LE PAIN ET LE SEL
Selman espérait encore rallier les nomades. Dans la journée du i®^ décembre, il passa sur la dune la revue de ses troupes. Mais déjà la démarche du marabout deTémacin était connue de tous. Les contingents de Ouargla déclarèrent qu'ils ne voulaient pas s'obstiner dans une résistance inutile ; les Soufa parlèrent de la nécessité de retourner h leurs affaires. Selman comprit que s'il voulait sauver sa liberté et sa vie, il ne lui restait plus d'autre parti que la fuite.
Il avait fait sortir de la Casbah ses femmes et ses enfants. Craignant d'être retardé dans sa fuite par la difficulté de transporter un harem à travers le sable, il résolut d'abandonner son douar comme il avait abandonné sa ville. Il fit abattre sous ses yeux les tentes qui abritaient les siens. Et, ayant écrit un billet au marabout de Témacin pour le prier de donner asile à des femmes musulmanes que les roumis ne devaient
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toucher, il monta sur un dromadaire coureur, se it comme un Touareg, le visage avec un voile 3t s'enfonça dans TEst.
venait à peine de disparaître à l'horizon quand le landant Marmier entra dans Tougourt. Les dispos les plus sévères avaient été prises pour éviter tout dre. Nombre d'habitants, qui s'étaient réfugiés les murailles de Témacin, revinrent dès ce jour )er leurs maisons. Tougourt semblait en fête le embre i854, quand le colonel Desvaux, à la tête petite armée, franchit la Grande Porte et prit ssion de la capitale des Ben-Djellab, officiellement, )m de la France.
rès la revue du 3^ spahis, du 3® tirailleurs, des rons de chasseurs, des légionnaires et du 68®, le el félicita au front des troupes le vainqueur de :arin et les officiers qui, avec une si joyeuse nce, venaient d'ouvrir à la France l'Empire des s. Puis le colonel Desvaux entra dans la Casbah un après l'autre, il reçut les officiers auxquels il t d'adresser des remerciements publics, i quart d neure plus tard, les camarades d'Auër yaient sortir presque titubant du Conseil de son
Mes amis I disait-il. Si je m'attendais à celle- Le colonel qui ne parlait jamais que de me faire îr...
Eh bien? demandèrent avec une curiosité ite. Van Boom et Eric.
Eh bien, mes enfants, je rentre en grâce... Je ns un personnage considérable, un Sultan à sérail espèce de Bey. Le colonel m'a dit en propres 5S : ({ C'est vous que je compte laisser à Tougourt
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à la tête de la petite garnison qui va occuper la Casbah. Vos soldats vous appellent déjà Cheikh Auër, Auërle- Vénérable. Vous voudrez justifier leur estime et ma confiance ». Il a même ajouté, car il était en veine de belle humeur : « Je vous prie, par exemple, de ne pas demander à Cypriani de venir ouvrir à Tougourt une succursale de son établissement ».
Le colonel Desvaux avait accepté pour le lendemain, 6 décembre, l'invitation que le marabout de Témacin lui avait adressée, ainsi qu'à son état-major. II devait recevoir au seuil de la Zaouïa, cette offrande mystique du pain et du sel qui scellerait définitivement l'alliance des Khouans Tidjanya avec le « Sultan des Français » .
Le colonel ne doutait point que Si-Mohamed-El-Aïd n'eût fait de son mieux pour rehausser cette cérémonie d'un éclat exceptionnel. Mais épris qu'il était de convenances et de tenue, il craignait un écart de la fantaisie nègre ; il ne voulait point qu'elle jetât du ridicule sur une cérémonie qu'il souhaitait imposante. Il fit donc venir l'Adjoint des Affaires-Indigènes, et, dès la première heure, le pria de monter à cheval pour aller donner un coup d'œil aux préparatifs de Mohamed-El-Ald.
Le brillant état-major qui faisait escorte au colonel était déjà à moitié chemin de la Zaouïa, quand le lieutenant Éric revint au galop et s'approcha de son chef. Il lui parla un moment à voix basse :
— Diable! dit le colonel, avec un pli de mécontentement en travers du sourcil. J'étais sûr que ces farceurs de marabouts commettraient quelque bévue de ce calibre... Enfin! Leur excuse est dans leur ignorance... Il y aurait de notre part un manque de goût et de dignité à les détromper. Mais, je vous en prie, lieutenant Eric, gardez-moi le secret de cette sottise.
