‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 6 sur 55 · TRIO DE CHACALS · texte numérisé non relu

TRIO DE CHACALS

Il y avait, dans le camp du lieutenan personnage qui, plus vivement encore graphe Éric, s'intéressait à Tarrivée du c par le torrent d'El-Kantara.

Depuis une heure, les éclaireurs placés

à la bouche du défilé avaient signalé au

Arab l'approche d'une troupe conduite pî

de Grandes Tentes. La dignité de son rai

le Chef de l'Ouest de monter sur la brèche

seigner par lui-même. Quand l'un de ses

s'approchant avec mystère, vint murn

oreille : « C'est lui... » le Cheikh eut p

muler un mécontentement qui s'écrivit s

en plis d'inquiétude. La vanité lui conseilla

'"**' iQ, cet ambassadeur que

tait au colonel Desvaux. A

li persuadait de se porter à

3o GENS DE POUDRE

du jeune homme et de le séduire par une marque si

certaine de sa bienveillance.

Le Cheikh était un politique délié. Il se permit,

dans le défilé d'El-Kantara, une condescendance qui, ;kra, aurait passé pour un aveu de faiblesse. Il le visage heureux d'un croyant que réjouit la vue coreligionnaire, et il s'avança au-devant du voya- , avec une hâte gracieuse qui ajoutait un charme iduction à sa naturelle majesté.

1 plus loin qu'il reconnut le Cheikh-El-Arab, le ier arrêta sa troupe et descendit de selle, nbassadeur et cousin du Sultan de Tougourt, an atteignait tout juste sa vingtième année, me son souverain et parent. Sultan Abderrhaman, Dartenait à cette ancienne famille des Ben-Djellab depuis la huit cent trente-cinquième année de ire * régnait sur l'Oasis de Tougourt et sur les s de ce territoire.

iberbe, d'une maigreur tourmentée, Selman lit sur soi toutes les fatigues et toutes les disons d'une race ancienne. Ses lèvres minces, son l aigu, son menton cruel, ses yeux qu'il tenait &s constamment par dédain des autres ou contende l'esprit vers une décision secrète, imposaient, conque approchait de sa personne, une sensation uiétude. Il reçut avec une froideur polie les ses où on méditait de l'enserrer.

Que le Prophète, dit le Cheikh-El-Arab, comme usion de ses politesses, te rende agréable à ... Si jamais j'ai montré quelque hostilité à ton n Sultan Abderrhaman, c'était dans le chagrin

[43i de J.-G*

GENS DE POUDRE 3l

OÙ j'étais de le voir appeler dans TOued-Rir, ces Français maudits qui souillent le sol de notre pays et obligent la face de Dieu à se détourner des Musulmans. Selman répondit, les yeux attachés à la terre :

— Si mon maître Sultan Abderrhaman venait à s'écarter du sentier de la foi, personne ne le suivrait dans son erreur, pas même ceux que la communion du sang unit à sa fortune. Ce jour-là, il n'y aurait plus de Çoff de l'Est ni de ÇofiF de l'Ouest. Tous les croyants s'uniraient sous une seule bannière pour marcher contre les ennemis du Croissant.

Le Cheikh-El-Arab avait bonne opinion de sa finesse. H crut que ces paroles pouvaient bien être le fond de la pensée de Selman et un hommage rendu à son propre mérite. Il déclara ;

— Moi-même, je veux avertir de ton arrivée l'officier qui commande ce détachement... C'est un homme qui répète tous les mots de ma bouche. Dieu bénisse notre rencontre et la fasse servir au bien ! . . .

Sur ces paroles, les hommes se séparèrent :

Selman, pour remonter à cheval ; le Cheikh, pour aller informer le commandant de la colonne.

n trouva le lieutenant Franck assis devant sa tente :

— Mon lieutenant, dit-il, je crois que tu as intérêt à interroger cet enfant que Sultan Abderrhaman envoie au colonel Desvaux... Depuis qu'ils savent que j'ai mis ma main dans la vôtre et que les Marabouts des Zibans ont accepté votre domination, les gens du Sud ne sont pas tranquilles... Ils rêvent de vous leurrer par des promesses... Toi, tu es clairvoyant et tu passeras au travers du piège... Mais le colonel Desvaux a de la poussière dans les yeux. . . J'ai peur qu'il ne se laisse duper par les promesses dont ces

chacals du Sahara sont prodigues, quand ils se sentent hors de la portée des fusils... Ne pourrais-tu pas faire entendre à ce jeune ambitieux qu'il a tort de plaider auprès des Français la cause de son cousin, qu'il ferait mieux de parler au colonel, au nom de ses espérances propres?... Je connais les Ben-Djellab ; il ne faut pas souffler longtemps sur leurs ambitions pour qu'elles flambent. . . Si nous parvenons à mettre la désunion dans Tougourt, la moitié de la besogne sera faite. La gloire de la conquête aura été enlevée aux sabreurs et aux gens de poudre, par vous autres, les habiles diplomates du Bureau-Arabe !

