GENS DE PARIS
Louis et Louise, gens du peuple
A Anatole France.
On l'appela Louis puisqu'il faut un prénom, même aux enfants du faubourg Saint-Antoine.
Jusqu'à trois ans Louis ne sortit guère de la chambre carrelée qui l'avait vu naître, unique pièce du logis de ses parents. Ses parents, c'était un père, serrurier, qui avait une habitude comme une seconde nature.] Il rentrait ivre automatiquement les soins. C'était aussi une mère. Elle allait au lavoir les matins.
Tant qu'il y avait d'heures dans un jour, de jours dans un mois et de mois dans une année, il ne voyait d'autre âme vivante à part celle des moineaux qui passent et n'en ont pas, si Ton en croit Descartes.
De la vie extérieure ilj connaissait peu de chose : les tuyaux de cheminées, les toits de
tuiles plates avec leurs lèpres et leurs crasses, les lucarnes poussées en pleines gouttières comme des champignons dans du fumier, les petits chiffons misérable:1., séchant aux cordes d'une fenêtre, en face, près de deux pots de fleurs et d'une cage à serins lamentables.
Une fois Louis avait vu d'autres personnes que ses parents. Deux chats. Ils se battaient et poussaient des cris d'enfant. Il avait crié comme eux, et battit des mains lorsqu'un des lutteurs tournoya dans le vide. Mais il était encore trop jeune pour en tirer une philosophie et songer qu'il s'initiait aux mystères do la vie, plus loin de nous que ceux d'Isis, d'Eleusis ou de la Bonne Déesse.
Il connaissait de plus trois gravures dont deux étaient... dont deux étaient quelque chose d'impossible à lire dans son cerveau : elles ne bougeaient pas et refusaient de parler. Elles faisaient toujours la même chose : elles ne faisaient rien. Elles n'y voyaient sans doute point; elles n'avaient presque plus d'yeux dans leur front. C'était des....? Il y en avait une qui était en noir : le Président de la République. L'autre avait des couleurs : la sainte Vierge Marie. Elles étaient jaunies et
avaient regardé passer plusieurs générations de locataires avec la même indifférence. La Vierge était entourée d'un cadre de paille, l'autre se hérissait d'épingles.
La troisième gravure était placée dans du verre. Elle vivait et savait des gestes. Elle souriait, grimaçait, dodelinait de la tête, se penchait, apparaissait et disparaissait dans son cidre qui était une fenêtre. Cette fenêtre ouvrait sur une chambre semblable à celle du logis, mais en surplomb. La troisième gravure évoluait dans cette pièce, s'avançait et se reculait à la volonté de Louis. Et celle-ci, il la comprenait. Il lui tenait des conversations dont il inventait les mots, lui gazouillait lèvres à lèvres des choses douces, la faisait rire ou pleurer, chanter ou se taire silencieusement. On ne voyait que ses mouvements. Le verre interposait les sons sans doute. Il s'étonna souvent de cette image qui jetait des sons muets. Et lorsqu'il regardait derrière ce verre où il se passait des choses étranges, il n'y avait plus rien sinon un papier de journal collé sur un cadre et, par-delà le papier, le coffre de la cheminée.
Mais cela ne fut pas le point de départ de
méditations stériles, car le destin le préparait à être un ouvrier et non un penseur. A l'exception de son biberon Robert et d'une catin en carton peint, débris dérobé à une poubelle, il ignorait le charme mystérieux et divin des jouets. Et pourtant il avait des distractions. Il s'improvisait des trois chaises boiteuses et de la table bancale composant, avec le lit, une caisse de bois blanc et un chandelier d'étain, le mobilier de la chambre, des passetemps originaux pour lui seul compréhensibles. Il aimait à farfouiller dans la cendre dont, mêlée à son urine, il barbouillait son visage et encrassait ses cheveux roux. Il montait sur le lit qui sentait mauvais et sautait dessus, se livrant à des cabrioles effrénées. Encore, il criait une heure durant et s'écoutait faire jusqu'à pleurer d'émotion. Il jouait aussi à enlever ses chaussures sans lacets et ses bas troués, et se pâmait de rire à faire mouvoir ses orteils.
Il ne put réussir à atteindre l'espagnolette de la croisée, qu'il aurait voulu ouvrir. Il s'entêta longtemps, ne sentant point que tous les hommes ne peuvent gagner les altitudes, et
enfin renonça, découragé. C'était à peu près le seul point noir de son existence.
Le soir, sa mère entrait la première, lui donnait des taloches, posait à terre un paquet de linge mouillé et préparait en grognant la cuisine, quelques pommes de terre jetées au fond d'une marmite sale, une soupe aux oignons, du pain rassis et parfois un morceau de fromage de rebut, ou simplement dos arlequins, quand il n'y avait plus d'argent à la maison.
Louis se roulait d'abord sur le paquet de linge qui sentait drôle, puis sortait sur le palier regarder dans le plomb où l'étage versait ses eaux grasses, ou bien il allait s'enfermer dans les cabinets d'aisance propices aux rêves.
Il ne s'avisait point de descendre les escaliers sombres à ne pas voir une marche sur l'autre, tortus et branlants à se heurter aux murs humides et manquer de tomber à chaque pas.
Ce gouffre noir suintait de l'effroi. Un souffle pestilentiel s'y dégorgeait, venant des cuisines, des water-closets et des courettes malpropres.
Quand il entendait son père monter en chantant à pleine tête, il courait se mettre à table. Il mangeait bruyamment , réservant à son tablier autrefois bleu et au sol qu'on lavait une fois Tan, la moitié de son assiette.
Puis il regardait ses parents se disputer et se battre, criait plus fort qu'eux, pour faire du bruit et riait aux éclats en roucoulant.
Il jetait de temps en temps un coup-d'œil à ses compagnons des gravures pour voir s'ils prenaient part à sa joie. Et comme la sainte Vierge Marie le regardait sévèrement, il devenait sérieux et s'endormait de fatigue, paisible et las.
A cinq ans il osa descendre. L'escalier ne lui faisait plus peur. Ça l'étonnait seulement, ce puits à spirale. Il chevaucha tout de suite la rampe. La rue l'avait attiré. Il s'y sentit chez lui et n'en fut point abasourdi. Il se prit corps à corps avec elle. Elle fît partie de lui au moins autant qu'il fît partie d'elle. Il l'avait toujours connue. Il avait alors des chemises déchirées passant par la fente de ses culottes trop grandes. Ses cheveux allaient, glorieux du plein air, débordant ses oreilles aux teintes grisâtres tombant sur son front, envahissant son cou,
où il portait un collier de crasse. Il eut vite fait de se mettre au courant de la vie journalière. Il se lavait les mains et les pieds à l'eau des ruisseaux où se déversaient les éviers. Il disait m.... aux concierges et savait cracher sur le dos des passants. Il s'harmonisait avec la rue.
Il jouait à la guerre, aux gendarmes et aux voleurs, ou au mari et à la femme, dans les coins, avec les petites filles qui riaient toujours. Souvent, le marchand àe bois les avait fait sortir de son chantier à coups de pied; au moment où ils prenaient le plus de plaisir.
Louis se battit rarement, parce qu'il avait rame douce et sentimentale.
A six ans il allait à l'école. Il mettait ses doigts dans son nez et connaissait des endroits secrets où les cacher chez autrui. Il continuait à jouer au mari et à la femme, entre hommes.
Il avait beaucoup de poux, ce qui signifiait sa grande force corporelle, si j'en crois un vieux maître de pension à la façon de jadis, et qui m'enseigna de bonnes choses dans ma jeunesse ; peu d'aptitude pour les leçons, ce qui prouvait un esprit positif, bien assis, naturel
et sain : il était malingre et chétif et son âme était sentimentale.
A la longue il apprit à lire. Ce devait lui être d'une grande utilité, plus tard, pour apprécier les romans de Georges Ohnet et de Montépin, qui lui apprirent à connaître le peuple dont il était, et ceux de Pierre Decourcelle et de Paul Bourget qui relevèrent jusqu'à la conception d'une vie mondaine et riche.
Il apprit également à cracher par les soupiraux dans le pétrin du boulanger, et surtout dans celui des pâtissiers : il ne mangeait jamais de gâteaux et faisait des réflexions sur les inégalités sociales ; il volait des pommes aux fruitiers, il aurait peut-être volontiers répété les théories de Brissot et de Proudhon sur la propriété, et eut jadis manifestement applaudi aux véhéments sermons de saint Basile.
Comme les autres il renversait les mômes en feignant de ne pas les voir, courait à toutes jambes lorsqu'il y avait du pet, criait à la chienlit contre les ivrognes, parrain marraine aux baptêmes, la mariée qu'a perdu ses quaV souliers aux noces. Néanmoins, il ne devint jamais voyou, à cause de son âme.
En grandissant, sa nature sage prit le dessus.
H ne pensa plus à ses vétilles de jeunesse. Il lut bon apprenti d'abord et devint honnête ouvrier, gagnant ses quatre francs cinquante par jour. Il n'en était pas fier.
Ayant quitté la maison où son père était mort, où sa mère se livrait à la mendicité, c'était chaque fois avec mélancolie qu'il y retournait. Les lieux où il avait épanoui son enfance lui faisaient monter des larmes aux cils. C'était la nostalgie du souvenir et l'initiation au bienfait d'avoir un cœur.
Un soir, sous la voûte monumentale d'une vieille maison, une femme chantait qu'accompagnaient des hommes, l'un avec une guitare, Tautre avec un violon. Tout le monde reprenait en chœur d'une voix émotionnée le couplet tendre. Louis avait de l'âme. La romance est de création divine. 11 se sentait transporté sous d'autres ciels et retenait sa respiration, les yeux vagues et lointains.
Son cœur soulevait lourdement sa poitrine oppressée. Il ne douta pas que ce ne fut là du Beethoven, un grand maître sur qui il avait
lu de sublimes choses dans son métier de compositeur d'imprimerie.
Une jeune ouvrière mélodiait à fies côtés, avec conviction. Entre deux air.s, Louis la remarqua. Elle avait des cheveux fous, couleur de paille, enroulés sur sa tête comme des gerbes, avec des peignes d'écaillé qui ressemblaient à des coquelicots. Sa chair était blanche et tendre comme la cuisse d'une oie grasse, ses yeux bleus comme ceux des poupées. Un grand sarreau de drap tombait simplement jusqu'à ses pieds. Il dit :
— Elle est bien belle, cette chanson, mademoiselle !
Elle leva brusquement la tête :
— Oh I oui, Monsieur ! répondit- elle en un élan.
Ils partirent ensemble.
Leur nuit fut un rêve de couleur mauve.
Au matin, à l'éveil, ils surent qu'ils étaient amoureux.
Ils travaillèrent fébrilement la journée.
Ils dévoraient l'ouvrage, mais le temps ne se laissait point entamer, se faisant un jeu de traîner sur leur impatience. On a vécu et on n'a rien remarqué, mais un jour on s'aperçoit que
le.-; heures sont longues, si longues qu'à midi on croit qu'il est six heures et on se prépare à courir où la vie vc us appelle à six heures.
Tard dans la soirée, tout-à-coup, Louis se demanda s'il avait déjeuné. Ne parvenant pas à s'en souvenir, il resta persuadé qu'il n'avait pas mangé, et, trouvant l'aventure comique, il chercha où il avait passé son temps. Il traversa la gamme banale des inquiétudes amoureuses.
Elle ne serait pas au rendez-vous. Il chercha les causes de son absence, se tortura l'esprit pour trouver des raisons valables à ce fait, créa des alibis auxquels il finit par ne plus croire et resta convaincu qu'elle ne viendrait pas, parce qu'elle se moquait pas mal de lui.
Les heures furent si longues que le soir, il s'étonna que la tâche fut déjà faite.
Il regretta la fuite trop rapide du temps parce que au moins, il pourrait flotter encore entre l'illusion et la désillusion, tandis que tout-àl'heure, presque tout de suite !...
Il alla lentement, lentement. Son pas se ralentit à mesure que le but approchait.
Les secondes entraient en ses artères comme
des lambeaux d'instants fatals. Un mauvais pressentiment accrochait des chiffons de douleur à son cœur.
Enfin il la vit, inquiète. Elle épongeait des larmes avec son mouchoir. Elle s'était déjà dit : « C'est un rêve qu'on a suspendu au bras d'un inconnu. On n'ose pas garder son bonheur sur soi parce qu'on a peur de le perdre. On le fait garder à quelqu'un qu'on ne connaît pas parce qu'on ne le connaît pas. Il passe avec votre bonheur et l'emporte ! *
Elle accourut à lui, riant dans ses pleurs. Elle lui reprocha son retard en lui pressant doucement, doucement la main. Il balbutiait des excuses attendries, laissant glisser de la joie de ses yeux. Tout-à-coup, il n'y tint plus. Il l'entraîna dans l'ombre d'un couloir et l'embrassa ardemment, à pleines lèvres, sur le front, sur les paupières, sur la bouche, sur le cou, sur la nuque. Ses bras l'éloignaient et l'approchaient alternativement de lui, par petites secousses qui l'entraient mieux dans sa chair. Elle s'abandonnait, le corps en arrière, frissonnante. La volupté faisait trembler des doigts sur ses nerfs. Elle fermait les yeux et les rouvrait sur de la brume.
Il lui mit une main à la taille et de l'autre lui lia les doigts. A pas petits, ils suivirent les rues sombres qui s'accalmaient pour l'apéritif ou le repas du soir. Çà et là, des boutiques piquaient une lumière éblouissante ou faible dans le noir. Les réverbères s'allumaient un à un et rares, les éclairant soudain quand il passait quelqu'un, exprès, quitte à les replonger ensuite dans l'ombre.
Louis apprit qu'on la nommait Louise.
« Comme ça se trouve ! » Ils en rirent. Elle travaillait dans les plumes et habitait avec une amie gentille qu'elle lui présenterait. Elles n'avaient jamais aimé.
Louis redevenait naïf. Il lui semblait qu'il était près d'une femme pour la première fois, jamais il n'avait touché une peau tendre, embrassé des cheveux, respiré le parfum de nature qui pousse l'homme à l'amour.
Il se dit vierge, lui aussi, et fut peiné de n'être pas cru. Il pensait être sincère, pourtant.
Ils se quittèrent ce soir-là. Ils ne pouvaient pas s'y décider mais c'était nécessaire, à cause de l'amie gentille. Vingt fois ils se reprirent aux lèvres. Elle frissonnait de tout son être et
dans le vague de ses yeux. Lui, heureux du bonheur des forts qui ordonnent de l'amour, régissent les voluptés et les désirs, s'enivrait de la sentir frémir. Ils firent le serment de se retrouver le lendemain, coûte que coûte.
Lorsqu'il sentit ses poings solides au bout de ses bras, il comprit qu'il pourrait secouer l'univers et rêva d'accomplir de grands faits. A une autre époque il eut peut-être été l'homme que cherchait Diogène. Archimède eut trouvé en lui le point d'appui qu'il demandait malheureusement deux cent cinquante ans avant Jésus-Christ. 11 eut pu remplacer ce point fatal capable de mettre des bornes à l'impétuosité de la mer, dont parlait Massillon.
... Lui qui n'allait jamais au café, y alla ce soir là, sans savoir pourquoi. Pour voir de la 1 imière, de la fumée, du mouvement, de la vie, pour entendre du bruit, quelque chose de multiple où l'âme s'égare, se perd tout-à-fait ou bien s'isole et se savoure mieux dans l'ambiance tumultueuse et surchauffée.
Les gens qu'il rencontrait produisaient sur lui une impression inattendue. Il se sentait supérieur à la foule. Il aimait, lui, et combien peu nombreux étaient ceux qui aimaient, des
affairés et des oisifs croisés sur le trottoir. Il avait envie de le leur crier aux oreilles, dans Un besoin de parler à quelqu'un do son bonheur. Il y avait une grande bonté dans ses veines. Il chercha s'il n'avait pas d'ennemis pour s'en faire des amis; quelqu'un qui l'ait offensé, pour lui pardonner, à qui il en veuille j our faire la paix, l'aimer en frère.
