Gens qui passent
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.
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pour tous les pays.
Copyriglït, 1920,
by Er.nest Flawmariop(
— Non! monsieur Jayr, ne prenez pas cette peine 1
Elle ne parvient pas à faire jouer le store : je monte sur une chaise, et en redescendant je la frôle. Elle est bien en chair, sous le corsage de deuil et la robe à plis amples. Le chagrin l'a peu changée. La voilà qui se baisse pour ramasser une liasse de manuscrits et de brochures ; j'en reconnais une : ce papier vert in-i", c'est le fameux discours de Framer, son discours de réception à l'Académie française. Le tas est lourd- Mme Framer le serre à deux bras sur sa poitrine.
La courbe de son dos, le raccourci de sa nuque, sous le casque des cheveux roux, la révèlent puissante, et je devine en elle, comme chez certaines veuves de la campagne, une force de santé contenue et un besoin d'action.
Que ce soit absurde, ou non, c'est presque de l'antipathie que j'éprouve aujourd'hui pour Mme Framer.
Peut-être ce vêtement noir, pris dans un magasin de confections — elle est si pratique!... mais ça l'engonce, — peut-être ce noir tout neuf m'agace-t-il. C'est si banal, si commode pour la douleur qui, ainsi affichée, semble dispensée d'autres manifestations, est mise, du coup, à l'aise ! Il y a quinze jours, c'était le noir pas neuf des tentures de deuil, et le noir des faire-part, huileux et frais, qui sous le doigt fait tache. La robe de Mme Framer, seconde qualité, était alors du noir éclatant de la houille ; maintenant elle passe aux reflets ternes du coke. Hier, comme elle transpire aisément, il lui avait déteint une petite ligne noire dans le cou.
C'est inepte ! mais je pense aux peuples qui laissent, dans l'affliction, pousser leurs cheveux et leurs ongles, négligent leur corps ; et malgré moi, une veuve, dans les premiers jours de son deuil, me fait l'effet d'une femme qui ne sedébar-
bouille pas et dont les joues restent salées par les larmes.
Je me suis remis à vider les cartons et à mettre de l'ordre — ce n'est pas facile — dans les papiers d'Henri.
Elle a reculé le fauteuil, libre maintenant des dossiers que j'y avais entassés pour lui ôter l'envie de s'asseoir, et elle s'installe, un crochet aux doigts, un de ces petits crochets d'acier pointus qui semblent fiers de leur besogne inutile, et avec la dent duquel elle trame un affreux dessus de chaise en fausse guipure, comme on n'en voit plus que dans les provinces reculées. Ses gros doigts blancs, — l'annulaire droit cerclé par l'alliance d'or énorme que portait Henri, vrai carcan de mariage, — accrochent et décrochent le fil d'une façon volontaire. Ainsi tassée, on dirait qu'elle couve. Mais son regard m'épie dans le dos. Tout d'abord, je me demandais pourquoi?
Parbleu! elle me surveille!
A-t-elle peur que je vole des manuscrits pour les vendre? Si elle croit que cette besogne m'amuse!...
Sans ses instances ni ses larmes, je ne serais pas là, me crevant le cœur à toucher ces reliques où Framer a laissé de son âme, scénarios de
drames, plans de romans, brouillons illisibles, notes cursives, çà et là, une phrase elliptique n'ayant de sens que pour lui seul, quelque réflexion sobre et nette, une maxime taillée à facettes comme un diamant... Ah! il connaissait l'àme humaine! Pauvre Framer! Je l'ai envié souvent, je l'avoue à ma honte, mais je l'ai sincèrement aimé et passionnément admiré. C'est pour lui seul que j'ai accepté ce rôle ingrat, par respect de sa mémoire et afin de rendre un dernier service à la femme qu'il aimait, oui, qu'il aimait! L'idée de celte affection m'étrangle toujours un peu... — Enlin!
Elle était moins rassérénée qu'aujourd'hui lorsque, me poussant dans son petit boudoir chocolat, elle me disait sans lâcher ma main qu'elle pétrissait de sa main chaude :
— Monsieur Jayr ! (Le mouchoir aux yeux!) Ayezpitié d'une pauvre abandonnée!... J'en perds la tête! Monsieur Jayr, vous qui étiez l'ami préféré de mon mari!... Oh! il me le disait encore, tenez, huit jours avant le fatal événement (le mouchoir) ! 11 me répétait : « .Jayr est le seul qui me soit resté vraiment fidèle. » Soyez-le jusqu'au bout, monsieur Jayr. Vous le savez, je ne suis pas littéraire, moi (un triste sourire qui s'excuse et voudrait qu'on la plaigne) : Henri (nuance
d'acrimonie) ne me tenait pas au courant de ses traités avec les éditeurs. 11 a peut-être laissé des choses qu'on pourrait publier. Il faut trier les lettres qu'il a reçues pendant des années. Il gardait tout! Je respectais son désordre. Je n'y comprenais goutte, d'ailleurs; sans compter son écriture illisible!... Ah! (le mouchoir!) puis-je compter sur vous, monsieur Jayr?
Naturellement, j'ai dit oui.
Mais elle ne m'avait pas prévenu qu'elle serait là, muette et méfiante, comme elle faisait du vivant d'Henri s'il recevait un ami, avec le reproche du petit crochet allant et venant, qui semblait d're : « Vous bavardez; moi, je travaille! » Ohl que cela m'agaçait! Framer avait de si belles envoléts, de si nobles enthousiasmes ! Rien dans les let.res ni dans l'art ne lui était étranger; servi par une mémoire prodigieuse, il abondait en aperçus neufs, ingénieux, variés, et quand il était au plus fort de cette fièvre d'éloquence, crac! s'il rentontrait les yeux de sa femme, ses yeux gris et turs, en fer de bêche, il s'arrêtait court et, gênt, roulait une cigarette.
Qie de fois j'ai cru lire une ironie inquiète dans ces yeux de servante-maîtresse — tant pis! ce vikin mot rend ma pensée ! — elle paraissait supputer ce qu'eussent rapporté, transcrites et
publiées, ces paroles superflues qu'emportait le vent ou que volatilisait la fumée bleue.
On aura beau me dire que c'était un excellent ménage, et que Mme Framer adorait son mari on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il était malheureux. Voyons, j'ai connu Henri au lycée, j'ai assisté à ses débuts dans les lettres, je l'ai suivi de succès en succès : je sais bien, peut-être quelles étaient les facultés rares de son cerveau les qualités exquises de son cœur ? Framer était foncièrement bon. Il se serait laissé opprimer plutôt que de causer la moindre peine à qui que ce fût. Sa sensibilité était si vive qu'il entrait dans la peau des autres, et souffrait à leur place, beaucoup plus réellement qu'ils n'eussent souffert eux-mêmes. On dit que Mahomet, pour ne pas réveiller sa chienne favorite qui dormait sur sa manche, coupa cette manche avec son kand^ar et apparut, le bras nu, aux cheiks tout-puissaîts qui venaient lui rendre hommage. Framer, p»ur ne pas réveiller sa femme appuyée sur son bas, — diable! quel poids! — se serait laissé coiper le bras.
