‹ Gens qui passentChapitre 2 sur 7 · L'OPERATION · texte numérisé non relu

L'OPERATION

Henri Rutière s'éveilla en songeant :

« Aujourd'hui ».

II allait assister à une, à plusieurs opérations chirurgicales. Pas sur un des siens, ni sur un ami, heureusement. Non, le désir de se documenter pour un livre qu'il écrivait, et la curiosité de savoir comment cela se passe. Il paraît que Géraldieu, le spécialiste des « ventres », était inouï. Une virtuosité!...

Aujourd'hui.

Il consulta sa montre. Dans un quart d'heure, son ami, le docteur Farget, viendrait le prendre. 11 n'avait que le temps. Il se glissa doucement hors du lit, pour ne pas éveiller sa femme. Licette dormait à petit souffle, ses fins cheveux blond de chanvre en auréole. Les paupières closes bom-

baient comme des pétales de roses, et entre ses lèvres rouges la nacre des petites dents semblait rire.

Elle soupira, se réveillant à demi :

— Tu t'en vas déjà, chéri?

— Oui, Farget, retard...

Mais elle détourna la tête dans l'oreiller, reprise à son sommeil de jolie fée. Et Rutière savoura sa chance : une femme délicate, pure et saine à ses côtés ; dans la chambre voisine deux beaux petits gars, blonds comme leur mère, cinq ans, sept ans, de vrais enfants de l'amour. Allons, la vie lui avait donné sa part de bonheur.

Il barbotait dans le cabinet de toilette : douche glacée, gant de crin... La longue glace au mur lui renvoyait son image. Robuste, malgré la mèche grise plantée en aigrette au milieu des cheveux drus et noirs, il entrait dans cette belle maturité où Fàme et le corps, assouplis, s'harmonisent au jeu ferme des muscles et net des pensées. L'expérience, — ah! dure ! — le travail, la lutte avaient griffé de légères rides le coin de sa bouche, un peu grave. Mais les traits demeuraient jeunes, avec un air d'autorité; et le regard clairvoyant attestait la bonté, la haute bonté obstinée, malgré tout.

Aux plis des vêtements, la silhouette virile

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s'affinait ; l'homme civilisé ne peut s'empêcher de sourire à son double, élégant, du miroir. Farget pouvait venir. Un coup de timbre ! Le voilà!

Rutière dans l'escalier se heurtait à la femme de chambre accourant le prévenir :

— Du thé, Françoise. Deux tasses!

— Tu en prends, n'est-ce pas? dit-il à Farget qui, chapeau à la main et canne sous le bras, l'attendait debout, au seuil du cabinet de travail.

— Oui, mais vite. Hein, le beau temps !

Et Farget sourit dans sa barbe blonde, en ajustant son monocle. Ultra-moderne, rien en lui ne décelait le praticien, exercé pourtant, et le savant, réputé ajuste titre. Un mince ruban rouge au revers de la jaquette bien coupée, pantalon gris et gants clairs, il personnifiait avec chic la médecine, non plus revêche ou pédante, mais facile et aimable. Rien que de le voir rassurait les malades. Ses clientes raffolaient de lui.

Rutière versait le thé; il répondit content de vivre :

— Oui, il fait un temps magnifique.

On apercevait, par les fenêtres ouvertes, le jardin embuissonné de roses. L'eau d'un tuyau d'arrosage, haussé sur un support, divergeait en rais irisés sa pluie multicolore sur le gazon mol et velouté. Et entre les marronniers et le faîte

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des petits hôtels voisins, un grand pan d'azur resplendissait, vibrant de lumière.

Rutière tendit à son ami le gril de nickel où s'alignaient les toasts.

— Non, merci. Amusante, votre soirée?

Rutière répondit :

— Oui, assez.

Il revit le dîner, chez les Grandmasson, une des rares maisons de Paris oii l'on sache encore manger. Deux ministres, un académicien, les admirables épaules de Mme d'Orfay, le rire provocant de Lady Sigby, le visage couperosé du banquier Gottenburg, et Maître Corbe, le grand avocat d'assises, que tout le monde interwiewait sur le satyre de Grenelle, son client.

Les truites en gelée, et surtout les médaillons de ris de veau Lucullus, puis la table fleurie en azalées, en fantasmagoriques corbeilles de fleurs orange, rubis, flamme de punch, et la splendeur des femmes décolletées, leurs chairs lumineuses, et la grâce de Licette entre toutes, ces multiples sensations de bien-être, de luxe et de beauté, se confondaient pour lui en une seule, d'une plénitude savoureuse.

— Dis donc, lança Farget, tu es d'aplomb? Le cœur solide?

Ah! oui, spectacle proche, l'acier dans la peau.

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un ruissellement pourpre... Farget lui avait bien dit : des spectateurs non initiés blêmissent. Lui, à l'amphithéâtre, la première fois qu'on charcutait un mort, s'était évanoui.

Ma foi, on verrait bien !

Rutière n'était pas une poule mouillée. Ecrivain de valeur, classé à part pour sa franchise d'observation et sa vigueur d'analyse, il apportait à toutes ses œuvres Fàpre souci de la vérité. Passionné pour la vie autant qu'un savant, il expérimentait par lui-même, pénétrait dans tous les milieux. Salles surchauffées et malodorantes de la cour d'assises, cabarets borgnes d'apaches, le Dépôt, la Préfecture avec son personnel de voleurs et de filles, asiles où des aliénés pareils à des bêtes bavent de fureur, tapis dans la paille, il avait cherché à surprendre, sur tant de faces diverses, les complexes secrets de l'àme humaine.

Mais, bien que familier des hôpitaux, il n'avait pas encore vu de près une opération. C'était même étonnant.

— Filons, dit Farget.

11 jeta au mécanicien :

— Hôpital Solmet, après la barrière d'Italie... Et l'auto les emporta dans les rues baignées de

i?oleil. Il faisait chaud avec des souffles de vent. Les passants n'avaient plus l'air maussade des

jours de boue. Les femmes en toilette claire, la démarche allégée, semblaient aises qu'on les remarquât, désirables en leurs corsages blancs gonflés, les jupes révélant le rythme du pas léger.

— Tu tombes bien, Géraldieu a une matinée très chargée : un trépan, une amputation, un goitre, un fibrome et d'autres horreurs.

— Ce qui m'intéresserait, dit Rutière, c'est une opération de femme. J'en ai besoin pour documenter le roman que j'écris.

— Le fibrome, répondit Farget, en offre comme un plat à point. Tu m'as dit, n'est-ce pas, que tu cherchais une affection morbide, aux sources de la vie, et déterminant chez ton héroïne des troubles nerveux, tout un ravage de la mentalité, le cortège des phobies, des idées fixes, des détraquements normaux...

— Oui, dit Rutière pensif, qui revoyait les développements de son œuvre.

— Le fibrome, affirma Farget, satisfait.

— Qu'est-ce qu'un fibrome?

— Une tumeur.

— Répugnant?

— Si l'on veut. Oui, non. Ça lient de la place, surtout.

— On chloroforme la malade? ,

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— ... lurellement.

— Et jamais d'accidents?

— Par le chloroforme? Très rares. On a un opérateur spécial et des appareils perfectionnés.

Et Farget parla de la première de l'Athénée. Une agréable soirée, hier. Il y était allé avec les Vineuve : Huguenet excellent et Duluc délicieuse. Rutière pensait à son roman el le mot « fibrome » l'impressionnait. Il s'imaginait un dépeçage de boucher, le sang à pleins seaux. Pourvu qu'il n'allât pas tourner de l'œil comme une femmelette! La vue du sang lui était odieuse. Un moment, il regretta presque d'avoir accepté ce rendez-vous.

— Ça n'ennuie pas Géraldieu? hasarda-t-il.

— Lui? Pas du tout, il est charmé de te connaître. C'est quelqu'un de très bien, tu sais. Un caractère, et sans pose. Il est en train de se faire une belle situation.

— Il opère tous les jours?

— Tous les jours. Ah! il en a vu! Vois-tu, on devient médecin, mais on naît chirurgien. Il faut le don : la décision, la certitude, le sang-froid, et le doigté, celte habileté des mains sans laquelle on n'est pas un vrai opérateur. On en voit qui s'affolent, qui bousculent leurs aides, crient : « Une pince là! Vite, les ciseaux! En bon chirur-

gien, Géraldieu, fait son affaire tranquillement. Il y en a qui pontifient, discourent, jonglent avec leurs outils : du chiqué! Géraldieu, lui, ne pense pas à la galerie, mais à son patient.

— Un beau métier.

— Oui, quand on l'aime, on l'aime bien. Il y a des joies à voir se conlirmer un pronostic, des surprises fâcheuses, l'attrait de l'inconnu.

Il s'interrompit pour taper à la vitre, d'un bras coupant indiqua une avenue : le mécanicien se trompait.

— On ne sait jamais, professa-t-il, quand on ouvre un ventre ce qu'on y trouvera.

Rutière songeait. Pauvre humanité, si misérable. Que de maladies la minent, la torturent dans sa chair fragile et son débile cerveau ! Acharnée à vivre, elle traîne le poids des hérédités lourdes, des fléaux contagieux qui lui vicient le sang, atrophient ses muscles, greffent l'amas des sanies. Beau et courageux métier en vérité» que celui de ces médecins, de ces chirurgiens» luttant contre l'ennemi tapi, le mal infectieux, la mort!

D'un retour superstitieux, il embrassa son logis confortable, sa femme indemne, ses enfants à chair tendre de fleur. Fervent, il conjura le destin, de toute son âme repoussa le mauvais sort :

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qu'ils ignorassent la souffrance, que le douloureux spectacle qu'il allait contempler demeurât pour lui vision lointaine, étrangère, anonyme ! Que jamais...

Un instant, il se représenta Licette, son beau corps, sous le couteau, ou bien ses petits en péril, râlant contre la Force invisible qui, les prenant à la gorge, faisait chavirer le blanc de leurs prunelles. Et pour la première fois la gravité de l'acte qu'il commettait le préoccupa. Des inconnus, sans doute, ces patients qu'on allait opérer, mais pétris de la même argile périssable que lui, que Licette, que petit-Pierre et petit- Jacques. Il s'émut.

Farget reprit :

— Tu verras comme c'est beau une opération bien conduite. Ma parole, dans ce silence, cette attention poignante, ces gestes précis, ce sacrifice nécessaire, il y a quelque chose de religieux.

