‹ Gens qui passentChapitre 6 sur 7 · Veux-tu me faire le plaisir de me dire pour · texte numérisé non relu

Veux-tu me faire le plaisir de me dire pour

quoi? Elle est très aimable. Elle a des relations dans tous les mondes.

— Tous, oui, même les demis et les quarts.

— On rencontre chez elle des femmes de ministres, des artistes de la Comédie. Elle est gaie, vivante. Elle s'habille à ravir.

— Un peu voyante.

— Oh toi... dès qu'on n'est pas pot-au-feu... Et Charlette, avec un rire provocant :

— Elle a un goût très sûr ; elle me conseille chez les couturiers.

— Je m'en aperçois.

— A quoi ?

— Au collant des étoffes et à l'ampleur des factures.

— Je ne peux pas m'habillcr d'un sac et ne rien te coûter.

— Evidemment. Mais, enfin, le genre de cette belle madame ne me plaît pas. Et son influence sur toi...

— Son influence? Je serais curieuse...

— Oh ! il n'y a pas à chercher loin ; tes manières depuis que tu la connais. Tiens, ces yeux cerclés de noir, cette bouche au carmin, ce rose aux joues... Pourquoi te maquilles-tu?

— Gela me va bien.

— Attends d'avoir quarante ans, comme die.

Tu es jeune, tu es jolie; qu'as-tu besoin de ressembler à qui tu n'es pas? Autre chose. Tu aimais ton ménage autrefois. Tu es toujours dehors, à présent.

— Exiges-tu que je me calfeutre ?

— Il y a une nuance. Tu sortais avec les enfants. Maintenant, Fraulein, seule, s'en occupe.

— .j'ai des devoirs mondains.

— - Et des thés chic, et des grands magasins, et des visites à n'en plus finir. Notre intimité, où est-elle?

— Oh ! n'exagère pas. Je ne suis pas sortie hier.

— Tu avais la migraine.

— Tu m'agaces ! .J'entends ne relever que de moi. Suis-je une esclave?

— Tu parles comme Louise. Tiens, tu viens de prendre sa voix de nez! Ecoute, Charlette, je n'aime pas faire acte d'autorité. C'est donc gentiment, très gentiment, que je te prie d'espacer un peu vos rendez-vous, vos courses et vos papotages. Je t'assure, Mme Dufeuil n'est pas une relation qui te convienne, et quand tu seras revenue de ton engouement...

— Je n'ai pas d'engouement, d'abord. Alors, parce que tuas pris Loulou en grippe, par caprice, lubie autoritaire, tu t'imagines?... Eh bien, non,

Loulou est mon amie et le restera. Tes griefs n'ont pas le sens commun.

— Réfléchis !

— C'est tout réfléchi. Je te quitte. J'ai oublié diverses choses dans ma chambre. Au revoir, tyran.

Elle rit et disparut. Robert, qui avait mal aux nerfs, mâchonna sa moustache et n'y prit aucun plaisir, d'autant moins qu'un poil resta à sa lèvre, passa sur sa langue, se promena dans son palais, chatouilla sa luette, et daigna, sur une ou deux fausses sorties, prendre discrètement congé.

La porte du salon s'ouvrit, et Mme Louise Dufeuil, haute, maigre, tête de levrette, l'œil moqueur, parut :

— Seul? Ronjour, cher monsieur. Je croyais que Gharlelte?...

— Elle revient. Vous êtes à ravir, aujourd'hui.

— Vous trouvez? Trop aimable. Nous sommes en retard. Je vais la prendre dans sa chambre...

— Restez donc, rien ne presse. Est-ce que je vous fais peur?

— Un peu. Vous ne m'aimez pas.

— Moi?

Robert leva au ciel un regard indigné :

— Oh! pouvez-vous dire? Vous ne vous êtes donc jamais regardée dans la glace?

— Pourquoi?

— Vous comprendriez que, charmante comme vous l'êtes, pleine d'esprit et de cœur, séduisante au possible, vous ne pouvez entrer quelque part sans que vous plaisiez, et fichtrement encore !

— Alors, j'vous plais, à vous?

— Dame !

— Ce n'est pas ce que prétend Charlette.

— Parbleu, elle est jalouse ! Tenez, asseyezvous là, près de moi. Causons un peu, en bons amis. Quels beaux yeux vous avez! Et ce sourire! On se damnerait pour ce sourire!

— Je ne vous reconnais pas.

— Parce que vous ne m'avez jamais connu. Charlette vous a inspiré des préventions, bien injustes... C'est Mme Pful qui vous habille?

— Oui.

— Ce bleu est divin; oh, le joli pied! Ne le retirez pas si vite. Non, laissez-moi votre main, cette petite main ferme et délicate.

— Qu'est-ce que vous faites? Etes-vous fou?

— Parce que je vous dégante? Je suis sûr que vous avez des veines pâles. Et vos ongles, je les connais, comme je connais le tissu de rose de vos doigts... Loulou, vous êtes délicieuse.

— Laissez-moi... Charlette va venir.

— Non... oui... ça m'est égal. Est-ce que je vous déplais ?

— Je ne me le suis jamais demandé ! Vous me montriez un visage si maussade.

— Maussade! Quelle erreur! Regardez-moi.

Mais bien. En face. Vos beaux yeux verts dans les miens. Ai-je l'air d'un sauvage ou d'un abruti ?

— Quelle idée! Vous avez tout ce qu'il faut pour conquérir une femme : du charme, de la distinction Mais je crois que vous vous moquez de moi. Robert, relevez-vous! Robert...

— Non, je suis à vos genoux; j'y suis bien, j'y reste. Ah! vous n'avez rien vu, rien compris, alors? Ma froideur, ma réserve, venues de ma timidité, de la peur de vous déplaire...

— Relevez-vous, ou je me fâche!

— Bon, me revoici près de vous, côte à côte.. Comme vous sentez bon la bruyère d'Ecosse. C'est votre parfum, n'est-ce pas? Et ces mèches folles, ces petites mèches fauves dans le cou...

— Finissez, grand fou; si Charlotte. ..

Et Charlette, à point nommé, entra, comme Robert contemplait, de très près, de trop près, la nuque de Louise Dufeuil.

Un froid, une gène, trop d'empressement de la part de Loulou, une volubilité suspecte; alors que Robert souligne sa gaucherie penaude.

— Ahl chérie, que je suis contente de vous

voir ! Jolie comme un amour ! Vite, je vous enlève; vous savez qu'elle est extraordinaire, cette exposition. Nous allons y retrouver cinq cents personnes.

Charlette est de glace, la lèvre pincée, et son visage des mauvais jours. Elle déclare, posément ;

— Désolée, ma chère Loulou. Mais j'attends ma mère.

— Oh!... que c'est ennuyeux!... Venez du moins goûter chez Momsy : il y aura la duchesse de Thorn-Weiren, la poétesse Julia Norlin, le petit Gowster, le fils du roi des Lards Salés!

— Impossible.

— Alors je vous attends à déjeuner, demain?

— Prise.

— On pourrait se retrouver chez madame d'Ussart.

— Empêchement.

Fine, Mme Dufeuil n'ose insister. Charlette a tout vu. Elle tend une main que son amie serre mollement, et sourit à Robert, qui lui baise le poignet et affecte de la reconduire respectueusement.

