JEAN PIERRE
A la tienn' patron !
(Us boivent et Jeaa Pierre fouille dans sa poche pour payer.)
LE PÈRE THOMAS
Largu' donc ça. C'est moi qui pay' la tournée. J' suis content j 'avons fait un' chouetf journée Et, c' qui mVfait plaisir, l' vent est cor très bon.
(A Françoise.)
Fait's nous donc cuire à chacun un' saucisse
Avec la sauciss' le cide est meilleur.
Il est bon vot' piot, i' nous réjouit V cœur,
Je r préfère au doux. Que qu' t' en dis, novice?
JEAN, le novice.
Moi j*aim* pas 1' cid' doux, car quand j'en bois trop Faut qu' je m' lèv' la nuit, alors ça m'embête J' préfèr' bien mieux V raid' qui tap' dans la tête Et puis, moi j'aim' pas tout c' qu' a goût d' sirop.
FRANÇOISE
T'nez, v'ià vot' sauciss', chaude et bien dorée... Est-eir bonne ?
LE PÈRE THOMAS
Oui donc, mais quel sel, bon Dieu !
Et quel poivr' ! Ça m' fout tout' la gueule en feu !
PÉCHEURS A l'auberge 219
J' crois que j* boirais bien tout' Teau d* la raar»:*e. Donnez -nous d*aut's moqu's et la goutte après. Queir soif !
JEAN, le novice.
Et moi donc, j'ai la gorg* qui m' brûle. Ça n* fait rien, j' bouff' tout, jamais je n* recule. J* sais bien qu' la saucisse est salée exprès.
LE PÈRE THOMAS, réglant les consommations.
Maint'nant faut d'river, car nous v'ià d'attaque. J'avons not' ventr' plein!
[]\ trinque.)
A la vôtr', mes gas !
V fait beau ! tant mieux ! j' pêch'rons sans dégâts, Et yaura d' la joi' d'main, dans chaqu' barraque.
A V Amiral de la J aille.
L'ESCADRE EN VUE
2 avrU 1893
L'ESCADRE EN VUE
[Sur la côte bretonne.)
UN VIEUX GRAND-PÈRE et SON PETIT -FILS.
LE PETIT
Grand-pèr'! Qu'est-c' qui' y a su' la mer, là-bas!
LE VIEUX
Oùçà?
LE PETIT
Là! j' vois comm' des paquets d' fumée.
LE VIEUX
Ça doit et' l'escade ou j' m'y connais pas. Va prend' ma longu' vu' qu'est l' long d'ia ch'minée Et ma blagu' que j'ai laissé' près du pain. Cours vite !
(Le petit, en voulant courir, cogne son pied nu sur un gros caillou, tombe et se relève immédiatement en faisant la grimace et en boitant.)
Allons, bon, v'ià'qu' tu t' fous par terre! Laiss' moi voir un peu, mon p'tit galopin, Si tu t'es fait mal à cett' maudit' pierre. Tu fais la grimac' ! T'as du t' fair' bobo !
LE PETIT
Ça n' fait rien, ça pass'. Mais reste à m'attendre Et finis ta pip' près du bord de l'eau. J'vas r'venir tout d'suit'.
. LE VIEUX, k quelques pêcheurs qui se sont approchés en voyant le petit tomber.
Pau' p'tit bougr' ! C'est tendre Xlîomme un p'tit agneau qui tèt' sa brebis, Et ça n' se plaint pas pus qu'-son vieux grand-père. Un autre à sa place aurait j'té des cris, \ \ ' > Mais, lui, support' tout, mêm' not' dur' misère, Car è' n'est pas lourd' ma r'trait' de mat'lot
L ESCADUE EN VUE 22»
Pour vivr' tous les deux clans not' pauv' bicoque!
Faut s' passer quèqu' fois d' cide et hoir' de l'eau.
Ya pas souvent d' viand', ni d'œufs à la coque.