11 ajouta avec une nuance impercf^ptible de regret pour le passé, le beau temps de sa jeunesse :

— J'en îi fait autrefois, des opérations.

— Et tu n'avais pas le trac?

— Si, ai.x grands jours. On a conscience d'une telle responsabilité, on tient entre ses doigts la vie et la nort. Et puis on touche le mal, on le

voit, on l'extirpe. C'est consolant! Tandis qu'en exerçant, comme je fais à présent, la médecine générale, la clientèle... que de mécomptes, de tâtonnements!... Le diagnostic flotte. Le traitement?... Penh! sait-on ce qui guérit? Nous savons si peu de chose, au fond. Et les théories se succèdent, se remplacent avec tant de rapidité. En chirurgie on sait ce qu'on fait.

— Mais les risques?

— On peut dire qu'il n'y en a plus avec l'antisepsie. On fait des choses renversantes. Tiens, deux jeunes internes, l'autre jour, voient apporter à l'hôpital un apache. Il avait un couteau planté dans le sein, et à en juger par la taille, entré bien au cœur. Il respirait encore. Retirer l'eustache? C'était la mort certaine, immédiate. L'y laisser? Après un bout de temps l'homme claquerait tout de même. Ils se sont consultés : ça pressait, tu penses. Pas le temps d'attendre leur patron. Ils ont dit : « allons-y ».

« Ils ouvrent l'apache ; l'un empoigne le cœur d'une main, ça battait avec une telle violence que ses doigts s'ouvraient malgré ses efforts; de l'autre main il retire lentement le couteau, pendant que son camarade recoud le cœur. On referme l'armoire. Et l'apache vit et se ballade à présent.

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« Les journaux ont raconté la chose. Crois-tu l'audace de ces deux gosses? Ils craignaient d'être empoignés. Mais leur chef leur a dit devant les camarades :

« — C'est crâne, ce que vous avez fait là. Moi, je n'aurais pas osé!

Rutière, après un silence, reprit :

— Il doit pourtant y avoir des accidents. Farget dit :

— L'embolie, quelquesjours après, des fois.

— Oui ? demanda Rutière quêtant l'explication.

— Quand on lie les canaux sanguins, qu'on est forcé de couper, il se forme un eaillot à la ligature. Il doit adhérer ce caillot. On lui dit : (( — Reste là, toi. » Mais rarement, — ça arrive tout de même, — voilà mon bonhomme qui se promène. 11 arrive en un point vital, cœur ou poumon. Pouf!

— On meurt foudroyé?

— Pas toujours, on peut traîner des mois.

— 3tais le chloroforme? insista Rutière. Il a pourtant fait des malheurs.

Ainsi que les non-initiés, certains faits, certaines idées le frappaient particulièrement. Ce sommeil artificiel si profond qu'il anesthésie la douleur, l'intriguait, l'obsédait.

— Dame, fit Fargct, quelques cardiaques insoupçonnés... Mais on prend tant de précautions.

Il refrappa à la vitre, indiqua la gauche.

— Nous arrivons. Tiens, l'auto de Géraldieu file devant nous ! Ça va bien.

Une rue à droite, une autre, et sur un nouveau toc-toc, l'auto stoppait, derrière celle de Géraldieu qui, en même temps, sautait à terre.

Géraldieu entrait.

Farget fit les présentations.

— Enchanté, monsieur, dit le chirurgien, de documenter un de vos livres...

— Et moi, dit Rutière, de vous admirer sur le champ de bataille...

Cet échange de courtoisies banales ne les satisfit qu'à demi : on dit si peu ce que l'on voudrait trouver, le mot, la nuance. Du regard, les deux hommes s'étaient mesurés, avec cette instinctive réserve mêlée d'estime, qu'entre mérites égaux suscitent des rivalités professionnelles différentes.

— Henri Rutière, dit Farget, s'intéressera surtout au fibrome.

— Eh bien, nous commencerons par Ih, dit Géraldieu. Le cas que j'ai à vous offrir est intéressant. La malade aussi.

— Tu la connais?

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— Peu. C'est un de mes confrères qui me l'a envoyée.

— Jeune, jolie? demanda Farget.

— Elle l'a été, dit Géraldieu.

Il ajouta :

— Elle l'est encore.

Se tournant vers Rutière, il désigna les pelouses, la longue façade de briques roses au fond.

— Vous le voyez, l'accueil est riant. L'Hôpital, une fondation particulière, est presque neuf.

11 parlait d'une voix incisive, un peu hachée. Grand, alerte, il marchait d'un pas décidé, de maître. On le sentait chez lui. Sa barbe rase et dure, en chaumes roux, hérissait une face léonine, d'une rudesse animale, puissante d'intelligence, et qu'éclairaient des yeux superbes.

On entra sous le porche ; une salle d'entrée contenait des miséreux, venus à la consultation, habits déteints, traits usés. Une infirmière, s'effaçanl, salua de la tête.

De grands couloirs, carrelés de rouge, avec des portes claires. Géraldieu poussa l'une d'elles ; en lettres noires on lisait : salle d'opération. Il sourit :

— Vous permettez, il faut que je me mette en tente de combat.

Il ouvrit un vaste placard à porte-manteaux,

tabouret de paille, et vivement retira col et manchettes, changea sou pantalon sombre contre un pantalon de toile blanche, sa jaquette contre une longue blouse blanche, ses bottines contre des souliers de tennis blancs.

— Pour ne pas emporter de sang à mes semelles, murmura-t-il.

Il noua les cordons d'un ample tablier blanc, puis d'un petit en forme de bavette et dit :

— Voilà, entrons.

Il poussa une porte de verre dépoli, et la pièce où il pénétrait se déploya, toute blanche, sous un grand vitrage dépoli, close et recueillie comme une chapelle tant le jour était calme et le silence profond.

Ce que Rutière vit tout de suite, au centre, ce fut, dressé comme un chevalet de supplice, le lit blanc en forme d'Y, aux jambages écartés, — la table opératoire, souffla Farget, — le lit ru et rigide, tragique à force de simplicité.

Il y avait là des médecins, en blouse d'hôpital, un petit brun à tète de gerfaut, l'aide de (^raldieu, et celui qui allait donner le chloroforme et qui ressemblait à un peintre, barbe blonde en pointe et cheveux relevés. Présentations. L'aide dévisageait Rutière avec curiosité. Géraldiei devant un lavabo à pédale, les manches relevées

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jusqu'au coude, s'inondait d'eau savonneuse, frottait vigoureusement ses mains enduites de mousse.

— Quel antiseptique? interrogea Farget.

— Aucun. Savonnage à la brosse. Puis je me trempe les mains à l'alcool.

L'aide en faisait autant.

— Par quoi commence-t-on? demanda-t-il.

— Le (( ventre », dit Géraldieu.

Et se retournant vers Rutière :

— Si vous voulez passer à côté, vous verrez endormir.

Mais Farget faisait remarquer à son ami la table de verre où reposait sur un plateau l'arsenal d'opération : ciseaux, bistouris, pinces, outils de nickel luisants, lisses, aigus, cruels.

— Tu vois, propreté parfaite. Toutes les précautions sont prises.

— Voulez-vous venir? proposa l'aide.

Rutière le suivit. Maintenant il allait, après la

salle et les opérateurs, contempler la patiente, cet être angoissé, au bord de la minute inéluctable, cette créature que n'isolaient pas, pour une opération de luxe, la fortune, les convenances, les parents, et dont lui, curieux, lui intrus, allait surprendre les dernières résistances avant le sommeil de plomb, imposé au fervent espoir de guérir, à l'atroce peur de mourir, tout le mystère de

l'inconnu qui enveloppait ce corps et cette àme en détresse.

Discrètement, avec un malaise, comme s'il pénétrait chez autrui, Rutière entra dans une seconde pièce plus petite, aussi claire, aussi blanche, où le médecin chargé d'administrer le chloroforme et les assistants se penchaient autour d'un lit de fer à grosses roulettes. Dans ce lit reposait la femme, la couverture tirée jusqu'à la gorge et les bras hors des draps.

Elle plaisantait avec eux, d'une voix claire,, d'une voix si jolie, qu'il semblait qu'elle annonçait un charmant visage, d'une voix dont le timbre frappa Rutière par une grâce inoubliée, persistante, et qu'il retrouvait, dans la surprise et le doute.

— Vous voyez, je suis raisonnable, dit-elle. Je n'ai pas peur.

Mais un peu d'inquiétude perçait dans le ton fébrile.

— Vous vous arrêterez de m'endormir si je vous le demande, n'est-ce pas?

Rutière tressaillit, songeant brusquement, n'entendit même pas la réponse paisible du médecin :

— Soyez tranquille.

11 ne remarqua . pas davantage le sourire de complicité que lui jetait un des aides, blasé sur ces

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phrases usagées. Il songeait, avec un pressentiment pénible, et à la fois la peur et l'envie de le voir se vérifier :

— Mais je connais cette voix. Je la connais. Serait-ce?...

Et il avança la tête, il fit un pas, il aperçut le profil émacié de la femme, le haut front sous un casque de cheveux dorés, la petite bouche où la lèvre inférieure semblait une grosse cerise coupée en deux par un bec d'oiseau, le menton rond et le cou laiteux. Rien qu'à la blancheur de ce cou !...

Il la reconnut : Madeleine!

Et d'un instinctif recul, comme si elle allait, elle aussi, le reconnaître et lui parler, il battit en retraite vers la tète du lit.

Madeleine !

Non il ne fallait pas qu'elle le vît ! Il n'avait pas le droit de lui causer une émotion en cet instant. Et il regretta d'être là. Il souffrit de cette mise en présence imprévue, de la perfidie sournoise du hasard qui les rapprochait en pareille circonstance, comme pour raviver en lui, par plus de pitié que de regret, des souvenirs si anciens qu'une heure avant il les eût jugés morts, enterrés, éparpillés en cendres aux quatre vents, et qui maintenant, avec une intense acuité, res-

suscitaient, térébraient son souvenir et lui fouillaient le cœur.

Madeleine !

Assis, au chevet delà patiente, le médecin s'assurait que, sur une petite table à portée de sa main, le flacon de chloroforme à prises d'air, prolongé d'un tube en caoutchouc, fonctionnait bien. Il appliquait soudain sur le visage le masque en entonnoir qui descendit des paupières à la bouche.

