vigne et mon père est le vigneron. Il a retranché toutes les branchos qui ne portent pas de fruits. Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Gomme la branche ne peut porter de fruit d'elle-même et sans demeurer attachée à la vigne, il en est ainsi de vous, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes la branche. Vous ne pouvez rien faire sans moi ».

Et encore :

« Comme mon père m'a aimé, je vous ai aussi aimée. Demeurez dans mon amour, comme je demeurerai dans le vôtre. »

« Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleine et parfaite. »

Et elle sentit en elle une émotion divine.

Il y eut d'autres paroles :

<( Et celui qui me reçoit reçoit Celui qui m'a envoyé. »

Pierre était un envoyé du ciel.

Tard dans la nuit, à la lueur de la bougie, l'évangile la retint :

« En ce temps-là Jésus dit à ses disciples : Il n'y a rien de caché qui ne doive être révélé, rien de secret qui ne doive être connu. » Rose pensa à la confession. Elle lut encore : « Or, comme Jésus était à Béthanie, chez Simon le Lépreux, u îe femme vint à lui avec un vase d'albâtre plein d'un parfum de grand prix, qu'elle répandit sur Sa tête lorsqu'il était à table. »

Le lendemain, Rose s'aspergea des parfums familiers de sa toilette et fut en confesse. Les effluves odorants se dégagèrent dans le calme de l'église et ils S3 répandirent sur Sa tête, tandis qu'il était à genoux.

La voix douce, elle balbutia, tremblante un peu :

— Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait d'après votre parole.

« Vos flèches m'ont percée de toutes parts cl votre main s'est appesantie sur moi. Il n'est aucune partie de moi-même qui n'ait ressenti vos coups, il n'y a plus de paix dans mon âme. Daignez répandre votre grâce sur moi ; écou-

tez ma prière, et que mes cris s'élèvent jusqu'à vous.

« Les cris de mon cœur sont semblables au rugissement.

« Le trouble s'est emparé de mon cœur, et la lumière même a fui mes yeux. Vous connaissez mes désirs et vous entendez mes gémissements. Ayez pitié de moi !

« Vous m'arroserez d'hysope pour que je sois purifiée.

« Alors vous ferez entendre à mon oreille des paroles d'amour et de joie et mes os brisés tressailleront d'allégresse. »

Et, comme il croyait qu'elle récitait des psaumes, Pierre, pour l'interroger, attendit qu'elle se tût.

Elle continua dans le silence :

« Ecoutez ma prière et que mes cris s'élèvent jusqu'à vous. Ne me cachez pas votre visage et daignez prêter l'oreille à mes vœux.

« J'ai été frappée comme l'herbe sous un soleil ardent et mon cœur s'est flétri. Si vous ne venez à moi, comme voua me l'avez promis, mes jours déclineront comme l'ombre, et je me fanerai comme l'herbe fauchée. »

Elle avait dit cela d'un jet, identifiant son

rêve et la réalité. L'émotion la tenait à la gorge. Elle dut se taire.

Pierre commença de l'interroger.

Elle ne répondit point. Elle voyait les dix vierges de la parabole s'avancer avec leur lampe d'or, et c'était elle qui, la première, se montrait au Seigneur reconnaissant. Et elle eut une grande crise de mysticisme.

Les saints quittèrent les vitraux et descendirent sur les rayons du soleil, qui dessinèrent leur silhouette en blanc sur le sol grisâtre. Les statues glissèrent de leur piédestal, et, tous, dans leur longue robe simple, marchèrent sur les dalles. L'autel s'illumina et les choses s'auréolèrent.

Les hauts piliers de la cathédrale s'élevèrent et le ciel entra sous les voûtes embruinées de poussière d'étoiles.

Les plombs des carreaux, comme des orbites sans yeux, béaient, saignant de l'absence des saints. Les orgues s'émurent sous les doigts fluides des séraphins qui déployaient leurs six ailes, comme des bannières lumineuses, et les nets chantèrent des cantiques.

La voix des archanges invisibles mélodiait des répons. Soudain, le grand Christ du chœur

laissa choir un bras le long de son corps, puis l'autre bras. Une sonnette tintinnabula vers l'autel.