Il l'a fait. Dieu me pardonne!... A la fin ce sa vie, il était amputé moralement.
Assez illustre pour qu'il ne fût plus nécesaire de le traîner dans le monde, aux dîners offciels,
en soirée, — l'a-t-elle assez persécuté, jadis 1 — elle le séquestrait, sous prétexte de préserver son travail, dressait, entre lui et ses amis, la barrière lente à céder d'un sourire aigre et d'une condition mise : « Vous ne le dérangerez pas longtemps, au moins? »
Pour les jeunes, les inconnus, elle le déclarait toujours sorti. Est-ce que moi-même, rebuté, je ne suis pas resté trois mois sans venir? C'est Framer qui est venu me chercher. Sans doute, il avait dû exprimer une volonté formelle car elle n'eut pas, quand elle me vit, assez de grâce et de miel :
— Monsieur Jayr, vous ne voulez pas rester à dîner avec nous ? Sans façon : le pot-au-feu du jeudi?...
Oui, oui, je le connais, son pot-au-feu du jeudi. Mon Dieu, il est excellent, velouté, c'est un baume sur l'estomac. Mais on n'invite pas les gens pour leur faire manger du bouilli. Quand elle reçoit les directeurs de journaux et de théâtres, ou de grands confrères, elle ne leur donne pas du bouilli. Mais ces fois-là, elle ne m'invite pas.
Je m'arrête, je deviens injuste. Entre la femme et les amis d'un homme célèbre, c'est un duel inévitable. Elle est jalouse d'eux ; ils sont jaloux
d'elle. Puis, elle voit en eux les témoins gênants de la fortune partie de bas et arrivée haut; ils savent quand on acheta le service nouveau d'argenterie, les grandes tapisseries du salon. Grâce à Dieu, je n'aijamais emprunté d'argent àFramer, mais sa femme a toujours eu l'air de craindre que je voulusse lui emprunter en cachette. Cela m'a blessé. Je veux croire qu'elle obéissait à un sentiment très naturel, très légitime : il y a des gens peu délicats; peut-être était-elle autorisée à se tenir sur la défensive. C'est égal, cet instinct de propriété soupçonneuse, cette main-mise avec griffes sur tout ce qui l'entourait, m'irritaient comme si elle se fût montrée malintentionnée à plaisir. Je ne lui ai pas encore pardonné l'empressement avec lequel elle me glissait sous la main un cendrier, pour que la cendre de ma cigarette ne tombât pas sur les tables.
Elle avait raison, j'en conviens ! N'importe, c'est mesquin!
Un coup de sonnette a tinté. Je tourne la tête. Mme Framer dit :
— Je suis sûre que les bonnes sont absentes... Sophie est allée chez le tondeur avec Murzouf.
Encore un que je n'aime guère. Il est hargneux, ce chien! Il savait bien que j'étais l'ami de son maître. Depuis cinq ans il me boude et
grogne sans que je lui parle. Vantez-moi encore l'intelligence des caniches !
Elle répète, comme s'il était bien à plaindre:
— Le pauvre Murzouf !
Attend-elle que j'offre d'aller ouvrir la porte? Non . A défaut de Sophie, qui ressemble à un citron acide confit dans du sucre, Bertine entre. Elle parle à l'oreille de Mme Framer qui s'écrie :
— Mon Dieu, mais j'ai complètement oublié! Je ne suis pas du tout prête... Bertine, vite, dans ma chambre, mon chapeau, ma mante ! Monsieur Jayr, vous qui êtes si aimable, voudriez-vous avoir l'obligeance de tenir compagnie quelques minutes, dans le salon, à Mme Le Vigant?... Je sais que cela ne vous déplaira pas! — ajoutet-elle avec le sourire à peine ébauché de ces femmes curieuses, potinières, qui aiment à voir le mal partout, et semblent, avec leur expression sagace, leur air d'en savoir plus qu'on ne croit, de véritables « confesseuses de consciences ».
Je m'incline. Pourquoi m'en cacherais-je? Mme Le Vigant ne m'est nullement indifférente. Je ne connais pas beaucoup de femmes plus intelligentes et plus distinguées. Bien que ma position officielle (sous-bibliothécaire au Luxembourg) me permette souvent de la rencontrer dans le monde et que je connaisse son mari,
frère du grand économiste — mais lui est un serin — je l'ai à peine entrevue ces derniers mois. C'est ma faute; j'ai des accès de sauvagerie où le vieux garçon l'emporte en moi, — à quarantecinq ans! — et me fait prendre en haine les visites et les cérémonies.
Je soulève la portière, et je la vois assise dans un fauteuil Henri IL Droite et cambrée, elle serre ses coudes au corps, enfonce les mains dans son petit manchon. Un boa, enroulé autour de son cou, retombe, en deux longues queues de fourrure, sur sa poitrine ronde et ferme. Un chapeau de jais noir tranche sur ses cheveux cendrés et ondes. Son teint paraît plus mat que d'habitude, et, sous la voilette fine, ses yeux ont un éclat de langueur souligné par le cerne des paupières. Mais le grain blanc de sa chair brille toujours de celle pureté savoureuse qui la rend pareille à un beau fruit, un de ces fruits parfumés où se recueille la splendeur de septembre. En sa présence, le philtre de sa grâce me pénètre impérieusement, et, par un attendrissement mystique, les beaux vers de Baudelaire chantent dans mon souvenir leur longue imploration :
Ah ! laissez-moi, le front posé sur vos genoux, Goûter, en regrettant Tété blanc et torride, De r arrière-saison le rayon jaune et doux...
Surprise de me voir, elle me tend sa main qu'elle a toute petite, gantée de Suède. Et ce simple geste écarte de son corps un parfum léger, subtil, sans nom, qui est sien, et où se perçoivent son élégance discrète et sa beauté recueillie, une beauté dont le sourire émeut, parce qu'il est plein d'âme.
— Mon Dieu, oui, madame, c'est moi! Ne le dites pas. Je devrais être perché comme un cacatoès sur mon échelle, au milieu des bouquins de l'Etat, mais j'ai obtenu congé tout cet après-midi. Peut-être savez-vous que Mme Framer m'a prié de faire un inventaire des papiers laissés par son mari? C'est un honneur bien douloureux, car il ravive en moi de cruels souvenirs et de cuisants regrets. Vous n'en serez pas étonnée, vous qui aviez une si grande sympathie pour notre cher Framer?
Qu'ai-je dit là? Rien de très indiscret, j'imagine. Elle était fort liée avec le ménage : c'est notoire. Cependant elle a rougi et pâli. Son regard évite ie mien, puis le cherche et le soutient avec loyauté; abaissant la tête en signe d'aveu navré, elle soupire :
— Oh! oui...
C'est un souffle, qui meurt dans le salon froid et provincial. Et j'éprouve un malaise obscur;
ma vieille timidité en présence des femmes me paralyse et me glace. Je cherche à parler d'une façon dégagée : sans doute je rêve, en m'imaginant qu'elle a été saisie au dépourvu et troublée par ma question, pourtant bien ordinaire- Je déclare :
— Mme Framer va venir. Elle s'excuse d'être en retard. Elle m'a chargé de vous demander cinq minutes.