— Respirez bien maintenant.

Il venait d'ajuster le tube au masque, surveillait le jeu sur l'appareil d'une soupape battant à chaque expiration du souffle, tandis que, saisissant de l'autre main le poignet de la femme, il suivait sous son pouce les battements du pouls,

— Respirez... ordonna-t-il.

Farget fit à mi-voix :

— Les vapeurs du chloroforme vont agir. C'est l'affaire de dix minutes, tu vas voir.

Rutière avait pâli. Une envie folle le poussait de s'avancer, de regarder mieux. S'il s'était trompé. Si ce n'était pas elle ! Il y a de si étranges ressemblances. Mais non, non, il était sûr; la voix, les contours du visage, cet on ne sait quoi qui particularise à jamais une identité, le cou laiteux, c'était bien Madeleine.

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Et dix ans de sa vie se déplacèrent devant lui, tout son récent passé de conquête, de travail, de succès, son amour pour Licette, son mariage, ses enfants... Tout cela disparut en un éclair. Sa jeunesse, à la place, revivait. Sa jeunesse, cinq ans de vie avec Madeleine, cinq années libres, passionnées, fougueuses, en marge de la vie! Gomme ils s'étaient aimés.

Sans doute d'autres liaisons éphémères lui avaient fait oublier celle-là, jusqu'au jour où, assagi, désireux de créer un foyer, il avait trouvé dans le mariage la paix rêvée, calme et tendre. Mais cet amour-là, enfiévré de belle sève, d'ardentes illusions, qu'il avait été fort, fou, délicieux !

La voix de la patiente, dont les assistants immobiles scrutaient le visage, tout à coup s'éleva, plaintive :

— Je me sens moins bien, ôtez, ôtez...

Le médecin, sûr du pouls, répondit avec fermeté :

— Respirez!...

Rutière avait fait un pas instinctivement, ébauché un geste de protection vaine. Une curiosité poignante l'inclinait vers Madeleine. Oh ! c'était bien elle ! Gomment ne l'aurait-il pas reconnue tout de suite?

Elle, à qui le nivage insaisissable du temps avait strié l'angle des paupières, meurtri, fané les joues, mais en la laissant presque belle encore; elle, avec ses cheveux rutilants qui dans le soleil ondulaient en crinière de flamme; elle, avec ses yeux lumineux, couleur de raisin vert, où l'ombre vitreuse du sommeil descendait déjà.

Et Rutière rencontra le regard de Madeleine; ce regard se fixa sur lui, hésitant,, sous le poids des paupières lourdes. Il lui sembla 'qu'elle le reconnaissait, il en éprouva une anxiété. Une sorte d'étonnement vint sur cette figure figée, un éclair de conscience avant de sombrer dans la nuit. Elle l'avait reconnu, aucun doute! Et que signiiiait-il, ce regard intense cL chancelant? Reproche? Amertume? Résignation? Haine?

Elle murmura d'une voix changée et engourdie :

— J'étoufle... J'é...touf...fe!

Le médecin ne broncha pas. Farget poussa le coude à Rutière :

— Ça va y être.

On n'entendit plus qu'un râle bas et lent, puis plus rien. Le médecin releva une des paupières de la patiente ; la pupille ne réagissait plus. Il abaissa son menton : tout allait bien. Un mouvement se fit : on allait rouler le lit dans la salle d'opérations. Fai'get dit à son ami :

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— Passe donc !

Et tout à l'oreille :

— Un peu pâle. Ça va tout de même ?

Rutière fit signe que oui. Que faisait-il là? s'il

s'en allait?... La pauvre femme qu'on allait opérer sous ses yeux lui était devenue étrangère; il ne pouvait plus rien pour elle. Sa présence alors n'était-elle pas indélicate? Mais un regain de sentiments qu'il croyait éteints, un mélange d'horreur et de sympathie scellaient ses semelles au parquet dallé. Il resterait.

Et dans une brusque vision il vit le corps enlevé dans des bras vigoureux, la forme nue gisant sur le lit en Y; on bouclait d'une sangle les jambes et les bras.

Une douleur brusque tenaillait le cœur de l'écrivain.

Cette femme inerte, à l'étal, qu'on bouclait sur la table d'opération, avait été sienne, corps et àme. Il n'avait pas été le premier, il n'avait pas été le dernier. Mais pendant cinq ans elle lui avait appartenu. Tout ce qui unit deux êtres, la communauté des repas, l'intimité du home, la douceur des entretiens, la saveur même des querelles et des raccommodements, le sommeil confiant, les promenades dans l'enivrement de la campagne, l'été; les soirées chaudes au théâtre, l'hiver, mille

sentiments, mille sensations fugitives et tenaces les avaient liés étroitement. El il avait fallu qu'un jour ils se séparassent! Vivants, ils avaient dû mourir l'un à l'autre, redevenir l'un pour l'autre des inconnus ! Faut-il que le cœur humain soit fragile! Pauvre chose de nous!

Rutière se souvenait : unis d'abord, longtemps,^ puis désunis par la différence des caractères, de& origines, des goûts. Madeleine sortait du peuple. Elle avait gardé, de ses débuts d'ouvrière artiste, de l'atelier où elle confectionnait des chapeaux, une vivacité primesautière, un besoin d'indépendance et d'irrespect. Fantasque, passant du rire aux larmes et de la tendresse à la colère, elle avait lassé peu à peu son compagnon déroute. Ils s'étaient blessés mutuellement. Elle l'avait trahi, — c'était pis, — dans un caprice absurde, un égarement de rancune.

Rutière, orgueilleux, avait souffert sans pardonner. Il avait rompu, assurant à la jeune femme, en mémoire des heures d'amour, une somme assez forte pour la mettre à l'abri du besoin. Depuis, volontairement, il n'avait plus voulu la revoir ; mais pendant un an, quelle souffrance : orgueil ulcéré, tendresse à vif! Depuis, qu'était-elle devenue? Quels hommes l'avaient aimée, se demandait-il? Par quels hauts

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et bas avait-elle passé : fortune, misère, avant d'échouer, triste chair d'hôpital, sur ce lit de torture ?

Il regarda une dernière fois le corps pur, où nulle tare, aucune déformation n'annonçait un ravage secret. Déjà les assistants s'empressaient; des serviettes antiseptisées masquaient la femme immobile, ne laissaient d'apparent qu'un petit rectangle de chair, — le champ opératoire, murmura Farget, pour Entière, qui en éprouva un soulagement : pudeur confuse, jalousie rétrospective obscure? il ne sut.

Géraldieu et son aide se gantèrent, de filoselle blanche. Et cet acte mondain semblait revêtir une gravité particulière. Le visage du chirurgien exhalait un calme extraordinaire, une maîtrise recueillie. Un infirmier fit basculer le lit en Y, tête en bas ; le masque au chloroforme de nouveau s'abattit sur la face de la femme, et Géraldieu, prenant un bistouri, dans un silence solennel, entama le ventre.

Rutière vit jaillir le sang, que l'aide, le petit brun à tête de gerfaut, d'un tampon d'ouate, aussitôt épongea. Pauvre Madeleine ! l'avait-il assez détestée, avait-il voulu assez l'oublier! Et pourquoi la bizarrerie du sort la ramenait-elle devant lui, infirme, attendant la délivrance de la

chose sans nom, de la hideuse infirmité qu'elle portait en elle.

Le bistouri fit une nouvelle entaille, et la haie de sang épongée à nouveau, la chair comme un fruit fendu s'écarta sous les doigts rouges de Géraldieu.

II prit les ciseaux.

Farget dit à Rutière :

— Il va ouvrir le péritoine, cette peau que tu vois et qui enveloppe les intestins.

Mais Rutière détourna les yeux. Madeleine, qu'il avait tant aimée! La voir ainsi, c'était affreux ! Il oubliait les mauvais jours, la trahison, ses reproches, ses dégoûts ; il ne se rappelait que les instants de joie, les rires clairs, les baisers, le soleil qui baignait leur petit appartement au-dessus du jardin du Luxembourg ; il revoyait le piano, près du divan, et des estampes du xviii^ siècle, sur le mur en face, en de vieux cadres dorés. Il évoquait Madeleine, drapée d'une robe japonaise, dans toute sa beauté jeune et fière. Il revoyait...

Tout à coup, quelque chose d'insolite eut lieu : le médecin qui administrait le chloroforme se pencha vivement vers la patiente, dont on percevait encore le râle lent et rauque, régulier, tandis que ses joues légèrement violacées se gonflaient d'un rythme égal.

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— Ça ne va pas? demanda Géraldieu.

— Le pouls diminue. Il est bien petit.

Il avait retiré précipitamment le masque, essuyait une écume aux narines et aux lèvres de la patiente.

Il dit :

— Le pouls s'arrête !

Alors brusquement Géraldieu et l'aide se jetèrent sur la femme, tandis qu'en hâte les assistants débouclaient les sangles qui l'assujettissaient aux bras et aux jambes.

Rutière fut repoussé par un infirmier qui basculait le lit, tandis que Farget pesait sur le thorax de Madeleine, dont l'aide, à temps réglés, écartait et ramenait les bras, de façon à réveiller les mouvements respiratoires. Seconde tragique! Géraldieu, avec une pince, avait saisi la langue de Madeleine, il l'attirait et la laissait rentrer. Tous avaient le visage tendu, les yeux luisants, une expression dure et ardente : on eût dit qu'ils torturaient âprement un cadavre.

Rutière, entre cette agitation, ces gestes démoniaques, aperçut le visage de Madeleine, d'une lividité effrayante. Et puis il ne sut plus ce qu'il pensait, ce qu'il faisait, ballotté, emporté comme une épave dans le remous de ces minutes vertigineuses. Il vit la religieuse au masque hermé-

lique, apporter à un des assistants uae seringue de Pravaz à injections ; il sentit l'odeur d'éther du flacon qui, s'échappant, se brisa sur les dalles. Il vit Farget frotter vigoureusement à la brosse un des bras de Madeleine, et machinalement il essaya d'en faire autant, mais le contact de cette chair tiède encore fut pour lui un supplice. Il céda sa place à un assistant, et sombre, inutile, navré, il contempla l'immobilité terrible de ce corps autrefois si cher.

Gela dura-t-il une heure ou dix minutes? 11 ne put s'en rendre compte.