Il nfon trouva pas et comprit la nécessité de la haine. Il voulut aller embrasser sa mère.
Jamais il n'avait embrassé sa mère, qui n'avait guère le lemps ni le désir de se laisser faire, et au surplus y incitait peu avec son corps sentant la potasse, l'eau de javelle, la buée, le savon des lessives. Il ne la trouva pas chez elle et s'attrista.
Il se regarda dans une glace et vit qu'il n'était pas trop mal. Il acheta des faux-cols et une cravate, une lime à ongles et un chapeau.
Il ne dormit pas de la nuit. Au matin il essaya de faire une raie dans ses cheveux filasse et la fit mal. Il songea au cosmétique.
Son faux-col le gêna terriblement, son chapeau fut moqué.
En vaguant à midi, il avisa des chromos
étalées à terre, pour vingt centimes. Il n'avait jamais songea l'art. Les chromos l'attirèrent.
Il pensa que l'art est beau. Il en acheta. Il eut de l'art pour vingt sous : des marquis et des marquises qui se tenaient deux à deux, deux amoureux passant un pont, ou on bateau et se serrant de près, un curé qui pinçait la taille d'une servante et était surpris par un homme familièrement narquois.
Louis orna ses murs. Il aligna soigneusement, à la même hauteur et à égale distance les uns des autres, ses tableaux de quatre sous.
Il trouva toute transformée sa chambre, sa pauvre chambre d'hôtel meublé où Ton cousait les draps aux matelas, de crainte que les locataires ne les emportassent.
Le soir, elle lui dit que son faux-col la gênait pour mettre ses doigts autour du cou quand ils s'embrassaient sur la bouche. Il le jeta dans le ruisseau, soulagé; mais elle croyait qu'il était en colère. Elle lui demanda pardon, les larmes aux cils. Lui, l'embrassa frénétiquement.
Elle ne vint pas encore chez lui parce que tout n'était pas à point pour foire un lit d'amoureux.
La nuit il rêva de pinsons et de serins trillant des chants dans des cages ; de fleurs sur la fenêtre et d'un balcon où grimperaient des capucines à des ficelles ; d'une toile cirée sur la table bien reluisante, où rirait le soleil ; d'un miroir où elle se regarderait pour arranger ses cheveux que leur folie déferait souvent ; de flacons d'odeurs près de sa cuvette et de beaucoup de choses où il y aurait son parfum à elle. D'une armoire à glace où, en son absence, il pourrait toucher ses chemises et ses pantalons à dentelles.
Il y aurait un enfant dans un berceau blanc, des bonbons et des jouets sur les chaises et du bonheur dans tous les coins, dans les potiches emplies de ileurs artificielles, dans le tic-tac de la pendule, dans le sommeil angélique du poupon.
Une autre fois, il y aurait de la neige dehors, beaucoup de neige, sur les trottoirs, sur les passants, sur les toits.
Il y aurait un grand feu clair dans la cheminée. Bébé s'éveillerait. Il verrait des monceaux de joujoux sur le lit. Il rirait en roulant des sons dans sa gorge tendre de rose amour. Ses yeux s'illumineraient et il s'asseoirait sur
l'oreiller en battant de ses petites mains creusées de fossettes et gazouillerait : « Noël ! O Noël! petit jujus, bébé jujus, oh ! »
Et Louis et Louise seraient infiniment heureux.
Le matin il fallut aller reprendre la tâche qui n'est point un rêve. On était en novembre.
Il ne faisait pas froid, mais on sentait froid e.i son âme à cause de la détresse de ce six heures.
Lo jour et les gens étaient mal éveillés. Les uns étaient brumeux et l'autre avait les yeux bouffis et les traits tirés, ou peut-être bien tout le contraire, mais on ne savait pas, tant tout était fondu en une seule chose vague et triste.
Les becs de gaz encore allumés et les lumières des boutiques qui, de ci, de là, par moments perçaient derrière les volets qu'on tirait, éclairaient mal dans le blafard de l'atmosphère.
Des dos arrondis grouillaient dans toutes les directions, pressés, hâtifs, serrés, affairés, sans se heurter jamais. Les corps glissaient les un; contre les autres avec une souplesse
mécanique. C'était un fourmillement insensé d'ouvriers en bourrerons tachés, en vestons vineux ; de femmes en cheveux, vêtues de gris fini, de robes pisseuses et qui ont passé là la vie, toute la vie, et qui passeroront là toute leur vie, et d'autres vies encore après la leur.
Les foulards mal noués autour des cous, les fichus flanqués sur les poitrines plates et les épaules carrées et minces, les cols relevés, les yeux fixés sur le pavé ou dans l'air, atones et vagues, les mains dans les poches ou se balançant rapidement dans l'espace, en sens inverse, les haleines blanchissant la brume, tout courait.
Il y avait un masque morne sur les faces. De temps en temps, une voix rauque d'homme à la gorge usée, un rire fluté d'apprenti, ou la stridence enrhumée d'un appel déjeune fille, déchirait l'espace affreusement, etvenait, atroce et rude, vous empoigner les entrailles, et, pourtant, nul ne tressaillait, à cause de l'habitude.
Aux carrefours, des groupes s'arrêtaient près de tables en bois blanc surchargées d'ustensiles de ménage. Une grosse femme, assise au milieu de bonbonnes de zinc bossuées, servait des soupes et de l'eau coupée de lait, de
chocolat ou de café noir. Les bouches avalaient en se brûlant, mâchaient sans goût quelque petit pain.
Sur l'écain des comptoirs, chez les marchands de vin, les petits verres et les grands s'alignaient, aussitôt pleins que vides. Des sous tombaient dans la caisse près de laquelle hilarait un gros individu à la face couperosée.
Et c'était sans cesse des allées et des venues de corps effacés, hâves, maigres, nerveux, puissants et musculeux, qu'accompagnaienl des regards maladifs ou bêtes, luisants ou abrutis. Tout cela était mal nettoyé du labeur d< la veille, tous ces êtres feraient chaque jour, jusqu'à épuisement de l'existence, les mêm< actes, mal nettoyés de ceux identiques de h veille, toujours, toujours...
L'aube, qui commençait à blanchir, faisait luire les bouteilles et les carafons, les glaces les ferrailles, d'un même reflet terne et vitreu: où se posaient les haleines.
Les hommes disparaissaient, les rues se vidaient et les grouillements s'apaisaient.
Des groupes s'engouffraient par des portes noires, salies de fumée d'usines ; des plâtres écaillés, grelottaient dans les couloirs, aux
murs crasseux, vernis par le frottement des corps.
Dans les ateliers, des limes commençaient à grincer,, des tours et des courroies ronflaient, des marteaux écrasaient du bruit et éclaboussaient des sons de métal, des forgerons soufflaient dans les brasiers qui pétillaient et éclataient en gerbes d'étoiles. Avec toutes les armatures et les machines, on se serait cru au milieu de toiles d'araignées tendues dans un inextricable enchevêtrement , et dans lesquelles des mouches tenteraient des efforts désespérés pour s'évader.
Un jour faux filtrait des prismes fumeux et des vitres fuligineuses, un jour qui vous regardait de travers, en dessous, avec des moues de mépris.
Louis était heureux parmi ces gens, sans malheur, ne sentant pas l'inutilité d'être un rouage de machine dans toutes ces usines qui se donnent la main par-dessus les toits.
Sa voix claire sonnait l'éveil. Son bonjour joyeux claironnait la beauté de vivre. Il serrait les mains à la porte, et entrait en rayon de soleil.
Un soir Louis et Louise traversaient le pont Henri IV. Il faisait un froid sec dans l'atmosphère dure, sans vapeur. Elle s'accouda au parapet et il se blottit près d'elle. Ils regardèrent la Seine, tranquille et lente. Des bateaux plats amarrés aux anneaux du quai, avaient l'air de caïmans sommeillant sur les vagues douces. La Kme mettait des écaillures d'étain près des piles du pont, sur l'onde. Partout des lumières scintillaient par points brisés au fond de l'eau. Les maisons qui découpaient le ciel de mousseline, dormaient la tête en bas au-dessous d'eux, noires sur le bronze de l'eau, et l'âme de Bruges-la-Morte flottait dans cette étrange ville où tout était à l'envers, où les ponts avaient deux arches montées Tune sur l'autre, où les aspects étaient doubles.
Louis et Louise descendirent sur les berges de la Seine et marchèrent au bord, lentement, évîoutant la voix inconnue des siècles morts.
Près de l'Hôtel- Dieu, Notre-Dame se hérissait comme une bête monstrueuse, accroupie la tête en bas elle aussi, avec le ciel au-dessous. Son épine dorsale tentait les promeneurs.
Tout-à-coup un remous vint porter dans la cité des légendes le trouble et la destruction.
Les lumières se détachèrent en parcelles, sautant à la dérive, les maisons se concassèrent, dansant efïrénément et disparurent en morceaux informes. Notre-Dame enfla son gros dos et tordit son échine.
Ils ne dirent pas un mot ce soir-là, mais ils s'aimèrent comme il ne croyait pas qu'il fut possible.
Un dimanche Louise voulut monter au Sacré-Cœur brûler un cierge, par amusement, pour qu'il conserve longtemps leur amour sans nuage. On a beau ne pas croire, cela ne peut pas faire de mal.
Au haut de Montmartre, ils se tournèrent vers Paris. Ils virent un moutonnement de montagnes. Partout des dos arrondis ou pointus, d'abord bien rangés, puis dans le lointain, les uns sur les autres pour s'étreindre au bout de l'horizon dans la confusion, avec de ci, do là, des vides, des plaques de blanc, de noir, des flamboiements éblouissants de vitres que l'on ne pouvait regarder, des éclairs d'or en jaillissant. Ils eurent le vertige et se serrèrent de plus près, muets de respect. Jamais ils n'a-
vaient pensé que l'immensité fut si grande, que l'univers fut si effrayant, et leur amour leur sembla prendre des proportions d'infini. Ils vécurent longtemps sur cette vision qui les avait subjugués.
Une nuit ils revenaient de chez un ami. Ils s'égarèrent car ils s'embrassaient trop dans la solitude. Le hasard des pas les conduisit vers les bords de la Bièvre. Leur âme qui était multiple et complexe dans l'enivrement des baisers se chargea d'accalmie, tout-à-coup dans le silence et la paix de cet endroit. Une grande tranquillité entra en eux dont ils étaient vierges : Paris où le silence est une interruption subite de l'immensité du bruit, où le calme est un atome de moment où la fièvre cesse, pour gronder avec plus de furie alentour, prête à rompre ses digues pour se précipiter tête baissée par les fissures, torrent éventrant une écluse, Paris leur échappa.
Une maison de bois, aplatie sous son unique étage compliqué d'un escalier extérieur et d'un balcon le traversant dans toute sa longueur, dormait, les yeux clos, enguirlandée de
vieux chiffons séchant à des cordes. Louis ne sut pourquoi ça lui rappela son enfance qui n'avait aucun lien avec ce décor.
Ils pénétrèrent dans un boyau tordu mollement en des courbes moelleuses. De loin en loin, une lampe à huile brûlait dans une lanterne à potence qui se balançait doucement au vent. Des murs noirs, crevés, des portes tombées sur le côté, une épaule plus basse que l'autre; des bâtiments aux étages débordant les uns sur les autres, des poutres perçant partout sur la façade, couverte de raclures de peaux, comme de la neige; des trous d'ombre comme des orbites inquiétantes, sans yeux ; par instants, une autre lampe à huile, puis d'autres maisons, basses, noires, lépreuses, rachitiques, pauvres petites vieilles courbées sur leur bâton, et qui tout-à-1'heure, allaient toussoter et rendre leur vieille âme fourbue et pourrie, partout des escaliers de bois comme des bandeaux sur des visages blessés ; une petite place où Louise épela sa province et sa vie de gamine le tout lavé d'un brouet de lune claire qui se posait à la surface des choses et toujours, le silence qui solennisait la voix intime de leur amour.
Ils prirent une porte et débouchèrent sur les bords de la Bièvre. La Bièvre stagnait à fleur de terre dans son eau croupie, épaisse à entamer à la hache, où s'enfonçaient les murs hideux, floraison séculaire et malsaine de ce lieu affreusement puant.
Louis se souvint d'une toile de Baertsoen qu'il avait vue au musée du Luxembourg un jour que la pluie l'avait chassé là. Il pensa que ses chromos étaient bien ridicules. Il voulut les brûler plus tard, mais Louise s'y opposa formellement.
Il y a des gens destinés dès la naissance à être quelconques et qui ont un accident, dans leur vie. Cet accident les élève parfois jusqu'à la conceptualité de quelque chose. Ils se trouvent haussés à la coupe du supérieur, appuient leurs lèvres au bord, puis sont reprécipités dans le néant de l'insignifiance avant d'avoir bu. Si leurs yeux conservent un souvenir du merveilleux qu'ils ont entrevu, ils pensent qu'ils ont été fous. Heureux de se retrouver dans la saine raison, ils prennent en pitié leur pauvre passé.
Louise était do ces gens-là et H n'en pouvait pas être autrement.
D'autres sont nés, par erreur, avec le bon germe au fond de leur corps. Ils ne se révèlent que le jour de l'accident, mais sont appelés vers d'autres voies et ne se sont aperçus de rien.
Louis était de ceux-là, et il en devait être ainsi. Un accident les sortit d'eux-mêmes, les extériorisa pour intérioriser en leur âme un sentiment étranger. L'amour manqua de les élever jusqu'à l'art, mais disparut avant d'accomplir sa tache.
Louise a régulièrement un enfant chaque année. Elle en a déjà quatre qui se traînent sur le carreau, se disputent, se chamaillent, se battent dans les deux ou trois pièces du logis. Il y a toujours des cris, des gifles, des nez à moucher, des têtes à racler, des croûtes à soigner.
Louise a les traits fatigués Ses seins ont coulé dans son ventre, sa poitrine est en creux et son ventre proémine. Ses cheveux sont constamment en désordre, son chignon est dé-
roulé, son corsage déboutonné, ses jupes sont mal mises. Les journées se passent en nettoyage et n'y suffisent pas, car tout est sale. Néanmoins, Louis et Louise s'aiment encore, sans amour. Ils s'aiment différemment, voilà tout. Ils ne sont pas malheureux, ils ignorent le bonheur. Ils aiment leurs enfauts qui les aiment et ont assez affaire à les corriger. Ils se voient sans joie et se séparent sans peine.
Louis est toujours un bon ouvrier, gagnant maintenant ses six francs par jour, parce qu'il a des charges sociales. Chaque matin il va au travail, il en revient à midi, y retourne à une heure, en revient à sept. Il mange trois fois par jour, lit son journal qui l'indiffère tandis que Louise palpite sur le feuilleton — depuis longtemps ils n'ont plus rien à se dire — et dort dix heures par nuit.
Parfois une querelle sans motif vient troubler la paix du ménage. On échange des coups avec la conscience de l'inutilité du geste. Il y a comme cela plusieurs choses qui sont inutiles, comme, par exemple, de vivre. C'a son explication en soi-même et sa raison d'être en ce simple fait : ça existe. On n'a rien à y changer, on laisse aller, pour suivre le mouvement.
On est né par hasard. On travaille, parce qu'il faut travailler pour vivre, on vit parce qu'on est né, on fait cent actes qui n'ont pas d'autres fins : un berger se nommait Panurge. Il conduisait des moutons dans une barque. L'un d'eux se précipita dans les flots, tous le suivirent. On se marie parce que ça se fait et on ne veut pas paraître anormal. On a des enfants parce qu'on n'y est pour rien, la nature vous réservant sans prévenir cette surprise désagréable. Ces petits enfants grandissent et recommencent la même chose.
Ils ne savent pas pourquoi, ni vous non plus !
Je ne blâme pas, je ne sais pas non plus, et je ferai peut-être comme eux un jour, et vous aussi. Notre nature est faible et nous sommes des lâches. On nous a fait malheureux et nous ferons des malheureux : c'est la loi de « rien ne se perd » et c'est plus encore celle de l'égoïsme.
