L'ACCIDENT
Comme nous venions de monter dans le compartiment, h bonne figure rouge du docteur Trinsel, essoufflé, apparut.
— Hé ! docteur, par ici !
Un large sourire illumina ses traits ; et nous passant son sic, une vieille chose rougeâtre et déteinte, il se aissa, non sans effort. Le train sifflait, s'ébranlait,
— J'ai bien cm que j'allais le manquer, fit-il, écartant à deux n^ains la toison grise de sa barbe, une barbe de patriarche, célèbre à vingt lieues à la ronde, dans ce Jays des Landes perdues. Trinsel était populaire. Un brave homme.
Il inspecta, de soli œil finaud, le salon étroit, le toit roulant où boïibait l'œil de cyclope de la lampe, le capiton gi;is des banquettes, le cordon
d'alarme, et au dehors, les portées de fils télégraphiques, le défilé des pins s'accélérant au rythme de la course.
— Croyez-moi si vous voulez, déclara-t-il : depuis vingt ans, je n'ai pris une seule fois le train à cette obscure station de Maremne sans éprouver une angoisse, et par tous les nerfs la hantise de la petite mort.
-^ Que vous était-il donc arrivé?
Trinsel nous regarda :
— J'ai failli y rester, salement.
Et songeur :
— L'accident! La chose bote, le sort traître, paf! à l'instant où l'on s'y attend le moins! L'accident tapi sous l'herbe, embusqué derrière le mur, flottant invisible dans l'air : dire que la maladie, la mort nous épient à chacue seconde! Et l'on vit et l'on vieillit. Et il y a nême des centenaires ! Ça, c'est le miracle !
Trinsel répéta, avec une malfee dans ses yeux bleus, graves et doux :
— Oui, le miracle! On n'esi. pas en fer, ni en platine, ni en or. On est en viande, en viande molle et corruptible. Mettez-li au feu, elle brûle ; dans l'eau, elle pourrit; au îouteau, ça se débite comme du saucisson en tramhes. Des yeux, ça se crève ; des os, ça se casse; ine bouche, collez un
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tampon dessus, et couic ! Pas un point du corps qui ne soit vulnérable, offert à la destruction comme une proie vive.
« Et moi qui vous parle, moi qui ai mis au monde des centaines d'enfants et vu disparaître des centaines d'êtres, moi qui ai rabiboché des bras, des jambes, taillé des intestins, recousu des ventres, moi qui ai travaillé dans la sanie et le cadavre, je suis là qui bavarde tranquillement, j'ai soixante ans et vingt autres de 'réserve, allègres, dans le coffre. Voyons, est-ce que ce n'est pas renversant?
« Vivre, vivre, vivre! Ma parole! Nous trouvons ça naturel! Mais c'est fou! c'est inouï!... Le gouffre est là, gueule ouverte, pour nous dévorer. Et nous échappons, nous échappons sans cesse à la glissade, au choc, à l'absorption du microbe, aux risques de la seconde, jusqu'au jour où...
Le docteur conclut :
— Il faut être fataliste. Ce qui est écrit est 'écrit. Tenez, voilà ce qui m'est arrivé, gare de Maremne, il y a vingt ans.
« Un matin d'avril : l'avril des Landes, où l'incendie des genêts s'allume au brasier jaune des ajoncs; l'incomparable avril des Landes, où toute la sombre verdure des pins fourmille de petites lances vertes, où la terre se met à crier son par-
fum, où la résine gemme les troncs nus, où l'être entier sent frémir en soi la grande sève d'amour, les suprêmes appels au bonheur.
« Ayant une amputation à faire au village voisin, j'arrive en gare, cette même petite gare de Maremne ; elle n'a pas changé. Je revois la carriole grise du courrier, une masure devant laquelle des enfants barbouillés grouillent pêle-mêle avec le cochon, l'énorme cochon rose de nos pays. Peu de monde. Un douanier. Une vieille femme en noir, le chapeau de paille plat sur la coiffe noire.
« Je prends mon billet. Baptistin, mon domestique, qui gardait le cheval et la voiture, me remet ma boîte à opérations; sans me presser, je traverse la voie. Et comme j'allais atteindre le quai opposé, je bute dans le cailloutis, et me voilà coincé, le talon de ma bottine pris entre deux rails.