Non, ya que d' la soupe et puis d' temps en temps,
Du premier janvier à la fin d' décembre,
D' la bouilli* d' blé noir et quèqu's- vieux cap'lans -
Avec des patat's cuit' en rob' de chambre.
Dame, on fait c' qu'on peut, qu'est-c' que vous voulez !
Mais, bougre, avec ça j' vivotons tout d' même;
Les p'tits plats sont pour ceux qui sont calés,
Nous aut's tous lès jours nous faisons P carême*
c (Apercevant le petit qui revient en courant.)
Vlà r moutard qui r' vient. Il a l'air- content, Tout en essuyant son pauv' front qui sue. C'est un,p'tit lapin bien obéissant.
LE PETIT
V'icà ta blagu', grand-père, et v'ià ta longu' vue. , ^ J'ai tV été long?
LE VIEUX
Non, merci, mon gros...
(Mettant la longue-vue au point.)
Voyods,' faut que j' tâch' de compter leur nombre : Deux! trois! quat'! cinq! six! Je n' vois qu'six bateaux Bien distinctement. L' temps est un peu sombre ■ A caus' d', la fumé' qui flotte au d'ssus d'eux.
LE PETIT
Oh! Laiss'-moi r'garder à mon tour, grand-père?
LE VIEUX
Oui, r'garde à ton tour, mon p'tiot, si tu peux. Mets bien ton œil droit tout près du p'tit verre ! Et puis ferm' l'œil gauch', c'est ça, là, cherch* bien! Peux-tu découvrir à c' t' heure un navire?
LE PETIT
Oui, j'en vois mêm' deux et qui n' sont pas loin. Pourquoi qu' ça rapproche, hein ! peux-tu me l' dire. Un' longu'-vu'?
LE VIEUX
Ma foi, mon p'tit, je n' sais pas.
LE PETIT
Comm' ça doit et' beau, ces navir's de guerre! C'est-y pus solid' que nos terr'neuvas?
LE VIEUX
Oui, car ça n'est pas pour la même affaire. Les terr'neuvas n' serv'nt qu'à pécher su' 1' banc Tandis qu' les blindés serv'nt pour la bataille Et au lieu d' moru's pour leur chargement Ils ont à fond d' cal' des boit's à mitraille»
L ESCADRE EN VUE 227
LE PETIT
J' voudrais quand j' s'rai grand naviguer à bord; J' pourrai t'y, dis ?
LE VIEUX
Oui, et mêm' je t* conseille.
Au lieu d' misérer, comm' moi, dans not' port, D' gagner ta r'trait', su' une escad' pareille.
A Adolphe Brissoii.
LA FILLE DU GABELOU
3 juillet 1894.
LA FILLE DU GABELOU
{Dans une petite maison de la côte, à quatre heures du matin, en automne.)
LE PÈRE GUILLAUME, vieux pêcheur, soixante ans. JEAN, son fils, pêcheur, vingt-cinq ans.
LE PÈRE GUILLAUME, pendant que son fils dort.
J' crois qu' v'ià Theur' de fair' Jean se Tver, Pour quT mange avec moi sa soupe, Car, si j'oubli' de V réveiller, C'est jusqu'au point du jour qu'i' loupe ! J' pouvais dormir tout autant qu' lui Quand j'avais sa brav' femm' de mère ; Mais faut qu' je m'ièv' tôt aujourd'hui Pour nous servir de cuisinière.
(A Jean, qui ronfle.)
V'ià quatre heur's ! allez, Jean, debout ! C'est r moment d' partir pour la pêche.
JEAN
Est-c' que la soupe est chaude ?
LE PÈRE GUILLAUME
EU' bout!
Capeir tes frusqu's, faut qu'on s' dépêche.
JEAN
Quel temps fait-i' ?
LE PÈRE GUILLAUME
r fait beau temps.