Jésus flageola un instant sur ses jarrets fatigués, leva un pied, l'autre, s'avança vers elle, dans sa presque nudité.

Elle lui dit : « Seigneur ! » et tomba sur les genoux, sa bouche baisa les pieds du Maître, cependant que des gouttes de sang coulaient lentement à terre.

Soudain, elle revint à la vie extérieure.

La voix du prêtre s'impatientait dans le confessionnal . Elle trouva :

« Je vous aime ! * et elle se tut .

Pour Rose la semaine passa dans des apothéoses.

Ce dimanche, le jeune prêtre entreprit un exposé de la fin de Jésus.

Sa chair avait été troublée, et ses nuits agitées voyaient partout se dresser la pénitente qu'il pensa gagner rapidement. Il médita longuement ses gestes et fit sa voix supracéleste à la chaire, chaude et colorée, émotionnant et pathétique.

Et l'Esprit des Temps parla ; Séraphyma conçut l'éblouissement des fresques.

« Alors un des douze, nommé Judas Ischkériyoth, alla trouver le prince des prêtres et lui dit : « Que voulez-vous me donner ? Je vous le livrerai. » Ils convinrent de trente pièces d'argent. »

Et Séraphyma, qui bornait l'univers à sa petite ville, aperçut Judas de Kériyoth. Il ressemblait étrangement au sacristain de la paroisse, avec sa pauvre tête de martyr obséquieux, choisi par Dieu pour revêtir l'opprobre méritoire.

Sa peau molle et terreuse pâlit tandis qu'il tendait la main.

Elle voulut s'élancer vers Pierre, le Fils de l'Homme, pour dénoncer le complot, mais elle ne put bouger. Il était trop beau. Ainsi, elle verrait se dérouler sous ses yeux des actes dont II serait la victime, et elle laisserait faire, parce qu'il était trop beau et qu'elle l'aimait. Ah! que n'avait-il, au lieu de ce visage de belle juive indolente, ce mâle aspect qu'il faut au conquérant des mondes ? Au contraire de ce teint blême de petite fille maladive, une peau rude, hâléepar les vents du désert? Plutôt que

ces gestes effarés de vierge, une virile brutalité ?

Mais voici : l'Esprit des Temps parla de nouveau : « Jésus était alors sur la montagne des Oliviers. Il laissa ses disciples en un lieu appelé Gethsémané et fut pour prier. Puis il revint et leur dit : ce Levez-vous, celui qui doit me livrer n'est pas loin. » Comme il parlait encore, Judas arriva, et avec lui une nombreuse troupe de gens armés. Et Judas avait les yeux en pleurs et il murmurait : « Mon Dieu, vous m'avez choisi pour accomplir la fatale prédiction. Que votre volonté soit faite, sur la terre comme aux cieux ! »

Alors il s'avança vers l'Homme. Il lui dit: « Je vous salue, Rabbi ! » et l'embrassa.

Aussitôt il fut saisi et garrotté. Séraphyma retint un cri et ferma les yeux dans un halo de terreur. Un grand tumulte fut en elle, et son cœur saigna dans son corps. Et l'Esprit du Temps ne la pénétra plus...

Comme elle rouvrait les yeux, le sacristain Judas jetait les pièces qu'il avait reçues. Il dit : « Mon Dieu, c'était pourtant afin que votre volonté s'accomplît, — mais vous m'avez abandonné. » Il se pendit au lustre dans la nef,

et son corps oscilla un instant. Des voix graves discutaient derrière un pilier. On délibérai sur l'emploi de la somme jetée par l'homme de Kériyoth. On décida d'acheter le champ d'un potier, pour le service des sépultures :

« Ce champ fut appelé Hhelokdama, c'est-àdire la Part du Sang. »

Séraphyma se trouva soudain près de la prison, dans la ruesomhre. A ce moment, Barabbas s'en allait, et, comme elle invectivait contre lui, Jésus sortit. Il était couvert d'un manteau écarlale et portait une couronne de ronces sur la tête. Il y avait foule des deux côtés de la rue. On criait sur son passage :

■ Roi des Juifs, je vous salue. » Et l'on riait. Des gamins, poussés par les timides, lui crachèrent au visage et se sauvèrent.

Séraphyma les reconnut : c'étaient les enfants de chœur de la cathédrale.

