LA PORTE D'EL-KANTARA
>pographe Éric n'avait pas trop présume de esse.
janvier, au matin, il présenta au colonel l'itide la colonne, et le départ des hommes qui t descendre sur Biskra fut décidé pour le leii- . Le Cheikh-El-Arab reçut l'ordre d'escorter tite troupe, dont le lieutenant Franck prenait nandement. Auër l'accompagnait. Il devait à Biskra, où sa compagnie était casernée, ts de rigueur. Comme Ben-Titi était le seul résent dans la colonne, il se plaça au gré de dés, sur le flanc de la compagnie que comi le sergent Béchu ; — à côté l'un de l'autre, ent le caporal Christophe et le topographe Éric, que tout parût séparer ces deux hommes, tout, la taille qui obligeait Christophe à lever la nd il voulait interroger Éric, une camaraderie
GENS^ DE POUDRE sS
était née entre eux. L'honnête optimisme du ca{K>ral divertissait Eric et lui fournissait une occasion de dépenser ses munitions d'ironie. Christophe ne semblait point s'émouvoir de cette raillerie; s'il s'en a\isait, il la mettait sur le compte de quelque déception. Il avait l'âme assez bienveillante pour se féliciter qu'un camarade s'égayât, voire aux dépens de son amour-propre.
Au sommet de la côte de Batna, quand on commença de marcher plus librement, en plaine, il raconta avec sioiphcité l'histoire de sa vocation.
D s'était engagé à la Légion par amour pour la fille d'un gendarme de Philippeville. Ce militaire barbare avait défendu à sa fille d'entretenir la plus innocente correspondance avec un amoureux qui n'était pas galonné. Depuis trois ans que Christophe tenait la campagne, il n'avait reçu qu'une seule fois des nouvelles de son amie :
— Et elle était encore fille ? demanda Éric a\ec cynisme.
— Elle me faisait dire qu'elle m'attendra, répondit doucement Christophe.
Le topographe haussa les épaules :
— Caporal, dit-il, finis ton temps, puisque le voilà engagé, déserte, si le métier te déplaît, fais-toi tuer à la prochaine occasion, si la vie t'apparaît comme à moi, une farce qui, pour demeurer gaie, ne doit pas durer trop longtemps, mais ne fais pas de fonds sur l'amour d'une femme... Quand tu auras conquis tes galons de sergent, et que tu reviendras à Philippeville pour épouser ta dulcinée, tu la trouveras mariée avec un riz -pain-sel ou en concubinage avec un brigadier de l'octroi... Si tu fais du tapage, le gendarme te fourrera au bloc et il aura raison. Car, il faut être naïf comme
tu l'es, pour prendre au mot un père qui dit : ce Jamais »
et une fille qui répond : (( Toujours. »
La morale du topographe Éric eut un grand succès 5rès des légionnaires. Elle les fit rire, sans déconter Tamoureux. Il se contenta de répondre :
— Je ne suis pas de ton avis, Eric. L'avenir proua qui de nous deux avait raison.
On marchait dans un terrain en formation, dans des listes pourris qui avaient durement résisté aux preeres pioches et qui, maintenant, d'eux-mêmes, ïritaient à l'air. A droite et à gauche, les pans de intagnes glissaient sur des pentes d'argile. Aux marins où, la première nuit, la troupe s'arrêta pour ouaquer, on fit cercle autour de Ben-Titi. Il avait repris d'enseigner l'arabe en une leçon à un apprenti ionnaire :
— Ji suppose, disait-il, avec son parler zézayant, at les fautes semblaient une gageure de pitre, que L veuilles voyager seul par le pays. Il faut apprenî à dire : « Rerb ! », Ouest et « Cherg ! », Est. [léraba » ce sont li gens de l'ouest, « Chéraga » ce it li gens de l'est, Réraba et Chéraga dans ce y^s-ci, i'sont toujours fâchés ensemble I
Et comme des rires approuvaient, le spahi continua:
— Maintenant, tou sais presque tout du sabir. Quand Réraba ti diront : « Estenna... » Attends... tou leur
)ondras : « Fisa ! Esreb ! » Presses-toi ! Vite ! Quand Chéraga ti demanderont la charité, tou leur crieras: loh I » Va-t'en ! Quand tou voudras leur faire porter i sac, tou leur diras : « Aroua I » Viens, Et si, au it d'oune heure ou deux, sur la route, le bicot il 4e de retourner à son couscous, tou rouleras les IX... comme ça, tiens!... et tou lui diras : uBessif! »
GENS DE POUDRE a5
Par le sabre ! . . . Par la force ! Ah ! il ne résislcra pas davantage! Personne ne te résistera! Moi, Ben-Titi, quand ji dis « Bessif ! » les têtes des croyants elles s'inclinent, toutes, sous mon bras, comme pour la grande prière...