Debout, frémissante et contenue, Charlette les laissa aller. Dans l'antichambre, Loulou et Robert échangèrent un regard complice ; elle inquiète.

lui désolé. Puis il referma la porte derrière elle et mima un pied de nez.

Au salon, Gharlette l'attendait, avec une sévérité de justicière.

— M'expliqueras-tu?... Oh! ne fais pas le bon apôtre !

Et fébrilement :

— Avec ça que je ne vous ai pas surpris. Tu allais l'embrasser.

— Ça non, je te jure!

— Ne mens pas! Je t'ai vu. Ah! tu es très fort! Monsieur me dit du mal d'elle pour détourner les soupçons ! Monsieur fait semblant de la détester, pour pouvoir mieux, en mon absence... Eh bien, mon ami, c'est fini. Elle ne remettra plus les pieds ici! Je ne recevrai plus des intrigantes, venues pour me voler mon mari !

— Je t'assure! Tu prends les choses au tragique! Tu vas! Tu vas!... Je ne te dis pas qu'elle n'ait pas été un peu coquette... mais, moi, tu me sais incapable de... Evidemment, elle est un peu légère, mais ça ne tire pas à conséquence.

— Oui. Eh bien, elle ira chercher ailleurs des amies. D'abord, tu ne l'as pas regardée. Elle a cinquante ans et plus. Elle se farde comme un perroquet. Elle est sotte. Son salon est d'un mêlé : une salade russe ! Je la battrais! Qu'elle ne

s'avise pas de... Eh bien? Qu'est-ce que tu fais?

— Je t'embrasse, Charlette.

— Tu ne le mérites pas...

— Mais si, Charlette !

Et Robert, satisfait de sa réussite, emmena sa femme au Bois, certain d'une réconciliation dont l'ennemie de son repos, désormais évincée, ferait les frais.

— Mélie, boucle mes guêtres ! A bas, Ravautl Oui, mon vieux, on va sortir, et tâche d'avoir du nez. On va chasser la grosse bête ce matin.

» Tu lèves la tête, Mélie? Oh ! pas la peine de me couler ces yeux doux. T'as compris, motus/ Quoi? Un mauvais coup? Possible que je le reçoive, mais je te promets bien que je le flanquerai avant. Des affaires? Tu dis : des affaires? Il n'y a pas d'affaires ! Je suis garde assermenté. Je défends le domaine. Crois-tu que je vole mon pain? Ma consigne : je ne connais que ça.

» Oui, oui, M. le comte est généreux, et pour un peu il pardonnerait aux braconniers. M. le comte donne dans les idées nouvelles : paraît que c'était comme ça avant la Révolution. Mais moi, je ne connais qu'une chose : mon devoir. Est-ce

que je vais marauder sur les terres de Brichard, moi?

» Tu diras qu'il n'en a pas. J'y peux rien. Il a une baraque, toujours ; si on peut appeler ça une maison? Est-ce que je vais cambrioler dedans ?

» Et avec ça que M. le comte est si content quand il apprend les dégâts et qu'on tue son gibier. Une fois qu'il faisait le bois avec moi et qu'il a vu un lacet — ah I Brichard s'y entend pour ça! Il est devenu tout blanc, M. le comte. Je les connais, ses rages rentrées, les mêmes qu'avait son père, le jour que M. le comte, l'ancien, a assommé de ses poings un braconnier qui lui était tombé nez à nez, au. débusqué d'un taillis.

» Ah! bon Dieu, quelle marmelade il a fait de l'homme! lia fallu le ramasser dans une brouette, et à la pelle encore !

» A bas! Ravaui! Tu vois s'il est intelligent. IL comprend que dans le canon gauche je glisse une cartouche h chevrotines. Je te dis qu'il connaît leur couleur, aux cartouches. Mais ne tremble donc pas comme ça, Mélie ! T'es jeune, mon poulet. Un vieux dur à cuire comme moi ne s'émeut pas pour si peu.

» Verse le café. Est-il bouillant, au moins? J'ai le gosier de fer-blanc : plus c'est chaud, meilleur

/ça passe ; et la trempette de pain bis : voilà qui vous recale un homme.

)) Allons ! Bonjour et sans adieu, ma femme. Raccommode ma veste de velours et soigne bien l'ànesse; il me semble que sa plaie au garrot a de l'enflure. Quand je reviendrai ? Un de ces jours, bien sûr. Tiens, pas plus tard que vers les une heure : tu me feras une omelette au lard, et il doit rester de la soupe aux choux. Adieu, Mélie. Que je t'embrasse? Tiens, mon poulet. Ça râpe? Ah! oui! Et dis donc, tu ne vas pas pleurer, grosse bête?

)) Elle a refermé la porte d'un coup : v'ian! Pas contente, ma bourgeoise! Ravaut, attention ! Tu me feras le plaisir de marcher à la muette.

)) Fait pas encore jour. Ça se lève à peine, làbas, derrière le coteau de Ratut ; et les grenouilles dorment au bord de la mare aux pavots. Ah! v'ià du rouge, on dirait qui se prépare au lev«r du soleil. Y aura du vent.

» Qu'est-ce que tu flaires, Ravaut? Tu fronces le nez, comme quand c'est pour le lièvre. 11 en a passé un cette nuit? Bien possible. Moi, c'est des traces que je cherche. Des traces de pieds ferrés. Je les connais, les empreintes de Brichard. Et que son talon droit porte moins que l'autre. Si je ne le pince pas aujourd'hui, j'en ferai une jaunisse.

Voilà assez longtemps qu'il me brave, cet oiseau-là.

» Oui, oui, t'as des jambes de cerf, Brichard, connu î Et tu sais t'en servir. Quand tu aperçois ma casquette et le luisant de mon fusil, plus personne.

» Sans chevaux ni postillons, M. Venlre-à-terre déguerpit. Et tu te fiches de moi parce que mon jarret durcit et que je n'ai pas, pour respirer, du soufflet comme toi. Va, mon vieux, je t'attraperai sans courir. Je connais l'aff'ût.

» Un corbeau s'envole, du mauvais côté. Un présage. Faut pas rire de ça. Mon père, qui a gardé trente ans le domaine avant moi, s'est vu un matin; oui, lui-même, son double, vêtu comme lui, qui venait à sa rencontre, par-dessus la mare aux Pavots. Il marchait sur l'eau sans se mouiller. Et quand il a été à deux pas, il s'est dissipé comme un brouillard. Mon père n'a rien dit à personne, qu'à la mère. Pas causeur le vieux. Mais il a senti que c'était le grand avertissement. Et de fait, il est mort dans la nuit suivante d'un coup d'apoplexie.

» Ce Brichard ! On ne m'ôLera pas de l'idée que c'est luiquia tué Poirin, le fermier des Basses : ils étaient en inimitié. Oh! pas pour l'argent, je ne dis pas. Mais il est rancunier, Brichard. Et il

y avait eu entre eux cette histoire de femme. Attention! Ravaut. Faut aller doucement. Que j'examine le mur?