Elle répond :
— C'est moi qui suis en avance. D'ailleurs, M. Véryès nous attendra toute la journée.
C'est de son cousin qu'elle parle, Véryès, le statuaire bien connu, — joli talent, un peu mièvre, an peu convenu : dame! on est l'enfant gâté des belles dames de la colonie étrangère, on a chevaux de prix et petit hôtel au parc Monceau! — Mme Framer voudrait ériger un buste sur la tombe de son mari, au cimetière de Glavise, petit village de Touraine où l'on a transporté les restes du pauyre grand homme, parce que, né dans ce pays, il gardait une prédilection profonde à ce coin de verdure et d'eau. Ce buste, Mme Framer compte que, pour faire plaisir à sa cousine^ Véryès le céderait, une fois terminé, à prix d'ami. J'ai insinué que Rodin ferait une œuvre autrement belle, mais Mme Framer n'a pas paru comprendre.
Tout ce qui est puissant, extrême, la scandalise. En peinture, elle aime les tableaux à sentiment bête. Son idéal de lecture est un style « coulant » : dès que ça coule, c'est bien écrit!
Un silence pèse entre Mme Le Vigant et moi. Je n'ai pourtant qu'à parler au hasard : on jette trois mots sur la première du Vaudeville, l'exposition des Mirlitons... Je n'ai jamais su. Quand il faut trouver un lieu commun bien plat, une niaiserie rebattue, me voici à la torture. Mme Le Vigant a pris cet air froid, un peu déconcertant, que je lui ai souvent vu avec moi, une façon de tenir à distance, comme pour préserver son intimité d'un gêneur. Peut-être aussi pressent-elle que je suis un tendre ; et les tendres, à moins qu'on ne les décourage, sont expansifs. Au fond, elle doit bien sentir qu'elle me touche de plus près au cœur queje ne l'avoue. Sans cette horrible peur du ridicule qui m'a si souvent empêché d'être moi, de briller et de plaire, dès le début je me serais montré avec elle plus hardi et plus confiant. Les femmes ont cela d'abominable que la banalité les rassure; dès qu'on leur dit quelque chose de sincère et de senti, elles s'inquiètent comme d'une agression insolite, qui rompt l'atmosphère factice en laquelle elles se complaisent. Ce qui m'a toujours invité à m'abstenir, de plus, c'est que, si
j'en crois les racontars mondains, depuis très longtemps, elle a une de ces liaisons aux convenances gardées que l'opinion tolère, avec le grand Jacques de la Morelle, que je déteste pour son outrecuidance d'homme de sport, sa barbe annelée, sa fausse tête assyrienne.
La pendule sur la cheminée bat à petits coups. Mme Le Vigant retire de son manchon un bouquet de violettes et les respire en disant :
— Comme il fait chaud, ici! '
Tiens! moi qui trouvais qu'il faisait froid! C'est peut-être le parquet, luisant comme un lac de patinage, qui me produit cet effet : j'ai toujours peur de l'érafler d'une glissade malencontreuse qui irait — ô catastrophe ! — fracasser le guéridon chargé de bibelots de Saxe . Je remarque sur mes doigts la poussière du papier et je dis, cédant au besoin de me donner quelque importance :
— Vous ne sauriez croire, madame, avec quel intérêt poignant je classe les lettres que Framer a reçues des plus grands écrivains de ce temps. Il y a là, et elles sont provisoirement perdues, d'admirables pages. J'ai retrouvé aussi des hommages bien touchants, des lettres d'inconnus et d'inconnues, les unes élevées, les autres banales, certaines où l'admiration semble un masque de l'amour.
— Ah! fait Mme Le Vigant.
Et elle se lève, s'approche de la fenêtre. Son altière silhouette se dessine en sombre sur le jour; quelques cheveux très fins, échappés de la nuque, frisent comme de la soie d'or. Elle dégrafe son boa de fourrure. Son cou, d'une rondeur lisse, en jaillit, singulièrement nu, délicat et nacré. A demi tournée, elle examine un tableau pendu à la muraille ; cette pose accuse le contour de sa taille et la noble courbe de ses hanches. Son petit pied, impatient, palpite. Aurait-elle une contrariété? On dirait qu'elle souffre... Elle se retourne, et, essayant de rire, du moins j'ai cette impression :
— J'imaginais que M. Framer n'eût pas gardé d'aveux compromettants.
Je réponds, et il se trouve que nos yeux se rencontrent :
— Il gardait tout.
Elle renverse un peu le buste, avec un battement rapide des paupières. Le reflet de la fenêtre, sans doute, la rend pâle.
— Ah! fait-elle plus sèchement que tout à l'heure.
C'est tout; ce n'est rien, et cela me laisse une sensation disparate, énervante, maladresse de ma part, souffrance de la sienne, avec quelque chose
d'inexprimé, d'incomplet, l'embarras de n'avoir pas su se mettre au même ton. Mme Framer se précipite.
— Ma bonne petite, je vous fais attendre.
Elje n'a guère que dix ans de plus que Mme Le Vigant; pourtant elle tient à ces airs maternels et en fait une coquetterie. Rien qu'à l'onction protectrice de ces mots, je reconnais Mme Framer, donneuse de conseils, — depuis la recette des cornichons jusqu'à l'art de se conduire, — casuistô matrimoniale experte et redoutée des maris.
— Gomment va Clarisse? demande Mme Le Vigant.
— Elle est retournée à la pension, elle va bien. (Clarisse est sa lille, une brunette laide de neuf ans). Mais Murzouf a été malade!
Elle se retourne vers moi :
— Monsieur Jayr, je ne voudrais pas abuser... Je vous rends votre liberté.
Elle a peur que je ne reste seul avec les papiers d'Henri. Force m'est de prendre mon chapeau. J'aurais cependant voulu me laver les mains. A la porte, ces dames montent en voiture. Et me voilà tout sot dans la rue.
Je n'avais pas pénétré dans la chambre d'Henri depuis l'enterrement.
Mais il y a un cartonnier à vider dans cette pièce. Les livres, qui débordent des rayons, s'y sont accumulés partout entas, avec les gaies couleurs de leurs couvertures jaunes, rouges, bleues ; aux murs ressortent des photographies de Michel- Ange, et l'étonnante Simonetta Vespuccidu Polajuolo, que pour son sourire d'enfant, son nez spirituel, sa jolie gorge entourée d'un serpent, Framer aimait par-dessus tout.
Mme Framer, en entrant, s'est signée. Puis elle est allée au lit, en a écarté doucement les rideaux, et deux grosses larmes ont coulé de ses yeux. Cela m'a remué très profondément. Une parole aurait gâté cette douleor simple et vraie : elle a eu le tact de se taire. Un peu de poussière grise couvrait la cheminée. Elle l'a essuyée de son mouchoir.