« Tout d'abord, ça ne me fit rien du tout. Une secousse allait me déraciner. Et aïe donc ! Mais non! La mâchoire de fer me tenait ferme. Je pèse, j'allège, je tire à droite, à gauche : rien! Oh! oh! Et le train? D'un moment à l'autre, il allait surgir là-bas, pas plus grand qu'un homme qui fume son cigare.
« — Moussu ! moussu ! cria mon domestique ; et il accourut, après avoir accroché son cheval à la barrière.
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(( Je me rappelle lui avoir dit :
« — Tire tant que tu peux !
(( Il empoigna mon pied, les veines de son front gonflèrent sous son béret, je crus qu'il allait enlever le morceau. Mais la sacrée bottine était si malencontreusement mordue entre les rails qu'elle ne bougea pas.
« Je regardai à ma gauche : c'est là, au bout de la ligne luisante des rails, que le train allait déboucher. Et tout à coup je compris ce que ma situation avait de grotesque et d'horrible. J'embrassai avec des yeux nouveaux et une intensité incroyable ce ruban de paysage, ce décor du drame dont j'étais le lamentable acteur, avec le douanier et la vieille femme pour public : elle, qui avait l'air stupide, comme si cela ne l'intéressait pas, et le douanier qui répétait, doctoral :
(( — Faudrait de l'huile, pour faire glisser le talon ! »
« Et mon domestique criait au chef de gare, abasourdi :
« — De l'huile, qu'on vous dit!
« Le chef de gare leva les bras au ciel :
(( — Vite! Dépêchez-vous, voilà le train !
(( Je crie à Baptistin :
« — Délace mon soulier !
« Il se jette dessus, ah! ouiche; mon lacet
s'étant cassé, j'avais fait un nœud, et un bon. Ses gros doigts s'usent. Un couteau! Il se fouille, le douanier aussi.
« — Dans ma boîte, vite!
« Et je suais à grosses gouttes, l'œil hagard, rivé sur la locomotive qui, son panache blanc au vent, grossissait, grossissait... Ah! j'ai connu l'horreur de l'agonie froide, la révulsion de l'animal cabré. Dix ans de ma vie pour échapper à cette torture! Et je tirais, je tirais de toutes mes forces ce pied tordu où grinçait la crampe, ce pied gourd, ce pied de plomb mort que j'eusse voulu arracher pantelant del'étau!
« Alors j'aperçus un résinier inculte qui, appuyé sur sa hache, me contemplait, impuissant et morne comme le destin. Il était là lorsque j'étais arrivé, et je le remarquai seulement. J'entendais vibrer les rails, gronder le tonnerre du train, je voyais la locomotive devenir énorme peu ù peu...
« Je rugis :
(( — La hache! Coupe mon pied ! Allons donc! coupe!
« Et j'étais fiancé! Plein d'espoir et riant à l'avenir ! Les yeux de ma Louise m'éblouirent, suprême vision de désespoir et de regret.
« — Coupe, je te l'ordonne!
« Mais l'homme ne m'obéit pas. Je le vis sou-
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dain, réveillé, bondir comme un fou, la hache levée vers le train auquel le chef de gare et le douanier, courant sur la voie, faisaient des signaux désespérés, en hurlant.
(( Baptistin, secoué de sanglots, m'étreignait, m'attirait sans pouvoir me sauver. Allons, c'était la fin ! Le monstre n'était plus qu'à dix mètres, qu'à cinq mètres ; son ombre m'envahit, son haleine chaude me submergea ; déjà son éperon énorme, la masse formidable allait m'atteindre : cinq centimètres, un millième de seconde, et je n'étais plus qu'une bouillie rouge. Je fermai les yeux et tombai comme une masse vers Baptistin, ...le quai libre, le jour, la vie...
« Quand je rouvris les yeux, j'étais sauvé : le talon diabolique était resté dans les rails.
« La vieille femme me regardait toujours, stupidement. Baptistin riait, la hache du résinier brillait au soleil, et c'était le printemps, et Louise, adorable, m'était rendue, et la vie, comme un soufflet de forge, battait, battait furieusement dans mes poumons déchaînés. »
Le docteur Trinsel se tut, et après un silence, jeta :
— Ah! l'accident!... Je vis, nous vivons, on vit. Quel mystère!