» Parbleu, ces écorchures fraîches à la brèche; et les fascines qui la bouchent, on les a poussées et remises; mais la marque que j'ai faite au couteau a bougé. Mon Brichard est ici, pas loin peutêtre. Il ne peut repasser que par là. Couche! Ravaut! Sous le buisson! Moi, derrière le hêtre.

» Ah! faut de la patience. C'est plaisir que d'avoir un bon fusil dans les doigts et de bonnes cartouches. Jamais un raté. Oui, tu me comprends, toi. Chut ! Il me semble qu'une brindille a craqué.

» Non, rien... Pourquoi dresses-tules oreilles? Tu le sens? Est-ce lui? Bon Dieu de bon sang, ne bouge pas, le v'ià! Laisse-le approcher, encore un peu, et...

)) — Arrête, au nom de la loi !

» Je le tiens, Brichard ! Jette ton fusil. Ne te sauve pas ou je tire. Jette ton fusil, je te l'ordonne!

» Ah ! qu'est-ce qui s'est passé, Ravaut? C'est y la foudre qui a fait ce vacarme? Où est-ce que je suis donc? Pourquoi est-ce que me voilà sur le dos?... Mais n'aboie donc pas comme ça! Je suis

tombé... Tiens, mais, c'est mon sang... J'ai mal au côté; une fontaine me coule, plein la chemise, plein les mains...

)) Je me rappelle! Brichard !... Tu peux me lécher la figure, Ravaut; ton maître est f...ichu... J'étouffe. Écoute, Ravaut, va chercher Mélie... Va chercher... T'es un bon chien... T'entends... Mélie!

» Plus la peine, va...

Je venais de traverser l'avenue devant les Quatre-Saisons. Pas sans peine. C'est le carrefour de la mort pour les piétons. Aucun sergent de ville n'y dresse son bâton blanc, et les autobus crapaud, pareils à des monstres couleur chocolat, s'y croisent avec les hautes impériales des trams jaunes. Autos, bicyclettes, fiacres, fourgons de livraison, partout le péril écraseur vous guette, vous happe. Ouf! me voici sauf.

Une motocyclette m'a frôlé de son pneu d'avant, un percheron a failli me mordre, et je revois encore l'éperon massif dardé sur moi, d'une auto de course. Sale endroit !

Atteindre le trottoir d'en face paraît, dans ces conditions, une chance inespérée ; on en a chaud dans le dos et la vie se diapré de beautés nou-

velles. Les vitrines des magasins étincellent, gaies. C'est joli, les muguets et les pivoines de cette petite voiture! Décidément, rien ne vaut le bon asphalte à la fois solide et velouté sous la semelle, l'asphalte, refuge de salut et de paix.

C'est extraordinaire qu'il n'y ait pas davantage d'accidents ! Et d'abord, Paris sera bientôt impossible. Les rues éclatent de trop-plein, l'encombrement vous fait perdre des quarts d'heure. Cela devient exaspérant : trépidation, tumulte, cette fièvre de mouvement et de bruit, coupée de brusques arrêts, au signe augurai du gardien de la paix.

Cela surtout m'irrite. Tout grouille, se démène, vibre de mouvement et de bruit, et pan! le bâton blanc du sorcier à casquette galonnée se dresse : tout le monde tombe en catalepsie: les autos se pétrifient; les chevaux se figent, les piétons se font statues. On est mort. Puis le bâton s'abaisse; et la folie reprend, la course au massacre.

Tenez, regardez-moi ça. Pitié! Le petit garçon pâtissier... Et allez donc, plouf! sa corbeille à terre, lui aussi, cl le saint-honoré qui blanchit le sabot de ce cheval de maître. Hors du coupé, une tète de vieille dame se penche, effarée. Bon ! L'enfant n'a rien, qu'un accroc à sa culotte. 11 l'a échappé belle.

Et ceux-là qui attendent, sur l'autre trottoir, les traits crispés. Un long monsieur furibond s'élance et, d'un saut de carpe, se rejette en arrière, juste à temps. Il n'a rien... J'ai cru que le timon de cette voiture des postes... Froids, résolus, cochers et chauffeurs ont l'air de bourreaux calmes, asservis à une fatalité inexorable.

Les visages des gens calés sur les coussins, et ceux des malheureux qui restent en panne sur leurs jambes, les avez-vous jamais observés? Quel contraste! Le dédain des uns, l'envie des autres. Toute une mentalité différente, l'écart entre des cartes artificiellement créées par cette simple attitude : assis ou debout.

L'homme en voiture a l'air de dire : « Ils sont extraordinaires, ces escargots-là. Ne faudrait-il pas s'arrêter pour eux!... » Le piéton semble répondre : « Et quand vous aurez fini de fouler sous les roues le pauvre monde! » Et les uns écrasent, et les autres se font écraser pour le même motif : pas assez de prudence ou trop.

— Monsieur, me dit une voix bizarre, cahotante et fêlée, je vous prie de me faire traverser.

Une vieille femme épouvantée se tenait contre moi. Rang social, ma foi, bien embarrassé pour le dire. Robe de marchande à la toilette et chapeau de cuisinière endimanchée. Grosse figure rouge.

cheveux gris, une ombrelle, un sac, des paquets partout, dans les mains, à chaque doigt, et sous le bras un petit chien ridicule, un de ces petits chiens noirs et feu qui ont des pattes d'allumettes et tiendraient dans un sucrier.

Traverser? Elle en parle à son aise! Je sors d'en prendre, moi. Et tenter une seconde fois le destin? Que faire? Mais ai-je le choix? On est Français et courtois. Du moment que cette hétéroclite vieille me demandait secours, impossible de me dérober. D'autre part, à risquer de nouveau ma vie, j'eusse préféré que ce fût pour une jeune et jolie femme. Mon Dieu oui. Et vous? Oh! Que c'était contrariant! Allons, du courage! Une, deux !

Non, laissons passer ce camion verdatre.

— Madame, prenez mon bras.

Facile à dire. Avec quoi l'eùt-elle pris? En lâchant Bijou ou trois paquets sur six? Ce fut moi qui dus la saisir au coude, comme un sergent de ville quand il conduit un malandrin au poste. Vexant! On veut bien rendre service, mais passe faire remarquer. Pour qui allait-on la prendre, cette dame vétusté? Poiu* matante? Eh bien alors, c'est qu'on se ficelle bien mal dans ma famille. Oui, et puis j'aurai à retraverser ensuite, que ça m'amuse ou non!

LA RÉCOMPENSE i21

Allons-y! Mais la vieille ne démarre pas. Elle colle au trottoir. Elle jappe :

— Attendez que cette voiture des pompes funèbres... Et cette auto!... Bijou va tomber. Mon Dieu! la ficelle de ce sac se défait ! Non ! Non, pas encore !

Ah! mais, ah! mais, il faut savoir ce qu'on veut dans la vie. Compte-t-elle traverser ou non? Je la presse d'une voix insinuante. Justement voilà un vide; profitons-en. Bon! Elle se cramponne à moi; un paquet, deux paquets lui échappent. Et ce break de touriste, à quatre chevaux, fonce sur nous. Perdus! Sauvés!

Vite, je ramasse les paquets. Dieux justes! D'un pot de confiture cassé, une marmelade de groseille coule.

Traverserons-nous, enfin?

— Non! Non! crie la vieille.