L' ciel est gréé d' tout's ses étoiles, • Et c'est du Sud que vienn'nt les vents. J' pourrons filer sans ris aux voiles.
JEAN, bâillant. ' -
Cré bon sang, que j'. suis fatigué !
J'aurais cor* bien fait un p'tit somme !
LE PÈRE GUILLAUME
Pourquoi diable as-tu cor' bringue, Au lieu d' te coucher, mon bonhomme ? ' ■ • Tous les soirs, tu cours je n' sais où ; J' pari'rais qu'ya d' Pamour sous roche Avec la fili: d'Yvon, V gab'lou? -
JEAN
Eh ben ! vas-tu m'en faire un r'proche?
LA FILLK DU OAnELOU LE l'Èai: GUILLAUME.
Boui,a'e, non»! car, je n^ peux pas V nier,
C'est un' bonne et brav' petit' fille Qa'aim' son pèr',.bien qu'i' soit douanier, Et sait gouverner sa famille; Mais, si lu veux t' marier avec, Mon gas, j' te plains. . - "•
JEAN
T'as pas à m' pbindre.
Malgré qu' .son père est un pèt'. sec, Moi, j'ai pas d' raison pour le <:raindre.
LE PÈRE GUILLAUME
Pens' donc qu' tu dVras vivre avec eux, Car, les p'tits, faut qu'ell' les élève, Et, sur les cinq, yen a cor' deux Qui n' cour'nt qu'à quat' patt's su' la grève. Tu n' peux donc pas chercher ailleurs?
J' connais, dans 1' pays, pus d'un' belle Qui t' procur'rait autant d' douceurs, Sans un tas d' garçaill's autour d'elle.
JEAN
Je m' fous des aut's, car ya qu' celP là Qui m' plaît, et j' la veux en mariage. Son pèr' m'estime et j' crois, papa, Qu' nous f rons tous ensemb' bon ménage. Et puis, qu' tu veuill' ou qu' tu n* veullFs pas, J'ai vingt-cinq ans, c'est mon affaire.
Quoiqu' ton moutard, j' suis bien dans 1' cas D' savoir à c' t' heur' c' qu'i' m' reste à faire.
LE PÈRE GUILLAUME
Après tout, j' m'en fous, si tu 1' veux, r n' faut pas que j' te contrarie ; Puisque tu r'nonc's à trouver mieux, J' fempéch' pas d'épouser Marie.
LA FILLE DU GABELOU 235
J'aurais préféré, tu pens's bien,
Et' le beau-pèr* de la p'tit* Jeanne ;
Si j' te dis ça, c'est que 1' marin
N'aim' pas trop c' qui touche à la douane.
JEAN
Tout ça c'est des idé's d' vieux loups, Qui sont ancré's dans vos caboches, Pa'c' que, pus d'un' fois, les gab'lous Ont dû fair' des râfl's dans vos poches. Eh ben, après I C'est leur métier, l's n'exécutant que leur consigne.
L' premier v'nu n' peut pas et' douanier. Faut d' la conduit' pour en et' digne.
LE PÈRE GUILLAUME
Ça c'est vraij ton gab'lou n' boit pas.
Et, dans un ménag', c'est utile.
Allons, épous' sa fill', mon gas.
Si ça peut t' rend' 1' cœur tranquille.
Seul'ment comm' je m' trouve un peu vieux,
Et qu' j'ai pus, près d' moi, ta pauv' mère,
J' camp'rai chez vous.
JEAN
J' demand' pas mieux.
C'est c' que veul'nt la p'tite et son père.
. Lï2 PÈKE GU1LLA.UME.
Bouiï" ta soupe! et déguisrpissons, Pour aller j'ter nos lign' au large.
Hier, j'avons pris des tas d' poissons, Tâchons cor' d'en avoir nol' charge.
Puis, après, t'iras fair' ta cour...