Un relent, à peine perceptible, de phénol per-
siste. Et je revois Framer étendu, de façon si tragique, dans ce lit, une mentonnière aux joues, les cheveux en touffe, écrasé sous le drap qui semblait peser sur lui d'un poids de mille kilos, plus rigide qu'un marbre. Entre les fleurs, ses mains enflées prenaient une lividité de cire où mouraient des teintes bleues et roses. Un christ d'ivoire s'allongeait entre ses doigts, qui, malgré leur simulacre d'étreinte, ne le serraient pas. Et ce spectacle avait quelque chose de terriblement absent, on sentait que l'ùme en était tout à fait partie.
Je débarrasse le cartonnier. Pour cela, j'emporte les cartons les uns après les autres; Mme Framer m'aide : en deux voyages, c'est fait. Elle tire alors les rideaux du lit, fait un nouveau signe de croix et, sortant sur la pointe des pieds, donne un tour de clef très doux qui enferme le souvenir du mort. Pas un mot n'a été prononcé. J'en sais gré à Mme Framer. Elle se hausse dans mon respect. Je la plains mieux et davantage. Il me semble que je la comprends un peu. Elle m'est presque sympathique, aujourd'hui.
Je me réinstalle au grand bureau d'Henri; Murzouf est couché à mes pieds, hideux avec sa peau de truie rose, constellée de taches de café, ridicule avec ses pattes en manches de gigot et ses
côtelettes de poil sur les reins. Il gronde sourdement dès que je remue. Gela m'est égal. Mme Framer, rassurée, sans doute, par la façon scrupuleuse dont j'annote et classe les manuscrits, — on sait son métier! — entre et sort, est moins sur mon dos. Je dis :
— Voilà une enveloppe cachetée. Voulez- vous l'ouvrir, madame?
Et je lui présente un coupe-papier.
Elle a un geste prévenant :
— Non, je vous en prie, ouvrez vous-même . Cela m'est trop pénible. Et toutes ces écritures sont pour moi du grimoire.
J'ouvre l'enveloppe. Elle contient des coupures d'articles, consacrés au dernier roman deFramer. Que tout cela paraît déjà loin! Six mois à peine se sont écoulés depuis l'apparition de Ténèbres ^ ce livre amer et noir, la plus prodigieuse étude qu'on ait faite sur une agonie d'âme, le cas, trop cruellement vrai (l'histoire de Nietzsche en témoigne) d'un génie consumé par lui-même, tombé à l'aveuglement de la nuit pour avoir contemplé face à face le soleil, sombré dans la folie morne, cette œuvre d'un si puissant retentissement, qui a prouvé aux jeunes gens que, malgré sa gloire officielle, la rosette rouge, l'Académie à laquelle il venait d'être élu, Framer n'avait rien
perdu de l'indépendance et de la fougue de son talent. Ténèbres! Et je me revois, dévorant toute une nuit le livre admirable, et, halluciné, malade, courant dès l'aube chez Framer, lui pressant les mains, et ne trouvant rien à lui dire dans un sanglot que ces mots stupides :
— Ah! mon ami! mon ami!,..
J'ai le cœur horriblement serré. C'est un calvaire que cette besogne! A chaque moment, je retrouve quelque chose qui me rappelle une date, une émotion. Tout à l'heure, c'était la première pièce de Framer à la Comédie-Française, — il était bien jeune alors! — un acte de prose alerte, nerveuse, cinglante. Je me revois dans un coin de baignoire, tremblant, puis rassuré, puis fou de joie, à mesure que les bravos roulaient avec fracas. Ah! cela me sera compté d'avoir tant aimé Framer, moi qui ai rêvé comme lui la gloire et qui, resté à mi-côte, pour beaucoup de gens suis un raté. Mon Dieu! c'est encore quelque chose que d'avoir tenté une noble entreprise! Les succès de Framer ont pu me faire souffrir parfois : — on est vil ! — ils m'ont cependant guéri et consolé de n'avoir pas été moi-même quelqu'un de mieux.
Encore une enveloppe!
Mme Framer vient de sortir sans que je l'aie
entendue. Elle a un art surprenant pour circuler sur la pointe des pieds. Dois-je l'attendre? A quoi bon, puisqu'elle m'a autorisé une fois pour toutes à ouvrir.
Ce sont des lettres ! De qui? Elles exhalent un parfum tendre et suave, le papier a la douceur satinée d'une main de femme. Cette fière, grande et mince écriture ne m'est pas inconnue; mais toutes les femmes écrivent comme cela, aujourd'hui. La signature? Votre Jinny. Lisons un peu... Oh! oh! C'est très intime. L'amitié la plus confidentielle ne s'exprimerait pas ainsi. Non?... Oui!... Allons, est-ce que je rêve!... Ce sont des lettres d'amour, et c'est l'amour le plus exalté qu'elles prosternent devant Framer! On sent entre les lignes une passion partagée, périlleuse, pleine d'angoisse, traversée de remords, les délices de la faute commune, les rendez-vous, les attentes vaines, les contre-temps, les inquiétudes, les jalousies. Ah! Framer a été aimé ainsi, aimé à ce point!... Qui l'aurait cru? J'en ai le cœur saisi, j'en reste éperdu, et cette stupeur brusque est douloureuse. Je ne démêle pas bien ce que j'éprouve.
Je n'ai que le temps d'éparpiller sur les lettres ardentes les larges pages d'un manuscrit. Mme Framer paraît :
:2b GENS QUI PASSENT
Si elle soupçonnait!... Il me semble qu'elle va s'apercevoir de mon trouble, lire sur ma figure. Je ne fais pas mine de savoir qu'elle est là, je transcris sur une feuille de papier quelques notes au hasard. J'ai en moi un sentiment de vie décuplée, une intensité de nerfs, comme sije respirais de l'oxygène pur. Mon cœur bat plus fort, et en même temps que la curiosité ùpre, une singulière angoisse m'élreint. Puis, j'ai chaud dans le dos, il me perle une petite sueur, à l'idée que j'aurais pu, quelques secondes auparavant, tendre cette enveloppe à Mme Framer. Quand bien même elle n'eût pas elle-même retiré ces lettres, mon effarement n'aurait pu passer inaperçu. Elle aurait tout appris du coup. C'eût été atroce! Vraiment, je viens de l'échapper belle. Est-ce qu'elle ne va pas s'en aller? Il est impossible que ces lettres demeurent là, risquant d'être découvertes. Il me tarde, il me semble que je n'ai que ce parti à prendre, de les engouffrer dans une poche et de me sauver comme un voleur.
Gela d'abord, je verrai ensuite.
C'est pourtant grave !...
Il y a des évidences auxquelles on ne peut se faire. Si j'avais mal lu, mal compris? Est-ce que Framer aurait été assez fou, il n'y a pas d'autre mot, pour conserver des lettres pareilles? Est-ce
qu'il n'a pas songé qu'un accident, qu'une surprise le vouait au pire scandale, livrait au déshonneur la femme qui lui écrivait si imprudemment? Mais pouvait-il prévoir cette mort sans maladie, ce foudroiement après une journée de labeur, par rupture d'anévrisme ?