— Mais fiez-vous donc à moi, madame !

— Non, non! Ramenez-moi, j'ai peur!

Et elle s'accroche à mon épaule, tandis qu'une auto érafle mon jarret. Un effort désespéré; je l'entraîne de force ; nous contournons un fiacre ; nous esquivons un cab rouge de grand magasin, je désarçonne un garçon boucher de sa bicyclette, et rouge, haletant, hagard, je la pousse comme un colis vivant devant moi, avec une énergie désespérée.

— Ah! Mon Dieu, se lamente-t-elle.

Je perds mon chapeau, je rattrape au vol Bijou, qui me griffe, je vois le trottoir, nous l'atteignons; j'y projette, en l'enlevant dans mes bras, la vieille dame, qui glousse, y trépigne, gesticule de terreur et de révolte.

Et je n'ai pas le temps de jouir de mon triomphe et de goûter la joie de ma bonne action. Un choc terrible me renverse, abolit en moi toute conscience. On dirait qu'une maison s'écroule sur ma tête et que des milliers de rats me dévorent de leurs dents aiguës. Je me réveille — ; combien de temps après? — dans un lit, enveloppé de bandelettes comme une momie. Qu'est-ce que c'est que cette apparition céleste? Cette belle et grande jeune fille qui, penchée sur mon oreiller, épie mon regard et me sourit avec bonté?

— Chut! Ne parlez pas... Vous allez bientôt guérir, si vous êtes raisonnable.

Est-ce que je rêve encore?

Elle a des cheveux bruns, d'un ton chaud et mat, des yeux bleus, d'une expression profonde, grave et tendre. 11 me semble qu'elle est mon amie, que je la connais depuis longtemps...

Derrière elle, une iigure rougeaude, sous des cheveux gris, une ligure heureuse de vieille femme bizarre me cligne de l'œil et grimace.

Celle-]à, je la reconnais. Mais que fait-elle ici? On plutôt, ou snis-je? Cette chambre, ces meubles me sont étrangers.

C'est vrai, je dois avoir quelque chose de cassé? Bras? Jambe? Crâne? Thorax? Pas tout à la fois, j'espère?

Je referme docilement les yeux. Et quand je les rouvre quelques heures après, l'énigme s'explique, prosaïquement, simple et pourtant invraisemblable comme un conte de fées. La vieille dame que j'ai fait « traverser », par bonheur n'est pas ingrate, par chance, a une fille et, par miracle, est riche. Elle n'a pas voulu qu'une autre qu'elle et Hélène — Hélène, le délicieux nom! — me soignassent.

Elle m'a fait transporter chez elle; et voilà.

Et voilà : je me rétablis de jour en jour. Hélène m'aime, je l'aime; nous nous marions le mois prochain.

Aujourd'hui, parloir. Et persontie ne viendra le demander. Personne ne vient jamais. Ses parents sont loin et il n'a pas de correspondant.

Jouffle — ainsi le surnomment pour ses joues rondes papa et maman; car les domestiques l'appelleat : Monsieur Pierre, son professeur : Desmarts tout court, et ses camarades : Craboche, de ce qu'il marche les pieds un peu, très peu en dedans. — Jouffle, mélancolique, songe.

M. Mugroil achève sa leçon d'histoire. Il a un parler difficile, sous ses dents les dates craquent comne des noyaux. Il est consciencieux, mais si laid «t si triste! Et pourquoi, tous les quarts d'heuje, s'arrache-t-il frénétiquement un poil du nez?

Joulfle déplore le servage monotone du lycée.

les pitances du réfectoire, les récréations où on le brime, et la tristesse noire de son isolement.

A l'écart et silencieux, il n'a pas encore su se faire aimer et n'a que des camarades d'une heure, lorsqu'il leur paye des « suçons » pareils à des bâtons de verre et des « crottes » de chocolat.

A lui, on n'offre jamais rien.

Tout à l'heure, appelés par le garçon de service, des élèves vont embrasser leurs parents; ils reviendront, Pichotte avalant la dernière bouchée d'un chou à la crème, Bernussot réchauffant ses mains dans ses poches pleines de marrons grillés.

Jouffle est dans une de ces heures de découragement où l'on doute de voir refleurir la terre et où l'on ne croit plus à la bonté des êtres. Un ciel jaune et lourd de neige pèse aux vitres; le poêle a beau ronfler, le froid de décembre tombe è travers les murs. Jamais les vacances ne reviendront.

Les vacances, d'ailleurs!

Elles apparaissent à Jouffle décolorées, puisqu'il ne les passera plus avec M. et Mme Desmarts chez l'oncle Jules et la tante Agiaé. L'an dernier non plus, il n'est pas retourné à la liêtraie. M. et Mme Valobré sont brouillés avec les siens. Et cela semble à Jouffle une iionstrueuse injustice à son égard.

Qu'a-t-il fait à l'oncle Jules, qu'a-t-il fait à la tante Aglaé pour qu'il se trouve englobé dans les rancunes et l'animosité de ces grandes personnes, qui tranchent de tout sans le consulter ? Est-ce que ça le regarde, ces histoires d'héritage? Et peut-on se fâcher pour de l'argent?

Comment l'oncle Jules, qui, malgré sa mine bourrue et ses grosses moustaches ébouriffées, avait l'air si bon, comment la tante Aglaé, avec son nez pointu et ses yeux brillants, toujours affairée au ménage et le bousculant d'une petite tape qui ressemblait à une caresse; comment ces braves gens ont-ils pu se « mal conduire », mériter des lettres outrageantes, en répondre d'autres, si bien que les voici maintenant, les uns et les autres, séparés pour la vie et la mort ?

D'abord, c'est bête de se brouiller, quand on s'est aimé si longtemps. A la Hètraie, jadis, pour accueillir les Desmarts, quelle fête I Les chiens aboyaient de joie, la grosse cuisinière Marianne, toute rouge de ses fourneaux, embrochait les volailles en gloussant de rire, la tante pétrissait elle-même les savoureuses tartes aux mirabelles, l'oncle descendait à la cave chercher un « closvougeot-vous-m'en-direz-des-nouvelles» ! Et avec leurs enfants, Estelle et Bernard, quelles bonnes parties faisait Jouffle !

Cache-cache dans la serre aux plantes grasses où l'on étouffe, chasses à l'ours dans le parc: c'est Muche, le caniche, qui simulait l'ours, en se dressant sur ses pattes de derrière: pan! pan! Au troisième coup de fusil, il s'aplatissait mort. Et les bateaux lancés sur le grand bassin ou Bernard culbuta. Et les dînettes cuisinées par Estelle, avec de « vraies crèmes au caramel! » Et les disputes, et les raccommodements.

Parbleu ! Jouffle aussi s'est disputé avec eux, le jour entre autres où Bernard lui a tiré les cheveux, et cet autre où Estelle lui a signifié d'un ton de reine qu'elle ne lui adresserait plus jamais la parole, parce qu'il l'avait traitée de « Mlle Chipie ». C'étaient là de grosses brouilles définitives. Et bien, ils s'étaient toujours raccommodés!

Pourquoi les Desmarts et les Valobré n'en feraient-ils pas autant? Sont-ils moins intelligents? Ils ont l'âge d'expérience pourtant.