Le Cheikh le savait bien : la corde qu'il faisait vibrer là avait, dans le cœur d'un oflicier des Affiaires-Indigènes, des résonances infinies. Il ne se choqua point de la brusquerie avec laquelle le lieutenant Franck riposta :

— C'est bon... Amène-moi toujours ce jouvenceau...

Un observateur, moins habitué que le lieutenant Franck au cynisme de la politique orientale, aurait été mis en singulière défiance de son allié par la cordiaUté doucereuse avec laquelle le Cheikh qui venait de médire d'Abderrhaman, présenta son ambassadeur :

— Celui-ci, dit-il avec emphase, est le très illustre cousin de notre cher et puissant ami Abderrhaman, Sultan de Tougourt. De la part de son parent, il va assurer ton chef des sentiments d'amitié que ceux du Sud nourrissent, eux aussi, pour vous autres. Français... Ma fidélité t'est connue... Qu'elle témoigne, avec éclat, en faveur de la sincérité d'Abderrhaman !

Selman avait écouté sans sourciller. Il prononça :

GENS DE POLDRE 33

— Tu sais, lieutenant Franck, le fond qu'il faut faire sur la parole du Cheikh? Puissions-nous un jour être ses garants comme aujourd'hui il est le nôtre auprès de toi.

Franck était impatient de sortir de ces politesses liminaires et d'interroger Selman sur le but de sa mission. Il fit signe qu'il désirait demeurer en tête à tête avec l'envoyé de Tougourt, et quand le Cheikh se fut retiré il interrogea le jeune homme avec adresse.

Selman ne mit pas de scrupule à découvrir, pour le Cheikh-El-Arab, des sentiments très différents, de l'amitié qu'il venait d'affirmer en présence de son introducteur :

— Je crains, dit-il, que cet intrigant ne nous ait desservis d'avance auprès des Français... Il vous fait croire que son autorité s'étend jusque dans le désert ... Il dit qu'il lui suffit d'élever la voix pour ranger les nomades dans votre obéissance... Son pouvoir n'était pas grand du temps des Turcs... Il a diminué depuis qu'ouvertement cet ambitieux vous sert contre les ennemis de sa foi. Que promet-il?... Si vous l'installez à Tougourt, tout l'Oued-Rir viendra à vous ? . . . La vérité, je vais te la dire : quand vous aurez versé beaucoup de sang pour installer celui-ci sur le trône des Ben-Djellab, il en faudra dépenser, plus encore, pour l'y maintenir... Jamais les nomades n'obéiront qu^à un homme de leurs tentes, à un Cheikh El-Arab du Désert, choisi par eux, et qui, sûr de leurs cœurs, pourra, lui, traiter librement avec vous ! . . .

Selman avait parlé avec fermeté. Et le lieutenant Franck, habitué aux câlineries du Cheikh, le regardait, surpris.

— Ne croîs-tu pas, Selman, demanda-t-il, en appuyant sur chacune de ses paroles, que les Nomades éreraient le chef intrépide que tu dis à un sultan gui d'amour, à un chef qui n'aurait d'audace que r se glisser, sous des déguisements, dans le harem ion ennemi?.,,, e jeune homme ne répondait pas, Franck reprit :

- Nous sommes mieux renseignés que tu ne srois, Selman, au Bureau de Biskra, sur vos igues de politique, de famille voire de galanterie.,. s savons que Sultan Abderrhaman aime pasnément sa cousine, la belle Tounis... Nous ms que c'est sa mère, — encore aujourd'hui, elle ient en tutelle ! — qui, autrefois, l'a empêché ouser celle qu'il adorait... Nous le savons enfin : lis que Tounis est devenue la femme du Cheikh- Irab, Sultan Abderrhaman n'a pas renoncé à la ... Il monte parfois jusqu'à Biskra sous des its de chamelier. . . ou bien avec le voile noir des areg sur son visage... Il se glisse en grand secret :ès de la femme qu'il aime... Qu*arrivera-t-il, je le demande, le jour où le Cheikh-El-Arab sera 'uit de cette intrigue ? . . . Le trône de Tougourt endra vacant et c'est nous qui donnerons au t un successeur...