Ah! Mme Framer ressort. Vite, ces lettres!... Non ! pas trop vite ! Qai sait si elle ne me guette pas au trou de la serrure? Elle en est capable : je ne dis pas cela par méchanceté ; je le dis à bon escient, l'ayant surprise, un jour, la main sur le loquet, comme prête à entrer, mais écoutant, à la porte, son mari enfermé avec un ami. Tant pis, le besoin de savoir me dévore ! Je retire les pages du manuscrit, en les gardant par prudence sous la main. Une lettre, plusieurs, me sautent aux yeux, et l'amour dont elles sont ivres me fait monter des bouffées de chaleur aux tempes. A l'idée que je tiens un secret pareil, je ressens l'infernale sensation de l'homme qui a mis involontairement la main sur un paquet de dynamite. Un choc; qu'il laisse tomber l'explosif: tout éclate! Ah! comme Framer fut aimé! Tout le crie en ces pages de fièvre!
Serais-je envieux? Gela me fait mal de savoir qu'Henri, sous de si calmes dehors, a connu la tourmente d'une passion, s'est ravagé de désir et
d'amour. Je suis irrité, je suis furieux tout à coup. Pourquoi? Et je découvre que c'est parce que jamais cette idée ne m'était venue,, parce; qu'elle me révèle un Framer que je ne soupçonnais pas, moi qui croyais lire en lui à livre ouvert. Je lui en veux, de cette déception convaincante qu'il me donne, qu'on ne connaît jamais personne, pas plus qu'on ne se connaît soi-même ! Il me semble qu'il y a là, dans un silence si bien gardé, comme une trahison d'amitié,,. Et en même temps, moi qui le plaçais si haut, cela me soulage de savoir qu'il a eu ses erreurs, ses faiblesses, qu'il n'a été qu'un homme! Etranges sentiments, complexes, contradictoires, au milieu desquels je me débats, et où perce une jalousie féroce, à la pensée de cette inconnue qui s'est livrée à. lui corps et âme.
Je me mords les lèvres; le cœur crispé, je cherche, je fouille le passé, le présent. Quelle était cette femme? Gomment se fait-il que je n'aie rien deviné?
Plus je vais, moins je m'explique une imprudence pareille, ces lettres conservées sous l'illusoire protection d'une enveloppe, parmi tous ces papiers qu'à cause de leur nombre, un triage, sûrement révélateur, menaçait en cas de mort.
Sol que je suis ! Mais ai-je si peu lu mes clas-
•siques? N'ai-je pas admiré la Lettre volée d'Edgar Poë? riiisloire de cette lettre compromettante qu'un préfet de police veut reprendre à celui qui la détient? On a cherché partout, ouvert les tiroirs les plus secrets, sondé l'intérieur des meubles, on a tout exploré, on n'a rien trouvé. Cependant la lettre est là, en évidence, dans un vide-poches au mur, retournée en d'autres plis, sous un cachet d'autre couleur. Si Framer a conservé ces lettres, que sans doute il relisait souvent, c'est qu'il savait que sa femme, capable de fouiller dans ses poches, d'espionner ses sorties, n'irait jamais flairer une correspondance d'amour dans l'amas redoutable de ces « paperasses », de ces « écritures » indéchiffrables, qui lui inspiraient un respect à distance, lui rappelaient l'indicible ennui ressenti, certains soirs où elle avait écouté la lecture à haute voix de ces manuscrits.
Rassembler le paquet de lettres en jeu de cartes, l'escamoter dans ma poitrine — c'est fait! Mme Framer peut rentrer, maintenant. C'est égal, le trou de la serrure m'inquiète. Diable! et s'il y avait d'autres lettres, cachées ailleurs? Après un tel excès d'audace, de quoi Framer n'était-il pas capable? Je songe qu'il faut qu'il €Ût le cœur, bien plein de son bonheur, pour avoir ainsi risqué son va-tout. Car enfm, il connais-
sait sa femme. Il n'ignorait pas qu'elle aurait été inexorable. Même à présent, si elle savait ce que je sais, elle n'hésiterait pas à flétrir le mort de ses cris, à déshonorer publiquement sa complice. Sa complice!... Et des phrases tendres, chaudes, exquises, me poursuivent, que je viens de lire, des phrases qui évoquent, par l'harmonie indispensable des êtres et des choses, une femme rare, une femme de séduction fine et haute, une femme q^ui a souffert et qui sait aimer, l'o/re Jinny .' ou simplement: Jinny ! ou : la Jinny! Ce mot tinte à mon oreille, voluptueux.
Mais Mme Le Vigant s'appelle Jeanne!
Et je reste confondu, pétrifié devant l'évidence. Un éclair ! Toute la scène de l'autre jour me revient : l'air souffrant, le douloureux malaise de la jeune femme dans cette maison de F'ramer, l'angoisse de mentir par son amitié à Mme Framer, alors que lui n'était plus là pour la fortifier de son exemple dans cette duplicité coupable, mais nécessaire. J'entends son rire sonnant faux, quand elle eût dit : « J'imaginais que M. Framer ne gardait pas d'aveux compromettants » ; son : « Ah! » sec, d'une réserve hostile, quand j'ai répondu : « Framer gardait tout ».
Elle était pâle. A-t-elle cru que j'avais pénétré leur secret, que mes paroles, singulièrement
expressives, — le hasard a de ces rencontres, — signifiaient plus qu'elles ne voulaient réellement dire I
Vraiment, notre cœur est inexplicable. Je voudrais que ce fût elle. Ce me serait une douceur étrange, pourtant cruelle, de savoir que c'est elle qui a aimé Framer. Je suis si persuadé qu'il a dû trouver en elle une parfaite analogie de sentiments dans la douleur et dans la joie! Il me semble qu'elle est le seul être — ah! cela me mord et me déchire un peu ! — le seul être qui pouvait lui dispenser une immense volupté, et que dans l'abîme de cette pire volupté, aux défaillances de sa nudité, elle n'a pu quand même déchoir, est demeurée celle qu'on adore avant, pendant, après, pour et malgré la faute!
Ah! c'est elle que Framer a aimée!...
Mais quand? Depuis combien de temps s'aimaient-ils lorsque la mort l'a foudroyé? Savoir!... Combien je donnerais pour savoir... La curiosité me lancine par tous les pores. Je me représente leurs rendez-vous, bien rares sans doute, leurs joies brèves. Ils s'écrivaient : comment ? Où se glissaient-ils, furtivement, ces pages brisées à petits plis, tenues au creux d'un gant ou d'une paume tiède?
J'ai envie de rire quand je touche sur ce paquet
qui, à hauteur du cœur, gonfle ma redingote. Pourvu que Mme Framer ne remarque rien ! Elle a des yeux!...
La voici ! Justement son regard se fixe sur ma poitrine. C'est qu'elle serait femme, si elle tenait ces lettres, à les remettre à M. Le iVigant. Je la redoute; je la plains aussi. La trahison d'un vivant est chose affreuse : mais on lutte, on rend coup pour coup et blessure pour blessure. Que faire contre la trahison d'un mort, sinon pleurer amèrement? Combien même la vengeance doit paraître incomplète! Je pense à cela pendant qu'elle me dit :
— Monsieur Jayr, vous devez être fatigué. Venez prendre une tasse de thé. Vous êtes vraiment aimable de m'avoir consacré votre dimanche.
