LE COLONEL DESVAUX
ent Béchu était si enchanté de sa découverte aissa pas à la recrue le temps de se recon- Tentraîna jusqu'aux bâtiments où les bureaux 1 étaient installés. Les gens du Cheikh-Elégaient la porte. Béchu les bouscula sans ion, et, tirant toujours après soi a Thomme manœuvrer la boussole » il colla son oreille 3 à la porte du colonel, tikh n'était pas venu seul de Biskra : il avait BC soi son tuteur et son conseil, un certain Franck qui, sous les ordres du capitaine rganisait dans le Sud cette administration ies affaires indigènes qu'on a pris l'habitude Br par le nom de « Bureaux-Arabes » .
institutions ont été jugées avec plus de pase-ci mit au service d'officiers qui ne pous être tous des hommes de caractère et
GENS DE POt'DRE
d'esprit supérieurs, un pouvoir discrétionnaire, des ressources d'amendes et de police dont il était facile d'abuser. Les adversaires les plus décidés de cette autocratie militaire ne refusent pourtant pas de reconnaître qu'entre les mains de quelques officiers d'élite le (( Bureau » a été un merveilleux instrument de pacification. Plus qu'aucune autre forme de gouvernement, il était approprié aux mœurs et aux goûts des indigènes. Encore aujourd'hui, la police des « Bureaux- Arabes » fait régner dans les territoires du Sud une sécurité que leur envie plus d'une grande ville algérienne, inquiète des brigandages de sa banlieue.
Monotone, un peu hésitante, la voix du Cheikh-El- Arab s'élevait dans le bureau du commandant supérieur. Elle disait :
— Je jure Dieu, mon colonel, que vous entendez par ma bouche l'engagement du Marabout de Tolga. Je suis son visage et sa langue... Je vous apporte son amitié et la fidélité de ses serviteurs... Choisissez! il vous faut marcher avec eux ou contre eux, avec les Marabouts des Zibans ou avec ces Marabouts du Sud qui soutiennent contre vous les espérances des nomades. J'en appelle au témoignage du lieutenant Franck ! Il connaît les affaires du Sahara comme moi-même. Il vous dira que ces gens de poudre veulent vous séparer de vos amis véritables, afin d'échapper plus facilement à votre colère.
Le colonel Desvaux jeta à l'officier que désignait le Cheikh un regard surpris. En efiet, si peu renseigné qu'on fût alors sur l'organisation des francs-maçonneries dont l'Afrique du nord était enveloppée comme dans un réseau, le colonel distinguait l'intérêt que les Marabouts des Zibans, alliés au Cheikh-El-Arab,
Gooole ..
lO GENS DE POUDRE
avaient à rabaissement de leurs rivaux religieux, les Marabouts du Saharah, appuyés sur le Sultan de
e faut, songeait-il, choisir entre les Zibans rah, entre le Cheikh et le Sultan. A qui me ... A Pompée ou à César?... Aux domini- IX jésuites de Tlslam?... Je suis bien sûr, en jue ni ceux-ci, ni ceux-là, ne m'offrent un lésintéressé. Chacun de ces ordres religieux, ces chefs veut se servir de moi pour anéanersaire redoutable. Ma politique consistera 3 ruiner Tun par l'autre pour le plus grand [ France.
ge conclusion ne pouvait se produire sans nt devant l'ambassadeur de Tolga. Le colonel en soi-même. Il congédia son visiteur sur 3 courtoises, un peu vagues, et se prêta de ce aux politesses compliquées de la sépa-
1 se retrouva en tête à tête avec l'officier des idigènes qui avait assisté à Tentretien, il
ûeur Franck, je ne vous charge pas de mes pour votre supérieur hiérarchique, le capika. J'irai les lui porter moi-même avant je dois vous adresser tout de suite une obserm'est pénible : vous vivez publiquement h )c une maîtresse, française ou étrangère — is européenne — et qui vous est arrivée 1. Je ne vous demande pas d'entrer dans explications. Quand je descendrai à Biskra, cette affaire soit liquidée, ne le lieutenant s'incUnait en balbutiant.
le colonel Desvaux ajouta, avec une sévérité plus marquée :
— Il ne suffit pas, monsieur Franck, qu'un officier des Affaires-Arabes soit intelligent et actif : il doit surveiller ses relations indigènes, ne pas prendre part dans les querelles de partis, veiller jalousement sur son indépendance et sur son prestige... Ne me répondez pas... Vous réfléchirez à mes paroles. Faites seulement entrer ces gens qui, depuis une heure, tapent à ma porte.
Le lieutenant profita, pour disparaître, de l'apparition un peu tumultueuse du sergent Béchu :
— Mon colonel !