Au 1"" janvier dernier, il a écrit, en cachette, à Bernard et à Estelle pour leur souhaiter une année bonne et heureuse. C'est l'oncle Jules qui a répondu : quelques lignes froides, remerciant Jouffle, et l'invitant à ne plus écrire, car si son père et sa mère le savaient... Et puisque tout lien de famille était rompu !...

Mais pourquoi rompu? C'est stupide!.,. Bon! M. Mugroil s'arrache du nez un dernier poil et ferme son livre. La cloche sonne. En rang!

Voilà l'appel du parloir. Hein ! quoi? A-t-il bien entendu? Son nom?

— Hé! Craboche ! Ta connaissance te réclame! Des camarades lui poussent le coude :

— Les parents de M. Craboche sont venus lui rendre visite en aéroplane !

— Eh bien, Desmarts, crie le maître d'étude, êtes-vous sourd ?

Jouffle, éberlué, le cœur sautant, suit les privilégiés. Serait-ce maman, ou son père? Mais pourquoi sans prévenir ! Il ajustement reçu une lettre ce matin: il n'y est question de rien? Si c'étaient...

Non, ce n'est pas l'oncle Jules, ni la tante Aglaé. Ce serait trop beau. 11 n'y a, seul, au milieu du parloir, qu'un petit monsieur à barbiche grise, que Jouffle ne connaît pas.

— Monsieur Pierre?

H ajoute plus bas, avec un demi-sourire :

— Monsieur Jouffle?

— Oui, monsieur, c'est moi,

— Eh bien, mon jeune ami, voici : comme je traverse Paris (je retourne aux environs de Bordeaux où je possède de vastes vignobles), M. Va-

iobré, votre oncle, dont j'ai fait la connaissance à la riètraie, au sujet d'un vin de Bordeaux grande marque qu€ je lui vends, M.Valobré, donc, m'a dit :

<( — Ah! vous vous arrêtez en route? J'ai un neveu au lycée Balzac; si vous avez une minute à perdre, allez donc lui dire un petit bonjour de notre part!

Joufûe devient tout rouge. Ah! c'est bien, ça! ils ont pensé à lui! Mais qu'a donc le vieux monsieur et pourquoi fait-il en grimaçant des elîorts héroïques comme s'il luttait avec la poche de sa redingote? Contiendrait-elle un crabe ou toute autre bête dangereuse?

— 11 faut vous dire, reprend celui-ci, que Mme Valobré, votre tante, m'a remis un sac de friandises pour vous, des petits... je ne sais plus le nom, qu'elle confectionne elle-même.

— Des (( tout-ronds » dit Jouffle, dont la langue et le palais croient déjà savourer les rondelles onctueuses, friables et sablées, et leur exquis parfum de noix de coco.

Il ressent une émotion délicieuse.

— Oui. Eh bien, figurez-vous, mon flacon d'eau de Botot s'est cassé et l'alcool s'est répandu dessus; alors je vous ai acheté ces gâteaux chez un pâtissier. Ils y ressemblent, mais ce n'est pas tout à fait cela!

Oh! non, ce n'est pas cela! Et cependant l'intention du vieux monsieur est louable. Mais les « tout-ronds », rien ne peut les remplacer. Rien qu'à entendre ce mot, Jouffle a revu la Hètraie, tout, les bêtes, les arbres, les gens, et Estelle et Bernard. Invité à se régaler, il mord dans un des gâteaux secs et géométriques : il y en a de carrés, de circulaires, de triangulaires, de trapézoïdes, on dirait un problème de géométrie; et de plus, ils sont rances! Jouffle écoute le vieux monsieur vanter les qualités de ses hauts crus de Bordeaux, insinuer que peut-être les parents de « Monsieur Pierre » pourraient y prendre intérêt, étant sans nulle doute, fins connaisseurs?...

Et il glisse sa carte, à tout hasard, prend congé, secoue la main de Jouffle de haut en bas, de droite à gauche, et s'en va.

Lentement, Joufle regagne la cour où la récréation s'achève. Il promène, solitaire, sa déception : car il le sent bien, rien n'est changé, et la bonne pensée de l'oncle et l'attention de la tante ne désarmeront pas le sort contraire.

Puisqu'il faut bien les manger, il mâche, sans plaisir, les triangles, les cônes, les circonférences.

Le dernier petit gâteau a une forme de cœur et, givré de sucre, semble d'une autre espèce.

Joiiffle hésite, plus gourmand peut-être qu'il ne le croit? Qui sait, celui-là est peut-être très bon?

Non! Il ajournera sa décision, il réserve l'avenir. Plus d'une fois, pendant l'étude, une envie lui vient de s'adjuger le dernier gâteau, le survivant, l'orphelin.

« Mangera ? Mangera pas ? »

Le lendemain passa, puis le surlendemain. Une arrière-pensée obscure retint la main de Jouffle. — Mangera pas ! décidément! — Car son imagination voyait un symbole, à la fois ridicule et touchant, en ce petit cœur de pâte, qui, dans un coin caché du pupitre, durcissait, durcissait de jour en jour, devenu peu à peu de pierre, comme le cœur de ces parents ennemis qui ignoraient la grâce du pardon et la noblesse de s'aimer.

— Plus j'étudie les enfants, dit Mlle Varigne, une femme admirable, dont les idées en pédagogie font loi, depuis qu'elle a créé le collège Vesta, une pépinière de jeunes filles de haute valeur, devenues les meilleurs professeurs de nos lycées — plus j'étudie les enfants, et plus il m'apparaît que nous ne tenons jamais assez compte de leur sensibilité, soit pour la régler, soit pour l'exalter, soit pour la ménager.

Autour de la table — on était au dessert — tous les regards se tournèrent vers la grande femme à cheveux blancs. Son visage large, un peu léonin, exprimait une rare noblesse. Une mince rosette rouge rehaussait la sévérité de sa robe noire, à col et poignets blancs : un véritable uniforme de religieuse laïque.

— Dieu sait reprit-elle, si j'ai vu des blondins et des blondines, des noiraudes et des rousseaux. A tous les âges, depuis les tout petits de l'école maternelle, lors de mes débuts, jusqu'aux femmes faites que je vois évoluer dans la vie, je n'ai eu affaire qu'à des enfants — à des adolescentes ou à des jeunes filles.

« Comme un horticulteur, j'ai tenu entre mes mains des floraisons diverses et nombreuses, d'années en années. Et je crois connaître le visage, tour à tour pétri d'émotions vives, ou concentré dans une méditation intérieure, de ces êtres qu'il nous faut former afin que les meilleures d'entre elles forment des générations nouvelles, et pour que les autres, épouses et mères, élèvent et guident pour le mieux leurs propres enfants.

« Je crois que nous avons une tendance fâcheuse à oublier nos impressions de cet uge plein d'illusions, où l'on vit une sorte de rêve éveillé, où l'on ne communique avec le monde extérieur que par certains points frémissants, où l'imagination déforme et amplifie la valeur des choses, où les joies sont extrêmes et les chagrins d'une profondeur disproportionnée.