Ce n'était plus Géraldieu, maintenant, qui opérait les tractions rythmées de la langue, mais le médecin à barbe en pointe, et l'aide à tête de gerfaut continuait avec Géraldieu la respiration artiiicielle. La sueur ruisselait de leurs visages contractés, ils ahanaient comme des geindres.

A la in, le chirurgien et les aides s'arrêtèrent, tous ensemble, comme s'ils s'étaient donné le mot en une certitude désolée. Géraldieu eut un geste d'impuissance, tandis que la rehgieuse faisait un grand signe de croix.

Une demi-heure aj)rès, et quand de nouveltes tentatives aussi infructueuses, des applications d'électricité à l'épigastre et des pointes de feu eurent échoué., Farget rajusta ses manchettes

l'opération 75

froissées el emmena Rutière. L'auto du docteur démarra. Tous deux étaient très pâles.

— C'est un cas très rare, dit Farget pensif; d'ordinaire, les accidents, s'ils se produisent, n'attendent pas la fin de l'opération.

II ajouta :

— Tu ne t'attendais pas à ça? Ni moi non plus. C'est la première fois que ça arrive à Géraldieu. Toutes les précautions avaient été prises.

Rutière ne répondit pas. Il songeait à ce cadavre qu'il laissait derrière lui, au passé, à Madeleine vivante. La gorge serrée, il ne put que murmurer après un long moment :

— • Pourquoi est-elle morte?

Farget eut un geste vague : c'était comme cela, un hasard malheureux, la Fatalité qui passe, épargnant les uns, broyant les autres, au petit bonheur.

— Elle était encore bien, la pauvre fille, dit-il, c'est pas de chance de mourir comme ça.

L'auto roulait avec un élan souple. Rutière se souvint alors, — bizarrerie des idées — que Farget déjeunait chez eux. Il revit le petit hôtel confortable, le jardin embuissonné de roses, Licette, sa femme, qui les attendait, pleine de vie, en robe légère d'été, et les beaux petits... Il y aurait du homard à l'américaine, que Farget aimait, et on

goûterait un nouveau vin de Touraine, joliment mousseux.

Ah! la vie, la vie qui continue indifférente... et là-bas, sous un drap, Madeleine rigide, avec son ventre recousu, comme une grande poupée froide.

— Ça t'a chaviré, hein? dit Farget.

Rutière voulut dire oui, mais le mot s'étrangla dans sa gorge. Les yeux secs, il regardait fixement devant lui : il eût voulu pleurer. Bah... Et après? La vie, la vie toute-puissante continuait, jusqu'au jour où chacun, arrivé au bout de son rouleau...

— Dommage, dit Farget, c'était une belle opération.

M. Thomas Lochard, employé au Ministère de l'Instruction Publique, atteindrait l'an prochain sa retraite. C'était un veuf sans enfants, homme ponctuel et de tempérament mélancolique, par l'eflet d'une maladie de foie et d'une existence sédentaire qu'il n'aimait pas, mais qui à la longue lui était devenue indispensable. Aussi, s'effrayaitil d'avance de ne plus revenir à son bureau. Ce bureau qui donnait sur une cour, et que quatre tables en bois noir avec pupitres remplissaient, il le jugeait cependant odieux. Trente ans de sa vie s'y étaient écoulés. Mais cette habitude tyrannique le jugulait.

Il était toujours le premier arrivé, le dernier parti. Son coin était celui de la fenêtre. Il possédait un placard à lui, et dans ce placard des

fausses manches de lustrine et de vieilles chaussures, affublement qu'il revêtait pour se mettre à l'aise. Dans ce placard, disposé ingénieusement en cabinet de toilette, tenait une cuvette. C'était aussi son garde-manger : il y enfermait des biscuits secs et du chocolat, avec de l'eau de mélisse ; car M. Thomas Lochard était un homme précautionneux.

Son mutisme habituel, sa politesse réservée, le faisaient tenir un peu à l'écart par ses collègues, bons garçons occupés à faire des calembours, à compulser les journaux de courses, à fumer des cigarettes et à dire du mal de leur prochain. On le jugeait aussi malchanceux, parce qu'il restait éternellement commis de seconde classe sans avoir jamais pu atteindre la première, et encore moins obtenir le rond de cuir du sous-chef.

Il est vrai que le bureau de Lochard, dit le bureau des Ampliations, était particulièrement mort. C'était un bureau stagnant comme un étang. 11 ne rendait aucun service, et n'avait proprement aucune utilité. On l'avait constitué de toutes pièces, quarante ans auparavant, pour y caser un vieux fonctionnaire sans valeur protégé par un ministre; et depuis, le bureau des Ampliations continuait à fonctionner avec ses quatre employés, occupés à copier des pièces parfaite-

ment inutiles qu'ils répartissaient entre les différents services du ministère, sans avoir même le plaisir de les voir utiliser. Car sitôt arrivées, on les enfouissait dans de vastes cartonniers d'où elles ne revoyaient jamais le jour.

Pendant trente ans Lochard avait copié des besognes ingrates et superflues. Il s'y était appliqué avec zèle et conscience, soignant son écriture, utilisant la gomme et le sandaraque avec une rare habileté, veillant à la régularité des marges et espaçant congrument les blancs.

11 s'était marié avec une personne de caractère difficile, il avait connu les petites joies et les grands ennuis du ménage; il avait soigné avec un dévouement méritoire son épouse atteinte d'un cancer ; il l'avait enterrée, et il avait continué, il continuait au bureau, à copier de son écriture coulante, une anglaise aux jambages arrondis, enjolivée de fioritures savantes.

11 s'ennuyait le dimanche, et ne fréquentant personne, passait la matinée dans son petit appartement, causant avec les deux canaris en cage de la morte; dans l'après-midi, vêtu de ses habits neufs, il allait se promener à pied au Bois de Boulogne et rentrait dîner dans un bouillon Duval, d'une sole frite — sa gourmandise hebdomadaire — et d'une compote d'abricots; sur quoi il

se couchait pour reprendre avec un plaisir résigné, le lundi matin, son train-train journalier.

Dans la maison qu'il habitait, il ne voisinait pas. Aussi fut-il surpris, un soir où il mijotait lui-même son frugal dîner, d'entendre sonner à la porte. Il alla ouvrir, et une grosse dame endimanchée d'un chapeau à fleurs, un mantelet de soie fatiguée sur les épaules, un parapluie à la main, lui dit :

— Monsieur Thomas Lochard, n'est-ce pas, fonctionnaire au Ministère de l'Instruction Publique?

Il ne put nier sa qualité. La visiteuse ajouta :

— Je suis Mlle Porlet, la directrice de l'Ecole primaire des filles de l'arrondissement.

Il ne put faire autrement que de la prier d'entrer dans la salle à manger qui, grâce à un fauteuil en tapisserie, une chaise de velours d'Utrecht et un guéridon Louis-Philippe, avait un air de salon et en tenait lieu. Il lui désigna le fauteuil, mais modestement elle prit la chaise.

Il la dévisageait. Elle n'avait plus d'âge, les joues couperosées ; mais un air de bonté et de gaucherie mêlé d'assurance professorale. Elle exj)liqua le but de sa visite.

Elle faisait une tournée de quêtes dans le quartier, maison par maison, étage par étage, évincée

NINI 8t

ici, bien accueillie là. Mon Dieu, oui, elle quêtait, et n'en éprouvait aucune honte, car c'était pour les « colonies de vacances ».

— Vous en avez certainement entendu parler, Monsieur. Nous emmenons chaque année à la mer, ou à la campagne, — ah! dame dans de petits endroits pas cher, — ceux de nos élèves qui sont les plus mal partagés et dont les parents sont trop pauvres pour leur assurer le bon air dont ils auraient besoin. Nous les conduisons aux champs ou sur les plages se faire de bonnes joues rouges et aspirer la belle santé. Seulement, pour cela, et si modiques que soient nos frais, nous avons besoin d'être aidés par le concours généreux des honnêtes gens. C'est une bonne œuvre, monsieur, vous le voyez, une œuvre de solidarité et de justice.

Elle ajouta :

— Et si vous saviez quel réconfort c'est pour nous de voir tout ce petit monde s'amuser, reprendre des forces; songez que dans le nombre il y en a qui, pendant toute l'année, ne mangent pas à leur faiml Vous ririez de voir avec quel bon appétit nos fillettes dévorent, dans les fermes, les bols de lait crémeux et les tranches de pain bis. Alors, Monsieur, j'ai pensé...

Elle se méprit au silence de Thomas Lochard.

Son silence ne venait pas de son avarice, car ces paroles, dites avec une bonhomie franche, venaient de l'émouvoir. La gène tenait à ce qu'il n'était point riche, d'abord, et à ce qu'il ignorait ce qu'on peut donner en pareil cas.

La maîtresse d'école reprit très vite :

— On donne ce qu'on veut. La moindre obole est la bien venue.

M. Lochard, se décidant, tira alors d'un tiroir où il les avait en réserve quatre belles pièces de cinq francs, rondes, brillantes, à l'effigie de la République.

— Oh! merci, monsieur, dit la brave demoiselle avec effusion. Quel plaisir vous me faites; nous allons pouvoir emmener la petite Nini.

— Qui est-ce donc, la petite Nini? demanda le fonctionnaire ému par le ton joyeux de la directrice.

— La petite Nini Barcot, monsieur, est une pauvre petite que nous aurions voulu emmener, parce qu'elle est très pâle, très maigre, très affaiblie ; mais nous n'avions pas assez d'argent pour cela, et la justice voulant, comme nous l'avions emmenée l'an dernier, que nous lui préférions de petites camarades qui n'ont pas encore eu de vacances à la mer, nous nous désolions de ne pouvoir compléter ce qui nous

manquait. Grâce à vous, monsieur, voilà une enfant qui va refleurir, à qui nous allons donner de la joie et de la santé; en veux-tu, en voilà! Je vous remercie profondément.

— Mais non, mais non, je vous en prie, répétait Thomas" Lochard, pris d'une pudeur et s'étonnant lui-même de sa générosité.

Le lendemain, nouveau coiip de sonnette. Mlle Porlet, encore, et qui tient-elle à la main? Une petite Fille aux souliers troués, une de ces petites faces anémiques dont on dit que c'est : « un oiseau pour le chat ». Dans ce teint de papier mâché, d«ux yeux d'un bleu doux, deux myosotis mettaient leur petite flaaioae claire.