— Qu'est-ce qu'il y a donc ?
— J'en ai trouvé un !.. .
— Un quoi?
— Un qui topographie . . .
Le sourcil déjà froncé s'abaissa, et le colonel dit :
— C'est bon... Qu'il entre.
Le colonel Desvaux était arrivé en Afrique précédé du surnom de « héros de Juillet ». Il l'avait gagné en i83o avec sa première épaulette, en combattant pour la Liberté. Sorti de l'école de cavalerie avec le numéro un, il avait fait sa carrière aux chasseurs, puis aux spahis. Depuis un an il était à la tête du 3* régiment dit « les Réguliers de Bône » quand on l'avait appelé au commandement de la subdivision de Batna. Il devait occuper ces fonctions comme brigadier, jusqu'en 1859.
Le colonel, plus tard général Desvaux, a laissé dans la mémoire de l'armée d'Afrique un vivant souvenir. U s'y est distingué comme organisateur, administra-
teur et diplomate. Il excellait clans Tart difficile de juger les hommes et de faire surgir les vocations. C'est lui qui, presque pacifiquement, prépara la conquête de rOued-Rir et du Souf.
Le goût de réflexion qui était, chez le colonel, un état habituel de Tesprit, avait pour corollaire une grande réserve de paroles. Elle s'alliait à une passion presque puritaine de la tenue dont s'égayait cette armée d'Afrique , délurée et exubérante , toujours campée entre la victoire et la mort, qui, en ce temps-là, vivait dans une licence de partisans.
Il suffit au colonel de lever les yeux sur le soldat qui venait d'entrer pour reconnaître en lui un homme de bonne race. D'autre part, les trente ans de la recrue faisaient soupçonner un roman moins banal que tant d'aventures de jeu, de débauche, d'indiscipline ou d'indélicatesse, dont l'enrôlement à la Légion était, pour beaucoup de jeunes gens, le dernier épilogue. Mais l'expérience avait mis le colonel sur ses gardes. Il n'interrogea pas l'homme qu'on lui amenait sur les motifs qui l'avaient décidé à endosser la longue capote. Il demanda :
— Sous quel nom servez- vous ?
— Éric.
— Vous savez établir un itinéraire ?
— Comme si c'était mon état.
Cette réponse confirmait le colonel dans la pensée qu'il avait devant soi un officier étranger en rupture de grade.
Il fixa l'inconnu de ses yeux qui voulaient lire :
— Vous ne craindriez pas d'aller un peu de l'avant en pays ennemi, sur le chemin du Souf ou de Tougourt, pour relever des pistes?
GENS DE POUDRE l3
L'homme répondit simplement :
— Je suis venu ici pour me faire tuer.
La sévérité qui apparaissait dans les manières du colonel Desvaux avait sa source dans une foi un j>cu sectaire et qui, facilement, aurait tourné en ardeur de prosélytisme.
Il dit avec fermeté :
— Jamais on n'a tant gâché sa vie que Ton ne puisse se réconcilier au moins avec soi-même...
Une lueur passa dans les yeux de l'inconnu. Il riposta conmie sur une attaque :
— Et quand c'est le dégoût des autres qui vous lient ?
Les deux hommes se regardèrent. Évidenamenl, le colonel estimait que la réponse du soldat avait élé lancée d'un ton trop bref. Il mit celte vivacilé sur le compte de quelque blessure fraîche, et, revenant à la question de service, il expliqua avec froideur :
— Vous allez trouver sur la table à dessiner du lieutenant Auër des notes, des cotes, des indications manuscrites et graphiques. Je voudrais que l'itinéraire fut achevé le plus tôt possible, afin que le lieutenant Franck, adjoint au Bureau-Arabe de Biskra, puisse l'emporter quand vous descendrez avec lui sur l'Oued- Rir.
Le soldat répondit par un salut où il y avait plus d'énergie que de respect.
Il se retirait, on le rappela :
— Que puis-je faire pour vous, Éric ?
Sans hésiter, l'honune répondit :
— Me placer sous les ordres du commandant Carbuccia, dans le cercle de Biskra «
l4 GENS DE POUDRE
— Vous connaissez le commandant ?
— Oui, mon colonel.
— Personnellement?
— J'ai une lettre pour lui .