Robert Mestrat partait en vacances. Vacances bien gagnées, il était inscrit au barreau ; à la rentrée, il plaiderait. Ce qui valait mieux encore, il préparerait les dossiers de M« Ghambreyne, en qualité de troisième secrétaire. Ghambreyne, le député, ancien ministre et qui le redeviendrait prochainement. 11 cumulait au Palais les grands procès d'affaires, ceux d'assises, et ceux qui, plus distrayants, tournent autour des mariages, séparations et divorces. Homme universel, il excellait partout, à tour de rôle.
Robert occuperait le troisième bureau, celui des causes bien « parisiennes » : une pièce meublée en modem style, tapis gris « ventre de crapaud )), fauteuils de cuir vert pâle, bureau d'acajou anglais, petits stores de soie jaune aux
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fenêtres : un compromis entre le salon et le boudoir, où les jolies clientes, dans leur robe du grand couturier, se sentaient à l'aise pour les confidences intimes et l'exposé de leurs frivoles ou douloureux griefs.
Le second secrétaire, celui des crimes, occupait un décor grave : mobilier sombre, tentures pourpres, panneaux de chêne, statue de la justice, sévère et blanche, aux yeux clos. Le premier secrétaire vivait dans un hall assourdi de tentures orientales; quelque chose de luxueux, d'impersonnel et de sobre. Quant au cabinet de travail du patron, sar lequel ouvraient chacune des pièces occupées par les secrétaires, c'était un cadre de musée, riche et magnifique : tapisserie des Flandres, tapis de la Savonnerie, grands cabinets de nacre et d'ébène, et un bureau Louis XV unique, incomparable.
Dans le coin du wagon de premières qui l'emporte, Robert savoure, d'avance, son avenir assuré, la vie faite. Ghambreyne n'est pas ingrat. Affable, ferme sans morgue, exigeant avec courtoisie; il pousse ceux qui le servent : Pierre; Moquel, le jeune sous-secrétaire d'État auxj Finances, Barignes, maître des requêtes au Gon-' seil d'État, Paran, le très jeune préfet de la Seine-Inférieure en savent quelque chose.
Robert songe :
« Le barreau mène à tout, avec un Chambreyne. C'est le vestibule, déjà flatteur, de l'escalier d'honneur qui conduit aux grandes situations. Vers quoi m'orienterai-je? Politique, administration? On verra bien... j'ai le temps. »
Robert est ambitieux ; il sait qu'il ne faut pas se presser, mais savoir saisir l'occasion quand elle passe, car il est rare qu'elle se présente deux fois. Le train roule, petite chambre tiède, agréable de ce qu'il s'y trouve seul, et, sans scrupule, sous l'œil cyclopéen de la lampe ronde, peut allumer une cigarette.
Demain matin, il sera au fond des Landes, en ce délicieux coin d'IIossegor, où quelques chalets se mirent dans l'eau de l'étang marin ; petite oasis de pins et de chênes-lièges, silencieux refuge où son père, le vieux paysagiste, et sa bonne femme de mère achèvent leur vie, au soleil, dans la douceur d'une destinée de travail et de tendresse bien remplie.
Robert adore la maison blanche aux volets verts et aux toits de tuiles qu'ils ont bâtie là, depuis quinze ans, sur le sable où l'étang, aux fortes mar,ées, vient baigner la barrière de brandes. Il aime le paysage sévère, d'un vert
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toujours sombre, mais dont les lignes simples sont si nobles. L'aimerait-il autant sans la proximité (le Gapbreton, petit bourg dont la plage attire, l'été, les baigneurs de Toulouse et de. ïîordeaux? Ce n'est pas que Capbreton, village rustique, et que quelques familles de pécheurs animent seules de leur originalité, ait de quoi le séduire particulièrement. La plage non plus, avec ses maisonnettes de toute forme et de toutes couleurs, où grouille la foule des baigneurs bruyants, ne l'enthousiasme pas davantage. Mais entre les deux, sur la route droite, il y a une grande propriété, colle du doctfîur lianiillel.
Là vivent, auprès de leurs parents, deux jeunes filles auxquelles Robert pense toujours avec plaisir, avec trouble aussi. Rosette et Gabrielle, compagnes gentilles de promenades et de tennis. 11 les connaît depuis quatre ans. Une forte amitié lie les deux familles et, quand il envisage l'avenir, les charmantes figures de Gabrielle et de Rosette Ramillet, la blonde et brune, s'estompent dans le mirage.