— Voilà Nini qui vient vous remercier, monsieur. Regardez-la bien, car sûrement dans un mois vous ne la reconnaîtrez plus.

M. Lochard chercha dans son buffet une petite pomme destinée à son dessert et l'offrit à l'enfant.

— Une bonne petite fille, lui confiait la directrice, travailleuse, courageuse. Elle n'a plus qu'une vieille grand-mère à moitié percluse. C'est dire qu'elle est presque seule au monde.

Au départ, Thomas Lochard laissa passer Nini la première et sur le palier retint la directrice. Il lui glissa dans la main une piécette d'or, cette fois, et à voix basse :

— Achetez-lui donc, je vous prie, des souliers et une bonne capeline de tricot.

Un regard de Mlle Porlet remercia plus que toute parole.

On se dit adieu et au revoir, M. Lochard souhaita à l'enfant de bonnes vacances ; et quand la porte se referma derrière elles, il se sentit triste et seul. Oui, il aurait pu avoir un enfant. Cela distrait, occupe. Cela remplit la vie : on a des devoirs, des responsabilités, des soucis, des inquiétudes : mais aimer un petit être, le façonner, le diriger, n'est-ce rien?

Il n'avait ni femme ni enfant. Il vieillissait seul. Le miroir lui renvoya son portrait : une figure jaunâtre, des yeux bouffis, un crâne chauve; il n'était pas beau, certes; mais à la longue la vie vous pétrit, vous affine, et il portait sa bonté sur le visage, une bonté secrète, insoupçonnée des autres, et jusqu'à présent de lui-même.

Jamais il ne s'ennuya plus que ce long mois d'août, où les journées se lèvent si tôt, se couchent si tard, se prolongent interminables, splendides et mornes. Il souffrait de la chaleur dans son petit appartement. Et l'idée ne lui venait pas de s'absenter pour ses vacances. Où irait-il? Depuis longtemps, le plaisir de l'initiative, du nouveau, l'avait abandonné. Il était comme le

cheval à l'écurie, le bœuf au râtelier. Il faisait sa besogne et rentrait chez lui; à peine prenait-il plaisir à lire, ou à se promener. La seule chose à laquelle il pensât avec plaisir, c'était que là-bas dans un petit trou de plage, entre la coupure de deux hautes falaises de Normandie, la petite Nini, avec ses camarades, courait, barbotait dans la vague, bâtissait des châteaux de sable et mangeait à sa faim.

Tout cela pour les quatre pièces rondes d'argent clair et la pastille jaune : cette libéralité qu'il avait faite sans joie, avec le sentiment, pourtant, que ce serait bien de sa part, et qui donnait à un petit être humain, jusqu'alors malheureux, tant de bonheur.

Août s'écoula, et voilà que le 2 septembre, — toute sa vie Thomas Lochard se rappellera cette date — la sonnette tinta d'une façon qu'il reconnut, oh! sans hésiter. C'était Mlle Porlet, et derrière elle une fillette aux joues roses, aux mollets fermes. Nini, qui a doublé, pour le moins.

Il sent le besoin de plaisanter, mais une joie délicieuse lui inonde le cœur :

— Ah ! qu'est-ce donc que cette jolie petite fille que je ne connais pas. Non, bien sûr, je ne l'avais jamais vue !

Il a beau dire cela d'ua air très convaincu, Mlle Porlet et l'enfant éclatent de rire, et toutes deux en même temps répondent triomphantes :

— Mais c'est Nini, voyons! c'est Nini!

Et l'on raconte des choses, des choses ... Nini bavarde, sur les genoux de son nouvel ami : la mer qui fait hou! hou! les crabes qui pincent, les châteaux de sable, et les promenades en barque, et une excursion en char à bancs dans un château où on leur a servi une tarte aux cerises large comme la table.

M. Thomas Lochard est heureux, et Mlle Porlet sourit. Elle a eu du mal, avec toute cette grande petite famille turbulente, grisée de soleil^ excitée de plaisirs simples et toujours nouveaux. Mais de quel cœur elle s'est donnée à la tâche.

M. Lochard promet d'aller lui rendre visite, jeudi, oui, jeudi, à l'école. Et quand, ayant mis son chapeau haut de forme des dimanches et des gants, tenant un gros paquet noué de ficelle rose à la main : des pains d'épice pour toute lu classe, il se présente à la porte, il est consterné d'entendre Mlle Porlet lui dire :

— Ah! monsieur, la pauvre petite Nini...

— Elle n'est pas malade? Elle n'est pas?... hasarde M. Lochard qui devient pâle.

— Oh non! C'est sa grand-mère qui est morte,

d'une attaque d'apoplexie. Voilà Nini seule au monde.

— Alors, murmura Thomas Lochard, le cœur serré.

— Alors, on nous la prend. La pauvrette est à la rue. L'Assistance publique s'en charge et va l'expédier comme pupille au loin, au fond de l'Auvergne, la confier à des paysans qui rélèveront avec les chèvres et les vaches, en feront une fille de ferme. De braves gens, peut-être. On ne sait jamais. Des brutes aussi, c'est possible. Une dure vie, en tout cas. Et Nini est si sensible, si tendre, si reconnaissante. Une jolie petite âme, monsieur» si vous la connaissiez...

M. Thomas Lochard abasourdi baisse la tête. Il fait un rapide calcul : sa retraite, ses appointements, il dépense peu, ne va pas au café. Une tendresse à lui, bien à lui ; deux petits bras frais qui se pendront à son cou... Et Nini ne souffrira plus, Nini ne gardera pas les vaches. Elle continuera à apprendre avec Mlle Porlet, elle vivra avec lui, elle sera la fille qu'il aurait tant voulu avoir.

Il devient très rouge, et dit :

— Non, mademoiselle, elle ne s'en ira pas. Qu'on me confie Nini, je l'adopterai.

— J'ose croire, conclut le docteur îïeiirtal avec émotion, que Mlle Simone trouverait en moi le compagnon de vie le plus dévoué, le plus soucieux du bonheur, et que vous, cher monsieur Mareuil, et vous, madame, auriez en moi le plus respectueux des fils.

Il avait débité ces mots d'une traite. Un feu fier animait ses yeux francs ; sa jeune tête léonine , aux cheveux relevés en arrière, exprimait la résolution, la franchise, une beauté morale qui semble réservée aux métiers de dévouement et de péril. Anxieux, pendant le silence qui suivit, il observait tour à tour les Mareuil, la rude figure carrée, massive, de l'industriel et les traits fins et bons, un peu dolents, de sa femme.

D'un air docile, avec un espoir contenu, elle

levait les yeux sur son mari ; lui, pensif, tapotait la table avec un couteau à papier.

— Mon cher Heurtai, dit-il enfin, votre demande nous honore, elle nous touche. Nous ayons contracté envers vous des liens de reconziaissance que ne reniera pas la convalescente que Toici...

Heurtai eut un geste de confusion délicate ; il Tenait de sauver Mme Mareuil, qu'une fièvre typîioïde très grave...

— Votre caractère, reprit Mareuil, l'estime publique que vous avez su mériter, l'avenir certain qui vous attend, tout cela nous dicterait une réponse favorable, n'en doutez pas, si je ne me trouvais devant des engagements d'honneur qui me forcent à décliner, avec regret, votre proposition. Simone est fiancée.

— Je l'ignorais, dit Heurtai avec un léger retrait ûu corps, sous le coup qui l'atteignait en pleine poitrine.

— J'aurais du vous le dire, répliqua bonnement Mareuil. Mais quoi! Nous ne nous connaissons que depuis trois mois à peine. Et pendant deux mois la santé de ma femme a été mon unique préoccupation. Ensuite, j'ai dû voyager, pour mes affaires en retard, je suis revenu d'hier; et — aJGuta-t-il avec un peu de malice, — vous n'avez

pas perdu de temps puisque nous causons ici, ea amis.

— Je suis extrêmement peiné, dit le jeune médecin. Si j'avais pu supposer...

— Simone, dit le père, est fiancée depuis densi ans à M. de Kervoz, officier de marine ; des raisons de carrière et la nécessité pour mon futur gendre de raffermir sur mer une santé un instant compromise, la jeunesse aussi de ma fille nous ont fait ajourner le mariage. Il doit être célébré cet hiver.

— Mon ami... intervint avec douceur Mme Mareuil.

— Oui, dit l'industriel brusquement, d'un toa le maître. Je sais ce que tu voudrais me dire !

Et se tournant vers Heurtai avec franchise :

— Ma femme n'a jamais vu avec enthousiasme îette union. L'égoïsme maternel, bien légitime iprès tout... Un gendre qui voyage au loin, oa [ui peut emmener sa femme en quelque poste l'Extrême-Orient, cela ne fait pas son affaire. }ue voulez-vous ! Simone a agréé son prétendu- )n a échangé les paroles...

— Mais notre fille... murmura Mme Mareuîl.= Cette fois son mari fronça les sourcils :

— Simone est une enfant. Et je dois à mom lom, à mes principes d'homme loyal en affaires

de faire honneur à ma signature. Que penserait de moi le docteur, si je prenais l'initiative de rompre, sans raison, sans motifs valables, un accord probe et qui engage la conscience de deux familles ?

Heurtai s'était levé, un peu pâle, mais un pli de volonté brave entre les sourcils. Oui, il souffrait. Il souffrait cruellement, car il tenait à Simone et il lui semblait bien qu'il ne lui était pas indifférent. Allons de l'énergie ! D'abord, il ne désespérait jamais de rien : un médecin n'en a pas le droit, lui qui lutte contre la maladie et la mort. Et à mettre les choses au pis, il s'inclinait devant l'injuste destinée. En effet, Mareuil ne pouvait for faire à sa parole.

— Croyez bien, déclara-t-il d'une voix attristée, mais ferme, que je vous comprends. Je n'ai pas de chance, voilà tout. 11 ne me reste qu'à prendre congé de vous.

— Non, mon cher Heurtai, non. Nous devions faire demain l'ouverture de la chasse dans mes terres : nous la ferons ! Je n'entends pas perdre une amitié comme la vôtre. Prouvez-moi, en restant des nôtres aujourd'hui et demain, que vous êtes un homme. Votre amour pour Simone, que diable, n'est pas si ancien que vous ne preniez vite le dessus ! Restez, je vous ferai faire une chasse superbe.