Nous avons maudit nos parents, nous serons maudits comme parents, juste retour des choses d'ici-bas, éternel recommencement, aujourd'hui semblable à hier, demain semblable à aujourd'hui : à quoi bon ? à quoi bon ? à quoi bon ?
Tout cela est vieux, banal, bête, mais il y a de ces choses-là qui grondent dans des crânes et suscitent des meurtres. Le meurtre c'est l'homme qui veut échapper à sa loi, et refuse de se soumettre au destin pour s'en faire inconsciemment le jouet. Le meurtre... J'aimerais la révolte, si je n'étais pas déterministe...
Les chromos sont toujours dans leur cadre. Elles ne rappellent même plus le bonheur qui a fait naître leur achat. Elles rappellent seulement que les jours coulent absolument identiques, sans nécessité comme sans non nécessite, sans raison d'être comme sans non raison d'être: ce serait mornement désespérant si Ton y pensait.
Louis et Louise ne songent plus à leur amour mort, sans quoi ils se demanderaient pourquoi ils se sont aimés, pourquoi à ce moment-là, la vie n'était pas pour eux ce qu'elle est aujourd'hui. Ils penseraient qu'ils ont été fous et qu'ils ont ressaisi leur esprit, parce qu'il fallait qu'il en fut ainsi.
Les jours ne sont pas aussi identiques que ma mauvaise humeur et mon exécrable caractère me l'ont fait dire. A soixante-dix ans la vie de Louis changea. ïl ne put plus travailler. L'atelier qu'il avait animé de toute sa vie, nourri de tout son sang, rejeta sa dépouille. Il habita chez ses fils à tour de rôle. Il s'ennuya pas mal, sans trop le savoir, n'ayant plus rien à faire.
Il n'aimait pas sortir sans but, mais on ne pouvait le garder toute la journée à la maison : il gênait. On lui faisait du matin au soir des remontrances parce qu'il était inutile, et sa femme qui élevait les enfants de ses enfants, prenait parti contre lui, parce cfu'il faut toujours se mettre du côté du plus fort quand on est faible.
Un jour, sous le soleil qui l'aplatissait lourdement, Louis fut, traînant, avenue des Champs-Elysées. De3 enfants riches jouaient sous la surveillance des gouvernantes. Louis songea à sa jeunesse... Sur la chaussée allaient, venaient, glissaient, couraient, marchaient des automobiles et des coupés avec des larbins qui étaient des messieurs. Partout des jeunes femmes et des vieilles remuaient en des atours
de reines, des parfums, de la joie et du bonheur, avec des bruits d'or.
Des jeunes hommes et des vieux parlaient de plaisirs inconnus. Louis songea à sa pauvre stupide vie de travail et de misère . Il pensa pour la première fois à la suprématie de la richesse... Il aurait pu avoir un appartement assez grand où il n'aurait pas gêné ses enfants et où il aurait pu se reposer en paix. Il avait alors soixante-treize ans . Soixante -treize ans, dont cinquante-sept de travail qui n'avait servi qu'à entretenir la vie nécessaire à ce travail. A quoi bon ? à quoi bon ? à quoi bon ? Il trouva que ce n'était pas juste et le garda pour lui, n'ayant personne à qui se confier.
La vie de Louise ne changea pas. Elle éleva les enfants de ses enfants sans se demander si c'était là l'existence.
Elle mourut sans y avoir pensé et sa mort ne fut qu'une continuation de la mort qu'avait été sa vie.
Il arriva un temps où Louis, devenu une chose, fut de trop dans la famille. C'était une charge ajoutée à tant d'autres déjà lourdes.
Le vieux fut dirigé vers l'hospico où il s'éteignit en songeant qu'il y a des gens qui meurent dans leur lit.
Jean Dindon
A Fritz R. Vanderpijl.
Les choses sont vieilles. Elles datent de loin. Leurs racines sont plongées dans la nuit des temps et des espaces.
Notre vie a des phases. Leurs causes sont nées avant nous. Mon aïeul ne les a pas connues. Les savants, les rois et les critiques qui voient tout, ne les ont jamais vues. Je crois hien qu'elles sont nées avant le monde. A cette époque l'Infini lui-même n'avait pas encore eu la vanité du vouloir être. Il n'y avait pas d'éternel devenir. Elles ont été patientes, voilà tout. Elles ont attendu la création, l'ont suivie pas à pas. Elles ont laissé passer, puis un beau jour ou un autre, elles ont senti le moment propice. Elles l'ont guetté au berceau et elles se sont emparées de ce qu'il leur fallait. Il n'y a rien à faire.
Quand il est l'heure, il est l'heure et non point une autre heure. L'heure qu'il est, est celle qu'il faut qu'il soit, sans quoi rien ne serait, sauf des contingences. Et comment s'y retrouver alors ? La philosophie parle des lois, des effets nécessaires sans lesquels l'homme ne saurait exister.
Jean Dindon était humble devant la vérité. Voilà pourquoi il ne récrimina pas.
Il y a des gens qui sont heureux, il y a des gens qui sont malheureux, il y en a qui no savent pas. J'ai connu de tous ceux-là, et ils ne se portaient pas plus mal pour être ce qu'ils étaient. Ils se portaient comme ils devaient se porter.
Jean Dindon se porta toujours comme il devait se porter dans la vie. Il fut sensé, il eut raison.
Jean Dindon avait un père et une mère. (Test un bonheur que beaucoup n'ont jamais eu. Tant pis pour eux. S'ils eussent connu Jean Dindon, Jean Dindon eut avec eux partagé pore et mère. Il avait bon cœur. Il avait trop bon cœur, car, sans nul doute, il les leur eut donnés entièrement. Il ne faut pas exagérer. L'excès en tout est un défaut. Le monde vous dira que
les extrêmes sont deux gouffres placés à égale distance de chaque côté de la bonne moyenne. Carybde-Scylla. Les extrêmes sont faits pour les écervelés qui sont des fous.
La bonne moyenne est faite pour les médiotres qui sont des sages. L'âne de Buridan n'était ni un fou ni un sage. C'était un âne. Les Raisons d'époque, de Pyrrhon, ne sont point des raisons, ce sont des sophismes.
Jean Dindon ne fut point un âne ; il n'hésita jamais. Il ne fut point sophiste, il ne s'abstint de rien. Son père était un ivrogne. Il n'était pas assez sage : extrême nord. Sa mère était imbécile. Elle était trop sage : extrême sud. Jean Dindon resta entre eux deux. Il fut sage : moyenne.
Je pourrais dire bien des choses sur l'enfance de Jean Dindon, et aussi parler de sa déplorable éducation, rapporter quelques-uns des discours pas dénués de pittoresque de M. Dindon père et des silences de Mra* Dindon mère — la mère Dinde, comme l'appelait fort galamment M. Dindon père, — mais tout cela n'est point nos affaires. Les affaires des autres ne nous regardent pas quand nous n'en pouvons tirer aucun profit.
A quinze ans Jean Dindon entra dans les bureaux. A vingt ans il gagnait largement sa vie. Depuis longtemps son père lui avait démontré la beauté du travail. Il trouvait un exemple facile en sa femme qui avait toujours suffi aux besoins de la maison, et il hoquetait, plein d'émotion : c't'admirable, c't'admirable. Il ne se proposait pas lui-même en exemple. Il était revenu des choses d'ici-bas. Il savait qu'il y a des choses auxquelles les cerveaux vulgaires ne sont pas accessibles. Celle-ci : il travaillait à s'empêcher de travailler. S'il s'était écouté, il se serait fait mal. Quand on sç connaît il faut être prudent et ne pas jouer avec le feu. Que ceux qui sont accoutumés de travailler pour vivre essayent de s'en empêcher, ils verront si c'est aisé. D'ahord ils mourront de faim. Quoi qu'il en soit, M. Dindon père ne se proposa jamais pour exemple.
Jean Dindon était faible et timide. Il avait ce qu'il faut pour être raisonnable.
Il ne disait rien quand on lui prenait l'argent de ses mois. Il savait que c'est dans la nature de FÊtre. Il ne disait rien quand son père le battait, ni quand sa mère le traitait d'idiot pour lui dire quelque chose. Il ne vou-
lait pas les contrarier, puisque c'était leur façon à eux 'Je l'aimer. Puis il savait que des parents sont des parents. Ils ont plus d'expérience que les fils. Ils savent bien comment il faut élever un enfant, puisqu'ils l'ont fait. Un enfant n'a pas à discuter. Il doit avoir des sentiments filiaux, ou bien alors, c'est un mauvais garnement et un petit misérable. Jean était timide et doux, il avait peur. Il adorait ses parents, ce n'était pas un mauvais garnement, ce n'était pas un petit misérable.
Mais un jour, il crut qu'eux ne l'aimaient pas. Il en souffrit profondément. S'il ne s'était mêlé que de ses affaires, ça ne lui serait pas arrivé. Les affaires d'autrui ne regardent personne, je l'ai déjà dit, et l'amour des parents n'est pas notre amour.
Les timides ont un noble caractère et ils supportent placidement l'adversité. Mais, tout-àcoup, un vilain jour, ils ont une grande révolte, ils jettent à terre l'adversité, ils la piétinent.
Jean Dindon ne comprit point qu'on le privait de tout pour son seul profit, afin de l'habituer à savoir soutenir la misère et n'avoir pas de passions. Un petit mal pour un grand bien ; les passions sont nuisibles. Il crut qu'il
venait de rencontrer l'adversité et il eut alors sa révolte.
Fils ingrat, il partit de chez lui. Il méritait la punition. 11 ne l'eut pas, son père voulant se montrer bon. Il aurait pu le faire mettre dans une maison de correction où il n'aurait pas gagné d'argent, et se contenta de le faire ramener par la police, au domicile. Il ne le tua même pas.
Quand il perdit son père, Jean Dindon, lâchement, abandonna sa mère et fut où la route est douce parce qu'elle est mauvaise.
Il rencontra une jeune femme qu'il aima comme on n'aime qu'une fois, dit-on, ce que je donne sous toute réserve. Eile s'appelait Gaétane. Elle était pauvre et laide. Elle faisait des lettres, était intelligente, avait du talent et subissait la protection de sa mère.
Les lettres, pas plus que le talent, ne nourrissent leur homme, ni même leur femme, comme cela du premier coup — souvent même ils ne le nourrissent jamais. Honos alit artes, disait Ciceron. Mais le pain de l'honneur ne
tient pas au ventre. C'est alors l'artiste qui doit nourrir son art.
N'ayant pas de moyen d'existence, Gaétane pensait à quitter les lettres. Elle rencontra Jean Dindon et elle changea d'avis. L'homme étant lait pour compléter la femme, il la compléterait. Il en compléterait même deux. Ils habitèrent tous trois ensemble.
Naturellement il fut convenu que l'union ne serait, provisoirement, que dans la mise en commun de toutes choses. Lui seul avait des choses. Jean et Gaétane auraient des rapports intimes plus tard, dans quelques années, lorsqu'ils seraient tous deux d'âge à se marier, après la légalisation de leur droit mutuel et réciproque de s'aimer.
Ils se compléteraient. Elles seraient l'âme, il serait la matière. Jean Dindon n'était point moniste, il ne faisait pas de façon pour reconnaître un principe de dualité dans l'univers. Il gagnerait de l'argent afin que sa femme représentât bien et pût se lancer. Ensuite, tous vivraient dans l'opulence qu'elle apporterait par sa littérature. Il accepta, d'un bel enthousiasme.
L'amour était en lui si profond qu'il se fon-
dit en elles. Ainsi, petit à petit, ils ne firent plus qu'une seule grande et belle âme de leurs trois petites. Et cela n'est-il pas à faire pleurer d'attendrissement ?
Dans une âme il y a plusieurs parties, surtout dans une grande âme qui est très complexe.
Jean Dindon fut la partie inférieure de cette âme, comme il fallait pour leur avenir. Sa femme étant un ange, planait au sommet.
La mère d'un ange ne peut pas être ravalée au rang d'une cuisinière, et lui n'était rien, un commis de bureau.
Alors il faisait le marché, les courses, le ménage, lavait la cuisine et la vaisselle, frottait les parquets et les chaussures, brossait les habits, soignait le chien, recopiait les manuscrits, tous travaux auxquels il s'entendait fort bien. Il en recevait des compliments dont il était fier. Et il trouvait que c'était dans Tordre des choses.
De plus, on l'adorait. On lui achetait des livres. Il les aimait beaucoup, mais il n'avait pas le temps de les lire. Sa femme les lisait. Elle se faisait faire de belles toilettes pour qu'il se réjouit de la voir si jolie. Lui n'avait
pas besoin de belles toilettes puisqu'on l'aimait sans cela.
Comme on l'adorait, on était jaloux. On le laissait rarement sortir, si cela n'était pas de stricte nécessité domestique ; et comme il faut bien passer le temps à la maison, il avait toujours une plume, un balai, un plumeau ou toute autre chose à la main.
Chez son patron il faisait des heures supplémentaires ; alors, il arrivait en retard pour déjeuner ou diner ; on faisait sans lui. Tant pis s'il ne restait rien ou si ce qu'il y avait était immangeable. Il l'avait demandé ainsi par approbation d'un état établi sans son avis. Seulement quand les plats devaient se manger froids ou saignants, ils étaient bouillants ou brûlés, et quand ils devaient se manger chauds ou bien cuits, ils étaient froids ou crus. Il savait que les accidents échappent aux volontés humaines. Il n'y a point de libre arbitre et le déterminisme est notre loi. Alors il disait en riant pour plaisanter : « Tant mieux, tant mieux, ça m'apprendra à arriver à l'heure. Il faudra que je le dise à mon patron. » Mais il riait vert-de-gris et personne ne soulignait sa plaisanterie parce que l'on était sérieux comme
il convient aux écrivains et à ce qui les entoure.
Ou bien il disait : « Bah ! j'en verrai bien d'autres quand je serai au régiment ! » Et il donnait sa part au chien, qui l'attendait.
On finit par lui faire des remontrances sur ses retards. La mère de sa femme lui bougonnait :
— C'est à cette heure-ci que vous arrivez ? Monsieur, c'est indigne à vous. Laisser ici deux faibles femmes dans l'anxiété ! Ma fille, Monsieur, elle ne m'a rien dit, mais on ne trompe pas facilement un cœur de mère, à manqué de se trouver mal.
Tout de suite on se fait des idées. Monsieur s'est peut-être fait écraser, assassiner. Que sais-je ? Tout est possible, dans ce Paria de brigands et de scélérats.
Jean Dindon tournait alors un œil timide mais reconnaissant, vers sa chère Gaôtane, qui avait eu de l'inquiétude. Et cela pour lui...
Mais elle, sans doute pour ne pas l'effrayer, avait repris depuis longtemps l'impassibilité froide de son visage. Elle ne levait pas les yeux de son livre et ne semblait rien entendre.
— Oui, reprenait la mère, et pendant qu'on s'inquiétait, Monsieur courait la drôlesse, sui-
vait un cotillon mal léché, une petite oie d'ouvrière bonne tout juste à mouler ses fesses dans ses robes, à faire remuer ses hanches et à faire voir ses mollets pour attraper les imbéciles. Et c'est pour ça qu'on abandonne un génie et une mère qui vous chérissent. »
Morfondu, piteux, heureux de voir la place qu'il tenait dans le cœur des deux femmes, Jean Dindon essayait de balbutier une excuse, une explication, dire qu'il ne regardait jamais les fommes — c'était vrai, il n'osait pas — mais on ne tenait pas à savoir qu'il était resté chez son patron pour apporter plus d'argent à la fin du mois, et il se voyait la bouche close d'un péremptoire :
— Taisez-vous, mal élevé. Vous pourriez ne pas me couper la parole, attendre que j'aie fini de parler avant de commencer. Un mot de plus, Monsieur, et je m'en vais avec ma fille. C'est la première fois qu'on me manque de respect, et veuillez croire que je ne suis pas femme à le supporter longtemps.
Le visage énigmatique de Gaétane n'avait toujours pas bronché. Pas une seconde elle
n'avait interrompu sa lecture. Elle semblait ne rien entendre.