Personne ne l'épargna. Le suisse vint le heurter de sa hallebarde, et chacun en mena grand bruit de joie. Des femmes s'approchèrent, portant une croix hérissée de clous. C'étaient

les vieilles dévotes qui, dans la suite des siècles, devaient perpétuer les grimaces de la religion, et flétrir de leur face le mystère des saints offices. Il les avait traitées de radoteuses jadis, et les comparait parfois aux Pharisiens.

Arrivées près de Lui, elles feignirent de buter, et lui laissèrent tomber la croix sur l'épaule. Puis, avec des mines apeurées, elles lui donnèrent des coups de pied aux jarrets pour le faire trébucher, et s'enfuirent en ricanant entre leurs dents serrées.

Jésus ne disait rien. Il penchait sa tête pensive vers le sol, où tombaient, à intervalles réguliers, de larges gouttes de sang dont la trace restait sur la poussière.

Séraphyma osa marcher à ses côtés, sous les quolibets grossiers des soldats romains. Le long de la route, des gens faisaient des réflexions :

« Il parait que c'est Barabbas, un affreux gredin, » disait une femme de la campagne courbée en angle droit sur un bâton.

« Il est joli comme une femme, » s'exclama une horrible commère. — « Oui, expliquait une sorcière a ix yeux de chat, on le conduit au grand supplice. On dit qu'on va le crucifier.

C'est bien fait! Il y en aura toujours trop... Venez- vous, la vieille?... le crucifier... le crucifier... un beau spectacle, ma foi, et qui vaut le coup-d'œil. Je veux voir ça une fois de plus, nous n'avons pas tant de plaisir dans la vie ! »

« Oh! qu'il est joli ! fit un jeune homme. No trouvez-vous pas, mère, on dirait ma fiancée ?» Et ses regards se couvrirent d'extase. Séraphyma se sentit mordre au cœur par la jalousie. Plus loin, c'était un gros homme qui disait à son fils : « Vois, mon enfant, où conduisent la paresse et l'anarchie... »

Mais l'enfant n'avait d'attention que pour la jeune fille. Elle s'en aperçut et rougit comme dune souillure.

De tous côtés, il pleuvait des pierres, des excréments, des bâtons. Des vieilles sandales volaient dans l'air, parmi des détritus domestiques. Stupideme ît, chacun s'acharnait par instinct d'imitation. Un paysan l'accusa d'avoir jeté un sort aux bestiaux et un autre d'avoir fait avorter sa femme.

Mais un passant s'approcha, et leur dit que c'était Jésus. Un groupe de curieux se forma rapidement. Jésus ? ? ? Chacun en connaissait plusieurs. Personne n'avait entendu parler

de celui-là. Pourtant, certains crurent sesouve„ mr. Ils nDnimaient Jésus fils de Josédech, et Jésus fils de Sirach, qui vivait sous Onias III. D'aucuns le confondaient avec Jean le Baptiste, ne sachant pas que celui-ci fût mort. Et ils soutinrent : « C'est un brave homme. »

Le passant leur expliqua qui était Jésus le Nazaréen. Une secte, disait-on, le prétendait né à Bethléem, afin de le faire passer pour le Messie. Et tous frémirent d'indignation. Ils accoururent pour voir de près le condamné. Quelques-uns, plus sages, restèrent à l'écart. Ils haussèrent les épaules et dirent, avec une sincère commisération : <a Bah ! ce ne peut être qu'un faible d'esprit. Qu'on le laisse aller en paix ! »

Cependant, pour être au premier rang, les autres bousculèrent des gens. Il fut riposté à coups de poings. Une bataille s'ensuivit, bestiale. Mais les colères retournèrent rapidement au Fils de l'Homme, qui s'afTaissa sous sa croix. Séraphyma s'élança pour couvrir de son corps l'Aimé. Elle reçut des coups pour lui et la volupté de l'apostolat entra en ses sens.