Heurtai n'hésita que quelques secondes. Son orgueil, le besoin d'attester qu'il saurait se montrer stoïque lui firent répondre :

— Soit, je reste votre hôte jusqu'à demain.

— A la bonne heure, dit Mareuil.

Et par-dessus la table il tendit au docteur une virile poignée de mains.

Celui-ci, une demi-heure après, se promenait avec une noire tristesse dans le parc : être seul, ne plus échanger avec les gens de propos indifférents, savourer dans la solitude de son deuil ! Ah ! il n'aurait pas cru souffrir autant! Que c'est bête et mal fait, la destinée ! Jamais il n'aimerait une jeune fille comme il aimait Simone! Elle avait quelque chose de si simple, de si droit, de si pur ! Elle ne ressemblait pas à tant d'autres de ses pareilles, coquettes, artificielles, occupées de papotages ou de flirts, éprises de chiffons. Instruite, parfaite musicienne, sentant la beauté de l'effort, s'intéressant à beaucoup de choses, elle eût été la compagne parfaite, l'associée de choix.

Et sa beauté, sa grâce harmonieuse lui parurent plus dignes encore de regrets.

Par moments, il se disait :

(( Mais est-ce que je ne rêve pas? Pourquoi ce mariage se ferait-il ? Elle est fiancée. Oui, c'est

entendu. Mais si elle aimait moins M. de Kervoz qu'elle se l'imagine. Si elle n'est plus une enfant aujourd'hui, — en cela, son père est aveugle, — elle était bien jeune il y a deux ans, quand elle a accepté de lier sa parole. A dix-huit ans, le cœur s'ignore. Elle en a vingt, à présent. Qui sait si, d'avoir été si longtemps absente, l'image de ce jeune homme ne s'est pas effacée seulement, dans son souvenir, à elle.

« Pourquoi, quand nous avons eu l'occasion, au chevet de sa mère, d'échanger de trop courtes mais amicales conversations, ne m'a-t-elle pas dit qu'elle avait un fiancé? C'eût été bien naturel, pourtant. Et est-ce que je me trompe en étant persuadé qu'elle éprouve un peu mieux que de la sympathie pour moi? Sans doute, elle me sait gré d'avoir soigné sa mère comme s'il se fût agi de la mienne. Mais si réservée qu'elle soit, ou je suis fou, ou il y a autre chose... Et si cela existait, si vraiment elle ressentait pour moi, sans même l'avouer, un peu de ce que je ressens pour elle...

« Parole donnée ; oui, c'est sacré. Mais encore serait-il bon d'examiner ce cas de conscience de très près? Ne vaudrait-il pas mieux rompre les fiançailles en avouant loyalement que le cœur, dont après tout on n'est ])as le maître absolu, a évolué, qu'on a pu de bonne foi se tromper sur

la nature de ses sentiments? Tout ne vaut-il pas mieux qu'un mariage tenu pour accomplir sa parole, et où on apporte des regrets et des désillusions précoces?

« Oui, s'affirma Heurtai. Seulement, il faudrait qu'elle m'aimât ! Et quand même, songea-t-il avec découragement ; son père, qui doit sa fortune à sa probité reconnue, ne souffrirait jamais qu'elle manquât à une promesse donnée. Il commande, ici. Sa femme, sa fille lui obéissent aveuglément. Irais-je troubler inutilement le cœur de Simone, la pousser à entrer en lutte avec une volonté qui, je le sais d'avance, la briserait, l'engager dans une voie d'incertitude et de souffrances? Non, je ne le ferai pas, je ne le veux pas. Ce serait mal î »

Et malgré cela, l'espoir insidieux et tenace, plus fort que tous les raisonnements, irréductible parce qu'il est la vie, lui soufflait :

« Et si elle t'aimait pourtant! »

Heurtai en était là de ses réflexions quand, au tournant d'une allée, il se rencontra avec Mlle Mareuil qui, en jupe de flanelle blanche et corsage de linon brodé, souliers plats et sa raquette de tennis à la main, revenait du fond du parc, rose et animée de la récente partie.

— Seul, monsieur Heurtai? Pourquoi nous

avez-vous abandonnés, les Vernille et moi? Nous avons dû jouer à trois, c'est beaucoup moins agréable.

Heurtai s'excusa, assez maladroitement, car le regard, le sourire de Simone le troublaient prodigieusement. 11 s'informa :

— Et M. et Mme Vernille ?

— Ils sont sortis par les champs faire une promenade avant le dîner. Il fait si beau.

Heurtai ne s'en était pas même aperçu. Pourtant c'était l'automne étincelante, rouge et verte, l'ardeur de septembre, le ciel vif, la verdure décolorée déjà, quelque chose d'intense et de radieux, le périssable éclat de la saison si belle. Il ne voyait que Mlle Mareuil, grande et souple, sa jeunesse si noble, son visage de candeur. Elle répéta :

— - Où étiez-vous donc? Vous qui êtes un combattant redoutable ou un partenaire précieux...

La malice de ces mots n'enlevait rien à la cordialité charmante du ton. 11 répondit :

— J'exprimais à monsieur votre père et aussi à Mme Mareuil mes regrets d'abréger mon séjour ; car demain soir...

— Vous partez, monsieur Heurtai !

Simone dit cela vivement ; ce cri de regret spontané et de surprise déçue touchèrent déli-

cieusement le jeune homme. Il répondit en baissant la voix.

— Il le faut, mademoiselle.

Elle le regarda, comme elle regardait les gens bien en face. Devina-t-elle ? Savait-elle? Elle rougit, puis avec sa netteté d'esprit habituelle, qui ne se payait jamais de demi-raison, elle précisa :

— Mais vous reviendrez nous voir ? v

— Je ne crois pas, mademoiselle.

— Ah !

Elle était devenue singulièrement grave. Elle marchait à ses côtés avec une grâce d'attitude altière. Elle dit simplement :

— Pourquoi?

— Je songe à quitter le pays.

— Vous vous y plaisiez cependant.

Il ne répondit pas, embarrassé par cette objection directe. Elle s'arrêta et lui dit :

— C'est qu'alors vous avez un chagrin, monsieur André ?

Elle ne l'appelait d'ordinaire que par son nom d'Heurtal : pourquoi l'intimité de ce petit nom? Il la ressentit comme une caresse.

— Oui, mademoiselle, j'ai un grand chagrin,

— Et... vous ne pouvez pas me le dire ?

Il la contempla : tout le désir et tout le regret

de la situation cruelle qui lui était infligée se débattirent en lui :

— Non, mademoi&elle.

II y eut un silence. Elle était courageuse et elle ne reculait jamais. Elle fonça droit à l'obstacle :

— Et ce cbagrin, mes parents le connaissent ?

Il n'eut^que la force d'incliner la tète affiriiativement.

Elle avait compris. Une lueur vive passa sur son vi-sage, puis un nuage l'assombrit. Heurtai frémit de percevoir cet orage intérieur. Elle se détourna vers lui et d'une voix douce et sérieuse :

— Vous avez été très bon pour ma mère, vous l'avez sauvée ; je ne l'oublierai jamais. Vous ne laisserez ici que des amis, monsieur Heurtai.

Elle le salua d'un signe de tète profond, et de son pas déjeune déesse s'éloigna, le laissant plus désolé encore, de sentir à plein tout ce qu'il perdait en ellfr. Il se dirigeait vers sa chambre, afin de se mettre en smoking ; ou *ittendait d'autres hôtes ce soir, le colonel Kétoil et les I>ollemont : le breack venait d'aller les chercher à la gare. Bons fusils, le colonel et Dollemont ; quant à la jolie Suzanne Dollemont, à éviler demain; un fusil chaud ! Elle avait envoyé, l'an dernier, une

dizaine de plombs dans le gras du mollet de son voisin de battue.

Comme Heurtai allait traverser le petit salon, il s'arrêta, en apercevant, à travers la glace sans tain, Mme Mareuil qui, très agitée, disait à Simone, entrant derrière elle :

— Figure-toi, une surprise incroyable... Ravaut (c'était le régisseur), qui sur sa motocyclette à été chercher à la gare un pâté de canards d'Annecy que nous attendons pour dîner, vient, en revenant dare-dare, de me prévenir que nous aurons ce soir un hôte inespéré. Quelqu'un qui... que... tu ne devines pas?

Par discrétion. Heurtai se fût éloigné mais il n'en eut pas le temps ; et curieux malgré lui, il entendit la fin de la phrase :

— M. de Kervoz... ton fiancé.

— Mon fiancé !

La voix saisie de Simone, son trouble ne purent échapper à Heurtai. Gomment s'esquiver maintenant? Au risque d'être aperçu, et se tenant, d'ailleurs, sur le pas de la porte du grand salon, prêt à disparaître, il entendit encore ces mots prononcés par Mme Mareuil :

— Tu ne dis rien? Oui, je n'en reviens pas... Sans prévenir... Et le plus étonnant est qu'il n'a pas voulu, malgré les instances deRavaut, monter

dans le breack qui ramène nos amis. Il a préféré venir à pied, ce qui fait qu'il ne sera là que dans trois quarts d'heure.

Heurtai s'éclipsa précipitamment, honteux d'avoir entendu cette conversation ; le sang lui battait avec violence aux artères. Ce second coup était plus rude encore que le premier, parce qu'il entraînait l'irréparable.

M. de Kervoz survenant, c'était l'atout final d'une partie irrévocablement perdue pour lui, Heurtai. Paré du prestige du retour, fort de ses droits, bénéficiant de l'émotion, de la joie qu'il allait causer, l'officier de marine entrait ici en vainqueur.

Heurtai songea à fuir. Son orgueil se redressa, par bonheur, et le maintint. 11 n'était pas fâché, d'ailleurs, de voir de près son rival heureux, de le mesurer d'un regard; et qui sait!...

11 ne descendit au salon qu'après le second coup de cloche qui annonçait aux hôtes du château le dîner. Son premier regard fut pour un grand jeune homme à barbe blonde, aux yeux bleus très clairs, qui debout contre la cheminée, s'entretenait d'un air contenu avec Mlle Mareuil, délicieuse en sa robe rose à peine décolletée, le cou d'une blancheur de lait sous une de ces écharpes Li-

berty qui passeraient dans l'anneau d'une bague. ■Heurtai baisa la main de Mme Dollemont, échangea un vigoureux shake hand avec le mari, un autre avec le colonel. M. Mareuil s'avança et dit :

— M. de Kervoz, le fiancé de ma fille... Le docteur André Heurtai, qui a sauvé; tout simplement, la vie à ma femme.

