DANIELO
voulaient percher sur ses épaules, sur ses bras ou sur sa tête. D'autres allaient s'insinuant sous le vieux paletot. Les plus gourmands plongeaient dans les poches, toujours sûrs d'y trouver quelques graines. Tout le reste de la bande suivait, en rangs serrés-
Qu'on s'étonne après cela que l'ancien secrétaire de Chateaubriand ait passé pour misanthrope, et ne se soit pas montré toujours désireux d'échanger contre les douces familiarités de ses hôtes les avantages prétendus d'une autre société qui, assurait-il, ne gagnait pas souvent à la comparaison.
Ces témoignages d'affection avaient petit à. petit isolé Danielo du reste du monde. De là, l'insouciance incroyable de sa tenue. De là, une certaine horreur pour le genre humain que personnifiaient peu agréablement à ses yeux d'affreux gamins cherchant à tuer ses pigeons familiers ou des mauvais plaisants qui lui faisaient déserter le cabinet de lecture de la rue Saint-Hyacinthe, où, chaque jour, il allait lire les journaux anglais.
De là aussi une horreur profonde pour les appétits carnivores de ses semblables. Du respect des pigeons, il en était venu à celui de tous les animaux. C'était logique. — Pour faire honneur à ses préceptes, Danielo vivait exclusivement de légumes et d'oeufs pondus par ses poules. Le vin et le café faisaient supporter la frugalité de ce régime. — Ainsi, ne sortait-il jamais sans avoir avalé une tasse de
café au lait dans laquelle il délayait un œuf, - - mélange qu'il vantait beaucoup et dont il disait se trouver fort bien.
Je dois avouer que jardin et maison se ressentaient de l'insouciance profonde du maître. Je l'ai dit, hors la littérature et les pigeons, il ne connaissait rien. Son peuple emplumé abusait du favoritisme : il avait fait de chaque étage une succursale
des îles Chinchas. Le plancher disparaissait sous une
couche de guano dont l'odeur eût été difficile à supporter si les fenètre> avaient conservé tous leurs carreaux. Mais il en manquait plus d'un, et Danielo s'était contenté de les remplacer par un treillis de lattes, afin, disait-il avec sa candeur habituelle, de fespirer plus librement. Mais Danielo v voyait-il, y sentait-il quoi que ce soit? — Je ne le crois pas.
Chose étrange ! cet homme si insensible à notre confort moderne, si fait pour vivre au\ champs, reculait à l'idée d'une retraite dans le Morbihan, car il était Breton, et Dieu sait cependant combien les Bretons tiennent au sol natal !
M.iis le mouvement des lettres, mais les bruits de la presse, mais les moyens de travail offerts dans tous nos gratlds établissements scientifiques, il lui eût fallu abandonner tout cela, et tout cela, c'était sa vie, sa passion...
Danielo le sentait et ne le cachait pas.
« Que \ oulcz-vnus ! me disait-il. J'aime bien Vannes, mais il n'\ a que Paris. »
(38 souworow
SOUWOROW
Quand on n'est pas contemporain des personnages qu'on veut dépeindre, c'est un bonheur de pouvoir invoquer le témoignage de ceux qui les ont personnellement connus.
Ce bonheur, je le trouve aujourd'hui dans la possession momentanée de la meilleure biographie de Souworow. Je veux parler du Précis du colonel De Guillaumanches-Duboscages. Comme beaucoup de livres imprimés à Hambourg sous le premier empire, celui-là est rare, et je chercherais encore si MM. Dumaine ne m'eussent galamment permis un emprunt à leur riche collection de livres militaires.
Ancien officier aux gardes sous Louis XVI, Guillaumanches avait émigré et pris du service en Russie. Pendant trois années, il fut attaché à l'étatmajor de Souworow (c'est ainsi qu'il écrit son nom). Il a donc pu contempler à son aise ce grand guerrier, et il l'a fort admiré, comme le prouve son écrit. Pour moi, grand quêteur de bizarreries et non moins grand ami de la vérité, cette admiration
SOUWOROW. '
excessive offre un précieux avantage en ce qu'elle
permet d'ajouter une foi entière aux manies les plus étonnantes de Souworow. A la peine que le biographe prend pour les justifier, on sent qu'il atténue plutôt qu'il n'exagère. Si incroyable que paraisse la suite de ma Notice, elle mérite donc d'être crue en tous points.
Souworow n'avait pas plus de cinq pieds un pouce. Son corps était si chétif qu'à L'âge de soixante-quatre ans, le poids de son sabre suffisail pour le taire pencher. Néanmoins, la fatigue et la maladie n'avaient pas prise sur son tempérament
nerveux et robuste au plus haut degré.