» Souvent, trop souvent, nous jugeons les peines enfantines à la frivolité de ce qui les

cause, alors que nous devrions les mesurer à la répercussion intense que ces faits, qui nous semblent de peu d'importance, suscitent en ces cerveaux frêles, en ces cœurs ardents.

« Nous ne songeons jamais à la pudeur bizarre avec laquelle l'enfant nous cache ses pensées, et nous ne jugeons ses émotions que par ce qu'il en laisse transparaître sur son mobile et fugitif visage.

« Presque toujours, l'enfant que nous croyons le mieux connaître nous échappe, non qu'il soit un petit monstre de dissimulation, mais parce qu'il serait incapable, tout d'abord, de traduire en paroles — lors même que son orgueil, sa timidité et sa crainte ne s'y opposeraient pas — le .vaste et complexe arrière-fonds de son âme agitée de désirs, d'impulsions, de passions aussi fortes, proportion gardée, que celles des grandes personnes.

« Oui, de passions. Je ne me dédis pas du mot et ne le tiens nullement pour exagéré. N'avonsnous pas tous remarqué la vitalité de la tendresse, ou de la jalousie, chez ces petits êtres? Elles peuvent les conduire à des actes en apparence incompréhensibles, déplorables ou monstrueux.

(( Un des souvenirs les plus pénibles de ma vie est celui-ci. J'étais alors sous-maîtresse

en province, dans un joli pays arrosé par une délicieuse petite rivière, une couleuvre verte sinuant entre des prairies bordées de saules crevassés et tordus. De l'autre côté de l'entrée, l'école était séparée de la grande route qui menait au village par un petit bois grêle de bouleaux et ie passage à niveau des trains.

« C'était ma constante inquiétude que ces trains. Mais aucun accident n'était jamais arrivé : la garde-barrière était, d'ailleurs, une brave femme vigilante.

« Un matin, je remarquai les yeux rouges, la bouche crispée d'une petite fille appelée Suzette : une des plus étranges enfants de ma classe. Tantôt la première, tantôt la dernière. Elle appartenait à une famille de bourgeois aisés, et on nous l'avait confiée en nous avertissant qu'elle avait le caractère difficile. La vérité est que je ne m'en suis aperçue que dans les quinze derniers jours qui précédèrent le drame.

« Elle eut alors des bouderies singulières, des entêtements de petit animal buté. Mais jusque-là nous avions été fort bonnes amies. Non qu'elle me fît confiance de sa petite âme tourmentée et malheureuse. Mais je lui inspirais de l'affection et nous nous comprenions à travers mille nuances obscures, incompréhensibles à ceux qui ne vivent

pas en communion consLante avec les enfants.

« Chez elle, Suzelte n'était pas heureuse. On ne l'aimait pas, bien qu'elle eût des qualités charmantes de tendresse et des délicatesses de cœur exquises. On lui préférait sa sœur Louise. Pour celle-là, rien de trop beau : elle allait à l'institution chère des demoiselles Piédeloup, habillée de belles robes; on la citait toujours en exemple à Suzette : Louise par-ci, Louise par-là, Louise était l'élue, la choyée ; Suzette, la Cendrillon.

« D'où venait cette injuste préférence, plus fréquente qu'on ne croit dans certaines familles? Je n'ai jamais pu le savoir. Peut-être parce que Louise, éclatante de santé, très jolie, flattait davantage l'orgueil des parents. Peut-être parce que son caractère leur agréait mieux.

<( Quoi qu'il en soit, Suzette souffrait. Et ce matin-là il devait y avoir eu une crise ; car la pauvre petite montrait un visage bouleversé qu'elle s'efforçait de cacher à la curiosité maligne de ses compagnes.

(( Le malheur voulut que j'eusse été assez gravement indisposée pendant la nuit. Une migraine atroce me martelait les tempes; j'avais des nausées : il me fallut toute ma force de volonté pour mener ma classe jusqu'au bout. Nous attendions d'un moment à l'autre l'inspecteur primaire, et

pour rien au monde je n'eusse voulu qu'il ne me trouvât pas à mon poste.

(( Je ne pus donc, après que l'heure de la lin des études eût sonné, m'occuper de Suzette comme je l'eusse fait en toute autre circonstance. Ce n'était pas la première fois qu'elle arrivait avec ce visage de détresse orageuse. Je ne l'interrogeai pas, remettant cela à la fin de l'après-midi ; je la laissai partir sans lui donner le réconfort d'une miette de tendresse. Combien depuis me le suis-je reproché!

« Elle me jeta un regard d'une éloquence poignante. Sans doute espérait-elle mieux de moi. Qui sait, peut-être m'eût-elle enfin confié ce qui la mettait dans cet état de désespoir rentré. Elle partit, l'air résigné et cependant farouche.

« Bien que prête à me trouver mai, car la tête me tournait, je la suivis du regard tandis qu'elle traversait le petit bois. Un talus me la déroba. Et tout à coup, je ne sais pourquoi, je fus prise d'une angoisse terrible, d'un pressentiment inexplicable.

« Chancelante, je courus au passage à niveau. C'était l'heure où l'express de Paris allait passer. La garde-barrière n'avait pas vu l'enfant. Une courbe et des haies Gâchaient l'arrivée des trains. Après cette courbe, la vue s'étendait droite.

Comme une folle, sans rien dire, je me mis à courir le long de la voie, et au tournant, j'aperçus, déjà loin, une toute petite chose qui marchait entre les rails, au-devant d'un petit panache de fumée et d'un gros point noir qui s'avançait.

(( Je m'élançai en criant et en appelant. Je vis Suzette se retourner, me faire un signe d'adieu et marcher au-devant du train, avec l'héroïsme des désespérés. »

Mlle Varigne, qu'un tel souvenir oppressait, baissa la tète :

— Et la chose affreuse arriva!...

Et moi, j'étais dans l'escalier. L'escalier à balustrades d'une maison neuve. Mes semelles crevées s'écrasaient dans un tapis moelleux à donner mal au cœur. Je suffoquais, sous mes habits minables, dans les ondes chaudes et vibrantes au calorifère. La lugubre clarté électrique, le silence rogue des paliers achevèrent de me stupéfier.

Qu'est-ce que je faisais? Non! mais qu'est-ce que je faisais là?

Je m'étais faufilé de biais devant la loge aménagée en salon Louis XV et qui sentait bon — ah ! si bon ! — la soupe à l'oignon. Le concierge ne m'avait pas vu. Et après? Est-ce que je connaissais quelqu'un dans cette maison ? Etait-iî pour moi une seule porte au seuil propice?..- Qu'est-ce que je prétendais ? Sonner au hasard,

débiter une fable? Mendier, voler, tuer? Non, parbleu !

Je pouvais être misérable, par suite de fatalités bizarres et injustes, je pouvais être affamé, sans un sou, ne sachant sous quel pont je dormirais, puisqu'on m/avait expulsé de mon garni : j'étais persuadé, tant restaient puissantes la force de l'éducation, la v^oix secrète de ma conscience, qu'il y aurait des actes que je ne commettrais pas. Je me l'affirmais, pour ne pas m'affaler en tas de boue sur une marche. Je me le criais, pour garder en moi la volonté de ne pas mourir.

Me tuer? J'y avais pensé tout à l'heure, sur les quais, devant l'eau noire.

