‹ Gens de merChapitre 3 sur 39 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

répandu la bonne semence de pitié.

Mais Yann Nibor ne pouvait pas se contenter d'être un poète de salon. Ancien matelot, ayant conservé le goût du métier et l'amour des camarades, c'est à ses « vieux frères », comme il les appelle lui-même, qu'il a voulu faire connaître ses vers et ses chansons. Par une pensée touchante et bien digne d'un marin et d'un enfant du peuple, il a compris que sa place était sur les vaisseaux de l'Etat, qu'il trouverait là vraiment l'auditoire selon son cœur.

Autorisé, que dis -je, accueilli et encouragé par les grands chefs de la flotte, qui savent que les vers naïfs de Yann Nibor respectent la foi des aïeux, s'attendrissent devant l'amour de la famille, exaltent le sacrifice à la patrie, notre ami, aussi souvent qu'il l'a pu, a fait campagne sur les grands cuirassés.

Il devient alors, lui, naguère simple

PREFACE YII

matelot, l'hôte de Famiral, et, certes, il en est très fier. Mais ses meilleures heures se passent sur le gaillard d'avant, pendant le repos de l'équipage, devant lequel il égrène tout son chapelet de conteur et de chansonnier.

Un des regrets du navigateur dans la solitude de la pleine mer, pendant les longues traversées, c'est celui de la fleur et de l'oiseau. Yann Nibor console cette nostalgie. Il met dans l'âme de nos marins cette fleur, la poésie, et dans leur mémoire cet oiseau, la chanson.

Il leur dit les choses douces et fortes que vous trouverez dans ce livre comme dans ceux qui l'ont précédé. Il leur enseigne l'un des secrets du bonheur pour un être simple, l'amour de son pays et de son état. Il leur raconte les drames du bord : l'homme à la mer, le naufrage, les sauveteurs. Il leur parle des héros obscurs, leurs camarades,

YIII PREFACE

morts par le feu ou par la fièvre, aux colonies, pour les couleurs de la France. Il leur rappelle leur enfance, quand ils s'accrochaient à la robe de la maman en coiffe blanche, qui, à l'époque du retour des bateaux de Terre-Neuve ou d'Islande, allait tous les jours sur la jetée et regardait le large, une main au-dessus des yeux. Enfin il leur fait espérer la fin paisible des (c anciens » qui fument leur pipe et chauffent leurs rhumatismes au soleil, sur le banc du sémaphore.

Heureux le poète populaire! Seul, il est certain de faire œuvre bonne et utile, et certain aussi que quelques-uns de ses vers — ananymes, mais qu'importe? — ont chance d'atteindre la lointaine postérité. Car, n'en doutez pas, la plupart de nos poèmes à grandes prétentions seront plongés dans le profond oubli, quand un mousse de Roscoff ou de Goncarneau, arrière -petit -fils d'un

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