M. de Kervoz s'inclina, non sans froideur. Une expression concentrée donnait à son visage régulier et assez beau un aspect particulier, qu'Heurtai attribua à une secrète jalousie.

Qui sait si l'officier de marine n'avait pas entendu parler des assiduités du médecin, et si ce retour imprévu ne répondait pas à un espoir ou à une crainte de surprendre quelque chose ?

En tout cas aucune sympathie ne rapprocha les deux hommes.

— Madame est servie, annonça le vieil Eusèbe, le maître d'hôtel, qui venait d'ouvrir la porte à deux battants.

A table, Heurtai s'assit entre la petite Mme Vernille, intarissable et coquette bavarde, ce qui le dispensait de faire des frais, et Hubert, un garçonnet de huit ans, le frère de Simone. A l'autre bout de la table, il apercevait M. de Kervoz et la jeune fille, dont il ne rencontra pas une

seule fois le regard. Une douleur jalouse Tétreignit. C'était donc fini des belles heures où son ùme s'ouvrait à toutes les illusions de l'amour.

Il épia à la dérobée le visage expressif de Simone et crut y lire un bonheur calme et réfléchi.

(( Voilà ma condamnation », songea-t-il. Plus d'une fois, pendant cette soirée, il allait interroger l'àme secrète qui s'exhalait de ces traits émouvants; et, comme il arrive aux amoureux, sa certitude désolée devait se changer en doute, osciller vers d'invraisemblables espoirs, refluer au marasme le plus noir.

Ce qui le frappait le plus était l'air singulier de M. de Kervoz. 11 semblait prêter la plus grande attention à ce qui se disait autour de lui. En même temps il paraissait la proie d'une hantise intérieure. Le fracas d'une cuiller, échappant aux mains d'une femme de chambre et sonnant sur le pavé de mosaïque, le ht sursauter nerveusement.

Heurtai, constatant aussi qu'il se passait parfois la main sur lé front comme pour exorciser une migraine rebelle, inclina à croire que M. de Kervoz pouvait bien être neurasthénique.

Puis, il ne put s'empêcher de sourire à ce diagnostic et se moqua franchement de lui-même. Allait-il déprécier son rival? Neurasthénique ou non, M. de Kervoz avait de l'allure, une dis-

tinction évidente ; et l'intelligence qu'il portait sur son visage, quoique empreinte d'un orgueil déplaisant, pouvait séduire.

Dans ce milieu de haute bourgeoisie riche, où seul le colonel Rétoil montrait une frappe de beau et pur métal patiné par l'âge, à côté de DoUemont qui ressemblait à un dogue bon enfant et de Vernille qui, trop bien mis, accusait un ' snobisme frivole, M. de Kervoz tranchait fortement.

Tout à coup la voix cordiale de M. Mareuil s'éleva :

— Comment, Kervoz, mon ami, vous ne faites pas honneur à cette poularde truffée, honneur de notre basse-cour?

L'officier de marine tressaillit en s'entendant interpeller, et avec une contrainte visible, fit valoir une excuse banale : peu d'appétit, le voyage...

— Mais vous ne buvez pas non plus. Mon vieux chambertin cependant mérite mieux!

C'était un fait, remarqua mentalement Heurtai, que M. de Kervoz touchait à peine aux plats et n'avait pas encore porté son verre à ses lèvres.

— M'est-ce pas, docteur, déclara gaillardement M. Mareuil, mon chambertin est bon?

— Excellent!

Dès qu'il eut proclamé cette vérité, — il n'eût

pu s'y soustraire sans injustice, — Heurtai vil le regard de l'officier de marine se darder sur lui avec une fixité déconcertante. Prenait-il mal la plaisanterie innocente de ^L Mareuil et en rendaitil responsable le jeune médecin? Peu probable; mais pourquoi diable ! le toisait-il de cet air à la fois ombrageux et provocant? Heurtai n'était pas plus patient qu'un autre, mais il songea que le fiancé de Simone avait des titres et des droits qui lui manquaient, à lui. H détourna les yeux et se mêla à une conversation animée entre le colonel Rétoil et la jolie Mme Vernille. On pai-lait spiritisme, manifestations fluidiques, apparitions.

Le colonel avait assisté à diverses expériences où la célèbre Eusapia Paladina s'était laissée surprendre en flagrant délit de tricherie : malheur fréquent, paraît-il, chez les plus sincères médiums. Mme Vernille manifestait, avec de petits cris, des terreurs intempestives.

Heurtai ayant par hasard regardé du côté de Simone et de son fiancé, fut surpris de voir combien le visage de M. de Kervoz s'était assombri pendant cette conversation.

Une inquiétude brillait dans ses yeux clairs. Et Heurtai vit que Simone semblait songeuse, un peu triste.

— Moi, dit Mareuil, je ne crois qu'à ce que je

vois, et je n'ai jamais vu ces forces invisibles dont on fait tant de bruit. Et vous, Kervoz!

De nouveau, l'officier de marine eut un léger soubresaut, et d'une voix grave et un peu saccadée, plus énervée que ne semblait le comporter cette question :

— Si j'y crois? Je suis bien forcé d'y croire î Mais je préfère ne jamais parler de ces choses.

Un léger malaise suivit, et la conversation dévia vers la chasse du lendemain.

Elle servit de prétexte, — ces messieurs devant se lever à quatre heures du matin, — pour abréger la soirée, après le bridge obligatoire et un nocturne de Chopin joué par Mme Dollemont. Heurtai, en montant à sa chambre, constata avec déplaisir qu'il avait pour voisin immédiat M. de Kervoz. 11 soutint avec assurance le regard glacé de celui-ci, et après un échange de bonsoirs sans cordialité, les deux hommes s'enfermèrent chacun chez eux.

Heirtal n'avait pas sommeil, les émotions de cette journée l'enfiévraient trop pour qu'il pût songei à goûter un repos immédiat. Il alluma sa pipe, tonne compagne de rêveries et de méditations, et songea avec une désolation plus grande à Simone.

Comme elle avait l'air sérieux au moment où l'on s'était séparé, comme elle l'avait regardé en lui serrant la main! Qu'y avait-il dans ce regard : du regret, de la sympathie, d'obscurs sentiments qu'elle ne pouvait confier?

Il eût donné beaucoup pour comprendre la mystérieuse pensée.

Et plus il songeait au contre-temps fatal, au retour inopiné de son rival, plus il maudissait l'injustice du sort. Il se comparait à ce Kervoz qu'enfin il valait bien. Son attitude avait on ne sait quoi de décevant.

Aimait-il Simone?

Il n'avait pas paru très chaleureux. Pudeur à se révéler devant des indifférents, caractère renr fermé? Soit!

Mais quelque chose d'indéfinissable s'attachait à son maintien, à ses yeux où une préoccupation constante s'absorbait : on ne sait quoi d'insolite qui étonnait, déroutait et irritait Heurtai.

— Probablement, cet homme est jaloux, d'une nervosité inquiète accrue par le séjour aux pays exotiques, sous des climats malsains. .l'aurais dû écouter ma première inspiration et quitter aujourd'hui même le château. Enfin, ce qui est fait est fait. Il fera jour demain. .Je garderai l'attitude la plus discrète et la plus digne. Et si M. de Kervoz

se donne le tort de me chercher noise, malgré le ridicule que cela prêterait à tous deux, eh bien, il trouvera à qui parler!

Sur ces résolutions, Heurtai secoua sur un des chenets sa pipe pour en faire tomber la cendre. Puis il prit une revue médicale et essaya de s'intéresser à une étude sur les auto-intoxications hépatiques. Mais si passionné qu'il fut pour son métier, il ne parvint pas à s'intéresser à sa lecture.

L'image adorable de Simone le poursuivait, et celte sensation -là était odieuse, — il ne pouvait la. séparer de l'image obsédante de son fiancé.

— Si encore elle devait être heureuse, se- dit-il, je m'immolerais avec plus de résignation. Mais le sera-t-elle? Je ne sais pourquoi, je n'ai pas confiance. J'ai des doutes d'essence incompréhensible, des appréhensions que je serais incapable de formuler. Heureuse, elle n'en avait pas l'air, quand nous nous sommes quittés. De quoi "ont-ils causé? Qu'a-t-il pu lui dire qui l'ait rendue ainsi pensive? Si elle devait se marier pour être malheureuse, ce serait abominable à penser, et je ne le tolérerais pas.

Il réfléchit :

— Et que penses-tu, mon pauvre André. Que penses-tu, en vérité? C'est simple et formel

comme la Fatalité antique. Sois un homme, comme te disait le brave Mareuil !

Il finit par se coucher et vers deux heures du matin seulement il s'endormit.

Il rêva qu'il était en chasse depuis des heures : ayant parcouru des labours, des landes, des bois, des champs, il marchait maintenant sur une grande route où des chariots lointains roulaient avec un bruit de sourd tonnerre; puis il vit le ciel s'obscurcir de gros nuages et l'orage approcher. Il tendit l'oreille, croyant entendre le bruit de la pluie; ses oreilles bourdonnaient encore.

— Ce serait fâcheux pour demain, murmurat-il, pour tout à l'heure plutôt. Quelle heure estil?

Il fit craquer une allumette.

— Trois heures.

Il alla à la fenêtre, tira les rideaux et entrebâilla les volets.

La pleine lune donnait sur les pelouses et la cour d'honneur toute blanche de gravier. La nuit était magnifique, le ciel limpide.

— J'ai décidément rêvé, se dit-il ; et il allait se recoucher quand il entendit un bruit analogue à celui de son rêve; on roulait des meubles dans la chambre voisine, on entendait leur ràclement contre les murs et leur grincement sourd sur le

parquet. Drôle d'idée à M. de Kervoz de faire le déménageur en chambre !

Tout à coup, on frappa à sa porte. Il ne connaissait pas la peur, il alla ouvrir, à peine vêtu, et se trouva en face de M. Mareuil, son bougeoir à la main.

— Quels sont ces bruits? demanda celui-ci très inquiet.