La figure n'était pas belle; — ce qui frappait en elle, c'étaient une grande bouche, deux yeux vifs et perçants, un front creusé par des rides profondes, dont la mobilité accusait chaque mouvement de
L'âme, Les cheveux, rares, étaient ramenas au sommet
de la tète pour former un toupet; ceux qui restaient sur la nuque se rassemblaient en une petite queue très-mince non poudrée.
Bien que cet extérieur fût dépourvu de toute prétention, il n'aimait pas à voir rappeler son âge. Le titre de guerrier blanchi dit ckëtnp dlionneur, qui lui fut décerné, un jour, dans une correspondance privée, suffit pour L'affecter péniblement. Aussi De se regardait-il jamais dans un miroir. S'il \ avait des glaces dans son appartement, il les taisait couvrir ou enlever. Et si par hasard il en rencontrait inopinément une, >- rien n'était m plaisant que de le
70 SOUWORO w;
voir prendre sa course au petit galop, fermant les yeux et faisant toutes sortes de grimaces jusqu'à ce qu'il fût hors de l'appartement. »
Au fond, cette coquetterie était toute militaire. Il tenait à ce que rien n'empêchât de le croire moins prêt à faire campagne que pendant sa jeunesse.
Ce but glorieux servait de prétexte à une gvmnastique perpétuelle. S'il trouvait une chaise, il la franchissait en posant le pied dessus; il prenait le pas de course pour entrer ou sortir d'une chambre, ce qui devait imprimer aux officiers de sa suite une allure précipitée des plus grotesques. Et notez que les gambades du maréchal étaient d'autant plus vives qu'il était au milieu d'un cercle nombreux ou avec des étrangers de distinction. Pour lui, c'était faire preuve publique de sa force.
Voici quel était invariablement son genre de vie.
Il se levait entre minuit et quatre heures du matin. Après s'être débarrassé du manteau jeté sur six bottes de foin qui composait sa couche, — il se précipitait tout nu hors de sa tente, et il se faisait jeter, coràm populo, cinq à six seaux d'eau froide.
Grâce à ce régime hydrothérapique suivi en tous temps, à tout âge, les rigueurs de l'hiver lui étaient inconnues. La vue de sa tenue ordinaire suffisait pour glacer les frileux. Qu'il fit quinze degrés de chaud ou de froid, Souworow s'habillait de basin blanc. Sa veste, son gilet et ses culottes étaient coupés dans cette étoffe légère, dont les plis nouaient sur son corps amaigri, sans autre ornement que le cordon
souwomow* 71
Je l'ordre de Saint-Cîeornes j des revers et un collet de toile verte paraient seuls la veste. Sur la tête, un
petit casque en feutre , garni de franges vertes.
Comme chaussures, des bottes mal laites, mal cirées, à tiges tombantes et à rctmussis montant tort haut. Lorsque deux anciennes blessures à la jambe le faisaient par trop soutlrir. il ne gardait qu'une botte ; l'autre pied chaussait un soulier, la jarretière restait déboutonnée et le bas retombait sur le talon. Ainsi équipé, il disait longuement sa prière du matin, puis il courait le camp dès la pointe du jour, jetant partout le coupdVeil du maître et saluant d'un
co-ri-a>-co retentissant les officiers étrangers qu'il
pouvait rencontrer. — Le chant du coq était pour lui symbolique ; son imitation signifiait d'un seul
coup : Honneur et gloire au soldai vigilant.
Le dîner avait lieu à sept heures du matin, en été, et à huit, en hiver. Après les manœuvres de
nuit, Otî Se mettait à table des l'aurore. Les habitudes de beaucoup de personnes j'en trou\ aient contrariées, mais l'exemple du chet' taisait loi, et, lorsque huit heures sonnaient, chacun axait faim. Le repas était long, car c'était le seul substantiel de la journée, et Souworow v taisait largement honneur. Jusqu'au soir, il se contentait de prendre >.\u
thé ou ducaié. Le vin, L'eau-de-vie et surtout L'aie anglaise formaient sa boisson ordinaire. Quant à la
cuisine, elle était malheureusement moins cosmopolite ; elle se composait exclusivement de ragoûts COSaqUes détestables, mais que personne n'osait
SOUWOROW
trouver tels. — « Une pareille délicatesse aurait déplu. »
Les manières du maréchal affectaient la raideur militaire en toute occasion. « Lorsqu'il vous saluait, il s'arrêtait, tournait ses pieds en dehors presque sur la même ligne, se redressait, effaçait ses épaules, enfin se plaçait comme s'il avait dû être inspecté et portait ensuite la main droite ouverte et de côté à son casque ; c'est ainsi que le soldat salue. Lorsqu'il voulait marquer une plus grande considération à la personne qu'il rencontrait, il s'inclinait trèsbas, d'assez mauvaise grâce et sans rien changer d'ailleurs à l'attitude que je viens de décrire.