VIN TKISTE
Les baraquements provisoires où était installé le « Service topographique » bordaient d'un rez-dechaussée, long et sans étage, cette muraille du camp que, dès la première heure, on avait baptisée : « Porte de Lambèze. »
Sous la conduite du sergent Béchu, Éric entra sous un hangar assez vaste qui s'éclairait par le toit. 11 était meublé d'un unique tabouret de dessinateur et de deux tréteaux soigneusement calés avec des débris de vaisselle. Des planches portaient sur cet appui. Elles étaient encombrées par des profils de cartes, des notes, des équerres, des règles, des compas. L'encre de Chine et le carmin avaient séché dans les godets. Et le sable, qui s'était introduit par une fêlure du vitrage, recouvrait table et papiers d'une impalpable poussière;
Le travail abandonné par le lieutenant Auër était
l6 GENS DE POUDRE
le projet d'itinéraire d'une colonne qu'on voulait lancer de Biskra sur ce Rocher-du-Retour, d'où apparaît la contrée des mirages, réfléchie dans un miroir de sel, que les Arabes désignent sous le nom générique de « Chott ». Comme toutes les cartes dressées en ce temps-là, par ouï-dire, sur des témoignages d'espions et des interrogatoires de prisonniers, ce graphique ne représentait que des vraisemblances d'étapes. Les diverses rivières qui coulent des Zibans, des sommets de la Joue-Rouge, pour se vider dans les bas-fonds du Chott Melrir, y étaient représentées, au petit bonheur, par des lignes que le topographe avait eu la coquetterie de ne point tirer à la règle.
Éric reconnut avec satisfaction qu'il lui suffirait de mettre au clair un projet élaboré consciencieusement par l'auteur de la carte.
Il venait de s'installer sur le haut tabouret pour achever ce travail facile, quand un ronflement qui sortait de dessous terre, l'arrêta net, son pinceau levé.
Il se retourna : la pièce était bien vide. Il regarda sous la table. Dans un coin, contre le mur, un manteau qui semblait étalé se soulevait sous la poussée d'une respiration robuste.
— Quelque spahi, pensa Éric, qui sera venu s'étendre là, sa prière dite, à l'abri des mouches... Il est monté en paradis! Je vais l'en faire descendre...
Éric passa derrière la table, et soulevant le manteau, il découvrit le ronfleur.
A plat comme un tué, ses jambes allongées, ses talons joints, ses deux pieds dressés, les pointes en l'air, sa large poitrine bombant sous l'efifort du souffle, un homme dormait, avec un air de béatitude.
Le petit bonnet de police, qui avait roulé de sa
GENS DE POLDRE
têlc, découvrait un front élevé. Rares, tics noirs, les cheveux frisaient aux tempes, légèrement collés par la sueur. Le dessin un peu torve des sourcils, les brides qui^ vers les tempes, tiraient les paupières, en ce moment abaissées, le nez à demi camus, les moustaches à la kalmouke, mousseuses, conquérantes, touffues comme l'impériale accrochée au menton, précisaient, dans cette immobilité que le sommeil donne au masque, les origines du dormeur. Visiblement, celui-ci était un de ces cavaliers madgyars, fils du Volga, qui, à Tarrière-garde des invasions, tombèrent sur la Pannonie, et, depuis des siècles, sont restés sur le pied de guerre, campés au milieu de races hostiles, entre les Slaves et les Bulgares, les Allemands et les Italiens.
La blouse de dessinateur dont ce beau géant était enveloppé bâillait sur la poitrine. Dans Téchancrure, Éric aperçut le dolman rouge à brandebourgs noirs, la ceinture multicolore que portaient alors les officiers de spahis détachés à la Légion.
— Parbleu ! dit-il, c'est Auër, lui-même !... Il cuve son vin sous la table!... Ne le dérangeons pas.
Déjà, il avait repris son travail et il s'absorbait dans le dessin de l'Oued-Djeddi, quand un grognement dont l'origine était certaine jaillit de l'encoignure, où, tout à l'heure, le dormeur avait ronflé.
Apparemment troublé dans la quiétude de son sommeil , l'homme au dolman avait rejeté le manteau et il avait réussi à se relever sur un coude. L'œil mi-clos, et fixe, le géant considérait avec stupéfaction cette blouse grise et cette paire de jambes qui circulaient entre la terre et la planche à dessiner.
Il parut à Éric que ce spectacle jetait le lieutenant
lier dans une songerie désagréable. Elle s'aggrava de mpuissance où se sentait Tofficier topographe de lasser cet intrus qui usurpait ainsi sa table et ses ►nipas. Celte contrainte aboutit à une fusée d'imprétions, mâchées en arabe, en hongrois et en français, )nt Éri'c reçut le choc avec une indifierence qui heva de mécontenter le géant. De colère il se dressa r les genoux, et, s'aidant des mains, il se rapprocha i tabouret, saisit son ennemi par une des jambes, lis tira à bas avec, une vigueur que Ton n'aurait >int attendue d'un homme encore aviné.