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Si vos camarades étaient avertis, ils en auraient pour une heure à faire des gorges chaudes, et une fois à 5 ne pourrais plus les tenir. J'ai votre parole? nneur, mon colonel.
scorte avait dépassé le village de Tëmacin î était en vue. Derrière quelques palmiers au-dessus du moutonnement de la dune, ses murs de toube, légèrement crénelés et 3 koubbas. Nul n'aurait dit que cette tauitait une puissance mystique par où étaient i gouvernées des milliers d'âmes, bout Si-Mohamed-El-Aïd vint au-devant Desvaux jusqu'au seuil de la première cour.
e soumission et d'honneur suprême, il tint Chef des roumis pour l'aider à descendre
cours de la Zaouïa, tous les passages voûds de la Koubba étaient remplis d'une foule 5 surexcités par la présence des Français, ipitaient vers Si-Mohamed-El-Aïd pour lains, ses vêtements, la trace de ses pas. Il mda de se relever et de donner à son hôte marques d'honneur. On ne songeait point BS ordres. La foule des baiseurs de dolmans essante autour du cortège, qu'il fallut faire matraques pour ouvrir à l'escorte son 3 le tombeau.
le l'entourait. Le baldaquin était formé de itrecroisés. Les hampes se terminaient par jue surmontaient les croissants, mmed ouvrit la grille et, invitant le colonel s'approcher du cercueil :
repose, dit-il, Sidi-El-Hadj-Ali qui fut
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avant moi le Grand-Maître et l'honneur de cette Zaouïa. C'est en son nom que je te reçois à cette heure. La barbe de l'invité est dans la main du maître de la maison.
Le repas avait été préparé au premier étage dans une salle qu'un plafond en coupole éclairait d'une lueur mystérieuse d'église. La voûte était décorée aux tons des voiles de Gênes ; des versets du Coran, peints en arabesques, alternaient avec des roses jetées sur un fond laiteux. Des rideaux de Tunis, oranges et jaunes, drapaient les portes, les panneaux de bois de cèdre étaient peints en damiers rouges, bleus et verts, des étagères multicolores alignaient le long des murailles d'inestimables raretés et les laideurs des bazars européens, la verrerie de Venise avec les porcelaines de la boutique à « treize » ; les fleurs artificielles avec les orfèvreries.
La table recouverte d'une nappe blanche était éclairée par la lumière discrète qui tombait d'en haut, tamisée par un voile. Tout alentour, des coflTres en bois de cèdre, cloutés d'or, des malles de cuir doublées de velours bleu à galons d'argent, servaient de sièges. Les places étaient marquées pour quatorze convives : d'abord, le colonel Desvaux; puis, le commandant Marmier; puis les capitaines Séroka, de Courtivron, Clavel, de Bonnemain et Vindrios, les lieutenants Éric, Auër, Van Boom, d'Yanville et Jouanneau. Si-Mohammed-El-Aïd s'assit à la droite du colonel, la place du lieutenant Larbi-Mamlouk demeura vide.
Les convives étaient installés, les portes de la salle s'ouvrirent. Le défilé des porteurs de plats commençait.
L'air vif et la chevauchée matinale avaient ouvert les
toutes les têtes se tournèrent. Il y eut un de stupeur :
tient alignés, vêtus de blanc, coiffés de chéchias es, les serviteurs du Marabout entraient en Chacun d'eux tenait par son anse unique un ^ases domestiques que les raffinements de la n associent à la vie nocturne. Fiers de leur
les jeunes gens coiffés de chéchias entou-
table ; sur un signe de leur maître auguste, rent devant chacun des convives, les récipients ; qu'on leur avait confiés, ence inquiétant avait accueilli cette entrée, yeux étaient fixés sur le colonel. Il prononça
glacial :
ilà un premier service qui a bonne odeur, at Eric, comment nomme-t-on, en arabe, la me qui accompagne ces ragoûts ?
la « merga », mon colonel...
us dites ?...
uit terrifiant d'une contrainte qui étouffe,
bas de la table. Du côté où cette fusée venait r, le colonel Desvaux jeta un coup d'œil
îutenant Van Boom... dit-il.
t pas la force de soutenir plus longtemps son [ vue du Hollandais cramoisi, un sourire glissa moustache... Ce fut le signal de la déroute, ire éclata, grossi des efforts que toute cette joyeuse avait faits pour se contenir, de Texhudes tempéraments, de l'ivresse des tueries aîches, de la joie des félicitations méritées, '^enirs du pays qu'on allait revoir. Aucune discipline ou de respect n'aurait pu l'enchaîner
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davantage. Il fusa sur la nappe, s'élança vers la coupole, retomba en contorsions, en larme prodigieuses de vivre, tandis que dans 1( Éric lançait Texplication historique de c( d'étiquette :
— Un tour de Cypriani I mon colonel 1 en a vendu une grosse... Cent quarant luisants et bien en main... Je puis me po qu'ils n'ont jamais servi que dans cette occ naire... Si vous ne vous en fiez pas à rappelez-vous le spectacle que vous a offcr sage de la première, de la seconde et de 1 cour, le pied des murs de la Zaouïa...