Heurtai, d'un geste d'ignorance, indiqua la pièce à côté. M. Mareuil ressortant frappa à la porte de Kervoz.

— Henri, êtes-vous souffrant?

On n'entendit aucune réponse, et un choc sourd retentit, au bois môme de la porte, comme si une barricade s'élevait.

— Henri ! Ouvrez, c'est moi! Mareuil!

Alors une voix étranglée par l'angoisse cria, derrière la porte :

— A moi! A moi !

Mareuil pâlit.

— Entendez-vous, aidez-moi, Heurtai, enfonçons cette porte !

Mais la pesée des deux hommes fut vaine, les portes du château, en bois plein, avec des serrures massives, étaient des chefs-d'œuvre de ferronnerie et de menuiserie. La voix de Kervoz retentit de nouveau, terrible :

— Laissez-moi, laissez-moi; au secours! Voulez-vous me lâcher I

— On l'égorgé! exclama Mareuil. Appelez au secours. Nos amis, vite! Une hache! réveillez lesdomestiques...

Et il hurla d'une voix: de stentor à travers l'obstacle hermétique :

— Tenez bon, Henri! Nous sommes là!

Déjà le colonel accourait, puis DoUemont en bras de chemise, et sa femme affolée en peignoir rose. Heurtai avait déjà sonné l'alarme; aidé d'un jardinier, il s'était emparé d'une grande échelle et, courant dans la cour, il l'appliquait contre le mur, sous la fenêtre de Kervoz, afin de forcer le passage de ce côté et de barrer la retraite au meurtrier. Nul doute, il s'agissait d'un assassinat : on n'eût pas sans cela barricadé la porte.

Devant celle-ci, Mareuil s'acharnait ; on n'avait pas trouvé de hache, il frappait à coups de barre de fer, tandis que le colonel, avec un ciseau à froid et un marteau, s'efforçait de briser la serrure.

De nouveau la voix gémissante de Kervoz s'éleva :

— Pitié, pitié pour moi! Je ne veux pas mourir!

— C'est horrible! murmura Mme Dollemont prête à s'évanouir.

Alors un coup de feu retentit. Et un silence affreux et lugubre pesa. On entendit un des chiens du château qui aboyait : puis des coups sonores, un fracas de bois et de verre qui s'émiettent, un cri de stupeur, et la voix de Heurtai qui grondait, au dedans de la pièce :

— Vite, vite, sautez dans la pièce, gardez la fenêtre, que personne ne puisse se sauver par là.

— Heurtai, c'est vous, qu'y a-t-il, un malheur? cria M. Mareuil.

— Un grand malheur. Attendez que je débloque la porte.

Il y eut un nouveau fracas de meubles renversés, le roulement d'une commode ou d'une armoire déplacée ; enfin la porte s'ouvrit. Heurtai s'effaça et les assistants, Mareuil en tête, qui se précipitèrent dans la chambre, virent Kervoz étendu au pied de son lit non défait, dans une mare de sang, un revolver à côté de lui.

Le jardinier, le cocher, le régisseur Ravaut, avec son fusil à la main, gardaient la fenêtre grande ouverte sur le ciel nocturne et la splendeur lunaire.

— Oii est l'assassin? demanda M. Mareuil. Heurtai répondit :

— Il n'y en a pas.

il-2 GENS QUI PASSENT

— C'est impossible!

— La chambre était vide. Je n'ai pu entrer, ces braves gens derrière moi sur l'échelle, — trop tard, — qu'après le coup de feu. La chambre était vide.

— Folie ! dit M. Mareuil, il est caché sous le lit!

Le lit ne contenait rien; dessous, le vide noir. On saccagea l'armoire, on visita les placards, on scruta la cheminée :

— C'est par là qu'il s'est sauvé! cria M. Mareuil.

Et aussitôt :

— Non, la cheminée est grillée ! C'est impossible! Je ne connais pourtant pas de passage secret.

On sonda les murs, on percuta les parquets.

11 était évident qu'aucun être humain n'avait pu s'échapper par là.

Alors une apparition tragique eut lieu : sur le seuil de la chambre, toute droite, très pâle, Simone, accompagnée de sa mère bouleversée , demanda :

— Dites-moi tout. M. de Kervoz est mort, n'est-ce pas?

Heurtai n'eut pas la cruauté de répondre. Il s'était élancé devanl le cadavre pour le masquer.

Il ne lui avait fallu qu'un instant d'examen, au premier moment, dès son entrée, pour s'assurer de l'irréparable.

— Retire-toi, mon enfant, dit doucem&nt M:. Mareuil.

— J'ai eu un pressentiment, père, en entendant le coup de revolver qui m'a réveillée; j'ai eu une vision : M. de Kervoz au même moment, m'est apparu avec un visage épouvanté. Je l'ai vu^ dans ma chambre, qui s'est éclairée sans luinière, je l'ai vu, tel qu'il est vôtu en ce moment. II m'a regardée fixement et s'est évanoui dans le noii*.

M. Mareuil regarda sa fille avec désespoir : est-ce qu'elle devenait folle, elle aussi?

Heurtai intervint avec une fermeté affectueuse.

— Retirez-vous, mademoiselle. Vous ne pouvez plus rien pour le malheureux.

Mme Dûllemont, Mme Verniile joignirent leurs instances à celles de Mme Mareuil. Simone céda, après s'être agenouillée un moment auprès de son fiancé et l'avoir contemplé avec une pitié grosse de larmes^.- On l'emmena, tremblante, mais se raidissant pour ne pas défaillir.

— Ah ça, docteur, que se passe-t-il donc ici? murmura M. Mareuil frissonnant malgré lui. Ce me sont pourtant pas des fantômes qui ont tué

Ii4 GENS OUI PASSENT

cet homme ; et ma fille qui prétend l'avoir vu lui apparaître !

Heurtai répondit :

— Mlle Simone a cru le voir. Ces phénomènes télépathiques semblent avérés. Il se peut aussi qu'elle ait eu une hallucination fortuite. Elle a pu s'endormir sur des impressions anxieuses dont je soupçonne à présent la nature et qu'elle vous confiera. Vous l'interrogerez!

— Mais Kervoz! Kervoz! Mon Dieu, il faut prévenir la justice. Ravaut !

M. Mareuil se tourna vers le régisseur :

— Allez réveiller le garde champêtre et que Firmin attelle et aille prévenir la gendarmerie. Quelle fatalité! Ouil y a eu un assassin, ou...

— Il n'y a pas eu d'assassin, dit Heurtai. Aucune voix que la sienne n'a été entendue.

— A qui donc s'adressait Kervoz en demandant grâce ?

— A des voix invisibles. M. de Kervoz était en proie au délire.

— Au délire?

— Oui, au délire de la persécution, à une psychose systématisée. Il se croyait en butte à des ennemis, on le persécutait, on le torturait, on l'accablait d'outrages, d'insultes; peut-être même les voix, — des hallucinations de l'ouïe presque

inséparables de ce genre d'aliénation mentale, — lui ordonnaient-elles de se tuer!

— C'est monstrueux, murmura Mareuil, c'est effrayant! Messieurs, je suis père; ma pauvre fille, excusez mon émotion, aurait pu épouser un fou!... Et cet infortuné!... Mais comment, Heurtai, pouvez-vous affirmer ce que vous ignorez, après tout? Vous n'aviez jamais entendu parler de ce pauvre garçon, vous l'avez vu ce soir pour la première fois. La preuve! Quelle preuve donnez-vous de ce que vous avancez?

— La voici, dit Fleurtal.

Il tendit à M. Mareuil un carnet noir, qui venait de tomber de la poche de M. de Kervoz au moment où on avait relevé le cadavre pour l'étendre sur le lit.

— Mais ce carnet est vide, s'écria M. Mareuil, et le papier est blanc !

Tous les hommes qui se pressaient là avec des visages anxieux regardèrent le jeune médecin. Il reprit le carnet noir et montra à la première page un dessin symbolique, représentant un bouquet de flammes :

— Voyez ce dessin, dit-il, considérez l'aspect de ces feuilles froissées, usagées, comme si elles avaient souvent tourné sous le pouce, avaient été feuilletées, relues, récrites.

— Mais puisqu'il n'y a rien d'écrit ! cria M. Mareuil avec une sorte d'exaspération nerveuse, comme s'il sentait craquer sa cervelle.

— Regardez, dit Heurtai.

Il appliqua la première page blanche au-dessus de la flamme d'une lampe qu'avait apportée un domestique : des signes noirs, des lignes d'écriture tracées à l'encre sympathique apparurent.

— Lisez, dit-il simplement.

M. l\Iareuil lut tout haut :

— Les voix ne me laissent aucun répit. Mes ennemis invisibles em.poisonneni mes aliments, troublent mon sommeil, me calomnient auprès de mes chefs, veulent me pousser à bout. On ricane sur mon passage, on m'insulte, on...

Heurtai prononça :

— M. de Kervoz était fou.

Il y eut un long et pénible silence.

M. Mareuil gémit :

— Voilà une triste histoire. Et on jasera. Que dira-t-on? Je plains de tout mon cœur ce malheureux garçon et sa famille. Mais franchement, ce retour désastreux...

Le colonel Ilétoil posa la main sur l'épaule de son ami, et avec sa noble fermeté :

— Voyons, Marenil, montrez que vous êtes un homme.

LES OMBRES DE LA NUIT li7

Heurtai ajouta :

— Vous avez des amis.

Mareuil le regarda, comprit la délicate intention, la loyale fidélité de ce mot; il serra la main du jeune homme et répondit :

— C'est vrai. Heurtai, ce n'est pas à moi que je dois songer. J'ai des amis, en effet.

Et Heurtai, frémissant et pâle, entrevit comme en songe une figure blanche, aux yeux baignés de larmes, qui s'avançait vers lui comme pour lui demander protection contre la vie, ses embûches, ses traîtrises, ses menaces.

n devança l'avenir. Il posséderait Simone.

— Fermez cette fenêtre, dit-il. Je veillerai M. de Kervoz.

II se sentait ce devoir envers celui qu'il remplaçait.

Les autres se retirèrent, avec un respect pour la mort dont la présence se rappelait à eux, de son inexorable et funèbre hantise. Et les deux destinées des rivaux de Simone restèrent en présence, l'une close à jamais, l'autre en marche vers la beauté de la vie, de l'effort, du travail, de l'amour.

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