Avoir vingt-sept ans, être instruit, raffiné, plein d'énergie, capable de gagner sa vie, et défaillir Je faim et de détresse !

Cet escalier ! Mais enfin, j'avais un motif, un but, une espérance ? Qaelle im'prudence irrésistible m'avait forcé à me glisser sous le porche, à tourner le bec-de-cane de la porte de glaces ? Quel absurde doute sur les invraisemblances du hasard, sur les risques de l'imprévu? Est-ce que vraiment j'aurais le courage de sohner à une de ces portes ?

Tendre la main — car enfin, il n'y avait pas d'autre geste — cette idée me révulsait de la tète

aux pieds. Et pourtant, si je n'étais pas entré là pour tenter d'apitoyer quelqu'un, ma tentative insolite était d'un fou. Elle m'exposait à des suspicions outrageantes : on allait me prendre pour un cambrioleur-, d'autant plus que mes yeux creux et ma barbe de huit jours ne payaient, fichtre, pas de mine. Voyons, qu'est-ce que j'attendais pour m'en aller ?

Mais dehors, c'était le gel, l'ombre opaque, le trottoir dont l'arête luisait comme un fil de guillotine, les passants furtifs, les voitures menaçantes. Ici, la bête recrue que j'étais pouvait savourer les quelques minutes de repos qui me feraient paraître plus atroce, tout à l'heure, la rue sans pitié.

Cet escalier! quelle éloquence morne s'en dégageait, avec ses bords cirés, ses cuivres nets, ses balustres où l'on eût cherché en vain un grain de poussière, et ses portes, ses redoutables portes closes, deux par deux, d'étage en étage. Larges portes aux vantaux solides, de chêne sombre, où stagnaient des mares de lueur immobile sous les lampes incandescentes.

Jamais signification plus mystérieuse et terrible ne s'était exhalée, pour moi, de ces visages de bois mort où les lignes et les moulures précisaient, de leur rigidité, le non possu-

mus des choses inertes dont nous faisons les complices de notre indifférence et de notre dureté. Dire que derrière ces barricades vivaient au chaud des êtres senxblables à moi, douillettement vêtus, grassement nourris et qui, sans y penser, insultaient, par leur occulte bien-être, à ma misère!

Mon imagination se représentait le confort de l'appartement ; un bouton : la clarté jaillit ; un robinet : l'eau chaude coule ; un déclic : des voix alternent, se répondent à travers les murs, Paris, la France. Ceux qui vivent là sont reliés, sans se déranger d'un pas, à la vie multiple des affaires, du luxe, du plaisir. Et moi, livré à une solitude affreuse, je rôdais, emmuré dans cette cage tournante où tout me réprouvait, jusqu'aux poignées des portes et aux boutons électriques des chambranles. Ceux-là surtout semblaient me dire :

— Ose donc nous toucher !

Une insupportable angoisse me prit : la nécessité, comprise enfin, d'agir. .Je le devais ; chaque seconde écoulée me l'imposait davantage : mais quoi?

Mon doigt s'approcha d'une sonnerie et retomba. Je n'oserais jamais.

J'imaginai les favoris du valet de ch;.mbre qui

m'ouvrirait, sévère comme un magistrat : comme il allait m'éconduire de haut !

Non, cette porte-là me signifiait trop que je n'avais rien à espérer d'elle. Sa voisine ? Hélas, elle lui ressemblait comme une sœur avare ; même plat visage glacé. Ici habitait sans doute une vieille dame bouffie, malade imaginaire et maniaque à l'excès, tourment de ses nièces et de ses domestiques. Je grimpai un étage.

Ah ! Que ces portes étaient donc pareilles, unanimes dans leur aveuglement et leur surdité ! Celle de droite? On entendait les trilles d'un piano. Etait-ce bon signe ? Derrière celle de gauche, des pas feutrés e' rapides. Qui dérangerait-on le moins? Et tout à coup je tressaillis; sans que je les eusse entendus descendre de l'étage supérieur, une dame et son mari passaient près de moi, me dévisageaient, hostiles. Couple massif, cossu ; la pelisse de l'homme, le chapeau de velours de la femme, et cet air de saperiorité que l'argent donne aux âmes médiocres... Ce n'est pas eux que j'implorerai.

Indicible, l'obsédante hésitation jointe au parti d'en finir me jugula. Je gravis péniblement un autre étage. Et voilà qu'à l'improviste, je vis filer devant moi, comme à travers un aquarium lumineux, une ombre de femme. L'ascenseur s'arrêtait

au cinquième, d'un petit coup sec! Ah! si cette inconnue pouvait savoir, comprendre et compatir !

Etait-ce l'indication du sort? Je montai en trébuchant les marches de ce calvaire. Mais au cinquième, à quelle porte sonner? Et cette femme, qui m'affirmait que ce fût plus qu'une visiteuse?

Une voix monta dans les profondeurs de l'escalier :

— Qui est-ce qui est là-haut !

Je m'étais penché pour voir, je me rejetai précipitamment en arrière, le cœur battant à me défoncer les côtes. Le concierge, averti sans doute par le couple soupçonneux, montait. Un bref affolement, et je sonnai à la seconde porte, attiré peut-être par un pet t éclat de bois qui l'écornait près de la serrure, comme si ce rien, qui attentait à la dignité sculpturale du battant, laissait pressentir un défaut à la cuirasse, une chance inexplicable d'accueil.

Le concierge moniail quatre à quatre. La porte s'ouvrit; une bonne en bonnet breton, l'air candide, la referma derrière moi et m'introduisit, sans rien me demander, dans un petit salon plein de bibelots délicats et de photographies de musée. Je reconnus la Danaé du Titien et le Printemps de Botticelli. Et dans un dédoublement effaré.

j'eus soudain conscience de mon acte insensé : des idées folles et sauvages tourbillonnèrent en moi. Me sauver, implorer la servante, me cacher derrière ce petit paravent, voler cette boîte d'or ou, tirant de ma poche mon couteau, me jeter sur celui ou celle qui allait entrer. Oui, oui, voilà où j'en étais quand une apparition...

Je devinai la femme dont l'ombre annonciatrice dans l'ascenseur m'avait guidé ici comme un présage. Elle tenait son chapeau à la main et, sans paraître surprise ni effrayée, assénait bien en face ses yeux dans mes yeux. Nous échangeâmes un long, très long regard que je n'oublierai de ma vie ; mon âme y passa avec l'aveu muet du cauchemar dont je sortais ; et, comme elle me scrutait avec une attention plus profonde sur son beau visage noble, et que ses yeux devenaient subitement intenses de pitié, voilà que ma gorge se serra ; j'éprouvai un vertige et fondis en larmes de honte et d'amertume : des larmes douces pourtant et qui m'allégeaient ineffablement le cœur. Une main légère et secourable se posa, comme un oiseau, sur mon épaule.

Cette jeune femme, une artiste, peintre de grand talent, venait de discerner en moi un frère de l'immense caste des parias. Je trouvai ce soirlà chez elle l'abri, le pain, la parole de consola-

tion indispensable dans cette minute suprême, où j'allais sombrer.

