‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 7 sur 55 · LE « PÈRE LA LÉGION · texte numérisé non relu

LE « PÈRE LA LÉGION

Le matin où le commandant Garbuccia, dit le « Père la Légion », reçut l'engagé Éric, il sortait d'une longue causerie avec un cavalier indigène, Larbi- Mamlouk, qui, depuis plusieurs semaines, venait, chaque matin, s'enfermer dans le bureau et semblait collaborer, avec le commandant, à quelque mystérieux travail.

Le lieutenant Franck avait fait espionner par son chaouch * les allées et venues de ce conseiller en turban; il conjecturait que le commandant supérieur du Cercle de Biskra préparait une nouvelle pointe dans le Sud. Il en avait informé secrètement le Cheikh et toutes les dispositions du commandant de la Légion étaient surveillées par le Bureau des Affaires-Indigènes comme les mouvements d'un ennemi.

I. Indigène à tout faire, quelque chose comme le valet du commissaire dans le théâtre de Guignol.

C'est une fatalité de cette terre d'Afrique, qu'en y posant le pied, il faille se décider en faveur d'un des deux partis, Montaigu ou Capulet, qui, en ce pays, divisent tout ce qui respire, sur des questions puériles ou essentielles. L'armée, malgré son patriotisme, n'échappait pas à cette loi commune : elle avait, comme on dit là-bas, ses « çoflFs ».

Le basque Séroka, chef du Bureau-Arabe, chargé de renseigner ses supérieurs hiérarchiques sur la politique indigène, s'attachait aux solutions diplomatiques. Il appuyait ses combinaisons sur le Cheikh-El-Arab, plus courtisan qu'homme d'épée, et sur les Marabouts pacifiques de Tolga. Au contraire, le corse Carbuccia, commandant de la Légion, tenait pour la poussée en avant, la culbute de toute résistance par le sabre et la baïonnette. Dans ce dessein qui visait la conquête de ïougourt, il avait pour alliés naturels les concurrents religieux de Tolga et les adversaires du Cheikh-El-Arab, les nomades du Sahara, et les Marabouts du Sud.

C'était une communication de cette lointaine confrérie que Larbi-Mamlouk venait d'apporter secrètement au commandant Carbuccia. Elle expliquait que les habitants de Tougourt commençaient à être las de la tyrannie de la sultane régente, et de la passivité de son fils. Sultan Abderrhaman. Elle faisait prévoir que des troubles étaient à la veille d'éclater dans l'Oued- Rir, du fait de l'ambitieux Selman, ou provoqués par les intrigues du Cheikh-El-Arab. Elle signalait que l'avènement à l'Aghalicat de Tougourt de ce personnage, chef d'un Çofif détesté, serait le signal d'une guerre saharienne dont la France viendrait difiBcilement à bout. Comme conclusion, les Marabouts du Sahara réclamaient une démonstration militaire dan§ TOued-

Rir et ils promettaient de ménager à nos armes un favorable accueil.

Le « Père la Légion » venait de prendre connaissance de ces nouvelles agréables et il congédiait Larbi- Mamlouk avec des paroles encourageantes, quand on lui annonça le nouveau légionnaire. Éric ne devait jamais oublier l'impression qu'il reçut de cette entrevue décisive, quand le commandant, vêtu d'une flanelle blanche, qui mettait en relief son visage énergique, doré par le soleil africain, lui apparut, debout, à côté de ce musulman de haute mine, dont les yeux tristes perçaient l'âme, et dont le souvenir s'imposait pour toujours à quiconque Tavait une fois rencontré.

Dès que la porte du bureau fut refermée sur la sortie de Larbi, le commandant tendit sa main pardessus la table au légionnaire qui venait d'entrer. Il dit, avec une pointe d'émotion que l'on n'aurait pas attendue chez un homme de sa trempe :

— Comment , c'est vous I . . . Vous y êtes donc venu ! . , .

— Vous le savez, répondit Éric, vous êtes le dernier refuge...

Une minute, en silence, les deux hommes se regardèrent :

— Quand j'ai appris votre aventure, dit Carbuccia, j'ai craint, un moment, une décision moins sage. Vous aviez vécu si follement, mon pauvre ami ! . . . Soit dit sans reproche...

— Et je compte bien mourir de même ! répondit Éric. Mais se brûler la cervelle entre onze heures et minuit, dans une chambre d'hôtel, après avoir écrit à ses parents et à ses créanciers, m'a paru peu digne de moi: j'aime le plein air... Je veux que le blanc du ciel

me passe sur les yeux encore une fois quand je tomberai à la renverse...

commandant Carbuccia dit avec rondeur :

Ainsi, vous m'apportez votre vie?... pour que lispose. . . sans ménagements ?. . .

Servez-vous-en, dit Eric, pour boucher le pretrou que Tennemi percera dans une palissade.