J' peux, cont' la douan', mett' bas les .armes J'ai vu tant d' marins, fous d'amour, . Épouser des fîH's de gendarmes î
A Cloi'is Ilufjiics.
EN ROUTE POUR L'INDE
5 octobre 1895.
EN ROUTE POUR L'INDE
[Sur le pont d'un trois-mâts barque quittant un port de Bretagne,]
GUILLAUME, matelot, JEAN, matelot. Puis LE CAPITAINE du navire.
GUILLAUME
Pourquoi pleur's tu, mon pauv' Jean, dans ton coin, Juste au moment où j* partons en campagne?
JEAN
C'est que j* crois, vieux, qu'avant qu'on soit bien loin Ma femm' s'ra mort'. V'ià pourquoi 1' chagrin m' gagne. là méd'cin m'a dit qu* faut pas m* désespérer, Et qu'on n' meurt pas comm'ça pour un* bronchite, Mais d* voir son mal qui m'a l'air de durer. J'ai pas confianc' dans c' qui va v'nir ensuite.
GUILLAUME
Bah! Laiss' courir, ton méd'cin a raison. Et puis c'est pas en t' minant par la bile, Ta pauv' pensé' toujours à la maison, Qu' tu pourras fair' la traversé' tranquille.- Faut te r' monter, mon vieux, qu'est-c' que tu veux? J' sais bien qu' pour toi, ta p'tit' femme est gentille, Mais, va, c'est pas en t' arrachant les ch'veux 'Qu' ça lui rendra ses couleursde jeun' fille, < Ni la santé qu'elle -avait l'an "dernier, Quand v' et' entrés tous les deux en ménage. J'en suis pas sur, mais ya gros à parier Qu' ta p'tit' n'était pas mûr' pour le mariage. Pens' donc, mon vieux, qu'è' n'avait qu' dix-huit ans, Ton orpheline, et qu'ell' 'tait bien trop tendre ! Dam€, à ta plac', moi, j'aurais pris mon temps ; • EU' 'tait trop jeun', t'aurais* mieux fait d'attendre.
JEAN
Attend' tout l' temps ! Mais j' Faim' du fond du cœur Ma p'tit' Mari' qu'était haut' comm' ma botte, Quand j'ai quitté ma soutan' d'enfant d' chœur. Pour m'en aller cap'lèr 1' col bleu d' la flotte, Comm' mousse à Brest, et ensuit' comm' gabier, - A seul' fin d'être un peu pus vit' cap'taine ^ - ■ ^
Voyons un ppu si ma p'tite est en vue?. Oui, j' l'aperçois !... Tant mieux...
EN ROUTE POUR L INDE 213
Et d' commander un jour un grand voilier En ayant d'eir, des p'tiots à la douzaine... Not' bateau file et nous allons doubler Dans cinq minutes, là-bas, la dernier' pointe. Si ma p'tit' femm' n'est pas v'nu* s'y planter, C'est qu'ell'touss' trop et que F grand air l'esquinte,
(Au capitaine.)
Dit's donc, cap'taine, yaurait-i' pas moyen
De r'iuquer d' prés, la terr', dans vot' longue' vue?
LE CAPITAINE
Comment donc! tiens, prends-la!
JEAN
J' vous r'merci' bien.
Voyons un peu si ma p'tite est en vue?... Oui, j' l'aperçois î... Tant mieux, car le méd'cin M'a dit hier soir : « J' pens' que d'main è' s'ra l'vée Et si j' la laiss' vous voir filer bon train Ya rien à craindr', c'est sign' qu'elle est sauvée. »
GUILLAUME
Es-tu r'monté ?
JEAN
Oui.
GUILLAUME
Bon, grimpons en haut; Puisque ça t'a r'mis du sang dàn^ les veines ; : . Et n' pleurnich' plis f C'est pas dign' d'un' mat'lot Qui va dev'nir un d' nos meilleurs cap'taines.
A Henri MciUiac.