Je balbutie quelque chose, et l'accompagne, un peu honteux. Je suis ainsi fait que la moindre prévenance me désarme. Elle me sert le thé» pour me faire honneur, dans son beau service de tasses de Chine frêles comme des coquilles d'œufs. Le pur arôme du pékao à pointes blanches répand son àme fine. Elle me dit, avec un triste sourire :
— Tenez, monsieur Jayr, j'ai fait prendre de ces petits gâteaux salés que vous aimez.
Elle ajoute :
— Henri aussi les aimait.
Est-ce l'affreuse mélancolie des dimanches, le silence du quartier, l'appartement qui paraît plus vide encore, est-ce parce que Mme Framer se tient moins sur le qui-vive, que son amabilité crée un semblant d'intimité ; est-ce l'inexplicable séduction dégagée par toute femme qui veut plaire, fût-ellé laide, et Mme Framer ne l'est pas, — commune, tout au plus, — mais ses yeux cernés, son teint moins coloré, lui donnent presque un charme dolent, voilà que je ne me la représente plus comme l'ennemie. Je ne vois plus la créature menaçante et vengeresse qui se dresserait devant moi, si elle savait. Je pense au désespoir qu'elle aurait, je l'imagine sanglotante, abattue sur le canapé du salon, le dos secoué de frissons convulsifs. Cette douleur me fait mal. Elle aimait son mari, elle l'aimait jalousement, égoïstement, mais enfin elle l'aimait; et au fond de ses défiances, quelle sécurité intime ne devait-elle pas conserver, pour qu'elle n'ait pas éventé l'adultère, senti, par une simple prescience animale, le mensonge?
Il faut avouer que Framer a été bien fort. Gela le grandit-il ou l'abaisse-t-il ? Je me le demande et n'en sais rien. Elle me regarde, il me semble
toujours qu'elle en veut à ma redingote, où les lettres font bosse.
— Vous rappelez-vous, monsieur Jayr, avec quel plaisir d'enfant Henri prenait son thé ? A l'en croire, il n'y avait que moi pour le faire. Tenez, sans vous en douter, vous venez de remuer votre cuiller dans la tasse comme il faisait :j'ai cru le revoir. Vous ne ressemblez pas du tout à Henri, n'est-ce pas? et néanmoins quand vous êtes assis à son bureau, vos façons d'écrire, penché sur le côté, me le rappellent au point que le cœur me bat. C'est singulier, n'estce pas, monsieur Jayr?
Oui, singulier. Se l'imagine-t-elle ? Est-ce vrai? C'est possible, après tout ! Nous ne savons pas à quel point nous nous empruntons des inflexions de voix, des ports de tête, l'infiniment petit d'une ressemblance instantanée, fugace. Je murmure, pensant qu'il convient de parler de sa fille, qu'elle a envoyé passer l'après-midi chez une voisine :
— Clarisse ressemble étonnamment à son père.
— Oui... les yeux et le front. Cette enfant n'a rien de moi.
Elle dit cela froidement. Réprime-t-elle son affection maternelle, ou n'aime-t-elle que médiocrement sa petite fille? Je crois qu'elle l'aime sans
la comprendre, av«c l'idée qu'il faut toujours la gronder, exercer sur elle une surveillance tatillonne, étouffer toute spontanéité. Elle la câline peu. Elle n'a jamais ces adorables tendresses des mères. L'enfant le sent; à neuf ans, elle a un maintien réservé, le visage fermé. Est-elle heureuse? Le sera-t-elle? A sa place, j'envierais Murzouf. A lui, tout est permis. Et il croque le sucre que Mme Framer lui offre, et me regarde d'un œil ironique et provocant. C'est un témoin, il m'a vu voler l«s lettres. S'il pouvait parler! Il rit, et ferme à demi les yeux de volupté.
Enfin, me voici dehors! J'ai pu prendre congé. Sitôt dans la rue, j'éprouve une envie irrésistible de lire ces lettres d'un bout à l'autre, de me repaître des détails de cet amour. Je ne vois même pas d'indélicatesse à cela, tout à mon rôle de sauveur : — car enfin je les sauve, en ce moment, le mort et la vivante, mon meilleur ami et cette mystérieuse et charmante Mme Le Vigant, que j'ai peut-être toujours aimée, sans m'en douter, que maintenant j'aime encore plus, tout en la détestant un peu. Et avec cette intensité- de détails que l'imagination suscite, lorsqu'une grande émotion nous bouleverse, j'invente la scène où, simple, loyal, plein de générosité discrète, je lui rends ses lettres. Elle pleure, elle est
partagée entre la honte et le repentir. Sa noblesse native l'emporte. Elle me tend les mains. Nous voici amis. Nous voici complices. Entre nous est un pacte ineffaçable. Qui sait? le temps, les circonstances, le souvenir... peut-être un jour comprendra-t-elle que je l'aime... Parler d'un amour ancien est souvent, sur la route mélancolique des confidences et des regrets, s'acheminer à un amour nouveau. Un soir, par un crépuscule d'automne savoureux comme elle, elle me laisserait lui prendre les mains. Elle*îie repousserait pas mes aveux attendris et fervents. Nous scellerions le pacte.
Quelle folie! Que de romans j'ai bâtis de la sorte, en cinq minutes, châteaux écroulés au moindre souffle du réel!... Moi, je ne suis que moi! Un brave garçon sans prestige, sans fortune, fonctionnaire correct, talent moyen, caractère un peu maniaque, sans héritage futur ni bel avenir. Les mères ne tournent pas autour de moi, songeant au mariage de leurs filles; les femmes mariées ne me considèrent pas comme bien dangereux. On m'invite à dîner pour faire le quatorzième. Je ne suis pas Framer !... Et cependant, un scélérat, s'il ne parvenait pas à se faire aimer à ma place, prendrait plaisir à se faire craindre. Des réminiscences — toujours la litté-
rature! — me montrent le parti qu'un lago tirerait du secret que je détiens. Cette femme, je pourrais empoisonner sa vie par un chantage moral ou pécuniaire!... A qui demanderait-elle du secours? A son mari, ou au grand Jacques de la Morelle?
Mais alors, tout ce qu'on disait de ce bel homme est donc faux? Ce n'était qu'une figure de paravent; alors qu'il frisait sa moustache d'un air conquérant, occupait le devant de la scène, les deux amants, à la cantonade, s'abandonnaient à leur bonheur ignoré. Ce ne serait pas au grand Jacques qu'elle se confierait. A son mari? Un autre serait assez chevaleresque pour venir me prendre au collet, me forcer à restituer les lettres. Ma foi, Le Vigant le ferait peut-être... Mais il divorcerait le lendemain... Sans doute, nous nous battrions. Je vois l'endroit au coin d'un bois frais, sur un terrain uni, et je me demande s'il aurait encore son air qui ne le quitte jamais, d'indicible et vaniteuse satisfaction... Ah! il a été trompé!...
Me voici devant la maison de Mme Le Vigant.