elman sentit le regard qui le scrutait et il répondit, y^eux attachés à la terre :

- C'est une grande épreuve, quand Dieu impose 1 peuple de guerriers le gouvernement des enfants es fen^mes...

irfSEGTOMANlE

Le lieutenant Franck avait décidé de franchir en deux journées d'étape, les cinquante-cinq kilomètres qui le séparaient de Biskra. Les premières pâleurs de l'aurore se montraient à peine derrière les crêtes de Djebel Nouasser, quand la colonne fit halte, au bord du torrent d'El-Kantara, en un lieu dit : « Fontainedes-Gazelles. »

Après l'explosion de fécondité qui, au pied de la porte, dressait une forêt de palmes, la petite troupe avait péniblement marché dans un paysage de pierres. Elle retrouvait ici quelques verdures, poussées dans un alluvion, que l'Oued avait accumulées dans ce tournant de son lit.

Le caporal Christophe était né sur les bords du Rhône. Il avait des souvenirs de coteaux couverts de vignes ; il ne put s'empêcher de soupirer ;

— Quel miracle on ferait ici, avec de l'eau et du soleil I

36 GENS DE tOUbtVË

— Qui sait? Nous finîroils peut-être jardiniers! répondit le sergent Béchu.

Et il éclata de rire, ignorant son destin.

Les Légionnaires étaient descendus dans le lit de ued, et, soudain, Béchu fit un geste qui commandait silence. Avec des mains prudentes, il écartait le sson de lauriers-roses. Par cette fenêtre, les trois lats aperçurent un spectacle d'une grâce matinale. Jn couple de gazelles, aux ventres blancs, aux nés hautes, de cette espèce dite « rime » qui tient milieu entre les naines du Sersou et le robuste lémi » du Tell, se désaltérait dans une fontaine, mâle était couvert de sueur. Sans doute, il avait chassé par des sloughis du Djebel-Kteuf. La telle, lourde de sa portée toute prochaine, le léchait c douceur.

— Le beau coup de fusil ! fit Béchu.

)éjà, il mettait le couple en joue, Éric lui posa la n sur le bras :

— Ne tire pas, sergent !

— Est-il drôle, cet ami des bêtes ! . . . J'croyais que tu étais venu ici pour tout massacrer?...

Iric répondit d'un ton sec :

— Je n'en veux qu'aux hommes.

.e sergent fit ce qu'on lui demandait. Mais, le soir,

ace de (d'ordinaire», il regretta son attendrisse-

it.

ersonne n'était là pour le plaindre. Le spahi

it hors du camp, Christophe enseignait à lire au

inier nègre, et le lieutenant Franck avait mandé

— Le colonel Desvaux, dit l'officier au topographe, ordonné de relever, tout en cheminant, ces hauteurs

qui nous entourent. La région est tranquille, il n'y a pas d'inconvénient à vous laisser en arrière de la colonne, pour prendre un croquis... Par exemple, il faudra rallier avant la nuit close. Je vous donnerai un compagnon à votre choix.

— Ce sera, dit Éric, le caporal Christophe. Il connaît le pays, et nous nous entendons bien tous les deux.

Conformément à ce projet, Éric et Christophe passèrent la journée du lendemain à relever les ondulations de terrain voisines d'El-Outaya. Ds se laissèrent attarder, malgré le conseil du lieutenant, et, déjà, le soleil était bas sur l'horizon, lorsque, du col de Sfa, ils aperçurent les palmiers de Biskra dans un lointain qui s'enveloppait de brume.

— Quand même la nuit nous surprendrait en chemin, dit le caporal, j'ai un point de repère : le feu que l'on allume tous les soirs sur le minaret de la Casbah. C'est à ce phare, qu'après le soleil couché, se rallient tous les naufragés du Sable... La précaution est bonne I II ferait mauvais se tromper de porte et venir demander son chemin à quelques dissidents qui auraient allumé un feu pour préparer leur soupe aux chardons. Il y a des légionnaires qui ont commis cette erreur-là : on ne les a pas revus... Vérifions un peu nos amorces. . .

Il parlait encore, quand, dans la direction où ils avaient cru apercevoir les palmiers de Biskra, un feu étoila la brume.

— Nous sommes dans le bon chemin, dit Christophe.

La nuit était venue subitement, comme il arrive en ces régions sahariennes où le crépuscule et Taurore

s'étoufifent entre le plein jour et les pleines ténèbres. Saisis par le silence du soir, les deux hommes avançaient sans paroles. Brusquement, ils s'arrêtèrent.