C'est à elles qu'il [)onse au moment où, bercé par le ronron du train, le sommeil descend sur ses paupières. Il s'endort sur la double et délir- GJeuse vision.
Robert descendit à Bénesse-Marenne : on était loin de Paris! Des poules picoraient devant la station. Derrière la barrière, déjeunes chevaux libres attendaient que le train eût passé pour galoper en folâtrant vers leur écurie. Un douanier, reconnaissant le « fils Mestrat », salua.
Robert monta dans un break qui faisait le courrier. Sa malle, qu'il aida à hisser, retomba lourdement sur le toit ferré. Un cahot : on démarrait.
Route monotone et douce, routes des Landes, si semblables et que différencient, pourtant, tel Fepli de vallon, telle côte encaissée, tel tapis die fougères coupé d'allées de sable! De temps en temps, graves et superbes comme des consuls de Rome, de grands bœufs au pelage clair, solidement encornés, drapés de toile blanche à raies rouges et bleues, et coiffés d'une sorte de bonnet à poil en peau de mouton, tiraient sous le joug une charrette basse, de forme antique. Devant eux, le bouvier abaissait ou relevait son aiguillon, d'un geste ancestral»
Robert souriait à ce gi'and décor pastoral; par centaines, par milliers, les pins se dressaient, montrant la longue blessure, due à l'entaille ou hapchot, par où pleure la résine, or liquide et fortune du pays. Les chênes-lièges, eux, écorcés à
mi-hauteur, semblaient avoir été passés au brun d'iode. Les bruyères étaient en fleur, par larges touffes violettes et roses. Déjà le soleil aveuglait. Et les sous-bois exhalaient une touffeur, l'arôme chaud de l'herbe et de la terre.
A Capbreton, comme on traversait les rues, il se pencha : si Gabrielle ou Rosette avaient eu la bonne idée de venir! On a toujours un prétexte : des cartes postales à acheter, du fil, ou la commande de poisson. Une des deux seulement? Rosette? Oui... Gabrielle? plutôt? Celle-ci avec sa bouffante chevelure blonde, ses yeux verts, son jeune aplomb, ses robes fraîches de mousseline blanche, toujours relevées d'une ceinture d'un ton éclatant; Gabrielle semblable à une rose épanouie, contente d'elle, contente de vivre, le verbe haut, le regard net? Oui... elle avait une telle séduction!...
Mais Rosette, avec ses yeux noisette, son teint mat, ses bandeaux châtains. Rosette réservée, d'un charme discret et sûr, n'eût-il pas eu plaisir à l'apercevoir et à la saluer?...
Chose curieuse; quand il est ici, il retombe vite sous l'empire de Gabrielle; il est si sensible à la grâce extérieure, au rayonnement des êtres. Mais, absent, c'est à Rosette la silencieuse qu'il
pense peut-être avec le plus de sourde sympathie. Il se la représente mieux ; elle reprend sa place.
Il faudra pourtant bien qu'il se décide entre elles, puisque, courageusement, et approuvé par son père et sa mère, il est décidé à se marier jeune.
Il redoute, à tort peut-être, — mais c'est qu'il n'a jamais rencontré dans les salons son rêve, — la jeune fille parisienne, à qui il prête des goûts de dissipation frivole et des besoins de luxe coû- ' teux. Il ne veut pas une femme qui passe son temps dans les grands magasins, dans les thés chics et en visites. Il veut, l'égoïste, une femme pour lui, et il entend qu'elle lui donne bien vite un bel enfant. Dès lors, il lui faut une compagne sérieuse, ce qui ne doit pas^ l'empêcher d'être charmante, gaie, instruite, bonne musicienne et parfaite maîtresse de maison, toutes les qualités, enlin !
Un petit pont, voici les sables dans lesquels le Bouret, de son cours de rouille, sinue jusqu'au Boudigau et au canal d'Hossegor ; là-bas, cette barre d'écume, au ras du ciel plat, c'est l'Océan. Quelques tours de roues encore dans le bois, et Robert saute à terre. Son père, grand vieillard à barbe blanche et costume de velours usé, béret
basque, pipe à la bouche, l'atlehcl sur le bas-côlé de la route. Et derrière lui, en cheveux, de noir vêtue, cette vieille femme aux cheveux blancs : c'est sa mère.