Dois-je monter ? Si elle me reçoit, que lui dirai-je ? Ne vais-je pas jouer, pour délicat que je veuille paraître, un rôle difficile et brûlai ? Elle me vouera peut-être une de ces reconnaissances qui ne pardonnent pas. Que faire ? Rentrer chez moi et, sans relire ces lettres, les brCiler? Qu'elle
ne sache jamais rien ? Quelle ne me doive ni humiliation ni gratitude? Faire le bien en tout désintéressement, sans espoir de récompense? Ce serait d'un galant homme !
Eh bien ! non, je n'ai pas eu ce courage.
Elles sont en sûreté chez moi, ces lettres. Je ne me mêle pas de politique, je ne fais pas d' « affaires », je ne connais pas de députés compromis dans les derniers ou avant-derniers scandales. Je ne crains pas de perquisition judiciaire. On ne mettra pas les scellés sur mes tiroirs. Je puis donc, en toute sécurité, conserver ce dangereux dépôt et y puiser, chaque jour, un peu de poison pour me l'inoculer sous la peau. Car c'est un poison pour moi que l'amour de ces deux êtres, dont l'un fut pendant si longtemps et dont l'autre restera désormais mêlé à ma vie !
Une chose me manque : les lettres de Framer î
Quand je songe qu'elle les a — certainement!
D'un autre, elle aurait pu les détruire, mais de lui, c'est impossible : elle y tient trop ! — quand je songe qu'elle les conserve au recoin le plus secret d'un meuble, j'ai aux doigts des démangeaisons, je me sens les ongles d'un crocheteur de serrures. J'éprouve l'angoisse, irritante au possible, d'un homme qui flairerait un trésor et qui ne pourrait mettre la main sur ce trésor. Ce qu'est Mme Le Vigant, quelle àme exquise et haute malgré la faute, ce qu'elle a souffert, par quel irrésistible élan elle s'est donnée à Henri, je le sais maintenant ; et de ce que j'ai pénétré, par un viol d'ùme qu'elle ignore, l'intimité de cette créature d'élite, elle m'est, s'il se peut, devenue plus attirante et plus chère.
Mais Framer !
Depuis qu'il a dérouté à ce point l'idée que je me faisais de lui, moi qui croyais si bien le connaître, j'ai un âpre besoin de le comprendre, de savoir ce qu'il a éprouvé, de rentrer dans les méandres de ce cœur qui m'appartenait bien un peu, à moi aussi. C'est mon droit. Oh ! que je voudrais lire ses lettres !
Reprenons par ordre ; en vérité, tout cela danse en ma cervelle.
D'abord, pendant trois semaines, j'ai fui Mme Le Vigant. Si nos yeux s'étaient alors ren-
contrés, la tentation eût été trop forte : j'aurais parlé, ou mon regard, mes phrases à double entente auraient, en l'alarmant, rendu quelque explication inévitable. Pourtant il ne s'est pas écoulé un jour de ces trois semaines que je ne l'aie appelée et repoussée, cette explication, avec autant de crainte que de désir !
Je l'ai appelée parce que, en supposant qu'avec l'héroïsme d'un dévouement perdu, je brûle ces lettres « seul avec moi-même )),je resterais inquiet, tourmenté, malheureux, poursuivi d'acerbes et captieux scrupules : la légitimité de cet acte vte m'est pas assez démontrée ! Je commence par m'approprier ce qui ne m'appartient pas, je finis en supprimant ce qui m'appartient encore^ moins. Ces lettres sont, de fait, la propriété de Mme Framer. Elles retournent, de droit, à Mme Le Vigant. C'est clair !
Mais cette explication, comment l'affronter sans effroi? Tournera-t-elle à mon profit ou à ma perte ? Allons, avoue-le, voilà ton misérable égoïsme d'homme pris en flagrant délit ! Quand il s'agit d'une douleur et d'une humiliation pareilles, peux-tu songer à poursuivre ton bien personnel? Précise donc ce que tu n'oses espérer: qu'en échange, Mme Jeanne Le Vigant t'aimera, que toi aussi tu pourras lui murmurer à l'oreille :
« Jinny! chère Jinny!... » Tu hésites, dis-tu, entre deux routes : prends celle qui te coûtera le plus, c'est la bonne. Pourquoi n'as-tu pas brûlé ces lettres? Pourquoi les conserves-tu? Pourquoi te repais-tu de leurs phrases passionnées qui le font mal? C'est répugnant ! tu vis sur leur pauvre amour déterré comme le vampire des contes macabres !
Eh bien, je voudrais voir tout autre à ma place! Je ne pose pas pour la vertu, je ne suis qu'un horfime ; il y en a de meilleurs et de pires que moi. La preuve que j'ai une conscience, c'est que, malade et torturée, elle vire et revire comme .l'aiguille d'une boussole désaimantée ! Ne pouvoir me confier à personne rend ma responsabilité plus accablante. Croyant, j'irais consulter «n prêtre. Mais il voudrait sans doute s'entremettre en personne. Et je suis trop peu désintéressé pour y consentir.
Heureusement, dans toute situation tendue, je l'ai constaté cent fois, une fatalité concourt, de gré ou de force, au dénouement. Après cette période, pendant laquelle Mme Le Vigant a pu me croire disparu de sa vie, les événements, par gradations menues, sans intervention positive de ma part, ont marché ! C'est le hasard qui, prenant les devants, m'a mis nez à nez avec elle dans une
maison où j'ignorais qu'elle fréquentât. Mon trouble ne lui a pus échappé. On ne soupçonne! guère les retentissements mystérieux prolongés dans l'être de qui le happe au vol, par un regard ou moins encore, par l'énigme d'une expression de visage concentrée ou feinte, le timbre de la voix, le silence même, la gaucherie comme le, faux aplomb. Toute femme, dont la passion est! enjeu, est devineresse ; un instinct sûr l'avertiti du péril qui flotte autour d'elle, du mystère qu'on! lui cache.
Cette anxiété s'est-elle développée chez Mme Le Vigant après notre conversation dans le salon, provincial et froid des Framer? Est-ce mon silence, depuis, qui l'a effrayée? v
C'est bien certain, depuis que je la rencontre fréquemment, que je la recherche même et que j'ai l'air de la poursuivre, témoin muet mais non aveugle, l'autre dimanche au concert Lamoureux, mercredi dernier au Théâtre-Français, j'ai vu le mal du doute croître en elle jusqu'à la quasi certitude. Elle a lu sur mon visage quelque chose, précisément parce que je tâchais de ne pas le lui laisser voir, et l'angoisse, désormais, ne la quitte plus. Elle a beau s'affirmer que Framer no gardait pas ses lettres, les détruisait à mesure, a-telle pu le croire vraiment? Ne doit-elle pas être
harcelée par des soupçons d'autant plus affreux qu'ils sont plus probables?
Connme les choses les plus simples échappent à notre attention ! Mais, triple niais, cela seulement, que je lui ai dit sans savoir à quel point je frappais juste : « Fr amer gardait tout ! » Ces trois petits mots, aggravés de mes regards qui maintenant malgré moi la harcèlent, de mes silences persécuteurs, comment est-il possible qu'ils ne luisent pas, dans le cauchemar de ses nuits, comme le Thécel ! Mané ! Phares .' de la muraille! Elle doit être sûre maintenant que je sais quelque chose, que j'ai découvert quelque chose !
