‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 55 sur 55 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

a de cette même année i854, dans les rs de décembre, un petit convoi de congéîonvalescents que l'on renvoyait en France, le le général-commandant de corps faisait Constantine pour leur apprendre quelles icement et d'honneur, le ministère de la nait aux propositions du colonel Desvaux, Jiskra, au milieu des ovations, ires du Sud avaient pacifié le pays. Mégit le souvenir de Zâatcha. On n'avait rien du fanatisme des indigènes. Aussi, des lors de vue, le convoi perdit son allure }ur prendre l'aspect d'une caravane de lacun se groupe, selon ses amitiés et se DS forces.

je du Col de Sfa, Éric entendit une voix lait :

— Vous rappelez- VOUS, mon lieutenant P.. .

— Quoi donc, mon brave Christophe ?

— Cette soirée où nous nous sommes perdus, dans le « bled ))?...

— Et où vous avez failli me crever la peau !

joyeusement Van Boom. J'expérimentais pour la j mière fois une lampe à réflecteur que mon oi venait de m'envoyer de Hollande... Il a eu d( chance, mon oncle!... Si les Français n'avaient décidé de chasser les Ben-Djellab de Tougo jamais il n'aurait vu sa collection s'étoiler de ce je unique : la Jalodis deserticola !

Et ta cousine, Agnès serait restée fille? rc

Éric.

Puis, se tournant vers Christophe :

Au fait, caporal, où en es-tu de tes amours

Car, si j'ai bonne mémoire, ce n'était pas après cancrelas, mais après un galon que tu courais ?

Et on va le lui donner, dit avec convictio]

sergent Béchu qui cherchait une occasion de mêler à la conversation de ses chefs.

Les étrennes approchent, reprit Éric.

Il y en aura pour tout le monde ! dit

Boom. Pour toi, comme pour les autres, mon v Béchu, car tu as plus d'un exploit à ton com sans parler de l'assaut du Café Maure... Te rappc tu ?... Dans la rue des Ouleds-Nayls ?...

Est-ce vrai, demanda Christophe, que le 11

tenant Auër va être nommé Cheikh de Tougourt ?

Et Larbi-Mamlouk, Caïd du Souf ! répondit

Boom. Ils pourront voisiner par la route d'Allei quand il n'y aura pas de soleil et qu'il ne fera trop de vent.

398 GENS DE POUDKË

— Un beau pays 1 dit Éric.

— Tu veux pourtant t'y fixer ? répondit Van Boom. Ils avaient repris les devants et le Hollandais

demanda à demi-voix :

— C'est vrai ce que Vindrios m'a conté? Tu as fait une demande de concession ?

— Oui, dit Éric.

— Tu deviens marchand de dattes P.. .

— Je veux planter des palmiers.

— Mais dans quel but ?

— Pour m'asseoir à leur ombre...

— Ça n'en finit pas de pousser 1 . . .

— ... Quand je serai vieux...

— Et où as-tu marqué la place de la future oasis ?

— Nous y camperons ce soir, dit Éric.

En chemin, le convoi s'était grossi d'une petite caravane indigène. Elle était composée de quelques cavaliers de belle mine. Ils faisaient escorte à un dromadaire chargé d'un bassour que recouvraient des haoulis blancs et roses, hermétiquement clos. A l'étape du soir, bêtes et gens s'installèrent auprès du bivouac pour passer la nuit et se protéger par sa présence.

Le sergent Béchu dit au caporal Christophe :

— Te souviens-tu de ce matin de janvier où déjà, nous avons campé à cette place ? Nous étions descendus dans le lit de l'Oued avec le lieutenant Éric, — dans ce temps-là, il était simple légionnaire — et làbas, vers les lauriers-roses, nous avons aperçu un couple de gazelles? Il était descendu pour se désaltérer au torrent. Le mâle était tout couvert de sueur. Sans doute, il avait été chassé par des sloughis dans le Djébel-Kleuf. Sa femelle le léchait comme si elle

avait voulu lui panser une blessure... Déjà, j'avais épaulé mon fusil et je voyais cette paire d'amoureux dans nos marmites... Éric m'a mis la main à l'épaule; il m'a obligé d'abaisser mon canon. Il lui était venu tout d'un coup une pitié pour cet animal traqué, comme s'il avait été son cousin...

— M'est avis, dit Christophe qu'il y avait bien quelque chose comme cela dans son cas...

— Et crois-tu, demanda le sergent, qu'il ait trouvé dans le sable, la gazelle dont la salive guérit la morsure des chiens ? Ben-Titi m'a raconté quelque chose qui ressemblait à cela...

— Si Éric, répondit Christophe, savait que Ben- Titi a la langue si longue, il la lui ferait certainement raccourcir.