L'ordre se rétablit. A un carrefour, Jésus rencontra sa mère. Alors un rayonnement

illumina le Divin-Fils. Séraphyma sentit descendre en elle un bonheur céleste. Mais l'Esprit du Temps railla, amèrement : Jésus cria : « Maman ! » Or Marie montra le poing à son Fils et vociféra : « Ah ! ah ! chien, je suis ta mère aujourd'hui ! Pourquoi ne dis-tu plus : « Qu'a cette femme de commun avec moi ? » Où sont-ils, tes disciples, qui étaient tes parents et tes frères ? Espère en eux, ils viendront te prêter main- forte. Ah ! ah ! ah ! Tu as renié 'es tiens, et les tiens te renient ! Souvienstoi de Pierre, et meurs sous le poids de ta croix, Jésus, fils de Joseph ! »

Séraphyma secoua une torpeur qui s'étendait sur son être. Elle se retrouva dans l'église où les dévots s'agitaient sur leur chaise. Ce fut un éclair, elle revit le Nazaréen qui baissait la tête. La foule hurlait de rire.

Séraphyma sanglota. On la hua.

Plus loin, un pauvre, Simon de Cyrène, fut contraint de porter la croix. Il cria sous les clous qui pénétraient ses épaules. La jeune fille profita de l'incident pour essuyer la face de l'Adoré. Elle lui enleva sa couronne et se la posa sur la tête. Les épines s'enfoncèrent d'elles-mêmes dans son front qui saigna La

coulure du sang sur ses joues pâles l'inonda de joie. Il étendit vers elle une main fragile et pleura. Elle dit: « Seigneur ! »

Enfin, la tourbe arriva au Gol gotha. Jésus fut dépouillé de ses habits et cloué tout nu sur sa croix, entre deux scélérats qui se moquèrent de lui . Séraphyma sentit des clous lui broyer les membres. Elle se tordit sous la souffrance. Les femmes frémirent en contemplant l'éphébéenne nudité du Christ, et la détresse se peignit sur la face de la jeune fille.

Des gens accoururent de toutes parts. Ceuxlà qui n'avaient encore rien vu, posaient des questions : « Qui sont ces hommes ? »

On jetait des pierres aux suppliciés parce que c'était l'usage.

Mais voici. Il fut dit : « Ces pierres doivent être réservées à Jésus, Roi des Juifs, à Jésus l'Apostat. » Et des voix crièrent :

— Lequel est Jésus?

— C'est celui de droite.

— Non, c'est celui de gauche.

— Je vous le dis, en vérité, c'est celui du milieu.

Et chacun lapidait celui des trois crucifiés, qu'il croyait être Jésus de Nazareth. Tout-àcoup, il y eut une clameur. « Les voilà ! Les voilà ! »

Un silence anxieux se seira sur les têtes.

Les cœurs s'arrêtèrent ensemble de battre.

Il y eut un moment d'inquiétude atroce.

Quel était ce nouvel événement ?

La foule s'écarta. Ceux qui étaient trop loin pour voir se haussèrent sur les pieds ou montèrent sur des épaules.

Seule maintenant, la voix du Christ implorait :

« Eli ! Eli ! Lammah hazzabtani ? »

Un groupe s'avança. A la tête il y avait Lazare le Ressuscité. Il s'arrêta au pied de la croix, mit les genoux en terre et parla :

« Maître des maîtres ! Ecoute, écoute mes plaintes de pauvre homme. S'il est vrai que tu sois Le Descendant, tu peux une grande grâce. 0 ! Jésus, exauce ma prière !

« Voici, j'étais heureux entre les morts où je n'existais pas, et tu m'as réveillé d'entre les morts. Ecoutez-moi, Seigneur ! Je suis un pécheur, mais comme vous, qui m'en avez puni, je ne J'ai pas fait exprès... »

Ceux qui étaient venus avec Lazare s'impatientaient déjà et brandissaient leur bâton noueux. C'étaient des vieillards aux longues barbes grises, aux vêtements sordides.

Ils bousculèrent Lazare qui tomba la face contre le sol. Ils le piétinèrent et s'avancèrent menaçants vers la croix. Tous parlaient à la fois et Ton n'entendait qu'un brouhaha sans signification. Pourtant des bribes de phrases s'échappaient : « Homme aveugle... dans ma paupière qui était pure... j'étais bon.., aveugle... mais ma face savait trouver le soleil... Stupidement donné la vue... pour les tourner dans l'ombre, vers le travail... maudit, maudit, maudit ! » Maudit ! La foule ne comprit que ce mot.