Jean pensa qu'il voudrait bien un peu s'interposer entre le livre et ses yeux. Que n'étaitil le livre lui-même, pour qu'elle lui déchiffrât l'âme ainsi, pour qu'elle lui plongeât profondément ses prunelles jusqu'au fond du cœur, longtemps, longuement. Il pourrait alors contempler l'arc de ses sourcils, la vasque de ses lèvres, les palpitations de ses narines et l'émoi de son sein, que lui seul ferait naitre, et il allait, oubliant déjà l'âme maternelle de leur grande âme, un sourire triste de bonheur sur la face.
Mais tout-à-coup, en sursaut, il s'éveillait car l'âme mère glapissait :
— C'en est fait, Monsieur ! Gaétane, préparez vos paquets, ma fille, nous partons. Ah ! Monsieur fait semblant de ne point rougir de mon blâme. Monsieur sourit sous mes justes observations. Car vous m'accorderez qu'elles sont justes, mes observations. Me l'accorderezvous qu'elles sont justes ?...
— Mais...
— Oui, c'est ça, vous pouvez y aller, interrompez-moi de nouveau. Maintenant la mesure
est comble. Vous n'y ajouterez rien de plus. Vous êtes un grossier personnage, un rustre. Non content d'inciter ma fille à courir le mâle comme vous courez la femelle, vous lui donnez le mauvais exemple en lui montrant à s'insurger contre mes conseil.
Après tout je suis bien bête de me faire du mauvais sang pour vous. Que voulez-vous que ça me fasse, à ma fille et a moi, que vous arriviez en retard ; on n'y fait même pas attention. C'est votre arrivée qui nous en fait souvenir.
Et elle s'affalait dans un fauteuil, se trouvant mal. Jean Dindon se devait traîner sur les genoux, implorer grâce pour ne pas qu'elles partent. Il le faisait d'autant plus éloquemment, qu'il se sentait sincèrement tout au fond de luimême, un grand coupable. Il ne se rappelait plus pourquoi il était arrivé en retard.
Enfin il s'enteniait pardonner. On voulait bien glisser une éponge sur le passé, mais il faudrait à l'avenir se montrer plus convenable. Pour n'avoir plus à y revenir on lui rappelait que le matin même il avait laissé de la boue aux chaussures, sous la semelle et que, il y a six mois, il avait oublié un besoin du chien sous
le fourneau de la cuisine. Il baissait timidement la tête parce que cela était vrai. Il se d ^mandait comment on pouvait être assez bon pour oublier tout cela. Il sentait pénétrer en lui comme un fumet de vin chaud, une grande reconnaissance pour ces deux femmes qui auraient pu, là, le quitter à jamais, et restaient en dépit de tout.
Gaétane était froide. Pure apparence ! Elle feignait le plus absolu des dédains à l'égard de Jean. Sans doute elle craignait, si elle cédait un peu à son véritable sentiment, d'être à jamais perdue. Son tempérament d'artiste, incapable de se diriger le premier pas fait, l'aurait conduite à des bêtises. Il aurait fallu qu'elle cédât tout, qu'elle se cédât toute. L'édifice aurait craqué et l'avenir eût été irrémédiablement compromis. Jean Dindon ne s'expliquait pas bien le pourquoi de toute essence, mais il l'admettait et il remerciait Gaétane de sa délicatesse.
Il lui était obligé de ne jamais le regarder, de faire semblant de ne pas s'apercevoir de sa
présence, de ne lui parler que d'affaires indispensables et comme on s'adresse à un domestique. Néanmoins, parfois, il aurait préféré une autre existence. Il se dit même un jour qu'il eût été bien mieux qu'elle fut ouvrière. Ils n'auraient pas eu tant de convenances à observer. Il rougit bientôt d'une si mauvaise pensée, et, confus, regarda autour de lui si personne ne l'avait entendue.
Il insulta à sa raison. Pouvoir, avoir pu espérer Gaétane autre chose que femme de lettres !
Il s'étonnait lui-même de cet astucieux blasphème. Il se disait qu'il était un grand criminel Des idées semblables ne peuvent germer que dans un cerveau acquis au mal, voué aux déchéances. S'il n'avait été si timide, il serait alié s'en accuser à elles. Il aurait dit :
— Voilà ce que j'ai pensé, moi, Jean Dindon, simple commis. Voilà comment je remercie une grande artiste, une femme de lettres, un génie, de daigner du haut de sa pyramide de supériorité, jeter sur moi, humble mortel, des regards bienveillants. Vous voyez, je suis un pécheur, n'ayez pas de pitié. Je n'en mérite pas. Punissez-moi. Faites moi souffrir. Aban-
donnez-moi. Je ne suis pas même digne de manger avec des bêtes. (Il ne voyait pa» le mal.) Je devrais vivre comme un sauvage, tout nu dans un désert.
Une fois il avait éprouvé le Bonheur.
Gaétane était seule avec lui. Mélancolique sur le balcon, elle écoutait mourir le crépuscule.
La chlorose lui montait au cœur comme de vagues hallalis d'amours lointaines. Ses yeux émergeaient d'un flot d'extase comme un lotus surnage muet et immobile sur l'eau tranquille d'un étang. Elle sentait des baisers l'effleurer dans l'air. Sa bouche s'humectait et sa narine aspirait des parfums d'arbres. Tout était mol et alangui en elle. Une volupté imprécise la caressait et son cœur était atttendri.
Il la regardait. Il osa prendre sa main dans la sienne, mais il tremblait bien fort. Elle se laissa faire. Il s'approcha bien près, sa hanche sur sa hanche. Son bras lui contourna la taille et il la sentit frissonner.
Il écouta longtemps frémir ses seins sous son
corsage et des voix inconnues vibrer dans ses sens. Ses cheveux le chatouillèrent et leurs yeux se voilèrent. Alors il eut des mots profonds au bord des lèvres, mais il ne les dit pas. Elle les comprit et s'en laissa baigner.
Il no retrouva jamais cet instant qui était une existence.
Il comprenait qu'il ne devait pas la compromettre pour ne point briser sa carrière.
Il ne sortait jamais avec elle. On aurait pu rencontrer des gens qu'elle connaissait. Il n'allait point au salon, quand elle recevait, parce que c'aurait pu la faire passer pour ce qu'elle n'était pas, et quand il n'y avait personne parce qu'il n'y aurait eu que faire et qu'elle y travaillait. Ça l'aurait troublée.
11 comprenait aussi, puisque c'était lui qui gagnait l'argent, qu'ils n'étaient pas riches. Il ne touchait pas aux biscuits ni aux liqueurs restés après les réceptions.
Ils pouvaient être servis au prochain jour, mais Gaétane et sa mère les absorbaient.
Les femmes, et surtout les artistes, sont
délicates. Il leur avait dit de ne pas se priver. Lui n'était pas délicat, c'était un commis de
bureau.
En attendant qu'il rapporte, l'art coûte cher. On commençait à parler de Gaétane dans les milieux oùl'on croit que M. Marcel Prévôt est un littérateur et M. Afred Capus un dramaturge. il fallut un autre appartement, afin d'avoir un salon plus grand, une salle à manger où l'on pût avoir à diner. Il fallut des toilettes.
Jean comprit la nécessité de l'argent pour entretenir la gloire et amener la fortune et le bonheur.
Il était honnête. Il crut qu'on enviait sa place de premier au bureau. Nécessité fait loi. il fit chasser tout le monde et se rendit indispensable.
Il tenta des combinaisons frauduleuses, saisit des occasions et vola.
On s'en aperçut et on le chassa, sans esclandre, par pitié.
11 en fut malade et resta couché le lendemain jusqu'à onze heures. On le traita de fainéant :
— Parbleu, il serait trop content de ne rien
faire. Il s'était fait renvoyer pour .sa paresse. Maintenant qu'elle commençait à gagner de l'argent, il pensait déjà se faire entretenir. Il lui tardait qu'on lui remboursât les quelques sous dépensés pour elle.
Dans son intérêt, on le ferait sortir dès le matin et il ne rentrerait que le soir.
11 serait bien forcé de se chercher une place !
Le lendemain il partit à six heures.
Pendant son absence, on lui fit une bonne farce.
Quand il rentra le soir, assez tard, l'appartement était vide. Il n'y avait plus rien. Il sentit des grains de plomb, là, dans son cœur et quelqu'un qui lui marchait sur ses tempes.
11 sentit aussi qu'il ne la reverrait jamais.
Une eorde silencieusement, riait à terre.
11 était superstitieux. Il lui revint à la mémoire qu'une corde de pendu, ça porte bonheur. Il résolut de faire un porte-bonheur avec celle-là.
Il alla vers l'escalier chercher la chaise du palier. Il revint, la mit au milieu du salon, prit sa corde, l'attacha au piton du lustre disparu, fit un nœud coulant, passa sa tête dedans, le laissa se poser sur ses épaules, ren-
versa la chaise. La corde remonta jusqu'à son menton. Le nœud coulant serra sa gorge. Il suffoqua, tira la langue, devint violet et se décomposa en peu de jours.
Ce ne fut pas à lui que la corde de pendu porta bonheur. Ce fut à sa voisine, une vieille dame impotente souffrant depuis dix ans d'une maladie incurable. Elle avait de la religion et ne devait pas suicider.
Des mouches vinrent un jour chez elle, en bourdonnant.
Il y en avait une qui avait connu le pendu. Elle piqua la vieille dame qui eut le charbon et mourut.
Monsieur Flambard
A Adrien Waseige.
En dépit de ce que l'on pourrait croire, M, Flambard, épicier, notable commerçant, n'est pas un imbécile. Il parle anglais, comme l'annonce, en lettres de cristal, une pancarte collée sur la vitrine de sa boutique ; il lit Bourget dans le texte, adore M. Auguste Dorchain, et reçoit les Annales et la Revue des Deux-Mondes. De plus, il s'est présenté une fois aux élections, en opposition au comte de la Huchaie, un candidat royaliste.
M. Flambard, lui, est socialiste, c'est dire qu'il n'a peur de rien et que si la largeur de son ventre, respectable du reste, loin de nous d'en médire, et la massivité de sa face annoncent la bonasserie, il sait être terrible à ses heures.
Ainsi : Un jour, la veille des élections, il
alla voir son concurrent. M. de la Huchaie se montra vraiment galant homme. Il quitta son habituelle morgue et se fit bon enfant.
— Mon cher confrère, dit-il en tapant sur le ventre de M. Flambard — traitant ainsi avec lui sur un pied de familiarité qui montra combien il savait l'importance de l'épicerie dans l'alimentation et la conservation d'une société — je n'ignore pas toutes les chances que vous avez de réussir dans notre entreprise.
— Au reste, mon cher ami — c'est trop d'honneur, pensa en rougissant M. Flambard, candidat socialiste — en voyant un homme de votre. . . capacité prendre part aux intérêts de la République, je ne doute pas de la valeur de cette institution, et je regrette infiniment de n'être pas né dans le vulgaire pour m'y soumettre. Malheureusement le rang que je dois tenir m'empêche de me commettre avec le meilleur des gouvernements possibles.
Mais devant un pareil état de choses, votre cause vous étant d'ores et déjà gagnée, je vous offre de me désister en votre faveur.
— Non, Monsieur, se redressa noblement M. Flambard, je veux que vous vous présen-
tiez. Vous boirez le calice jusqu'à la lie. Jusqu'à la lie.
A bon entendeur.. .
Dignement il tourna le dos à son antagoniste et sortit, comme doit sortir une république, sans égard pour ce qui n'est pas ses intérêts.
Monsieur Flambard ne fut pas élu, mais il atteignit du premier coup au faîte de la gloire et de la popularité. On dit : il a ri, donc il est désarmé. Le public avait été désarmé.
Longtemps encore, on parla de l'élection de M, Fiambard, dans son épicerie, de son majestueux maintien en face de M. la Hucbaie, de la tempête de bravos et des trépignements de pieds que décbaînason discours. Son discours, on peut bien l'avouer entre nous, était du professeur de son fils.
Mais tout n'a-t-il pas de valeur que celle de l'interprétation? Que serait un beau rôle au théâtre, sans l'intelligence de l'acteur. La façon de dire, c'est les trois quarts du talent !
M. Flambard sut trouver les larmes, les modulés attendris et pathétiques de la voix. 11 fut le créateur de son discours.
Il commença ainsi :
— Messieurs et chers citoyens,
Comme l'a si bien dit ce sage ancien : l'épicerie, c'est la troisième mamelle de la France. L'épicerie qui, pour son argent, donne aussi bien au riche qu'au pauvre, à l'aristocrate qu'à l'acrate, au bourgeois qu'au travailleur, un hareng saur de dix centimes, un sou de cornichons ou une demi-livre de morue, n'estelle pas l'image même de l'égalité ?
Tous les hommes sont égaux devant la caisse, comme ils le sont devant la loi.
L'épicerie où fraternisent, en une communion vraiment touchante, les éléments les plus divers, les produits du sol de notre France comme ceux, non seulement de l'Europe, mais encore du monde entier: poivre de Gayenne, montrant ainsi que l'on sait pardonner au pauvre forçat, saucisson d'Auvergne et vin de Beicy, œufs de Houdan et morue du Saint-Bernard, n'est-elle pas la personnification même de la fusion qui bientôt unira tous les peuples en un amour indissoluble ?
L'épicerie, n'est-elle pas la protectrice des arts comme de l'industrie, du commerce comme de l'agriculture ? A la rigueur, ne
pourrait-elle pas suffire seule à les nourrir tous par la diversité de ses produits.
Son rôle dans la civilisation est d'une grandeur incontestable.
C'est donc au nom du grand symbole de l'humanité future, du bienfaiteur du monde, que je viens, Messieurs etc., etc.
Puis il y eut plusieurs fois les mots retentissants : Cité Lumière ! Liberté ! Fraternité ! Egalité ! Frères ! Foi future ! Toute l'éloquence méridionale fleurit sur ses lèvres avec un tel éclat, qu'en fermant les yeux, on eut pu croire assister à une conférence de M. Jaurès.
On manqua de porter M. Flambard en triomphe, mais à cause de manœuvres déshonnêtes de ses concurrents, il ne fut pas élu.
Néanmoins, M. Flambard ne se souvient jamais sans un légitime orgueil de son triomphe et s'il ne se représenta jamais aux élections, c'est parce qu'il craignit que son éloquence ne provoquât une révolution.
Et tout bourgeois respectable, et M. Flambard en est un, craint, même quand il e«t socialiste, et avec juste raison, la révolution barbare, le soulèvement qui tue.
Du reste, M. Flambard aime mieux dormir à l'ombre de son premier succès. Il sent que l'on ne tente pas impunément deux fois la gloire. Quand une fois elle vous a souri, il faut bien précieusement en conserver le sourire dans le flacon rare du souvenir, comme on garderait un grain de musc dans un thymiatcrion de cristal et d'or.
La gloire est une personne capricieuse.
L'avenir peut vous réserver des surprises désagréables. M. Flambard est philosophe depuis que son fils a eu un professeur. Il sait que les choses passent et que l'histoire ancien ne est de l'histoire morte. Elle ne peut revivre en toute sa beauté que dans nos mémoires.
Vouloir ressusciter des cadavres, c'est s'exposer à n'avoir dans les doigts que la vie d'un squelette au travers duquel on voit trop clair, et les tares paraissent qui vous dégoûtent. Ou bien on risque de ne découvrir qu'une matière en décomposition. Souvenez- vous du cas de M. Valdemar !...
Voilà pourquoi M. Flambard a fini d'arrondir son ventre et sa fortune dans la paix de son seul commerce.
M. Flambard s'est retiré à la campagne. Il
aime encore parler de son élection et raconte volontiers comment il manqua de déchaîner sur Paris le cyclone de la Révolution. Cependant sa mémoire manque de détails précis. Il ne dit jamais quel parti il avait l'intention de représenter à cette époque. Ça lui est sorti de l'idée.
Sans doute parce qu'ici le socialisme est mal porté et que M. Flambard a les palmes académiques.
La grande Adèle
.4 Albert VerdoU
Dans une certaine rue des nôtres, il y a une maison d'un grand calme austère et benoît.