Il voulait servir de modèle de subordination à toute l'armée. C'est pourquoi son aide de camp Tichinka avait mission de lui ordonner formellement de quitter la table, si, par hasard, il s'oubliait à manger plus que d'ordinaire. Se retournant alors, Souworow demandait d'un ton mi-sérieux, mi-plaisant : « De quelle part ? »
— Par ordre du maréchal Souworow.
— « 11 faut qu'on lui obéisse, » répondait-il en riant... Et il se levait.
La même cérémonie se renouvelait lorsqu'il restait trop longtemps sous la tente, ce qui lui arrivait quelquefois, et il allait aussitôt se promener.
Son désir de se faire adorer du soldat en faisant, comme eux, en toute occasion, le poussait aux actes les plus singuliers. Ici, je copie plus que jamais le
SOUWOROW* 7 I
colonel de Guillaumanches, qui approuve d'ailleurs
sans réserve ce qu'on va lire :
« Si Souworow était presse de quelques besoins, soit à la parade, soit pendant quelques manœuvres publiques, il y satisfaisait devant tout le monde afin que le soldat n'eût pas honte, en L'imitant, de céder
publiquement aux besoins que la nature a imposés à tous les hommes; mais, aussitôt après, il se taisait apporter de l'eau et une serviette, pour se laver et essuyer les mains, croyant faire en cela un acte de propreté, et rendre un hommage public à la pudeur. " Je l'ai VU tout couvert de ses ordres nombreux, surchargé de diamants, vêtu d'un uniforme de feldmaréchal enrichi de superbes broderies sur toutes les tailles, se moucher dans ses doigts qu'il essuvait sur sa manche, et cela uniquement parce qu'il se trouvait devant quelques soldats. La première fois que je fus témoin de cette singularité, il s'aperçut
d'un mouvement d'étonnement dont je ne fus pas
maître et me dit : m Lorsqu'ils voient leur général u se moucher comme eux dans ses doigts, ils n'au- « ront ni honte ni regrets de ne point avoir de mouci choirs. »
Si Souworow se mouchait dans ses doigts, il ne se piquait pas moins d'une grande délicatesse sur ce chapitre de la civilité puérile et honnête. ■ L'usage
généralement reçu dans la bonne compagnie, de
cracher dans son mouchoir lorsqu'on est en SOCÛ
lui était souverainement antipathique, et lui faisait éprouver un dégoût qui se peignait sur tous
traits :
SOUWORO W
« Crachez loin de vous! disait-il, et ne renfermez pas avec soin dans votre poche ce que vous trouvez trop sale pour mettre à terre. »
Quel dommage que Souworow n'ait pas connu le système japonais où le mouchoir est remplacé par une provision de petits carrés de papier !
L'ordonnance de sa maison répondait à la simplicité primitive de ses manières. Il n'avait qu'un seul aide de camp particulier, ancien soldat qui l'avait sauvé dans une action et que plus tard il avait fait colonel. Il n'avait également qu'un seul domestique. Aux jours de cérémonie, il prenait autant de soldats ou de Cosaques que son service l'exigeait. Sa voiture était un kibitk, charrette russe traînée par des chevaux de réquisition. Lui-même n'avait pas de cheval, et dans une manœuvre ou à la guerre, il montait le premier coursier venu.
Dès que l'armée campait, Souworow abandonnait la maison choisie pour son quartier général et il n'y entrait guère que pour dîner. Sa tente, — une tente de simple officier, — était dressée dans un coin du jardin. Même dans le palais de l'impératrice, son lit se composait invariablement de quelques bottes de foin recouvertes d'un manteau d'uniforme.