Elle répéta : « Maudit ! »

Mais les vieillards se fâchèrent. Chacun voulait parler seul et ordonnait aux autres le silence . Ils en vir.rentaux mains. Ils se visaient principalement les yeux, que les bâtons crevaient. Alors se retrouvant plongés dans la nuit de leur passé, ils appelèrent la lumière à grands cris. Ils se mirent à implorer du soleil leur pardon pour avoir blasphémé le jour. N'y voyant plus, ils frappèrent n'importe où, et

atteignirent les assistants. La mêlée se fît générale. Les disputes, un instant tenues en suspens, éclatèrent de nouveau. Les soldats romains balayèrent la foule à coups de lar.ce. Bientôt la place fut déserte. Seul un cadavre restait à terre, Lazare le Ressuscité.

Rose, cachée derrière un buisson, voyait la scène. Elle eut un sanglot. Les soldats l'entendirent et la poursuivirent un instant. Elle s'enfuit. Et dans le chemin qu'avait suivi, pour venir, le Seigneur pliant sous sa croix, de chaque goutte de sang tombée du corps divin, une fleur avait germé, et ses pétales étaient crucifères.

Rose commence seulement à reprendre connaissance de l'alentour. Ses yeux cernés et ses traits tirés disent le travail mauvais de quinze jours de fièvre.

Sur la table de nuit, près des fioles médicales, elle a pris son évangile. Elle lit et les paroles magiques sonnent angéliquement à

son oreille : « Que vos lampes soient allumées dans votre maison. Soyez semblables à ceux qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que, lorsqu'il sera venu et qu'il aura frappé, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que leur maître, à son arrivée, trouvera veillants. Tenez-vous donc ainsi toujours prêts, parce que lo Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas ! »

Et docilement elle attend l'Amant qui viendra selon la parole.

« En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, les conduisit à l'écart sur une montagne et fut transfiguré en leur présence. Son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la neige. »

Le prêtre entra. La tante l'avait fait demander pour le salut de sa nièce qui venait de rentrer dans ses esprits. Rose ne savait rien, mais elle ne s'étonna pas : Elle l'attendait.

Dans sa longue chemise blanche qui dessinait sa poitrine juvénile, avec la pâleur de son visage et le cerne qui donnait à ses yeux un attrait morbide, elle l'accueillit souriante.

La concupiscence illumina la face de Pierre.

Se3 mains tremblaient et son regard parlait éîoquemment.

Rose avait lu et cela l'inquiétait :

« Je vous conjure parla miséricorde de Dieu de lui offrir votre corps comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux, puisque tel est le culte raisonnable que vous lui devez. »

Cela l'inquiétait, car elle ne savait de quelle façon elle devait lui offrir son corps. Elle possédait Pierre en son âme, mais elle sentait qu'il y avait une autre possession plus grande et plus entière où ils devaient s'unir.

Pierre, lui, savait une possession qui n'est point celle de la Parole. Il s'approcha de la malade et lui souîfla de son haleine brûlante le désir qui couvait en lui. Ses yeux la déshabillaient et ses doigts avaient déjà la sensation de fouiller dans ces chairs jeunes. Très vite il s'aperçut de son erreur. Rose n'était point perverse comme la plupart des pénitentes riches de sa paroisse. Habitué depuis le séminaire à dissimuler ses sentiments, il dompta son emportement, remettant à un moment plus propice l'accomplissement de ses projets.

Il amena Rose aune nouvelle crise de mys-

ticisme qui le gagna lui-même, et ils échangèreut des baisers.

Rose garda la chambre trois semaines encore. Lorsqu'elle retourna à l'église, le prêtre était parti.

Son remplaçant était un vieux breton sale et qui buvait sec. Il avait constamment la prise au nez et le rabat de sa soutane était graisseux.

Rose, de nouveau, immatérialisa son rêve. Elle regretta Pierre, mais sa vie suivit le me aie cours. Elle avait vu le Seigneur. En une extase surhumaine, elle avait possédé son âme, sa vie mortelle avait empiété sur sa vie immortelle, elle savait n'avoir plus rien à désirer.

Gens de Paris

A M. et M" G.istave KAHN.

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