Elle n'a qu'un étage. Elle est couverte en tuiles voûtées, comme une provinciale égarée dans Paris. Elle a, au premier, deux fenêtres dont les contrevents sont mi-fermés ; au rezde-chaussée, une fenêtre et une porte. La porte est une porte vitrée. Elle a des gros rideaux de toile grise et un seuil de pierre usée, juché sur trois marches fatiguées. La fenêtre possède quarante-huit petits carreaux, un gros rideau de toile grise. L'un de ses vantaux est ouvert sur une bonne mère de femme qui est assise continuellement. La bonne femme est solidement assise comme sa maison ; elle est basse, elle est calme, austère, benoite comme sa maison. Elle porte une coiffe de laquelle
s'échappent quelques mèches de cheveux gris, et des lunettes dont un des verres est fendu. Elle coud ou tricote, tricote ou coud, et jamais ne regarde dans la rue, et un grand bonheur béai est posé sur son visage.
Voilà une demeure aimée du bon Dieu, ce qui est tant mieux pour elle.
Il y a certainement là une jeune fille sage de toute sa beauté : grands yeux candides et teint de lait, port de reine et maintien de nonne ; un père bon enfant qui travaille au fond du jardin, dans un atelier familier, à quelque métier d'art, comme on voit les enlumineurs d'autrefois. Il fait de la reliure de cuir, martelle le cuivre ou forge !e fer. Même il peint peut-être un livre d'heures ou un évangéliaire pour quelque séculaire gentilhomme, qui retarde de plusieurs siècles dans le fond de sa campagne. Quoique pauvre, il est peutêtre allé se documenter à la cathédrale d'Aixla-Chapelle ou à celle de Mayence. Il est peutêtre descendu jusqu'à la bibliothèque de Sienne. Sa mémoire a gardé des visions et maintenant la vie est douce et monotone. La pendule glisse des heures toujours pareilles mais sans ennui, les infiltrent lentement, dans
les êtres qui vieillissent sans s'en apercevoir. Le balancier bat du même ton, du même pas la même mesure des existences qui coulent, sans relâche et sans brusquerie, du même ton et du même pas. Le timbre, à intervalles réguliers, comme les mêmes actes de leur même vie, sonne pour leur rappeler qu'ils sont heureux dans ce qu'ils font .
Parfois le dimanche, on descend la butte, on longe les moulins qui font songer : il y a des plaisirs riches qui sont des plaisirs pernicieux et malsains, et Ton va à la campagne, à Cli- ^nancourt, par le tramway. Ou bien on risque les émois de la traversée, on descend vers Sainl-Cloud pour s'arrêter à Auteuil et cela suffit.
— Âh ! oui, je vois ce que tu veux dire. Je la connais, ta maison. C'est la maison de la mère Pinel. J'y suis admis. . .
— Son histoire? Elle est heureuse, elle n'a pas d'histoire, la famille Pinel. Oui, c'est une maison aimée de Dieu, parce que les choses sont qui doivent être. Et vois-tu, nous sommes
les propres artisans de notre bonheur, en dépit . . .
— Mais encore?
— Rien. Pas d'histoire, te dis-je. Je te présenterai.
Tu verras toi même.
Le loquet de la porte a tourné sans bruit.
Il y a, tout de suite après le seuil, une grande cheminée avec une marmite où l'eau bouta une crémaillère, comme à la campagne. 11 y a des solives de bois au plafond, et sous le noircissage de la fumée, c'est une bonne odeur de simplicité. Dans un coin, une armoire bretonne étale son ventre. Dans le bon linge blanc de toile rude, à l'intérieur, il doit y avoir des pommes et de la lavande qui ajoutent au frais parfum de la lessive.
Il y a une grande table massive avec quelques chaises de bois blanc et de paille.
La mère Pinel lève lentement les yeux.
— Ah ! c'est vous, M. Jules ? Bonjour, Messieurs î
Puis elle crie:
— Adèle! c'est M. Jules!
Elle prononce Môssieu et je me demande si c'est un signe de vulgarité ou d'éducation. Cette vieille me fait l'effet de rester fidèle à un principe.
Elle doit avoir de l'instruction.
On entend une chute lourde de sabots, puis des pas sonores qui s'écrasent sur le plancher, au-dessus de nos têtes.
Des marches d'escalier grincent, une porte s'ouvre. Adèle apparaît.
C'est une grande fille presque maigre, aux lignes peu mouvementées. Elle a des cheveux de cuivre, un teint laiteux, sur lequel on aurait jeté une poignée de son, les traits forts et plutôt rustiques, à première vue.
Bonjour ! fait-elle d'un air indifférent, et elle vient nous serrer la main en vieux camarade. Traînant les pieds, la grande Adèle se dirige vers l'armoire qui doit fleurer bon la lessive, la lavande et les pommes; tandis qu'elle en lire les portes résistantes, tout un carillon de verres choqués, de bouteilles et de carafes s'émeut. La porte ouverte laisse échapper un relent de boissons renfermées, vieillies sous le harnais.
Cependant que Mme Pinel calmement, suit des yeux la couture que notre visite n'a pu
it
interrompre, Adèle apporte trois verres à peu près bien rincés et une cannette. Le bouchon saute avec un bruit déplacé dans ce silence et les verres sont emplis aux trois quarts.
— A la vôtre, Messieurs !
— A la vôtre, Adèle !
Mais les verres ne sont pas choqués, et tout
retombe dans le silence.
Puis :
— Rien de neuf, M. Jules ?
— Rien, Adèle.
Adèle et Jules s'accoudent sur la table massive et se regardent un moment dans les yeux.
Pour me distraire d'un ennui qui m'envahit depuis un instant, je profite de l'inattention pour détailler la grande Adèle. Ses yeux, d'un noir magnifique, font un étrange contrasté avec la rousseur de ses cheveux.
Ils vivent étrangement dans ce visage sans tressaillement. La bouche est belle et de pleine chair et le nez, pour être taillé rudement, ne manque pas de dessin. Les prunelles s'ardent progressivement, et la chevelure parait s'en allumer davantage. Elle flamboie comme du soleil. On la dirait vivante en la pose féline de sa torsade.
Soudain, Jules s'excusant pour quelques instants, se lève et sort par une porte qui se referme d'elle-même. Adèle le suit presqu'aussitot sans s'excuser. J'entends gémir les marches de l'escalier, craquer à nouveau le plancher, ce dont ne semble point s'inquiéter la mère Pinel, attentive à son ouvrage. Enfin grave et tranquille, elle constate qu'il fait beau temps et se tait, jugeant peut-être inutile de troubler mes réflexions intimes. Un coucou sans voix s'avise de donner une note qui marque une demie. Mon cerveau s'attache d'instinct au tictac. Un quart d'heure encore s'évade péniblement de sa boîte, saturé de somnolence, porteur de pavot.
Le bien-ùtre d'une léthargie prochaine se glisse en moi, et je vais me livrer entièrement, lorsque Jules réapparaît, l'air indifïéient. Sans un mot, nous partons.
J'essaye d'être indiscret, mais mon ami parait ne pas me comprendre et détourne la conversation. D'ailleurs, il semble plus disposé à rêvasser qu'à parler.
Un jour, sans invitation, sans me demander quelle réception me serait faite, poussé par une force plus puissante que la mienne, d'humeur inquiète, je retournai seul à la maison singulière.
Un sentiment de timidité m'arrêta à la porte. Mais je crus sentir deux yeux noirs me fixer derrière les contrevents du premier étage, et j 'entrai.
— Adèle, c'est l'ami de M. Jules.
Bruit de sabots, gémissement des planchers, paroles banales, silence.
Je m'accoudai en face de la grande Adèle et ses yeux vibrèrent en moi. Un charme très doux m'enveloppa, s'emparant de mes sens.
Puis:
— M. Jules m'a fait part de votre désir de connaître la maison. Voulez-vous me permettre de vous la faire visiter ?
L'escalier a craqué pour moi, le plancher reproduit mes pas.
La grande Adèle n'a pas les yeux noirs. Elle a les yeux bleus.
C'est bizarre, cette fille se donne sans plaisir apparent, et pourtant... Pourquoi ces prunelles qui vous dévorent.
Elle se donne sans art et c'est elle qui possède.
Il serait bien malaisé de dire ce qui attire vers elle et pourquoi sa pensée vous obsède souvent. On croirait posséder une mère pensant uniquement au bonheur de l'enfant qui la prend, une sœur tendre et délicate, charmante et discrète.
Adèle se donne sans plaisir et n'accepte pas le moindre cadeau.
Sa chevelure a toujours cette mobilité stupéfiante de coloration.
Etrange fille, étrange mère (si cette bonne femme muette est sa mère), étrange maison.
Jules avait raison. On ne sait rien, on se sentirait mal à l'aise pour faire une question. On est toujours un étranger familier. Je suis l'ami de Mossieur Jules pour la mère Pinel, et l'ami à Mecieur Jules pour la grande Adèle qui ne m'a jamais dit : toi.
Etrange maison, en vérité !
La Vieille
A Jules Romains.
La mère, voyez-vous, vous avez toujours été bonne. C'était votre devoir, j'étais votre fille. Il faut aujourd'hui mettre la couronne à votre œuvre. Vous êtes une honnête et une brave femme, mais nous ne sommes plus de votre monde. Vous êtes bonne, mais vous manquez d'éducation, vous n'avez pas de maintien. Ce n'est point de votre faute. Je ne veux point vous le reprocher. Aujourd'hui nous recevons à dîner. Vrai, vous ne pouvez pas venir à table, vous avez un bonnet, des mains d'ouvrière et un vilain caraco. Vous devez le comprendre, n'est-ce pas ?
Les gens que nous recevons sont de notre monde. Vous n'êtes pas de notre monde. Il faudra, pour une fois, que vous mangiez à la
cuisine avec les domestiques. J'ai dit pour une fois ; on n'en meurt pas.
Nous vous aimons bien tout de même, la
mère.
Bonne femme, vous avez mangé une fois à la cuisine. Voyez- vous, ce n'est pas plus mauvais que de manger ailleurs. Vous êtes très bonne et nous vous aimons bien. Mais vous n'êtes pas de notre monde et nos goûts compliqués et mondains doivent gêner vos goûts simples et rustiques.
Dorénavant ça vaudra mieux pour vous, vous mangerez à la cuisine.
Ici on serait obligé de vous faire des observations. Vous êtes une honnête femme, mais vous n'avez pas de tenue à la table de ceux qui ne sont pas de votre monde. Vous répugnez à nos façons raffinées, et vous donnez le mauvais exemple aux enfants.
Vous serez plus libre avec les domestiques.
Ecoutez, la vieille, nous recevons aujourd'hui. Ne vous montrez pas au salon. N'allez pas
non plus dans les chambres, car il y aura des enfants qui sont de notre monde, et nous ne sommes plus de votre monde. Les enfants courent partout. Vous êtes une bonne femme, mais il ne faut pas qu'on vous voit ; vous feriez mauvais effet.
Vous nous avez fait donner de l'éducation.
Je ne vous en blâme pas, puisque ça nous a fait gagner de l'argent. Aussi l'on vous aime bien, mais voyez- vous, nous avons un rang à tenir. Alors vous passerez la journée à la cuisine ou à l'office. Une journée, ça passe vite.
On n'en meurt pas, pour une fois !
Si le temps vous semble long, il y a mille distractions pour vous. Vous pouvez, par exemple, aider Baptiste à donner un coup de plumeau, Marie à laver la vaiselle, la cuisinière à faire la cuisine. Surtout lavez-vous les mains d'abord, non pas qu'elles soient sales, mais elles en ont l'air, elles sont toutes crevassées. Puis, veillez à vos cheveux, il serait désagréable qu'ils tombassent dans le potage.
Vous pourrez aussi, pour passer le temps, raccommoder les chaussettes, n'est-ce pas, la vieille ?
La vieille, vous devez comprendre. Nous avons changé de domestiques. Les nouveaux doivent ignorer que vous êtes la mère. Vous serez une vieille nourrice à moi. Nous vous aimons beaucoup, on vous le prouvera. C'est pour ça qu'on vous demande ce petit sacrifice innocent.
Vous êtes une brave et honnête femme, mais voyez- vous, vous n'êtes pas de notre monde.
Nous avons un rang à tenir et vous nuiriez à notre réputation parce que vous n'avez pas de tenue.
Nous ne sommes pas amusants pour vous.
Vous serez mieux en passant vos journées à l'office. Vous aiderez les domestiques pour votre plaisir et vous prendrez part à leur joie.
Si l'un nous vole ou si l'on nous trompe, vous nous le direz, parce que Ton vous aime bien.
Ce n'est pas la peine de pleurer, la vieille. A votre âge ce n'est pas de mise. Vous vous rendez parfaitement ridicule, croyez-m'en. Vous prenez des façons enfantines pour chercher à nous émouvoir. C'est bien inutile puisque nous vous aimons bien.
La vieille, nous aimons peu ces manières.
On vous l'a déjà dit : ici tout le monde doit ignorer que vous êtes la mère. Et voilà que, maintenant, non contente de nous désobéir, vous insultez nos entants qui ne sont pas de votre monde.
Vous leur dites :
— Oh ! la vilaine méchante qui bat sa grand'mère ! D'abord, la vieille, Lili n'est pas si vilaine que vous, ensuite elle est moins méchante que vous. Méchante, une enfant de quatre ans ! D'ailleurs, vous n'avez pas à faire la morale à nos enfants.
Et puis après ? Elle vous a battue ! Elle a dû faire mal à votre vieux cuir, avec le satin de ses petitos mains, le cher ange !
Allons, la vieille, pas de pleurnicheries inutiles. Vous voyez, je ne m'emporte pas. Je vous dis cela tranquillement, mais ça va devenir un amusement, de larmoyer à tout propos. Voilà déjà deux fois que cela vous arrive, je commence à m'y habituer.
Et ça ne m'empêchera pas de vous dire ce que j'ai à vous dire. Je sens bien en vous le caractère de votre race, la bassesse de votre
origine. Un abîme existe, voyez-vous, entre notre monde et le vôtre.
Vous vous vengez, ou plutôt vous vengez sur cette gamine de quatre ans, votre roture d'être d'extraction vulgaire.
Voyez-vous, dans le fond vous êtes une brave et honnête femme, je ne dis pas le contraire, mais il est une éducation dout vous ne vous décrasserez jamais.
Nous vous aimons beaucoup, mais il est des rustreries que nous sommes forcés de voir, des comparaisons que nous sommes forcés de faire.
Qu'il ne vous arrive plus, désormais, d'insulter cette petite et de vous faire appeler grand'mère. Pour Lili comme pour tout le monde, vous êtes la vieille. Il ne faut pas que plus tard ma fille ait à rougir de vous, elle doit ignorer qui vous êtes.
Venez ici, la vieille. C'est comme cela que
vous tenez compte de nos défenses !
Vous avez dit à l'office en me nommant :
« Ma fille ! » Et Baptiste scandalisé, nous a
rapporté le propos. J'ai arrangé l'affaire, mais
voyez-vous, il ne faut pas que pareille chose se
reproduise. Malgré nous, nous sommes obligés de vous renvoyer.
Nous ne sommes pas de votre monde et nous avons une réputation que rien ne doit ternir. Allons, pas de sanglots qui n'arrangeront rien. C'était à vous de retenir votre mauvaise langue. C'est la vanité et la méchanceté qui vous perdent.
Vous vouliez faire savoir que vous avez été ma mère. Je comprends votre sentiment, mais je suis forcée de ne pas l'admettre.
Nons avons été patients, tout a des bornes. Vous l'avez voulu, tant pis pour vous. On a dans la vie ce que l'on mérite.
Puis, croyez-vous que ça ne me fait pas de peine, à moi, de penser que je ne vous reverrai plus ? Je souffre peut-être plus que vous, eh bien ! est-ce que je pleure ?
Allons, ne m'agacez pas avec vos sanglots. Baptiste vous attend pour vous conduire dans un hospice. Vous serez bien. Le domestique ira vous voir tous les mois, vous donner de mes nouvelles. Surtout, dites-lui toujours que vous étiez ma nourrice.