A quelque distance des sous-ofiBciers et des soldats, les lieutenants Éric, Van Btom et Constant d'Yanville devisaient autour d'un feu clair :

— C'est ici, disait Éric, que j'ai décidé de planter ma tente. Le tournant de l'Oued accumule à cette place des alluvions; ils ne demandent qu'un peu d'attention de l'homme pour se changer en un merveilleux îlot de fécondité. Bien sûr, je ne compte pas arracher mes galons de ma manche, ni briser mon sabre sur mon genou. A présent que la poudre a dit son mot, la parole va être aux diplomates. Je ne suis pas homme à laisser en plan une partie que j'ai commencée. Le capitaine Séroka peut compter sur son partenaire. Mais il y a le dimanche, — le dimanche dont on ne sait que faire! Vous ne prétendez pas, Auër et toi. Van Boom, que j'aille passer le dimanche avec vous à Tougourt ou à Amsterdam. Au contraire, Fontaine-des-Gazelles sera tout juste à un temps de

galop de Biskra, — une promenade pour Mansour ! Dans dix ans d'ici, Van Boom, quand tu viendras me visiter avec ta femme et vos neuf premiers enfants, je veux te donner l'hospitalité dans une vraie maison. Je te ferai goûter mes dattes et un couscous à la poule qu'on aura fabriqué dans mon douar.

Les trois hommes sourirent, Eric reprit :

— Il y a tantôt un an, lorsque à travers la Porte d'El-Kantara, j'ai aperçu l'oasis, mon cœur s'est soulevé. J'ai tressailli, — ne riez pas, — comme un Adam qui s'éveille. Il me semblait que pour la première fois j'ouvrais les yeux aux beautés de la terre. Je sortais d'une pénible métamorphose, je dépouillais le vieil homme, je renaissais pour une nouvelle \\e. Je me suis dit, ce jour-là : « Si cette joie n'est pas l'illusion d'une heure, dans cette plaine d'or, un jour, tu feras jaillir un bouquet ^'arbres et tu vivras à leur ombre, libre comme un ramier » . Le pays de mirage a tenu sa promesse. Je lâche à jamais les pigeonniers à toits de zinc pour nicher au souffle du Désert, au miUeu de la couronne des palmes.

La veillée s'était prolongée dans ces causeries. Les premières pâleurs de l'aurore se montraient à peine derrière les crêtes du Djebel-Nouasser que, déjà, tout le bivouac était en rumeur.

— Mon camarade, dit le lieutenant d'Yanville en serrant afiectueusement la main d'Éric, permettezmoi de ne pas m'en tenir à votre refus d'hier. Vous le savez, c'est le désir du « Père la Légion » que vous m'accompagniez à Paris pour présenter au Gouvernement les drapeaux qui ont été enlevés à l'ennemi pendant notre campagne de l'Oued-Rir...

— D'Yanville, dit Éric, je vous remercie de

votre insistance fraternelle , mais regardez cette brèche...

A quelque distance, il lui montrait le défilé d*El- Kantara.

— ... Là derrière, c'est la civilisation qui commence, le vieux monde, le pays où j'ai souffert, le royaume de ceux avec qui j'ai rompu pour toujours. Je ne puis jurer que le destin ne m'obligera jamais à franchir cette porte ; aujourd'hui, le goût de l'ambition ou la gloire ne me la feront pas repasser...

— Que répondrai-je donc, demanda le lieutenant d' Yanville, à ceux qui s'informeront de vos nouvelles ?

— ' Personne, répondit le lieutenant, ne vous parlera de votre compagnon Éric. Le vieux monde lui a connu un frère jumeau, — il portait un autre nom et tous le croient mort. Pour l'Homme du Sud, ceux qui vivent de l'autre côté de cette porte ne le reverront jamais.

Van Boom ne pouvait se décider à faire ses adieux à celui qu'il avait aimé comme un parent uniquement cher sous les yeux de ces compagnons indifférents. Il était demeuré un peu en arrière du convoi. Dès que la troupe eut disparu derrière un amas de roches accumulées par le torrent, il se jeta en sanglotant dans les bras de son ami :

— Je ne peux me faire, murmura t-il, à la pensée que je vais vers mon bonheur et que je te laisse seul !

— Je t'ai dit que je voulais suspendre un nid dans ces palmiers, répondit Éric. Suis-moi.

Il prit son ami par la main, et, un peu en dehors du cercle où le convoi avait bivouaqué, il le conduisit vers la place verdoyante où la caravane indigène avait passé la nuit.

Le bassour était posé sur la terre comme un palan-

4oa GENS DE POUDRE

quin. Au bruit des voix de Van Boom et d'Éric, les haoulis s'écartèrent, et, dans la grâce de son épanouissement virginal, Ourida parut, plus fraîche, plus rose que ces croupes du Djebel-Nouasser qu'empourprait un rayon d'aurore.

Elle jeta à Van Boom un regard affectueux et vint poser sa tête sur le cœur d'Éric.

— Je comprends, dit lentement Van Boom. Le nouvel Adam a refait son paradis : Fontaine-des- Gazelles va s'appeler Fontaine-des-Fiancées...

Les heureux amants le conduisirent jusqu'au lit de l'Oued. Déjà il était en selle, il se retourna encore une fois avant de serrer son cheval entre ses genoux :

— Nous nous reverrons... dit-il.

Sa voix se brisait dans un sanglot :

— Si Dieu le veut, répondit Éric.

Et Ourida, toujours appuyée à la poitrine de son amant, répéta la formule de l'espérance et de la résignation musulmane :

— Inchaliah !

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