Très-ladre, comme on l'a vu par certains détails, Souworow savait dépenser. A Varsovie, le payeur de son armée prend les cent cinquante mille francs qu'il avait en caisse pour payer une dette de jeu. L'affaire s'ébruite, mais le maréchal paye de ses de-
WOROW. 7:
niers en écrivant à l'impératrice : « Il est juste que
je réponde de mes officiers. »
En 1796, il sollicite des dons de terres pour ta
officiers qu'il a distingues. Comme La réponse tarde. il distribue une de ses propriétés particulières et il
écril de nouveau : — « J'ai vu que DM demande était indiscrète. Riches comme nous le sommes des bienfaits de notre souveraine, il est juste que nous partagions avec ceux qui l'ont bien servie. »
11 détestait les courtisans et ne manquait pas l'occasion de leur l'aire une avanie. Apres l'avoir rappelé d'exil, l'empereur Paul l'envoie complimenter par son favori le comte K. On l'annonce.
1 k. ! s'écrie SouWOrOW, Le comte K. ! Mais je ne connais pas de famille russe de ce nom. Au surplus, qu'il entre. »
Le comte est introduit. Même répétition de la SCène. I .e maréchal joue toujours l'etonnement et finit par lui demander de quel pavs il est originaire. Je suis natif de l.i Turquie, repond le comte, c'est à la grâce de l'empereur que je dois mon titre.
— Ah !... VOUS a\e/ sans doute rendu quelques
services éminents. Dans quel corps sves-vouf servi \ quelles batailles avea-voui assis)
— Je nai jamais Servi dans l'armée.
— Jamais! VOUS elle/ donc unploxe dans 1*1
affaires ci> îles. \a dans quel ministèn
— Dans aucun. J'ai toujours été auprès de l'auguste personne de Ss Majesté.
j6 SOUWOROW.
— Ah ! mon Dieu ! et en quelle qualité ?
— J'ai été le premier valet de chambre de Sa Majesté impériale.
— Ah ! très-bien, s'écrie Souworow. »
Puis, se retournant vers son domestique :
« Iwan, vois-tu ce seigneur ? Il a été ce que tu es. A la vérité, il Tétait auprès de notre très-gracieux souverain. Quel beau chemin il a fait ! Il est devenu comte! il est décoré des ordres de Russie !... Ainsi. Iwan, conduis-toi bien ! Qui sait ce que tu peux devenir. »
Un autre jour, il rencontre sur l'escalier du palais impérial un chauffeur de poêle, c'est-à-dire l'un des plus humbles domestiques de la maison. Aussitôt, il lui donne la main, il l'embrasse et se recommande avec chaleur à sa protection. Etonnement général des courtisans.
« Que voulez-vous, leur dit-il, j'ai entendu dire qu'à la cour le plus piètre personnage pouvait nuire. Je me mets donc au mieux avec tout le monde. »
J'ai dit que Souworow se trouvait bien des seaux d'eau froide qu'il se faisait jeter chaque matin sur le corps. Pour pousser son armée dans la voie de l'hydrothérapie, il se plaisait assez souvent à l'enrhumer. « Je me rappelle, raconte Guillaumanches, qu'un jour de janvier, à la parade, sur la grande place de Varsovie, il était onze heures, un corps d'environ dix mille hommes, rangés en carré, remplissait cette place. Le froid était excessif, un givre glaçant tom-
SOUWOROW. 77
bail du ciel. Le maréchal, vêtu eu simple veite de
basill blanc, commence son discours accoutumé. 11 s'aperçoit bientôt que la rigueur de la saison faisait trouver Ce discours beaucoup trop Long; dus lors, il le lit durer environ deux heures. Chacun rentra dans son quartier, transi de froid, et presque tout le monde, officiers, sous-ofliciers, soldats furent enrhumés. Le maréchal, malgré sa veste de basin, ne le tut pas. Rarement je l'ai vu plus gai ; ses appartements retentissaient d'éclats de toux continuels ; c'était pour lui unu douce satisfaction de les entendre. »
Comme tous les originaux célèbres, Souworow n'aima point les femmes; — elles ont un tact si merveilleux pour dérouter les affectations de l'orgueil masculin.
Quand, par hasard, il se trouvait en leur présence, il évitait de porter les yeux sur elles et surtout de les toucher. 11 se maria par devoir, sans se laisser captiver davantage par l'amour conjugal. Au sortir des appartements de sa femme, OÙ il ne se présentait guère, ■ il se faisait jeter plusieurs seaux d'eau sur le corps comme pour se purifier. »
11 fut bon père, cependant. Ali moment d'entrer en campagne sur un point fort éloigné, il se détourne
de sa route pour voir sa famille, gagne Moscou en poste, sans s'arrêter ni jour ni nuit, descend à la porte de son hôtel, et monte sans bruit à la chambre OU ses enfants sont couches. I ne bougie à la main,
il entr*ouvre les rideaux , considère un moment les
Objets de sa tendresse, les bénît, les embrasse dOU-
78 SOUWORO W
cernent et remonte vite en voiture sans que leur sommeil ait été troublé.