Et puis, voilà encore cent francs pour vous. Vous voyez que nous sommes bons, mais être
bons, n'est pas être faibles. La faiblesse conduit au crime.
Allons, adieu la vieille. Surtout, prenez garde à ne pas dire que vous êtes la mère, nous serions obligés de faire cesser les visites. Adieu, pauvre vieille.... Je.... pleure....
Le Jardin des époux Bonnard parisiens de province
A Henri Tastevin.
M. Bonnard est un vrai parisien.
Venu jeune du département de la Lozère où il est né, il a successivement conquis tous ses grades à la puissance du poignet. D'abord commis de vente d'un petit magasin, il est sorti du rang et est en droit de se glorifier de ne devoir qu'à lui d'avoir pu s'établir « Etoffes et Draps » à son compte dans le Marais, après quinze ans de labeur sans repos, sept ans de mariage à dot modeste et toute épreuve, et un grand nombre de menues privations méritoires.
Installé depuis douze ans à peine, il est en voie d'arriver à une fortune petite, mais honnête. Relativement jeune, aux environs de la
soixantaine, tout fait présager qu'il pourra se retirer des affaires. Et ce sera alors le luxe de la vie à grandes guides : élevage des lapins et des poules, culture des choux et des fleurs, pêchage à la ligne, en un mot toutes les ressources qu'offre la campagne au rentier « qui n'attend pas après une pièce de cent sous ».
Dans la joie de ce futur si proche — ils ont déjà la quarantaine — après le compte minutieux de la caisse, les époux Bonnard s'absorbent chaque soir à des calculs vingt fois recommencés : bénéfice net de la journée, capital réuni à ce jour, bénéfices à venir, intérêts composés, capital liquide dans vingt ans. Puis, ils nombrent les volailles qu'ils auront, calculent comment une lapine bien élevée les fournira de lapins pour le reste de leur existence ; le prix approximatif de revient de leur nourriture et l'époque où il faudra les manger pour en tirer un profit réel. Les époux Bonnard passent alors à la question du jardin. Les plans en sont débattus mètre en main. Le parterre sera-t-il à l'anglaise ou à la française? Madame penche pour le dessin à l'anglaise parce qu'elle raffole d'Young et de Walter- Scott, mais Monsieur est patriote. Il ignore que
le jardin à l'anglaise a été inventé par Dufrény et se retrouve chez lui avec Lenôtre comme devant une peinture de Poussin, un dessin de M. Ingres ou une statue de David d'Anger. On discute gravement du choix et de l'arrangement des plantes. Ici Ton mettra des pensées dont le nom rappellera à M. Bonnard que sans l'ordre, la clarté, l'honnêteté des siennes, il ne serait pas à l'heure qu'il est, M. Bonnard, rentier. Là on sèmera du réséda, de l'héliotrope, beaucoup d'héliotrope, parfum favori de Madame ; ce n'est pas Monsieur qui y contredirait. M. Bonnard a fait ses classes jusqu'à quinze ans et vient de se souvenir à propos qu'/iélios veut dire soleil : l'héliotrope est donc accueilli d'un commun accord; des lys.... pas de lys.... M. Bonnard est démocrate et la fleur de lys, symbole de la royauté, est une fleur d'orgueil, de tyrannie et de luxure. Pas de soucis non plus. Rien ne doit rappeler aux époux Bonnard les moments difficiles de leur existence. Non point que.... la couleur.... Dieu merci, M,n8 Bonnard est une honnête femme dont M. Bonnard n'a eu qu'à se louer. Les immortelles et les éphémères seront dès l'abord écartées. Un commerçant qui a fait ses
affaires est un homme de raison. Le pour et le contre de chaque chose doivent être pesés. Les immortelles et les éphémères, deux excès contraires, rappelleraient trop souvent à leurs maîtres, malheureux bienfaiteurs qui réchaufferaient de leur poitrine ces serpents, que la vie est courte et la mort éternelle. On place ensuite le bassin, avec ses rochers, son jet d'eau, sa cascade, ses poissons or et bleu. Quant au potager, c'est la propriété exclusive de Monsieur ; Madame doit se contenter d'en écouter la merveilleuse description et d'avaler l'eau qui lui vient à la bouche, sous l'écrasement oratoire d'une avalanche de salades, de poireaux, de salsifis, de melons, telle que le bucolisme à répétition de Mrae la comtesse de Noailles aurait de quoi se nourrir pendant dix ans. Madame nepeutse mêlerde donner le moindre avis. Elle n'y entend rien, et malgré sa bonasserie habituelle, son mari ne peut la laisser s'illusionner sur ce point. C'est la revanche du mâle, car tout à l'heure il a dû garder le silence et baisser piteusement la tête, pendant que Madame faisait de la confiture avec les fruits supputés. — Savoir faire les confitures, c'est là toute la vanité de Mra* Bonnard.
Enfin , quand on a tout vu, tout pesé, on nomme les parisiens qu'on recevra une fois l'an à la villa. Il y aura les Durand, déballage et solde permanents de chaussures, boulevard du Palais, des gens de la Normandie ; les Dupont, vieux meubles, du faubourg Antoine, des gens de la Bourgogne. On recevra aussi les Richard, bien que ce ne soient pas des parisiens et qu'ils aient l'habitude de la campagne, étant d'Asnières. Et Ton promène parmi la féerie magique de la propriété, les vieux amis éblouis, marchant de surprise en surprise.
Mais l'aiguille de la pendule a tournée, M. et Mm* Bonnard songent que demain ne sera pas un rêve et qu'il faudra ouvrir la boutique à six heures. Heureux pourtant du bonheur à venir, ils s'embrassent fortement sur les joues. C'est la minute exquise donnée à l'amour, minute où achève de s'effacer le souvenir des tracas de la journée ; minute où les cœurs plein de paradis se fondent dans une même ivresse, profonde mais mesurée ; minute que trouble cependant un commun regret : M. et Mm9 Bonnard n'ont pas d'enfants. Pas assez riches pour en avoir un, pas assez pauvres pour en avoir huit, Dieu leur a permis la stérilité. Cela n'a point été
sans sacrifice, et chaque soir, sans rien dire, les époux Bonnard poussent vers le ciel de lit un douloureux soupir.
C'est la petite note mélancolique de la journée. On s'embrasse encore une fois et Ton s'endort, à dos tourné, du lourd sommeil des justes. Et tandis que Monsieur, sous son bonnet à mèche agite des songes de potagers immenses et de pêches fabuleuses, Madame promène la queue nocturne de sa chevelure et sa chemise flottante parmi de fiers parterres d'héliotropes et de résédas, ou vers de miraculeuses volières pleines de surnaturelles volailles et de lapins inouïs.
Plusieurs fois l'an, les époux Bonnard se permettent, en vue de grands plaisirs, de petits libertinages. Tous les dimanches saints on ferme boutique, et l'on prend le train pour quelque lointaine campagne. Le projet est soumis à l'étude un mois à l'avance. On discute longuement l'itinéraire, on change cent fois d'avis, on argumente, en se convainc, puis invariablement on se décide pour Vincennes, dont la forêt, aux aspects multiples, aux charmes
infinis, offre toujours du nouveau. Aussitôt la chose arrêtée, de savantes paroles, sous tous les fallacieux prétextes imaginables, mettent le quartier au courant de la décision. Le secret a vite fait le tour de ce peuple de commerçants troglodytes, avides de tout ce qu'ils n'ont pas dans leur taupinière. Et c'est huit jours de défilés pour les plus futiles raisons, les plus insignifiants achats. Pendant que Mm* Bonnard mesure un mètre cinquante de tresse noire, on s'informe :
— Alors, vous partez donc dimanche à la campagne? — Eh! oui, Mra* Boireau.... un mètre cinquante.... il y a longtemps que nous avions projeté ce voyage.... et avec ça, Mme Boireau?... nous nous sommes décidés tout à coup.... trois sous, Mma Boireau. — Ah ! vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance, vous. Jamais le plus petit ennui, pas d'enfants, un commerce prospère. Ah 1 je le dis sans jalousie, vous êtes née sous une heureuse étoile.... Ce n'est pas comme nous, ainsi tenez.... Et Mra8 Boireau ressasse d'interminables histoires. Puis : — Voyez-vous, le grand magasin tue le petit commerce aujourd'hui. Le grand magasin exploite tout, accumule tout, dévore tout. C'est
immoral et dégoûtant. C'est du trust et du bluff, Mme Boinard, c'est moi qui vous le dis. Rappelez-vous bien ceci : le grand Magasin, c'est la mort du polit bourgeois et du peuple. L'Evsil du XXIII6 nous le disait l'autre jour. Le grand Magasin, c'est une gueule immense ouverte sur la ville Lumière, c'est un gouffre sans fond, qui engloutira Paris. Le grand Magasin, c'est une poulpe géante dont le ventre s'enflera de tout le sang qu'absorbent ses tentacules, s'enflera, s'élargira jusqu'à envahir la cité. Paris, le Paris du petit commerce, des arts et des sciences, le Paris des travailleurs et des savants ne sera plus qu'un vaste dépôt, où Ton vendra de tout, grenier où se ravitaillera la France entière, fatal instrument d'asservissement mis entre les mains du riche pour tenir l'humanité à sa merci. Je vous le dis, Mme Bonnard, nous traversons une crise terrible. Les fabricants surproduisent. On surproduit pour nous multiplier, on nous multiplie pour mieux nous diviser, comme le disait, encore L'Écho du XXIII* : c'est la devise de M. Machiavel : diviser pour régner! et croyez-moi, on y arrivera. Uien ne va plus et tout le monde est mécontent. Nous ne pouvons nous faire con-
currence qu'entre petites gens, et pendant que nous nous séparons au lieu de nous unir, le grand magasin ramasse les miettes que nous abandonnons dans la bataille. Il vit de nos dépouilles et s'enrichit de notre argent. C'est du trust et du bluff, Mme Bonnard, c'est du trust et du bluff!
Mme Bonnard a quelques paroles de commisération. Dieu merci, son commerce cà elle va bien et les grands magasins ne l'empêcheront pas de lui faire des rentes. Elle est loin de partager le pessimisme de cette excellente Mrae Boireau.
Le dimanche matin la rue est aux portos à voir passer l'heureux couple revêtu des vêtements de fête. De larges sourires les attendent, et derrière les vitrines on grimace : — Ces Bonnard, ça veut encore jouer aux jeunes amoureux ! CJa se colle l'un à l'autre d'une façon indécente. Si on ne dirait pas que ça sort de la côte de Saint-Louis, avec ces grands airs. Mais on sait comment ça a commencé. Ce n'est pas parti de loin et ça n'ira pas loin. C'est beau d'avoir les yeux plus grands que le ventre, au
bout du fossé la culbute. Ça va à la campagne, ça jette l'argent par la fenêtre et ça ne paye pas ses fournisseurs.
Ainsi disent tous les parisiens venus de la province manger leurs quelques sous à Paris dans l'espoir de conquérir le monde. Cependant les époux Bonnard, perdus d'émotion, s'enfoncent dans le brouhaha de la gare, bousculés à droite, poussés à gauche, heurtés devant et derrière.
Leur billet crispé dans la main, ils réussissent non sans efforts à se hisser au haut d'un wagon de deuxième, et pouvant enfin épanouir l'essoufflement de leur respectable corpulence, ils se laissent doucement bercer par l'affreux cahotement de la voiture.
Tant bien que mal, on débarque à Vincennes. Tout de suite, on se pousse vers les maisons qu'on sait où il y a des jardins. Devant chaque grille, ce sont des arrêts d'un quart d'heure. Monsieur et Madame discutent : « Moi, s'il m'avait appartenu, j'aurais planté là ce rosier, j'aurais placé une allée ici et changé la forme de cette plate-bande. Il faut être un vrai parisien pour savoir faire un parterre. Ces gens ne sauront jamais ce que c'est qu'une fleur ! »
On dévale lentement vers Nogent. On s'arrête dans quelque gargote baptisée champêtre. On y constate que la nourriture, infecte, est meilleure, plus saine qu'à Paris. On déclare que l'air pur donne un appétit féroce. On part sans avoir touché aux plats, en affirmant : « Il y a fort longtemps que je n'ai autant mangé. »
Puis M. et Mm° Bonnard reprennent leur marche, les jambes molles, côtoyant la Marne jusqu'à Joinville. Chaque pêcheur est pour Monsieur un sujet à dissertation.
Il détaille à sa femme les espèces et les qualités de poissons vivant en eau douce.
Il connaît même et cite par leur nom latin plusieurs espèces disparues — tout au moins du bassin de la Seine — les engins de pêche connus et inconnus. S'il est une littérature que M. Bonnard possède bien, c'est celle qui est relative à la pêche. Des trois cents plus quelques vers qui nous restent deNémésien sur cet intéressant sujet, des Halieutiques d'Oppien jusqu'au Manuel du parfait Pêcheur de la collection Guyot, il a tout lu et relu. Il ne manque jamais l'occasion d'une citation à effet. Cela fait la joie de Mme Bonnard qui pèse de toute sa fierté sur le bras de son savant époux.
M. Bonnard, lui, aime ses aises. Jamais il ne consentirait à venir pêcher en ces fleuves agités par les bateaux, sillonnés de périssoires, avec, sur le dos, des badauds dont la voix et les gestes effraient la proie. Et M. Bonnard parle haut et fait des gestes. Lui, il aime la pêche surtout pour la poésie simple qui s'en dégage. Il a l'âme bucolique à ses heures. Son ambition au collège eut été de traduire Virgile en vers genre abbé Delille. Mais malheureusement il n'arriva jamais à découvrir par quel heureux tour de phrases des gens peuvent faire correspondre, à point donné, flic et hic, chapeau et peau, sa coche et galoche (1). Gela ne l'empêche pas d'aimer la solitude, le silence, le clapotis des ruisseaux, la voix des grands arbres, le jeu du bouchon sur l'onde, le frétillement de l'appât au bout de l'hameçon, du poisson d'argent au bout de la ligne. Et M. Bonnard, emporté par sa rêverie, critique amèrement ces pêcheurs endurcis qui vont à la pêche pour sortir de l'eau, une fois
(1) A l'époque où je fréquentais les Bonnard, Y Art des Vers n'était point encore paru et ce pauvre M. Dorchain
n'existait déjà pas.
par douze heures, une malheureuse victime dont il n'aime que la friture.
En remettant les pieds sur les pavés de la capitale, M. et M,ne Bonnard constatent qu'il fait bon rentrer après une absence prolongée. La campagne, certes il faut en user, mais tant qu'on n'est pas rentier Paris vous manque vite.
Aux portes des boutiques, les sourires figés du matin reçoivent les glorieux époux.
— Cette promenade, M. Bonnard? Vous êtes-vous bien amusée, Mme Bonnard ?
— Oh ! nous sommes enchantés de notre voyage. La campagne est enchanteresse, à cette époque !
Et chaque petit commerçant de marmotter :
— Il n'y a de la chance que pour cette gentlà. Je le disais à Adélaïde en nous mariant : Dans le commerce il ne faut pas d'honnêteté. L'honnête homme ne peut pas gagner beaucoup d'argent. Le véritable honnête homme est celui qui gagne beaucoup d'argent. Les autres sont des imbéciles qui préparent leur faillite. La faillite, c'est le déshonneur, c'est-à-dire la malhonnêteté.
Un jour, un héritage inattendu vint plonger M. Bonnard dans la joie. Disons tout de suite que cettejoie n'était pas sans fondement. Vingt ans avant l'époque prévue, le brave homme se vit en possession d'une réduction de ce qui devait constituer son bonheur de rentier. Ce bon heurfaillit même lui être fatal, voici pourquoi :
M. Bonnard, faute de réflexion, n'avait pas apprécié toute la valeur de son héritage. Dire iaute de réflexion, c'est commettre une erreur.