Dans une direction diamétralement opposée au point vers lequel ils se dirigeaient, un faisceau de lumière venait de jaillir, intense, et laissant derrière soi une traînée de comète.

— Parbleu ! tu t'es trompé, Christophe ! dit Éric après avoir fixé cette clarté. Voilà le signal du minaret...

Le caporal explora l'horizon.

Ils étaient perdus comme en mer, avec quelques étoiles au-dessus de la tête, et, autour d'eux, la muraille circulaire des ténèbres. Les lueurs inégales, aperçues en deux points opposés, perçaient, comme des lucarnes cette tour d'obscurité qui montait de la terre au ciel :

— Je n'y comprends rien ! fit Christophe en conclusion de ses réflexions. Depuis que nous avons passé le col de Sfa, nous avons constamment suivi la piste... D'ailleurs, la clarté qui traîne au bas du ciel ne ressemble pas du tout au fanal du minaret.

— Tu en es sûr ?

— Je l'ai rallié plus de cent fois, dans le temps où nous faisions colonne dans les Zibans 1

— Et si le commandant Carbuccia a triplé son feu... à notre intention... à cause de la brume ?

Le caporal était ébranlé :

— Ma foi, dit-il, j'avoue que j'ai perdu le Nord... Je ne sais plus si le chemin est à droite ou à gauche et si nous dormirons, ce soir, la nuque sur notre traversin ou la tête coupée entre nos genoux.

GENS DE POCDRE Sg

— Moi, dit Éric, je vais du côlé de la plus grosse lumière.

— T'as raison?

— Y voir clair, s'il faut se battre.

Christophe fit un geste d'assentiment, et les deux hommes, changeant leur roule, marchèrent droit sur le second fanal. A mesure qu'ils s'en rapprochaient, il leur parut que ce feu changeait de figure. Maintenant, il ressemblait à un cône dont la base était ardente et dont l'ouverture incolore se dissolvait dans la nuit. Les deux légionnaires étouffaient leurs pas, retenaient leur souffle. Ils n'imaginaient pas que ceux qui veillaient derrière ce feu pouvaient les apercevoir. Aussi, eurent-ils un sursaut de surprise en entendant une voix qui, en arabe, à la longue distance oa les paroles portent dans ces solitudes, leur criait impérieusement :

— Halte ! . . . ou je tire ! . . . Qui êtes-vous ?. . .

— Qui vive toi-même ! riposta Éric en épaulant son fusil.

n allait presser la détente, quand un sursaut du fanal vint l'encadrer, ainsi que son compagnon, dans un cercle de clarté. En même temps, la voix criait en firançais, avec un juron formidable :

— Vous ne pouviez pas répondre : « amis » , triples brutes ! . . . J'allais vous cribler la peau 1

— Et nous, trouer la tienne ! répondit Éric en s'élançant au pas de course.

Déjà, il était sur l'homme qui l'avait interpellé et il lui mettait la main au collet.

Ce personnage, entièrement vêtu de toile, coiffé d'un de ces casques de liège dont l'Algérie venait d'emprunter la mode aux officiers sénégalais, était

4o GENS DE POUDRE

assis sur un tabouret à côté d'une table en X, qui soutenait une lampe Carcel, pourvue d'un réflecteur puissant. Le jet de lumière qu'Éric lui envoya en pleine figure éclaira im visage brillant de jeunesse, couleur de saumon, à peine dessiné par des cheveux, des sourcils, des moustaches d'un blond si pâle qu'ils s'efiaçaient comme des chalumeaux de seigle dans de la marne rose.

De la main droite, l'homme au casque soutenait son fusil; de la gauche, il manœuvrait un filet en gaze et s'emparait des insectes attirés par l'éblouissement du fanal. Furieux d'avoir été dérangé dans sa chasse, ce naturaliste jurait dans un français correct, mais avec un accent où se trahissait l'origine étrangère. Le topographe lui répondait sur le même ton, quand le caporal Christophe arriva tout hors d'haleine :

— Tais-toi donc, malheureux 1 dit-il. Tu parles à un officier de la Légion, le lieutenant Van Boom.

— Où sont ses galons ? demanda Éric.

Préoccupé de sa lampe et de son filet, l'officier avait

négligé d'accrocher à ses manches les insignes de son grade. Il n'en parut pas moins exaspéré qu'on l'eût traité avec si peu de cérémonie et il déclara avec fougue :

— Demain, j'adresserai un rapport au commandant Carbuccia I . . .

— Adressez toujours, dit Éric sans s'émouvoir. Il y a déjà un lieutenant qui m'a promis de me faire fusiller : on ne m'exécutera pas deux fois.

Page 1