Ces propos abrégeaient la monotonie de la roule. Sur la fin de la seconde étape, la petite troupe déboucha dans une large vallée qui découvrait une merveilleuse perspective. A quatre portées de fusil, une échancrure entaillait la muraille de calcaire qui ferme Thorizon. Comme une bête formidable, couchée, pour la garde, en travers de cette porte, une croupe de marne barrait la brèche de sa maigre échine. La volonté de cacher qui faisait une âme à ce monstre antédiluvien, était si apparente que, tout de suite, derrière cet obstacle, on devinait un mystère jalousement défendu. La nature veillait ici sur un des derniers secrets qu'elle défend contre les audaces de l'homme.
Éric leva les yeux vers ces crêtes qui dominaient le mystère.
Régulièrement crénelées, elles se dressaient sur le fond du ciel, pour cette défense désespérée que tout ce qui vit, érige, dans une dernière lutte, contre la profanation pire que la mort.
Sans interroger ses compagnons, le légionnaire devina que la route du lendemain franchirait cette baie de lumière que le spahi avait nommée « N'Gouss » et qui, sur la carte provisoire d'Auër, s'appelait El- Kantara.
Comme la barrière de marne offrait un abri contre le vent, le lieutenant Franck décida de passer la nuit à l'intérieur de la porte. Il fit donc poser les sacs, préparer la soupe du soir. Les bonnes volontés ne man-
a6 GENS DE POUDRE
quaient pas autour des marmites. Éric proposa à Christophe et au spahi d'escalader le môle de marne pour jouir de la vue qui les attendait, là-haut, dans Tembrasement prochain du crépuscule.
Ce fut, pour ces trois hommes, un jeu de traverser le torrent, et, dans les pierres croulantes, de gravir la pente en échelle. Ainsi que dans ces féeries à transfor-mations où les décors s'enfoncent dans les dessous, pour démasquer des perspectives inattendues, les dernières enjambées de leur escalade leur réservaient à chaque pas la sensation d'une métamorphose prodigieuse. Soudain, elle s'imposa, commandant l'oubli, conmie une création nouvelle.
Éric s'était arrêté, les prunelles dilatées. Et, d'une voix qui ne demandait pas de réponse à ses compagnons, éblouis comme lui-même, instruit par ses rêves, il prononça, désignant ce qui apparaissait :
— L'oasis?
Songea-t-il aux jours anciens de la terre où le torrent s'était soudain jeté contre cette citadelle pour y faire brèche, — le jour où, sous l'assaut, elle s'était ouverte avec un tel gémissement que, réveillé par un souffle de vent, l'écho de sa défaite gémissait encore dans les flancs déchirés des roches, en éternité de clameurs?
Le légionnaire ne prenait pas garde à cette lamentation. Ses yeux allaient à cet îlot de verdure qui apparaissait en contre-bas de la porte, sourire d'une terre fécondée après tant de siècles de malédiction. Éric sentit que son cœur tressaillait au souvenir de ces luttes inouïes et de ces grandioses épousailles. Sur le seuil de ce monde inconnu, il eut l'avertissement qu'il enterrait le vieil homme, et pour une \ie nouvelle, naissait une seconde fois.
Au delà de cette verdure que Tardeur du soleil faisait presque noire, une plaine d'or supportait un profil de montagnes. Ondulées, brodées d'arabesques régulières, elles fuyaient comme un prolongement d'ogives. Derrière la forteresse inexpugnable, c'était ici l'apparition de ce Palais des Mille-et-Un- Jours, que l'Orient bâtit avec de la lumière et des mirages, pour y loger tous les songes qui passent par le cœur de l'homme, comme le rafraîchissement d'une nuée sur le voyageur des sables.
Quand Éric fut las de fixer cette gloire de lumière, ses yeux s'abaissèrent sur TOued. Là où l'étranglement de la gorge faisait le lit plus étroit, des ruines symétriques trahissaient l'œuvre de l'homme. Eric demanda au spahi :
— Qui a posé ces pierres?...
L'Arabe hocha la tête d'un air grave :
— Hadak roumana * . . .
La pensée d'Éric s'était détachée de ses compagnons et de lui-même. Afifranchie des liens du corps, elle voyageait librement dans le lointain passé, peut-être elle explorait l'avenir; si bien que le légionnaire eut la sensation d'une chute, quand, sur son bras, il sentit la main du spahi qui se posait, et, brusquement, le ramenait à la terre :
— Regarde, camarade.
— Quoi donc?
— Là, en bas... dans la gorge...
Du fond du paysage enchanté, un cavalier venait par le lit du torrent. Comme il entrait dans l'ombre des murailles, le burnous dont il était enveloppé s'éclaira d'une surnaturelle blancheur. D'autres cavaliers sui^