M. Bonnard ne peut pas manquer de réflexion mais il peut manquer de la volonté nécessaire à un déplacememt. N'ayant point vu l'objet dont il détiendrait dorénavant les droits possessifs, il en ignora plusieurs mois le profit. Son désespoir fut immense quand il sut qu'il était propriétaire d'un jardin, dont il avait, par sa faute, méconnu longtemps la jouissance.
Il faut écrire qu'un arrière-grand-oncle de Mme Bonnard, jadis soucieux du sort de sa dépouille, et par la même occasion, de celles de sa famille, avait acheté tout au haut du Père-Lachaise, une concession perpétuelle. Sur cet emplacement réservé, il avait fait construire un caveau dont la toiture formait terrasse, et dont la trappe d'entrée donnait dans une allée
assez large, maintenant égarée. Il avait bien choisi son endroit. Situé sur le versant, faisant face au cœur de Paris, la tête tournée vers la Ville, il pourrait ainsi contempler du champ do conquête des Rougon tout ce qu'en peuvent voir les yeux d'un mort par un temps clair. Si, plus modeste, il voulait se contenter de regarder à ses pieds, il aurait là un enchantement digne d'une légende merveilleuse. Dans les heurtements compliqués des marbres, parmi les arbres d'un vert et d'un noir parfaits, parmi les plantes les plus variées, autochtones et exotiques ; hérissées, tordues, roulées, hystériques, hydrophobes, venues d'on ne sait quel lointain pays pour se rabougrir ici ; rachitiques, et vivaces, grasses et maigres, velues ou nues, armées de dards ou sans autre défense que leur beauté, plantes dolentes et indolente*, colères et calmes, hargneuses et douces, plantes trempées de larmes ou aux yeux vides, au cœur tendre ou à l'âme sèche, plantes éplorées et sanglotantes, indifférentes ou ricanantes, plantes aquatiques aux br as las , algues terrestres au feuillage gras parmi toutes les botaniques, les tombeaux, les tombes, les croix, les colonnades, donnaient l'illusion d'une cité antique en minia-
ture, ruines de quelque minuscule Herculanum, de quelque Pompéi de poupée, cité prèssée, serrée, aux voies plantées de charmilles, aux jardins suspendus, avec des terrasses à balustres, des temples, des fontaines, des statues. Il ne manquerait vraiment là que des courtisanes vêtues de leur seul psellion, de bagues, de bracelets, de cheveux piqués d'épingles d'or, d'os ou d'ivoire, des patriciennes à péplum, et des centurions en chlamydes. Il est vrai que par-ci par-là, quelque ossement oublié à terre, dans la rouille des herbes et la fiente des oiseaux, morceau de crâne ou de vertèbre, bout de bassin ou de fémur, viendrait témoigner que l'époque en est délunte et qu'il est une réalité de la chose humaine en la splendeur de notre poussière. L'ancêtre de Mrae Bonnard pouvait goûter là les jouissances de la ville sans en avoir les rumeurs, de la campagne sans en avoir l'isolement, tout en s'approchant du ciel sans en subir les intempéries.
Ce fut donc en cet endroit solitaire, tout àfait oublié dans la verdure où piaillaient les moineaux et sifflaient les merles, qui ne craignent pas les revenants, que M. Bonnard
se trouva concessionnaire perpétuel d'un terrain représentant une superficie de trois mètres sur trois mètres.
— Trois mètres sur trois mètres, ça fait neuf mètres, observa sentencieusement le bienheureux. Au prix que sont les terrains à Paris, le grand-oncle avait les moyens. Cet héritage a sa valeur. Si nous sommes enterrés ici, nous serons enterrés cher et nous vaudrons de l'argent.
La première réflexion de M. Bonnard s'arrêta là. Mais la seconde alla plus loin. Elle s'opéra lentement en lui et germa un soir toutà-coup, comme une poussée de sève, après la caisse — c'est toujours après la caisse que M. Bonnard a des idées.
La seconde constatation fut celle-ci : Mais de la terre, ça se cultive, ça s'ensemence et suivant une volonté bien menée, ça peut devenir un parterre ou un jardin potager.
Il y a là, dans un air pur et un décor pittoresque, neuf mètres d'un terrain dont on est bien et dûment possesseur, et partant dont on peut user à sa convenance.
Frappé do la logique de ce raisonnement, il le communiqua à sa femme. La semaine fut
interminable. Enfin, le dimanche, muni d'un mètre, d'un crayon et de papier, il fut vers le cimetière. Le commerce exigeant que Mrae Bonnard restât à la maison , force lui fut de laisser son mari partir seul, ce qui donna lieu à une scène touchante. M. Bonnard ne pouvait s'arracher des bras de sa femme : « Surtout fais attention en traversant les rues, une voiture ou une bicyclette vous ont facilement renversé. N'attrape pas froid, un malheur est si vite arrivé. »
Le soir il soumit le plan à sa femme. Pas un pouce de terrain n'était perdu. C'était le meilleur parti qu'on en pouvait tirer. M. Bonnard, homme pratique, avait songé qu'à Paris où les légumes sont si chers, il faut sacrifier l'agréable à l'utile. Il était donc d'avis d'établir un jardin potager. Mais Mrae Bonnard se récria : Elle étaitsentimentale. Sans croire à lamétempsycho.se, il faut tout de même bien avouer qu'il y a des choses bizarres dans la nature . Bien des manifestations sont restées des mystères. Risquer de dévorer l'âme de l'oncle, un si bon homme! ah! jamais ce sacrilège ! Puis des légumes poussés sur des cadavres ! Pouah ! Mra# Bonnard sent d'avance son petit cœur
déborder. M. Bonnard n'est point d'un naturel entêté. Il est d'avis que dans un ménage, l'homme représentant la force doit aussi représenter la magnanimité. N'est-ce point ce qui fait la beauté du lion ? Ce que femme veutf Dieu le veut. M. Bonnard a-t-il donc qualité pour se montrer plus exigeant que Dieu ? Il céda tout de suite, et dans un bel élan d'enthousiasme, Mrae Bonnard s'étant un peu emportée, M. Bonnard se donna tort avec une franchise telle, qu'il eut la joie de s'entendre appeler mon chéri et de recevoir sur la joue un noble baiser d'épouse.
Dans la semaine M. Bonnard tira de nouveaux plans. Et le dimanche qui suivit, il porta au cimetière une chaise de fer et divers instruments de jardinage : arrosoir, bêche, cordeau. En bras de chemise, la bêche à la main et la sueur au front, il travailla ferme l'après-midi à débarrasser des herbes et des ronces qui les envahissaient, ses vingt-sept pieds de terre, fort négligés auparavant. Enfin le soir, content de sa tache, il serra dans la galerie du caveau les instruments de son travail, referma la trappe à double tour, s'épongea le front, remit sa veste, contempla une dernière fois
son oeuvre et, se tournant vers Paris, comme Rastignac. il croisa les bras sur sa poitrine et eut un petit geste de défi qui pouvait bien vouloir dire : « Maintenant, mon vieux, à nous deux ! » et il redescendit tranquillement vers des douceurs plus conjugales.
Huit jours après, vers le soir, M. Bonnard put s'asseoir sur sa chaise do fer avec la satisfaction d'un htmime qui a bien accompli son devoir. Où naguère ne rampaient que des orties, s'élevaient maintenant des fleurs, qui étaient de vraies fleurs, sur un parterre qui était un vrai parterre et existaient autre part qu'en Espagne. Alors, biblique, il trouva cela bien et fît part à sa femme d'une grande joie...
C'est pourquoi, un dimanche matin, on put voir M. et Mme Bonnard, en grande toilette, passer entre deux rangs de sourires éternels ; et c'est pourquoi encore, ce même dimanche, les époux Bonnard, gens calmes et débonnaires, perdirent à jamais la considération de leurs voisins, suscitèrent des torrents de calomnies, ouvrirent les écluses à des fleuves de haines, et firent éclater dans le quartier une révolution clandestine.
En effet, à une question habile de M. Flam-
bard, épicier, Mm° Bonnard avait jeté d'un ton majestueux et méprisant : « Nous allons dans notre propriété. »
Et cependant qu'achevait de se perdre leur réputation, M. Bonnard, en bras de chemise, un chapeau de campagne sur la tête et un arrosoir à la main, soignait ses fleurs pied à pied, et Mrae Bonnard, glorieuse comme une propriétaire, assise sur la chaise de fer, admirait sans réserve la splendeur de son domaine.
Madame Dupont
A Léon Fausiin.
Depuis Nabonassar roi de Babylone, qui fit détruire les histoires de ses prédécesseurs pour rester le premier en date ; depuis Erostrate qui brûla le temple de Diane à Ephèse, que n'at-on point tenté pour imposer son nom à Yimmortalité !
La Vadrouille aspire à la gloire d'être légendaire. Avant Nana, les grandes courtisanes seules avaient joui de ce privilège.
La Vadrouille ne sera pas plus Nana que Laïs, Léontium, Cléopâtre, Ninon de Lenclos, Liane de Pougy ; elle sera La Vadrouille et cela sera suffisant pour vivre dans les siècles à venir. En vue de cette popularité elle a déjà fait mettre sur ses cartes : La Vadrouille, fille de joie.
La Vadrouille ne s'illustrera pas par le so-
phisme, par l'amour d'un Antoine, par une beauté prolongée au-delà du possible ou par des romans écrits par ses amants, elle s'illustrera par un érotisme de barrière poussé à l'aigu, par le vice dans ce qu'il a de plus bas et de plus immonde, de plus ordurier et névropathique. Par galanterie et discrétion nous ferons comme elle, nous étendrons un lait de chaux sur sa vie première. Nous dirons seulement : elle a parcouru toutes les étapes de l'abjection, mais elle n'a pu réussir qu'à se faire un nom de quartier, et cela la dégoûte de la gloire. Elle s'aperçoit qu'elle s'est trompée et songe sérieusement un matin d'amertume, qu'elle n'a fait jusqu'ici que chercher sa voie et qu'elle ne l'a pas trouvée. Mais elle ne pleura pas sa vie passée.
La Vadrouille se souvint un jour qu'elle avait jadis un nom vrai, inscrit sur des papiers publics, et que ce nom était Euphémie. C'est ainsi qu'elle trouva sa voie.
Elle était, en effet, née pour faire une petite bourgeoise honnête, modeste et sage. C'est pourquoi Euphémie se nomme aujourd'hui Madame... Dupont peut-être.
Mme Dupont est une femme bien et légitimement mariée. Elle est aussi heureuse que mariée et comme les peuples heureux, elle n'a pas d'histoire.
Mrae Dupont est une honnête femme sur le savoir édifié de son expérience. Mais, encore l'amour de la gloire, elle veut être portée par les ailes de la postérité plus haut que Pénélope. Elle fait du zèle et M. Dupont la trouve un peu trop honnête. Non pas qu'il s'en plaigne matériellement, mais moralement cela file un peu sur le système nerveux de ce plus bourgeois des maris. Certes, sage jusqu'à la pi udorift, il est d'avis qu'une morale, même un peu sévère, est utile pour éviter le débordement des mauvais sentiments, mais du moral à l'immoral il y a plus loin que de la roche ïarpéienne au Capitole.
Aussi trouve-t-il un peu exagéré une morale qui se traduit comme ceci :
Mme Dupont a banni de son vocabulaire tout mot dont certaines des syllabes peuvent être
propres à évoquer une ordure, à faire naître une idée d'indécence ou de simple grossièreté. C'est ce que Mme Dupont appelle avec des mines effarouchées : les mots impurs. M. Dupont, lui, appelle cela, il a lâché la grosse idée, une manie.
Mm# Dupont s'est construit un dictionnaire à son usage, et n'emploie plus que des mots consciencieusement châtiés, épilés, passés à la neige de son âme. Après en avoir exigé autant de son entourage, elle ne tarda pas à supprimer du nombre de ses amis ceux qui ne se soumettaient pas â ce régime, prétendant voir en toute parole une allusion mauvaise, une pensée sale, émise exprès pour la faire rougir, l'embarrasser, la vexer mortellement. M. Dupont, homme doux, peu bruyant, passant tout-à-fait inaperçu dans une société, s'était fait des amis qu'il estimait beaucoup, parce qu'il voyait tout en rose. Malgré ses plus profondes observations, il ne put jamais remarquer en eux le moindre des désirs malsains que leur prêtait sa femme. Néanmoins, comme il n'était pas d'un naturel contrariant et qu'il n'aimait pas les scènes, chaque fois que Mrae Dupont, pâle d'indignation, se levant tout-à-coup de sa chaise,
lui criait: « M. Dupont, vous êtes un homme indigne, vous n'aimez pas votre dame, et lui laissez manauer de respect ! » des doutes lui naissaient. Il hésitait d'abord, mais Mme Dupont, sans plus de reproches, s'enfermait dans sa chambre pour dévorer sa honte parmi les larmes et les sanglots. Elle ne sortait que pour jouer le rôle de la femme outragée, et M. Dupont accordait tout ce qu'on voulait. Le soir une tête de plus était tombée, M. Dupont comptait un ami de moins.
Un jourMrae Dupont dit :
« Monsieur mon époux, il est grand temps que nous nous retirions à la campagne. Le château nous tend des bras chastes, et il serait décent de profiter de ce salut.
Paris est une ville d'enfer et de damnation où une honnête femme ne peut plus vivre.
Ce siècle est un siècle d'immoralité et de débauche, dont il est la capitale. On ne peut plus lever ses paupières dans les rues sans voir, de ses yeux. .. Ne me regardez pas, M. Dupont, je rougis... sans voir des affiches, des journaux représentant... des femmes... nues ! En
vain fermerait-on les paupières, ces images diaboliques se fixent dans vos prunelles ; en vain tiendrait-on les yeux baissés vers le soï, des chiens, M. Dupont, font... des choses... innommables. A peine a-t-on fait dix pas, sans rien regarder, que des passants vous effleurent, murmurant à vos oreilles des in... des saletés innommables. Dans les squares, sur les places publiques, partout, partout des statues ignobles étalent d.3s nudités... des nudités... oui, des nudités, M. Dupont. Et on aperçoit, obscènes et lâches, leurs endroits... Ne me regardez pas, M. Dupont, je rougis. Une ville qui se respecterait ne tolérerait pas de pareilles choses. Cela devient de la hantise pour une honnête femme.
La nuit des affiches et des journaux gigantesques se dressent à mon chevet, agitent leurs dessins immondes. Des statues s'étreignent, frénétiques, sans pitié pour moi, et font des choses innommables... avec des chiens, des chiens monstrueux. Le matin, fiévreuse encore, agitée, je n'ai plus qu'à rougir de honte. J'en serai réduite à ne plus dormir. Tout-à-1'heure, là, à deux pas de la porte, un spectacle odieux s'offrait à la vue des honnêtes femmes. Il n'y
a jamais de sergent de ville à ces moments.
Un jeune homme et une femme indigne se sont embrassés.. . ne me regardez pas, M. Dupont, je rougis... sur la bouche. Est-ce que des gens mariés se seraient baisés sur la bouche ?
J'ai frissonné. Je croyais que toute la îue m'avait vue les voir... »
Ce soir-là, M. Dupont, d'un naturel peu contrariant, fît ses malles.
M. Dupont, Mme Dupont ont pris possession de leur château.
Le château que le hasard d'une vente propice a mis en possession de M. Dupont, est une miniature Renaissance de la bonne époque. Il s'élève tout au bout d'un parc, dont M. Bouguereau, passant par là, a dit n'avoir jamais vu le pareil en beauté. Le garde de l'ancien propriétaire a précieusement conservé ce témoignage important. Néanmoins, c'est une merveille d'art. Les arbres y pleurent abondamment et par toutes leurs branches, des mousses séculaires, longues comme des chevelures, lleuries comme des barbes de vieil empereur.
Les allées sont enfouies sous cette même toison rousse, épaisse et douce, qui a gagné les bancs de pierre et les piédestaux des allégories. Il n'y a pas un sentier ne donnant l'illusion de se dérouler à l'infini dans une forêt sous-marine tout-à-coup mise à sec. Tout sent la profondeur jusqu'à donner de l'effroi. Sous les berceaux, des grottes de verdure rêvent aux nymphes, dont les nudités parfumées de simples, viennent sommeiller sous leur protection. Des rondes de mythologies s'enfuient à l'approche des profanes, et les feuilles frissèlent de leur fuite. Les branchettes sèches cassent avec un petit bruit rapide, et l'on entend l'envol des oiseaux. La mousse amortit le bruit des petits sabots sur le sol, mais quelques poils rudes accrochés aux épines des églantiers, dénoncent le passage des faunes.