Un aboiement rauque : Toby, le grand épagneul roux, s'élance pour lui faire fête, et voici, prudente et faisant le gros dos, Mme Moutte, la chatte grise.
La barrière du clos est ouverte. Là-bas sui'le perron, la vieille Annette, ses lunettes sur le nez, sa poêle en main, sort de la cuisine.
Etres et choses, bêtes familières et dieux lares, tout sourit à Robert et lui souhaite l'accueil de bienvenue.
Il con-ternpie avec ivresse les fleui's du jardin, ces fleurs que des pàtis fourrés de joncs abriteut du vent de mer, les vastes mimosas qui dès février l'ont un buisson de ileurs de miel et d'or ,les genêts qui en mars éclatent en feux d'artilicejaunes. Et il sourit à la grande table de bois blanc, où l'attendent, auprès de la cafetière blanche et du pot à lait, les crêpes que la vieille Annette loi .prépare, chaque fois, comme une surprise.
Entre les deux chers vieux, qui ne le (juiltent pas des yeux, qui le couvent de leur tendresse comme
un Benjamin inespéré, car il est né sui" leur automne, et ils n'ont que lui d'enfant, Robert, pleinement heureux, a&socie à son bonheur les deux visages de Gabrielle et de Rosette.
Demain, ou dans huit jours, il faudra bien qu'il prononce à l'oreille de l'une des deux les mots définitifs, qu'il choisisse sa compagne pour la vie.
Laquelle?
Huit jours ont passé et Robert n'est pas décidé. Les aimerait-il toutes les deux? Oui et non. Il les apprécie pour leurs qualités et leurs défauts même, si différents. Evidemment, si Rosette... mais d'autre part Gabrielle...
Ils ont repris leui" vie amicale; on a joué au tennis avec un cousin des Ramillet, un original, qui ne s'occupe que de ses cravates et cherche à se complaire plus qu'à plaire. Robert a failli en être jaloux, mais il n'y a pas moyen, avec la meilleure volonté du monde. Ni Gabrielle ni Rosette ne prêtent la moindre attention au bel lâtre.
(Jn a tiré à la carabine, et Robert a brisé un œuf à quarante m-ètres : quel succès ! On a couru les bois à pied, à bicyclette et en auto : celle de M. Ramillet est excellente. Aujourd'hui les trois
jeunes gens, — le cousin est reparti pour Pau, où il parade — sont en bateau. Mollement, sans grands efforts de rames, la marée les pousse vers le fond de l'étang. Tout à l'heure, s'ils n'y prennent garde, le reflux insensible les ramènera vers le canal et la mer.
L'heure est exquise. Cinq heures du soir. On ne se baignera pas aujourd'hui. Se laisser vivre sans agir, sans parler, est si doux. Robert, à l'avant rame. S'il fixe les yeux devant lui, c'est le regard de Gabrielle qu'il affronte, quel beau visage de jeunesse, un peu lourd peut-être, déjà! Elle engraissera. En attendant, elle est exquise !
S'il incline un peu la tête à droite ou à gauche, c'est Rosette qu'il aperçoit. Assise à l'arrière, elle laisse pendre sa main pâle dans l'eau bleue glacée d'argent, et quand elle la retire, au bout de chacun de ses doigts roses, une perle d'eau s'allonge. Il rencontre moins souvent son regard que celui de sa sœur. Elle a l'air pensif, un peu triste, et jamais son charme ne s'est fait plus discret, plus modeste. Pressent-elle sa défaite? Devinet-elle que Robert, pris, comme tous les jeunes gens, à l'apparence, ira vers la beauté victorieuse de sa sœur? Est-elle trop fière pour disputer un cœur qui ne l'a pas devinée, dans la sécurité qu'elle apporte les certitudes de vie morale et
haute qui sont en elle? Ou, meilleure que Gabrielle, se sacrifie-t-elle en silence ?