Elle a beau se posséder, elle a peur, elle ne serait pas femme si elle ne craignait pas le scandale. N'est-il pas atroce, même sans courir ce risque, de songer qu'un secret qui a été le cœur de son cœur, est aux mains d'un homme qui, rien qu'en la regardant d'une certaine manière, pourra la faire rougir comme s'il la voyait nue?... Comment la rassurer? Suis-je moi-même sur un lit de roses? livré à des contradictions qui me irent en tous sens : la pitié, la jalousie, parfois la tendresse, parfois une irritation voisine de la laine, et cette curiosité vorace comme une lèpre, lont la morsure m'est une perverse et ignoble ouissance ! Il faut en finir, cependant ! Après, ce
sera chose tranchée, le fer dans le vif, le feu dans la plaie. Lâche ! Ose donc !
Est-ce qu'elle le peut, la malheureuse? Femme, et retenue par des pudeurs — conventionnelles, soit, mais pourtant sincères — paralysée par la plus excusable fierté, son dernier soutien?
Mais une voiture s'arrête sous mes fenêtres. Je lève le rideau. J'ai mal vu? Non ! c'est elle, s'aventurant dans ma maison où elle n'a jamais mis les pieds, grimpant mon escalier à dix heures du matin ! Faut-il qu'elle ait souffert depuis trois semaines !
Ma femme de ménage est déjà partie. Je vais à pas de loup me poster derrière la porte. J'entends un bruissement léger qui effleure vite, vite, les marches de mon troisième, s'arrête sur le palier. Elle ne peut se tromper. Sur la porte est clouée ma carte de visite. Pourquoi ne sonne-t-elle pas, ne frappe-t-elle pas?
Elle est là cependant, tout contre moi, visage contre visage, le dur bois entre nous. Mon cœur se serre horriblement. Elle se consult.', elle n'ose. Si elle allait repartir? Que je voudrais lui crier courage ! Si j'ouvrais ? L'attente me rend la bouche sèche, j'ai des palpitations. Ah ! le timbre vient de me vibrer dans l'oreille et parcourt mes nerfs d'une trépidation aiguë.
J'ouvre, et ne trouvant pas ce qu'il faut dircL, je me reproche de ne pas avoir l'air assez surpris. Elle demande, après un peu d'indécision :
— Vous ê' es seul? Puis-je entrer?
Et elle passe devant moi, tandis que je pousse la porte vitrée de mon petit cabinet de travail ilgérien, dont je suis fier parce qu'il est coquet, avec ses tapis d'Orient et ses étagères sculptées. Je balbutie :
— Pr.'nez la peine de vous asseoir !
J'attire un grand fauteuil, je glisse, m'agenouil-r lant presque, un coussin sous ses pieds, tandis qu'elle conserve la noblesse de son maintien, prend seulement un charme douloureux d'amertume. Elle a une robe havane qui bride à plis caressants autour de ses hanches et tombe droit iepuis le genou sur des petits souliers vernis. Une jaquette de môme ton que la robe s'ajuste ù sa poitrine souple. Sous la voilette, qui lui pointillé le visage et se tend sur un chapeau de feutre élégant, ses yeux sont admirables de fierté déses- )érée.
Restant femme jusque dans l'effondrement de jette heure, elle prend, d'un regard circulaire, possession des tentures et des meubles de la petite pièce, ramène ses yeux sur moi et prononce ,out bas ;
— Vous m'attendiez, n'est-ce pas ?
Elle a lu dans mon cœur ; je l'espérais en effet. Le silence va retomber, oppressant. Elle soulève sa voilette et répondant à mon regard, me contemple fixement. Jamais femme ne m'a dévisagé ainsi. Je discerne l'iris de ses yeux, leur eau verte sablée d'or, une eau mystérieuse et tragique ; la prunelle dilatée est un puits d'ombre qui parle, qui requiert, qui ordonne. Quelques secondes inoubliables se figent. Ce regard me magnétise de plus en plus, me roule en son eau profonde ; j'essaie de me cramponner, de résister : impossible ! je m'y noie ! Elle chuchote, d'une voix persuasive qui me fond au cœur :
— N'avez-vous rien à me dire?
Nous voilà complices ! A quoi bon parler? Que j'aie au moins le mérite de ma loyauté, de mon dévouement sans phrases. Je vais à mon secrétaire, je l'ouvre, j'y prends le paquet de lettres et le lui présente : elle le r^içoit dans la main, en laisse tomber sur ses genoux ; je devine là une défaillance, une agonie de sa pudeur, un désespoir immense. Pour ce qui est, ou pour ce qui n'est plus?... Non! elle ne pense qu'à celui qu'elle a aimé ! Pauvre femme, qui n'a pu le pleurer, qui, après quelques marques de regret banal, a dCi sourire, continuer sa vie mondaine.
n'a pu porter — triste consolation — le deuil chéri. Elle s'est déjà reprise, le sang revient à ses joues livides, une fièvre brCile en ses yeux.
Je voudrais lui dire tout ce qui me gonfle le cœur, lui certifier mon silence, la supplier de croire à mon estime et à mon respect, l'assurer qu'elle ne doit ni douter ni craindre, que toutes ses lettres sont bien là, qu'il n'en reste aucîune — j'en suis sûr — dans les papiers d'Henri, et que je ne suis pas assez lâche pour en avoir gardé une seule, arme -possible, contre elle. Je voudrais lui crier q le moi aussi, j'aimais Henri, qu'un destin providentiel m'a mis sur sa route pour la sauver; je voudrais, ah ! jo voudrais lui dire que je l'aime !...
Mais il iii'est impossible de prononcer un mot; je ne puis pas même disculper mon silence ou en tirer mérite. Je viens, pour ne pas l'humilier d'un regard, de me tourner vers la fenêtre. Je contemple assidûment la ma son d'en face. De longues, longues minutes s'écoulent. J'entends un petit froissement de papier, de robe. Sans doute, eLe serre les lettres dans sa poche. Elie ne peut pas les brûler sur place, chez moi, je le comprends. Et cependant la prudence, la sagesse !... Ah! elle p'eure. Elle pleure sans bruit, à longs sanglots doux et silencieux. J'ai peur de
sembler ridicule. Je quitte la fenêtre et passe dans ma chambre, Au bout d'un instant, je reviens. Elle ne pleure plus. Elle s'essuie les yeux. Elle rajuste sa voilette. Elle sent que je vais parler : — car elle m'échappe, et je na veux pas, je ne puis pas la laisser partir ainsi. Mais elle me fait un signe qui supplie, et je comprends sa prière muette: « Ne me dites rien, laissez-moi aller!...» Lentement, elle gagne la porto, ;ivec Fuir égaré d'une somnambule, et là, oh Dieu ! là, elle se retourne et, d'un élan généreux, me tend les mains. Je les saisis, ces chères mains, je veux les baiser, mais elle se jette dans mes bras, me touche la joue de ses lèvres chaudes et vivantes. Puis elle se sauve, m'ayant payé, oui payé, de ce baiser qui scelle le pacte de notre silence à jamais...