Cependant, au lieu de l'odeur de bouc à laquelle on pourrait s'attendre, tout cela dégage un parfum de violettes sauvages et de laurier.
Et c'est tout cela qui pénètre Mma Dupont d'un grand trouble à sa première visite.
Avec des yeux plus étonnés qu'effrayés, plus courroucés que hardis, les sylvains et les sa-
tyres, cachés maintenant dans le creux des arbres, épient les gestes de sa face. Tout-àcoup Mm* Dupont pousse un cri d'horreur, rougit et se voile les yeux.
Dès le soir dix bûcherons attaquent le bois. Les arbres séculaires, fiers de leur antiquité, résistent d'abord, puis lentement, majestueusement, s'inclinent et tombent sans un cri, sans un sanglot, cependant que le parc entier frémit du meurtre, comme une bête à l'agonie.
Toute la nuit, Mrn' Dupont rêve d'arbres. Des simulacres de sexes dégoûtants, sous le poil roux des mousses, s'ouvrent comme des gueules géantes, et la happent gloutonnement. Elle est traversée par mille effluves amoureux. Elle fleurit des Lesbos effroyables et sert des passions insensées. Ses tissus se pâment sous la chaleur de cuisses surhumaines, rugueuses, âpres, voluptueuses.
En quelques jours les plus beaux troncs sont abattus. La forêt est en sang, les berceaux et 1 es buissons gisent dans leurs larmes et leur ruine.
Une honnête femme va pouvoir se promener dans son parc sans être à chaque instant blessée par l'impudence de la nature.
Et Mme Dupont, d'un pas lent et mesuré,
promène un calme qu'enfin nulle vision perverse ne troublera désormais. Pourtant, s'enfayant soudain à toutes jambes, elle pousse des cris tels, que M. Dupont la croit piquée par quelque bête venimeuse. Il n'en est rien. C'est que, autour des rotondes, des hommes et des femmes de marbre étalent des nudités de chlorose sur des piédestaux effrités. Par traînées, la salissure de l'eau et des feuilles, leur donne des teintes de rouille et de vert de gris. On les dirait couverts de quelque maladie infâme et répugnante.
Dans la nuit Mrae Dupont se débattit entre des bras de pierre. Traînée, sans qu'elle ait pu s'expliquer comment, à des orgies inconcevables, sa chair se colorait de toutes les teintes de l'arcen-ci«l et s'écaillait sous l'amour d'hommes et de femmes semblables à elle.
Des casseurs de cailloux ont passé sur la route. Ce soir les statues de la Renaissance qui pensaient bien finir leurs jours où elles les avaient commencés, furent précipitées sur le sol. Cela fît un tapis plus dur, mais d'un autre côté plus durable que celui de la mousse.
M. Dupont a deux grandes amours : sa femme, ses fleurs. Devant le perron monumental, des corbeilles pressent dans un jardin la tapisserie impossible des plantes. M. Dupont a fait de sa vie au château deux parts. L'une qu'il partage la nuit entre sa femme et le sommeil, l'autre qu'il partage lejour entre le repas et ses plates-bandes. Chacune de ces parts est à peu près de même durée, car M. Dupont est un homme doux. Il passe donc environ six heures à soigner, dorloter, caresser, chérir ses fleurs qui poussent vers le ciel des éclats resplendissants. Les corolles dressent triomphalement des étamines armées d'anthères victorieuses.
Cela clame l'amour dans la blancheur des draps de Mme Dupont. Les androcées éructent du pollen et des parfums dont la suavité trompeuse ne cèle pas suffisamment une odeur caractéristique de sperme. La chaste Mme Dupont se trouve être un lys, vers qui convergent tous les désirs des massifs. En dépit qu'elle en a, malgré ses luttes et ses colères, elle est vaincue par des fleurs qui l'aiment, érigeant de toutes parts des phallus verts le long de sa chair.
Mm° Dupont mit huit jours à convaincre
M. Dupont qu'un potager serait beaucoup plus utile à leur bonheur qu'un parterre, où germent partout les pires immoralités.
Mme Dupont est une femme honnête avec son Dieu comme avec elle-même. Elle va à confesse chaque fois qu'elle a regardé deux tourterelles s'aimer dans ses bois, et s'accuse d'avoir vu par mégarde une poule ou un canard entr'ouvrir son cloaque. C'est pourquoi ces dames bien pensantes du pays se réunissent chez elle une fois la semaine pour parler de toutes les saintes œuvres et saints patronages de la création, discuter des intérêts de la Fabrique, voter un blâme contre les mal-pensants de l'endroit, s'indigner des défauts et de l'inconduite des absents et distribuer aux présents des morceaux d'Empyrée plus vastes que celui qu'en pût jamais apercevoir Derham au travers de la nébuleuse d'Andromède. En ce moment on félicite chaleureusement Mme Dupont, une des membres les plus fidèles de leurs pieuses assemblées, etc., etc.
« Ah ! chère Madame, combien vous avez
■eu raison de détruire ces choses impies, ouvrages de Satan, assurément.
Aurions-nous pu croire que Dieu ne nous boudât pas dans ce siècle de débauche et d'immoralité ? Car enfin, songer qu'il les a laissés pousser, ces arbres, qu'il lésa fleuri, ces fleurs, ces fleurs qui sont sa gloire et sa représentation. Ah ! ça ne se passait pas ainsi sous l'empire, et encore bien moins sous nos bons Rois. Tenez, je finis par croire que Dieu nous abandonne tout- à-fait, il nous en veut, ma chère Madame, de ne pas savoir mieux conduire nos maris dans sa voie qui est la voie de la religion et de la France.
Songez, Madame, que même dans l'antiquité où les hommes étaient des sauvages, on n'aurait pas osé faire des statues... des statues... pas habillées ! Je suis sûre que Dieu vous tiendra compte de votre dévouement à la cause de la morale, qui est sa cause. J'en parlerai à Monseigneur, Madame, si vous le permettez, et je ferai passer une note à La Croix. Vos actes sont dignes de servir d'exemple même aux meilleures chrétiennes, qui sont rares aujourd'hui. Bien des gens ont besoin de ce récon-
fort, en ce temps plus éhonté que celui de Sodome et de Gomorrhe.
— Oh ! ma chère Madame, vraiment je suis confuse...
— Mais non, mais non, je...
— Cela ne vaut pas la peine, je vous en prie, vous êtes véritablement trop aimable ! Que de remerciements je vous devrai !
Cambrés en volute, les écailles luisantes et dures, la hanche bien campée, la poitrine et les bras nus, le torse puissant, des tritons gonflent la joue et lancent fièrement au loin des jets d'eau qui s'écrasent dans un bassin, bondissent en gerbes et rejaillissent volatilisés en gouttelettes vibrotantes. Toute la gamme chromatique ruisselle en gemmes irradiantes de pierres précieuses qui roulent, se brisent, s'éteignent sur une plaque de marbre d'où elles dégoulinent en morve de verre limpide pour tomber dans un second bassin.
Cela chante harmonieusement. On ne peut pa6 étaler torses plus humains, abdomens plus vivants dans plus féerique décor que ceux des tritons dans les bassins.
Une nuit, mille luxures effrénées assaillent le cerveau de Mma Dupont. Elle voit de tous -côtés bondir dans l'écume des tritons fabuleux.
Ils reniflent l'air un instant, secouent leur tête, s'éclaboussent le col d'une bave bleue, verte, argent, or, violette, enflent leurs muscles, puis, tout-à-coup, s'élancent du bassin en un tumulte de bronze, et détalent, plus rapides que le Scythe Abaris sur la flèche enchantée d'Apollon hyperboréen. Leur croupe s'agite, s'élargit, se gonfle, devient énorme, monstrueuse, elle frissonne de rut.
Mm* Dupont, prise soudain d'une frénésie forcenée, frappe, frappe à coups redoublés sur ces croupes luisantes comme des astres. Ses mains s'élèvent, s'abaissent, ses doigts grêles pétrissent la poitrine des tritons qui se cabrent. Leurs joues crachent du désir. Une haloine fauve les entoure comme d'une trame tiède d'amour, une haleine qui pénètre Mra* Dupont d'un bien-être aigu jusqu'à l'évanouissement. Soudain l'atmosphère se condense. Des ondes tumultueuses s'emparent de l'espace, et <;es ondes sont faites de chair.
M0" Dupont est enlevée très haut sur des
vagues humaines qui l'enlacent, la mordent, la. baisent, la roulent, la rejettent, la reprennent. Les tritons glorieux accomplissent de grands, cercles sur l'eau. Leur queue frénétique bat les flots qui jaillissent alentour. Leur chevelure laisse des traces vertes dans le vent et leur bouche sonne de la conque à perdre souffle. Lentement les cercles se resserrent. Des faces hideuses, congestionnées de stupre, rient d'impatience. Tout d'abord, Mrae Dupont a de» haut-le-corps, mais bientôt, sous le feu des torses puissants et lisses, elle se meurt. Couchée sur un lit d'écume plus douce que de la plume, elle s'abandonne aux bras de bronze. Des écailles d'argent se collent à son corps, lui faisant de douces brûlures. Mais contre ces jeux payens sa conscience ne tarde pas à se révolter.
Au lendemain les puissants tritons ont orné la boutique d'un marchand de fen aille qui, pour un vil prix, a acquis là d'excellente matière pour la refonte.
Les pauvres vieux bassins sont désolés comme un parc à l'automne. Ils semblent ouvrir une page sur l'histoire lamentable des, vieilles maison qu'on démolit. Les eaux n'ont
plus de voix, il ne leur reste que les larmes, mais Mm* Dupont n'est nullement attristée de oette désolation.
Son regard honnête pèse sur la surface des ondes qui n'osent tenter aucune révolution.
M. Dupont s'embête mortellement au château. Faute de ne savoir que faire, il se lève à midi, déjeune presque sans gourmandise, car Mm# Dupont a maintenant le goût des aliments simples et répudie de la cuisine tout ce qui peut contenir des excitants : poivre, épice, etc.
M. Dupont s'embête tellement qu'il a voulu essayer de lire, mais la bibliothèque chrétienne <le Mma Dupont n'est guère folâtre, et tant d'histoires où il n'est parlé que de Dieu et de morale, — il a bien assez de sa femme poui cela — dans des cadres insipides, au sujet d'actions des plus déplorablement plates et enfantines, le font bâiller. Les hypocrites exhalaisons de Pierre l'Ermite (1) qui un instant eurent pour-
(1) Bien qu'encore l'abbé Bethléem prête à l'abbé Loutie alias l'Ermite), des drôleries folichonnes que je ne lui ai, ^uant à moi, jamais découvertes.
tant son suffrage, n'arrivent plus qu'à le dégoûter, en dépit de ses insultes contre des poètes, paraît-il décadents, que M. Dupont ne connaît pas plus, d'ailleurs, que M. l'Ermite, mais exècre de toute son énergie patriotique. Il ne se sent plus aucun respect pour le R. P. Rouvier et a le chanoine Schmidt en horreur. Il est prêt à troquer contre quelques bons livres déshonnêtes, les vingt-cinq volumes de La colléetion des Romans honnêtes. Il ne trouve pas plus amusante La Bibliothèque pieuse pour être publiée avec l'approbation de Mgr l'archevêque de Tours, et les hélio-gravures coloriées rehaussées d'or d'après les compositions de Mlle Sonrel, ne lui feraient pas rouvrir le Missel des Saintes femmes de France quand bien même elles seraient dix fois plus nombreuses. Et comme il n'est point homme à se tremper dans la fraîcheur de la Bible ou à prendre en quelque goût la simplicité pure des évangiles, il est réduit à promener son ennui en pantoufles et en bretelles dans le parc désolé. Sur le point de devenir chiffon, M. Dupont s'aperçoit tout-à-coup qu'il est capable d'aligner des bribes de quelque chose et que cela fait des idées. Il s'aperçoit aussi, non sans stu-
peur, que Mm* Dupont qui, sous prétexte de fuir d'impures tentations parfaitement illusoires, se rejette sur lui qui n'est pas illusoire et dont les tentations sont pures puisqu'approuvées par le curé, ferait bien de se souiller un peu plus avec ses rêves nocturnes. Et voilà qu'à cette idée vint s'ajouter d autres idées non moins stupéfiantes sur tous les changements apportés par sa femme à ses domaines et à sa vie.
Alors, un jour, il sortit de lui toute une montagne, il dit : et zut pour sa vertu ! Alors, il s'aperçut qu'il était révolté. Il était donc, lui, M. Dupont, capable de révolte ! Cela le romplit d'orgueil, il en haussa sa tête de deux centimètres de plus au-dessus de son col replié. Il n'attendit plus que l'occasion pour éclater. L'occasion vint sans qu'on l'appelât.
Mœ« Dupont passe à l'écurie. La superbe pouliche de Monsieur n'y tient pas en place. Mra* Dupont promène longuement sa main sur l'échiné soyeuse de l'animal. La pouliche trépigne des sabots, tend le dos, hennit de joie, prête des cuisses nerveuses et frissonne d'amour.
M"e Dupont s'est fait aimer toute la nuit par
des centaures vigoureux que lui disputaient des cavales toiles de chasse. Les amours allaient comme le vent, filaient comme une flèche, qui ne serait pas celle de Zenon d'Elée, étaient puissantes comme des cathédrales.
Mme Dupont en est moulue ce matin. Ses yeux sont cernés et des lambeaux de fièvre palpitent encore en son ventre.
La pouliche partira.
Non, la pouliche ne partira pas ! Monsieur commence à en ? voir assez. Ah ! Mais!... Mais voilà que M. Dupont ne retrouve plus ses diable d'idées que pourtant il est sûr d'avoir posées là, toutes mûres, dans un coin de son cerveau, dans un coin où nui ne regarde, pas même lui. Il est sûr que personne n'y a touché, et voilà qu'il ne les retrouve plus, et voilà qu'il n'a plus de révolte, et voilà qu'il bredouille, bafouille, s'emplit de confusion. Et Madame va triompher une fois de plus, et la pouliche partira.
Et la pouliche serait partie si, grâce à nous, Mra* Dupont n'était pas morte de mort aussi étrange qu'inattendue.
Une nuit Mm* Dupont dut fuir une couche endiablée, où toutes les tentations de l'Univers se donnaient rendez-vous. Elle alla porter la brûlure de son corps à la fraîcheur de la nuit et faire hommage de sa pudeur à la chasteté des ténèbres. En vain épancha-t-elle la candeur de son àme sous les bosqutts où fleurissait la brise ; en vain frissonna-t-elle sous la pureté des étoiles de rosée, elle ne put arriver à rafraîchir l'intérieur de son cher petit corps.
Elle eut la fatale idée d'aller s'asseon au bord du bassin. Or, voici que du haut de la nue, creusée en abîme au fond de l'eau, s'élevèrent des voix divines Nouvelle Jeanne d'Arc, Mme Dupont s'agenouilla pour ouïr les ordres d'au-delà. Mais à peine était-elle agenouillée, que mille ricanements éclatèrent derrière elle. Une horde de petits faunes noirs qui avaient à venger leur parc,lui sautèrent sur les épaules, la dégrafèrent, la mirent à nu et à mal et la traînèrent par les cheveux vers l'eau où les tritons se cabraient, impatients d'attente. Or, voici la terrible fin de Mme Dupont : un sexe géant, un sexe semblable à celui des arbres de ses fièvres, s'entrouvrit sous ses pas ; elle fu* happée et disparut en une seconde, éclabous-
sant d'un liquide de lait la berge, où se penchaient curieusement des fleurs châtrées de leur anthère.
M"8 Dupont fut trouvée au matin, nue comme une naïade impure, morte comme l'eau du bassin mort.
Paris-Province 190k.