Souworow était religieux dans toute l'étendue du mot. Non-seulement il lisait son office divin tous les matins, mais il avait enjoint à tous ses officiers de réciter la prière à voix haute devant leurs soldats. Même devant un simple pope il s'arrêtait volontiers et demandait sa bénédiction. Devant un évêque, il ne se dispensait jamais de cette marque de respect.
Les ministres de tous les autres cultes avaient droit à ses égards particuliers. C'est ainsi qu'arrivant en Suisse, à l'Altorff de Guillaume Tell, il s'empressa de descendre de cheval pour demander la bénédiction du curé. — Ce qui ne l'empêchait pas , quelques minutes après, de faire donner cinquante coups de bâton au même ecclésiastique, sur je ne sais quelle plainte. « Ses respects, dit Guillaumanches, étaient pour le ministre des autels et la punition pour l'homme délinquant. » — Il est probable que le pauvre curé eût donné volontiers tous ces égards pour un seul coup de knout.
Dans ce grand respect pour la religion, entrait d'ailleurs un vif sentiment hiérarchique. Souworow eût confondu volontiers , comme son empereur, le pouvoir religieux et le pouvoir militaire en sa seule personne. A l'église, dès qu'il avait reçu la bénédiction du prêtre officiant, il se retournait vers ses officiers et les bénissait à son tour.
A table, après le Benedicite dont il ne se dispen-
soi; woro w, 7 1
sai) fiiiilnif , il lui arrivait souvent «Je donner ■ une
petite bénédiction •> ù ses voisins. Si on ne répondait point Amen, il disait en riant : « CetU qui ne disent point Amen n'auront point d'eau-de-vie. » — On sait que le verre d'eau-de-vie tient au commencement des repas russes, la place de notre verre de vifl de Madère.
Lorsqu'il tut exilé dans un de ses villages, il passait une grande partie du temps à L'église, dont il s'était tait nommer marguillier, chantant les offices ■ av#C force contorsions » et, même, sonnant jour et nuit les cloches à la place du sonneur.
La cause de cet exil est assez curieuse pour être rapportée ici. L'esnpereur Paul 1er avait eu l'idée de
régler la ooiffttre de son armée. Partout, il avait fiait envoyer de petits bâtons modèles pour la mesure des boucles et des queues de l'armée. Souworow .se moqua de cette minutie. Ses propos lui valurent bientôt un ordre d'exil auquel il .se soumit BVCC éclat. VêtU en simple grenadier, il assembla ses troupes e dégrada 1 leurs veux de toutes ses décorations qu'il plaça sur une sorte d'autel tonne par des tambours et des timbales. - >< Camarades, s*écrie-t-il, un temps viendra peut-être OÙ VOtre général reparaîtra au milieu de vous ; alors il reprendra ces dépouilles qu'il vous laisse et qu'il portait toujours dans ses \ ictoires. »
A peine étail-il retiré à Moscou qu'un nouvel ordre l'expédie dans un village. I. 'histoire de sa dégrada-
«So SOUWOROW.
tion volontaire avait sans doute accru la colère impériale.
L'officier de police chargé de le conduire avait mission de lui donner quatre heures pour se préparer au départ.
« Quatre heures ! mais c'est trop de bonté, s'écrie ironiquement le maréchal... Une heure suffit à Souworow. »
Et apercevant un carrosse à sa porte, il continue sur le même ton : « Souworow allant en exil n'a pas besoin d'un carrosse, il peut bien s'y rendre dans l'équipage dont il se servait pour aller à la cour de Catherine ou à la tête des armées. Qu'on amène un kibitk ! »
Revenu à de meilleurs sentiments, l'empereur l'appelle par une lettre autographe à Saint-Pétersbourg, mais le proscrit s'arrête à la suscription : Au feld-maréchal Souworow, et refuse d'en lire davantage, déclarant que s'il était maréchal il ne serait pas exilé et gardé dans un village. « Je ne suis qu'un vieux soldat! — dit-il. »
Il fallut que Paul Ier écrivît une nouvelle lettre en mettant cette fois : A mon fidèle sujet Souworow.