(( Père la Légion » répondit de belle humeur :

Non pas ! . . . J'ai mieux à faire d'une énergie fie la vôtre ! Je désire que vous viviez le plus long- 3 possible pour servir mes projets... Après cela, is voulez mourir glorieusement, c'est votre aflfaire. . .

vous le déconseillerai pas... Je ne souhaite pas autre fin pour moi-même... Voyons, comment ■je arranger vos affaires ?. . . Vous vous êtes jé...?

Sous mon prénom.

C'est-à-dire ?

Je m'appelle Éric.

Tout court?

Comme mon grand-père maternel... Il était land de France... En passant la mer, j'ai oublié iïeux anglais.

Diable ! Vous savez que, dans ces conditions, il era très difficile de vous restituer votre grade ? fficiers étrangers, qui commandent ici avec tous

galons, ont établi régulièrement leurs droits à valence.

Je servirai donc comme simple soldat.

Je ne le permettrai point ! Vous me mettriez dans

Dssibilité d'user de vous comme je le souhaite. . .

Alors?..,

Eh bien, il y a des accommodements avec le

ciel. Le colonel Desvaux m'annonce sa visite. Je lui dirai que vous m'avez fait vos confidences, que je sais précisément qui vous êtes ; je lui demanderai qu'on vous rende vos galons de sous-lieutenant. . . C'est avec ce grade-là que vous avez servi comme volontaire dans l'armée danoise ?

— Et ailleurs. . . J'aimais les coups... On m'a toujours vu dans les endroits où il s'en distribuait.

— En ce cas, dit le commandant avec un éclat de rire plein et clair, vous voici logé à l'auberge que vous réclamiez. Il ne se passe guère de semaine que nous n'ayons l'occasion de distribuer des horions ou d'en recevoir. Et à propos... Il parait que vous êtes un bon topographe ?. . .

— J'ai toujours eu de la facilité pour le dessin. C'est même cette virtuosité-là qui, autrefois, m'a fait recevoir à l'École militaire de Woolwich.

— Elle nous sera précieuse... Mais il faut que vous appreniez l'arabe.

— Je le bredouille.

— Déjà ?

— Je l'ai parlé tout enfant. Nous avions, aux Indes, un serviteur musulman que mon grand-père avait ramené du Maroc. Il gouvernait les écuries, et il a commencé mon instruction. Plus tard, j'ai passé des années en Egypte... J'avais l'oreille accordée; j'ai achevé d'assouplir mon gosier pendant les trois mois que je viens de passer dans la casbah d'Alger, au dépôt.

— Alors, dit le commandant joyeusement, c'est le ciel qui vous met sur mon chemin. Mais, dites-moi... Il faut que je vous réconcilie avec vos camarades, le Ueutenant Auër et le lieutenant Van Boom. Ils sont

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autant dire mon bras droit et mon bras gaucbç... Deux lurons, vous savez, bien que ce malheureux madgyar montre un goût fâcheux pour les bouteilles et que le Hollandais qui chasse les insectes avec un acharnement insupportable, ait certainement, dans la cervelle, le plus gros hanneton de sa collection. Vous avez déjà eu bagarre avec eux?

— En eflfet, dit Eric fronçant les sourcils.

— J'arrangerai cela, conclut le commandant avec sa bonne humeur. Vous êtes faits tous les trois pour vous adorer ou pour vous égorger: je prétends que vous vous adoriez. Je vous recommande aussi Thomme qui était là tout à Theure. Vous l'avez remarqué?... Ce Larbi-Mamlouk. Il est un brin mystérieux. Le capitaine Séroka et son gueux de Franck vous diraient que c'est un espion de Tougourt. Jusqu'à preuve du contraire, je le crois sûr, voire dévoué. Il n'a aucun des préjugés de ses coreligionnaires, il connaît, sur le bout du doigt, toutes les intrigues de l'Oued-Rir, il est marié dans toutes les tribus, et, quand j'ai besoin d'un renseignement, au Sud, à l'Est, à l'Ouest, il se découvre toujours de ce côté-là une belle-mère qu'il va trouver et gui le renseigne.

Eric allait se retirer, mais il s'avisa que le commandant tournait autour d'une question qu'il avait retardée :

— Et elle? demanda enfin Carbuccia, avec une certaine brusquerie. . . Vous n'avez pas eu de ses nouvelles, depuis votre départ?

Éric répondit avec lenteur :

— Elle m'avait menacé de me suivre partout où j'irais et de briser ma vie une seconde fois. Elle était femme à tenir parole... J'ai coupé le fil.

Éric eut le sentiment que le commandant lui cachait une partie de sa pensée ou de ses informations» et il le fixa dans les yeux. Mais, sans doute, il s'était trompé, car le « Père la Légion » conclu détaché :

— C'est parfait. Introduisez donc les Auër et Van Boom... Je les ai convoqué matin et ils se morfondent depuis longtei porte.

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