— Diable ! se dit Eric, je vais être forcé de me fendre. . .
Un violent coup de règle obligea Tassaillant à :her prise ; une secousse renversa le tabouret entre ; deux adversaires. Mais l'injure du coup avait dressé le Madgyar sur ses pieds. Les bras ouverts, s'avança vers Éric comme un grison des Carpathes arche sur son chasseur pour Tétoufifer dans une -einte.
Les deux hommes étaient, l'un comme l'autre, Lisclés supérieurement, Auër ayant sur Eric l'avance du poids ; de ce fait, dans une lutte régulière, il rait fini par l'emporter ; mais la stupeur du vin lui sait les jambes flageoliantes, et ce fut pour le légionire un jeu de le terrasser.
Quand Éric le vit sous son genou, tout ahuri de la ute, il se décida en une seconde. Des cordes, qui aient servi à ficeler les bagages du topographe, lînaient sous la table à dessiner. Il s'en empara, lorsque Auër, enfin remis de sa surprise, voulut Drendre la lutte, il était ligotté exactement, les ignets Tu» contre l'autre, les genoux et les chevilles
serrc^s dans un savant lacis. Le vaincu ne pouvait plus remuer que la langue. Il en abusa :
— Chien !... Fils de chien !... Renégat !...
Métoumé !... Mangeur de glands I
Ayant relevé son tabouret, Éric considérait cotte impuissance avec flegme :
— Si vous continuez à vociférer, dit-il avec froideur, je serai obligé d'appeler la garde.
— Appelle-la, brigand !
— Le colonel m'a chargé d'achever la carte ! . . .
— Toi!
— ... Que vous aviez laissée en plan.
— Je te défends de toucher à mes compas...
— Je me suis engagé à livrer mon relevé demain ïîwtin. Si vous me rendez le travail impossible, je vais vous mettre un bâillon.
— Un bâillon !.. . A moi?... Essaye!
A la pensée qu'un être humain oserait lui infliger une pareille humiliation, le géant poussa un rugissement si effroyable, que tout le camp en fut dans l'émoi.
Des aboiements, des éclats de voix, des pas répondirent :
— Je vous l'avais prédit, conclut Éric. Voilà la garde qui s'amène... Laissez-moi donc, avant qu'elle arrive, vous recouvrir avec votre manteau , et tenez-vous coi.
n se disposait à remplir ce devoir de camaraderie, quand la porte de la baraque s'arracha brusquement de sa serrure et Béchu s'avança, suivi du caporal Christophe et de quatre soldats :
— Qui égorge-t-on ici?...
Par-dessus son épaule, Eric montra le géant garrotté :
— C'est cet homme-là, dit-il, qu'il m*a fallu mettre à la raison.
— C'est toi qui as ficelé le lieutenant Auër?... Eh bien, mon vieux !...
Le sergent n'acheva pas, mais son geste disait avec éloquence : « A dater d'aujourd'hui, je ne donnerais pas cher de ta peau I »
— Mais regardez donc,'sergent ! . . . Le lieutenant va avoir un coup de sang !
— De l'eau ! . . . Christophe ! . . . De Teau !
Au moment où le lieutenant Auër déficelé, ramené à la raison par la chute d'un seau d'eau, fort à propos retourné sur sa tête, se relevait de dessous la table dans un piteux état, les soldats, respectueux, s'écartèrent devant l'entrée du colonel Desvaux.
Il jugea les faits d'un coup d'œil. Et, toujours froid, il laissa tomber son arrêt dans le silence :
— Lieutenant Auër, vous allez vous rendre aux arrêts de rigueur.
Déjà, il avait tourné les talons et le coupable n'en finissait pas de relever sa belle figure dégradée :
— Mon lieutenant, dit Béchu...
Auër respira comme un cheval qui s'ébroue. Sans mot dire, il promena son regard torve sur tous ceux qui l'entouraient, et, avisant Éric dont la capote de légionnaire était tout entière dissimulée par la longue blouse de topographe, il dit avec lenteur :
— Vous, monsieur, qui avez tant de courage contre un homme dans le vin, savez-vous vous servir d'un sabre ?
Les soldats retenaient leur souffle. Béchu intervint :
— Mon lieutenant, dit-il, vous ne pouvez croiser le fer avec une recrue. Cet homme est un simple soldat.
— Pour le moment, dit Éric.
— Pour toujours ! s'écria le Madgyar, en menaçant de son impériale relevée l'ennemi qui lui échappait. Pour toujours... Foi d'Auër ! Car, je t'ai dans l'œil, soldat !... Et ma mémoire est
vivant, tu ne sortiras du rang que p( mur... le jour où l'on te fusillera !...