Comme tous les Russes, Souworow avait le don des langues ; il en parlait huit et s'exprimait trèsbien en français. Il avait lu beaucoup, connaissait l'histoire ancienae et en abusait parfois pour se placer au-dessus de César et d'Annibal. A cette admiration peu modeste de lui-même, il donnait ce singulier motif : « Les Romains croyaient bon de
SOUWOROWi si
se vanter beaucoup en public, parce que cela donne de l'émulation à celui qui écoute. »
N'en déplaise à (îuillaumanches, qui trouve cette théorie superbe, je crois que sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Souworow ne vovait que le petit côté des choses. — N'importe en quel monde, la modestie d'un homme remarquable trappe beaucoup plus qu'une outrecuidance systématique.
Avec Louis-François-Sosthènes de Larochefoucauld, duc de Doudeauville, a disparu un type excentrique pour notre temps, car il était le dernier qui conservât les us de l'ancienne aristocratie. Nous ne rappellerons ici ni l'auteur de Maximes que sa parenté avec Larochefoucauld ne suffit pas pour expliquer, ni le directeur des Beaux-Arts qui fit une petite guerre aux nudités des Tuileries et aux jupes courtes de l'Opéra. Nous ne voulons voir que le type du parfait gentilhomme, et nous prétendons le faire suffisamment apprécier en rendant compte de l'emploi d'une de ses journées, — autant vaut dire de toutes, car il lui en coûtait de changer ses manières d'être. Nul n'a plus ponctuellement payé sa dette aux obligations de ce bas monde.
Dès six heures du matin, Baptiste, le chasseur, pénétrait dans la chambre à coucher, grande pièce tendue de rouge fleurdelisée d'or, pleine de livres et de portraits de famille. Il disait à haute voix, selon l'ordre formel qu'il en avait reçu :
M. h | noi ;> i \ D I ' i m. y. « II est l'heure, monsieur le duc ! - Il nj faut pa l
être paresseux. ■
Et le duc de sauter vite hors du lit, de passer son
pantalon à pied rouge» d'endosser sa robe de chambre rOUgfl et d'aller s'installer en face de SOU bureau a cylindre, dans un petit fauteuil donné par Louis XVIII.
Sur ce bureau, à coté de boites de pastilles et de cigarettes, reposait un choix de publications récentes. Notre lecteur matinal prenait un livre et l'annotait au cravon. Ces annotations, recopiées ensuite sur des feuille! \ olantes, étaient interfoliecs plus tard, par le relieur, dans le volume, ou toute trace de crayon était soigneusement effacée à la gomme.
A sept heures, arrivait .M. (maries Bonnet, le secretaire particulier ; il dépouillait le courrier, en taisait lecture, et transcrivait séance tenante les missives dictées par le duc, mais toujours signées par lui en grandes lettres serrées qui sentaient d'une lieue leur di\-septieme siècle.
A dix heures, entrée du cmtïcur et Au déjeuner. Saut" exception, le déjeuner, servi sur une petite table à écran placée dc\ant la cheminée, se composait d'un potage uras, d'une côtelette et de pomjnes de terre à la crème. Nm appétit satisfait, M. de Doudeamille travaillait une pâtée destinée 'i son grillon ta-, uri. Puis, il abandonnait sa tête aux lOÎns de M. Musetix, son coitleur, en rejetant :
«. Tu VSIS encore m'arracher quelques chc\ei I < m ' il n'v a pas de danuer, monsieur le duc.
— Tu le sais ! autant de cheveux arrachés, — autant de bottes ! »
Et en effet, dès que le fer du malheureux artiste tirait le moindre poil, il se voyait porter, parla main ducale, une botte en plein abdomen. Si la séance était bonne, il recevait une pastille en signe de satisfaction ; s'il n'avait pas été adroit ou si le duc s'était montré trop nerveux, la retraite de Museux était, au contraire, troublée par une dernière botte ; — la plus furieuse de toutes.
Jusqu'à onze heures, M. de Doudeauville donnait ses audiences. Il était fort accessible et fort libéral, — deux qualités qui suffisaient pour lui valoir une clientèle de sénateur romain.
D'une exquise politesse pour les femmes, il se levait toujours pour elles, et s'avançant jusqu'à la porte, il disait à la visiteuse, quel que fût son âge :
« Madame, je suis à vos pieds. Daignez entrer. Veuillez vous asseoir. »
Et tout en écoutant, il arrachait une à une les papillotes de Museux. Il finissait cette opération en fixant sur sa tête un grand peigne circulaire qui maintenait l'encadrement exact de ses boucles.
A onze heures, ses petits-fils venaient recevoir le baiser paternel. Puis, M. de Doudeauville appelait Baptiste pour l'habiller et entamait sur le choix du vêtement le plus en harmonie avec l'état de la température une discussion dont ce fidèle serviteur ne manquait jamais de trancher le nœud. Sa toilette
M. DK DOUDEAUVILLE.
laite, il passait chez la duchesse et assistait, -sans y prendre part, au déjeuner de famille.