Ne pas savoir, quelle difficulté pour Robert. Cependant, de ces deux jeunes filles, entre lesquelles il hésite, l'une certainement l'emporte sur l'autre, incarne plus de garanties de bonheur, €t peut-être plus d'amour. Mais laquelle? Leurs qualités, leurs défauts même ne le renseignent pas assez. La blonde Gabrielle est impérieuse, et souvent parle à tort et à travers; on sent qu'elle voudrait dominer, partout et toujours. Mais que cachent les silences de la brune Rosette : sont-ce cet entêtement et cette bouderie qui sont le plus sûr moyen d'exaspérer un mari?
Il ne sait pas ; comment saurait-il? Elles ne lui montrent que le plus souriant et le meilleur d'elles-mêmes. Sans s'en douter, elles le trompent ; et lui aussi se déguise, sans le vouloir. Quand les masques tomberont, la vie conjugale commencée, si l'on s'est trompé, il sera trop tard. Et il sent bien qu'il vit, dans cette incertitude même, des instants délicieux, comme si, de ce double charme, sa sensibilité la plus vive s'enrichissait de nuances délicates ou violentes, dont le contraste l'enchantait.
Au tennis, le coup de raquette de Gabrielle est
plus franc, plus aventureux. Celui de Kosette plus calculé, plus juste. Gabrielle rame impétueusement, comme elle se lance aussi à bicyclette, vite à bout de souffle. Rosette, elle, va jusqu'au bout des parcours, avec son air calme. Elle lit d'une voix pénétrante et nuancée les beaux vers ; Gabrielle chante avec plus d'éclat. Mais cela, c'est la façade, toujours. Que recèlent ces fronts candides, ces cœurs qui s'ignorent peut-être encore? Il ne se peut pas qu'indifféremment en l'une ou en l'autre Robert trouve sa chance certaine, le destin égal, profond, sûr pardessus tout, qu'il cherche.
Au fond, en raison des affmités de son caractère avec celui de Gabrielle, c'est elle qu'il doit préférer. Oui, il a beau être parfois un peu étonné, un peu déçu, — il ne se l'avoue pas — par le caractère primesaulier de la jeune fill-e, c'est vers elle que va sa préférence. C'est doec à elle qu'il parlera, car il faut en finir. 11 lit dans leurs yeux une attente qui peu à peu s'assombrissait, inquiète tel jalouse^ Il ne veut pas qu'elles souffrent par lui. Demain, il parlera. Et comme un ga^e, d'avance il sourit à Gabrielle.
Celle-ci, qui a le soleil dans les yeux, fait un brusque mouvement et laisse échapper l'ombrelle
qu'elle saisit sur le banc. D'un instinct irréfléclii, elle se penche sur l'eau pour la rattraper; un éclair, un plouf irusque, et voilà 1<3 frêle canot qui chavire.
Robert pousse un cri :
« Rosette! »
Un cri qui l'étonné lui-même, et d'un élan irrésistible il repêche d'abord à pleins bras Rosette ; 6Dn cœur, impulsif, a fait son choix. Lutte courte et tragique: Gabrielle s'est cramponnée à la harque. Déjà, par bonheui-, Robert a pris pied sur un îlot de sable que l'eau recouvre d'un pied à peine, et qui les sauve, Rosette et lui.
« Au secours! » crie Gabrielle.
Il se précipite, la ramène, attire ensuite le canot : les deux sœurs, trempées, les cheveux ruisselants, sont face à face, sur le piédestal de sable où l'eau monte jusqu'à leurs genoux. Robert s'est jeté à la nage pour ressaisir les rames.
Voilà le canot remis sur sa quille, vidé de l'eau qu'il contient. Il fait embarquer, prudemment, les jeunes filles. Gabrielle est pâle d'épouvante et claque des dents. Rosette, bien que très émue, garde son empire sur elle-même et sourit à son sauveur.
Ce sourire et ce regard! Ah! que l'instinct
secret que nous portons en nous a donc dicté à Robert, entre la vie et la mort, le parti le plus sagel Rosette est maintenant assise en face de lui. II la contemple avec une ivresse sacrée : n'estelle pas l'élue, la préférée? Celle que le danger lui a révélée comme la plus proche de son cœur, dans l'inconnu, dans l'inconscient qui voile nos résolutions! Celle vers qui, seule une grande secousse, la terreur de la perdre et la volonté de la sauver l'ont jeté, d'un élan irrésistible, l'élan de l'amour qui ne vient qu'à son heure, et s'abat sur nous comme la foudre.