Le lendemain, j'obtins une place inespérée. La fortune me sourit avec la même inconstance qu'elle avait mise à me trahir. Je pus en des jours meilleurs acquitter ma dette de gratitude envers Mlle Servas. Je ne devins pas seulement riche ; par elle, je fus heureux. C'est ma femme.

— Allez, j'ai vu de drôles de choses chez ces Poiresse.

— Vous y êtes restée longtemps, Arlhémise?

— Quinze ans. D'abord comme cuisinière, puis bonne à tout faire : la basse-cour, la lessive, tout enfin. Ce n'étaient pas des mauvaises gens. Un vieux ménage. Ils se disputaient, comme tout le inonde. Madame était avare. Monsieur était prodigue. Alors, ça faisait des scènes. Mais monsieur filait doux.

— Mme Poiresse était donc bien terrible?

— Une volonté de fer, oui. Levée à quatre heures du matin. Trottinant comme une souris. Allant, montant, descendant. On la croyait au bûcher, elle était à la cave. Elle tombait sur votre dos quand on ne s'y attendait pas :

« — Arthémise, voilà un œuf que la poule a pondu. Sans moi!...

« — Arthémise, il manque dix grammes au gigot fourni par le boucher.

« — Arthémise, je ne veux pas qu'il y ait une allumette seulement d'allumée après neuf heures du soir.

(( — Arthémise, j'ai collé du papier sur la vitre cassée. Inutile de faire venir le vitrier. »

— Pourquoi restiez-vous en place?

— Parce que j'aimais la campagne et que je m'étais attachée à monsieur. Il était aussi doux, aussi bon, aussi aimable que Mme Poiresse était verjus. On devinait qu'il était malheureux, cet homme. D'abord, il ne mangeai pas à sa faim. Elle lui rationnait les morceaux.

({ — Isidore, tu mangÇs trop de paiuî

« — Isidore, tues trop gras!

« — Isidore, c'est moi qui te servirai à l'avenir. Remets cette pomme de terre dans le plat. Il faut qu'il en reste pour demain. »

— Ah! je me tenais à quatre pour ne pas dire mon mot. Mais à quoi ça aurait-il servi? Avec sa petite tête de belette, ses yeux pointus, ses épaules resserrées sous son petit châle noir, vêtue, été comme hiver, de la même robe de droguet, Mme Poiresse eCit fait froid dans le dos à

un gendarme. Monsieur avait bien essayé de résister, dans le temps. Mais elle le mécanisait tellemient qu'il en tombait malade. Autant dire qu'il avait renoncé. Et il faisait pitié bien souvent, le pauvre homme, avec sa voix timide qui tombait comme du haut d'un clocher, car M. Poiresse était maigre, maigre, et long comme un jour sans pain ;

« — Honorine, je gèle dans la maison.

(( — Casse du bois, ça te réchauffera.

« — Honorine, sors-moi au moins mon pardessus.

« — Tiens, voilà des vieux journaux; mets-les en plastron sous ta chemise : rien ne tient plus chaud.

<( — Honorine, pourquoi ne sucres-tu plas le café?

(( — Parce que ça te donnerait le diabète.

« — Mais pourtant, Honorine !

(( — C'est comme ça, Isidore, et si tu n'es pas content, brosse-toi les dents. »

« Il me jetait alors un regard à attendrir un dogue ; mais qu'est-ce que je pouvais, moi, pauvre servante, dites-le moi un peu?

« Tout le monde disait dans le pays :

(( — La vieille entasse les écus. Mçiissi elle s'en va la première, c'est les écus qui danseront dans

la main du père Poiresse. 11 se « revanchera », cet homme ! Et allez donc les poulets gras au tournebroche. et les vins fins qui attendent leur iour, et la godaille, et le reste. »

« Oui, voilà ce qu'on répétait. Et là-dessus, madame, qui semblait en fil de fer, si mince depuis qu'elle ne mangeait quasi plus, qu'elle ne buvait que de l'eau et qu'elle ne dormait point, madame attrape une pleurésie. Mon Dieu, oui! Et traîni-traînant, un beau matin elle vous trépasse, après m'avoir dit, juste dix minutes avant de Tendre le dernier soupir :

« — Arthémise, tu as payé un sou de trop le ehou-fleur d'hier. Je te retiens ce sou sur ton compte. »

< Vous dire que j'ai regretté la pauvre femme plus que de raison, vous ne le croiriez pas. Eh bien, ça m'a fait quelque chose tout de même. Mais pour me consoler je me disais : « Arthémise, tu ne seras pas malheureuse. M. Poiresse va te rendre les rênes, tu pourras te couler une Tie moins dure. »

« Et après l'enterrement, les repas de famille, tout le bataclan d'usage, je remets la maison bien en ordre, et, pour le premier déjeuner de monsieur, voilà que je lui prépare des pommes de terre au fromage ; une surprise, un plat qu'il ado-

rait et dont il n'avait certainement pas goûté depuis des années. Et je lui mets, pour le « conforter » un peu, une bouteille de vin rouge ordinaire, oui; seulement ordinaire, sur la table; car madame r.e lui permettait plus d'en boire.

« Je pensais que cela le réjouirait, qu'il verrait là une attention. Ecoutez bien. Il lève sur moi un regard tiste. Vous n'auriez jamais cru qu'il pourrait êtie aussi triste que ça; car enfin, ça le délivrait, cAte mort. Et il me demande d'une voix sévère, oh! une voix qui me rappelle tellement madame, qu( j'en ai un saisissement :

« — Arthimise, combien avez-vous payé le gruyère?

« — Six soii, monsieur.

« — Six sou!

« Il pâlit, jeté sa serviette sur la table et dit :

<( — Je vousiéfends, vous entendez bien, Ar-

thémise,je vou^défends de me servir des machins

pareils. Six sois ! Est-ce que vous voulez me

ruiner? » ^

« Et voilà qiil regarde la bouteille de vin. Dieu sait s'il l'aiiait, pourtant! »

« — Arthémisl enlevez ça et reportez-le tout de suite à la caveU

« Me voilà saisiiç mais ce n'était que pour commencer. Au bout adeux jours j'étais fixée : mon-

sieur se montrait plus exigeant et pi as avare que madame. On aurait dit, ma parole, qu'elle était toujours là ; on aurait dit, bien pis, qu'elle lui avait « greffe » son âme. Comme je le dis. Rat sur tout, rat comme le dernier des piagres . Plus rat que madame, comme si c'était, Jésus-Dieu! chose possible !

« Et le plus renversant c'est qu'il i'est mis à lui ressembler; oui, on aurait juré qu'l cherchait à imiter les manières de la défunte. 5on nez s'est allongé, sa voix a changé, et il se px)menait pour se réchauffer, — carde feu, pas quetion, mon bel , ami, — avec le petit châle noir de a morte sur le I dos.

« Elle le possédait. Il n'y a ps d'autre mot. Elle revivait dans sa peau. Si bia qu'un jour il me dit :

(( — Arthémise, tu manges trp, tu brûles trop de charbon, tes souliers usent bparquet. Je n'ai plus besoin de personne. Je îen tout moi-même, Va-t-en, Arthémise. »

« Et je m'en suis allée : il est mort maintenant, lui aussi. Dieu ait son kiei Mais je n'ai jamais vu, moi qui en ai tant m, chose pareille . »

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