Vers une heure, les passants de la rue de Yarennes voyaient s'ouvrir les portes de l'hôtel du numéro 47, et un suisse en grande tenue frapper sur le pavé un coup retentissant de sa longue canne. — C'était le duc qui sortait en voiture.
Une fois rentré, il s'habillait de noir, mettait une cravate blanche et présidait le dîner, auquel toute la famille assistait invariablement en grande toilette. — Puis on passait au salon, qui était resté le rendez-vous, sans mélange, du noble faubourg.
La aussi se réunissait, à de certains jours, la Société orientale, dont M. de Doudeauville était le président et aux séances de laquelle il ne manqua jamais de paraître orné de toutes ses décorations, y comprise la grand'erou de Saint-Janvier. Ces minuties de l'étiquette étaient pour lui une loi.
11 était grand d'Espagne de première classe et ancien colonel de la garde nationale parisienne, deux titres qui ont du marcher de compagnie pour la première lois.
Longtemps avant sa mort, M. de Doudeauville ne
voulait plus entendre parler de médecin. C'était a la somnambule qu'il demandait la guérisOfl du ca-
tarrhe qui le tourmentait. Celle-là paraissait avec
son lils, jeune enfant dont elle axait Lut son magne-
tiseur. Elle donnait sa consultation dans la chambre même où notre indiscrétion a conduit le lecteur.
C'est là aussi que le duc entendait la messe lorsque son état de santé ne lui permettait pas d'aller aux offices.
Le manuscrit de ses Mémoires, — dont quelques . volumes ont paru en divers temps, — ne compte pas moins de cent quinze cahiers in-folio. Il fit en outre beaucoup de brochures politiques, dont l'une lui valut (i833) trois mois de prison et mille francs d'amende. Comme citoyen, il prit toujours une part active aux affaires du pays. En 1845, il vint présenter à la Chambre des députés une pétition, où il réclamait, au nom de la France, et en vingt-deux articles, vingt-deux libertés nouvelles.
« Si nous pouvions seulement en obtenir la moitié, — disait le Corsaire, — nous ne disputerions pas sur le reste. Si même la Chambre en accordait seulement un quart, nous serions encore satisfaits. »
Mais le véritable rôle du duc de Doudeauville date de la Restauration, où il fut l'une des causes secrètes qui rapprochèrent Louis XVIII de M. deVillèle, par l'intermédiaire de Mme de Cayla.
Nous avons dit combien M. de Doudeauville était bon et généreux. De pareilles qualités sont héréditaires dans la famille à un degré inouï. — On en jugera par \efait divers que nous allons rappeler ; il a été reproduit en i85o par tous les journaux :
M. I) B l"> l'HK \ ' VI*.]
tt Le sieur Lebouetti, ancien gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi Charles X, a comparu devant la Cour d'assises de la Seine; il était accuse* d'avoir détourné, au préjudice de Mm'' la duchesse douairière delà Rochcfoucauld-Doudeaux ille, dont il était l'intendant, une somme de plus de <">oo,ooo fr.. v compris les intérêts; déclaré coupable par le jury, il a été condamné à dix années de réclusion.
• Cette affaire a révélé l'extrême générosité de
M""' feu la duches.se de Doudeauville, qui, après avoir obtenu l'aveu d'une soustraction énorme, nonseulement avait pardonné à son intendant, mais avait encore augmenté SOll salaire de i.ooofr., à la condition que pour cette faute et par expiation il la verserait chaque année dans la caisse d'une maison de charité dont eile était la fondatrice. Cette bonne dame a été bien récompensée ! »
88 CHODRUC-DUCLOS.
CHODRUC-DUCLOS
Ce gueux célèbre a eu, de son vivant, en 1829, les honneurs d'une biographie en quelque sorte officielle.
Le portrait, placé en tête du volume, est superbe. Chodruc est représenté marchant les mains croisées derrière le dos, selon son habitude. Le profil, régulier, ne manque pas de dignité. L'œil est beau; le nez, aquilin; les lèvres, fortes; la barbe et les cheveux vont se perdant sous le collet d'une redingote haut montée. Le dos est voûté, mais les épaules sont larges, et les mollets affectent une saillie vigoureuse.
La tenue est celle d'un homme qui serait sorti depuis dix ans sans changer d'habits. Le fond du chapeau s'est affaissé ; ses bords se contournent comme ceux d'une salade de ligueurs. Redingote et pantalon sont déchirés avec le plus grand art. Ce ne sont que créneaux et dentelures compliquées comme celles des jupes portées aujourd'hui par nos petites maîtresses. Les crevés sont nombreux. Au travers du
CffODR rc-iin i.'
drap le COIldC s'est fait jour; les genoux se montrent
à nu; il y a solution de continuité dans bien des coutures. Quant aux bottes, il n'en reste plus qu'une paire de semelles retenues par des lanières croisées sur des pieds emmaillotés de chiffons.
Sous cette livrée de haillons, qui reconnaîtrait un e\-beau de L'Empire? Chodruc avait été le lion decette ville coquette qui se nomme Bordeaux. Et alors, on ne l'appelait que le Superbe, comme plus tard on ne l'appela que l Homme à la longue barbe.
Fort, beau, adroit, passionné en toutes choses, le Superbe avait lait parler de lui de bonne heure. Légitimiste exalté, sa vie n'avait été qu'une lutte continuelle contre le pouvoir de la République et du Consulat, — lutte pleine d'épisodes romanesques.
Sa première équipée date du siège de Lyon. Fuyant la maison paternelle , il court se joindre aux défenseurs de la ville. Après la prise de celle-ci, le voilà captif des républicains. Mais il est déjà reniant chéri des dames, et il est sauvé par une Lyonnaise. L'histoire ne dit pas à quel prix.
La jeunesse de Bordeaux l'accueille, au retour, a
bras ouverts. Considéré comme un modèle de bravoure, il veut être aussi le Brummel de la Gironde.
Son tailleur lui ouvre un crédit de soixante mille lianes par an; il change trois lois de chemise en douze heures et se sert des foulards les plus luis pour tirer ses bottes, car il n'v avait alors de
Imites bien laites que celles ou l'on ne pouvait entier.
OO CHODRUC-DUCLOS.
Toutes ces coquetteries étaient soutenues par un poignet de fer. Un soir, au théâtre, dans une loge, le Superbe voit insulter une jeune mère par deux malotrus. Il s'élance, il prend le plus mutin au collet, et le tient quelque temps à bras tendu dans le vide,, au-dessus du parterre, en criant : Gare làdessous ! Sur la prière de l'offensée , il consent cependant à reposer l'offenseur dans la loge, et il se retire... Saisie d'admiration, la dame ne put oublier le Superbe, et si, comme la Lyonnaise, elle n'avait pas à lui sauver la vie, elle lui sacrifia du moins sa fortune. Elle était veuve, riche, et sensible, comme on disait alors.
Chodruc était passé maître au tir et à l'escrime. Son biographe veut que ce soit sans avoir fréquenté les salles d'armes. Il aurait même refusé de prendre jamais leçon en disant : « Si j'ai le malheur de tuer jamais mon semblable, je ne veux pas du moins qu'il soit dit que je l'ai appris. »
La réponse est belle, mais j'y crois faiblement. On ne peut bien tenir une épée ou un pistolet sans s'y préparer d'un façon qui sente l'étude.
Chodruc allait donc souvent sur le terrain, suivi par la voiture de la sensible veuve, toujours prête à recueillir le blessé. Avec toute son adresse, il n'était pas invulnérable, mais il avait des manières à lui de se consoler d'un coup de pointe.
« Je ne donnerais pas ma blessure pour vingt-cinq louis, disait il un jour en quittant Raynal, son médecin.
IODRUC-D1 «il
— Comment cela :
— Parce que Rayaal, tan me saignant, a dti qu'il
n'avait jamais VU de plus beau sang. »
Apres s'être bien battu avec les particuliers, le Superbe imagina de lutter avec le pouvoir. Ce n'étaient pas les occasions qui manquaient à ses sympathies politique >.
I n jour, deux partisans des Bourbons attendaient
à l'ii Dieu ne Bordeaux le moment de porter
leurs tètes sur l'echat'aud. Le Superbe rallie plusieurs
partisans déterminés , surprend le mot d'ordre, ut
.se munit, chez le costumier du théâtre, de plusieurs COStumes de gardes nationaux, (iràce à ces unitbr meSj il organise une fausse patrouille qui enlève les deux condamnes. Les saUveurs et les sauvés tirent ensuite aux jambes, mais Chodruc est arrête a Saintes et ramené à Bordeaux sous le coup d'un procès criminel. 11 doit son salut à l'éloquence de l'avocat berrerc.
Enhardis par ce premier succès, les muscadins de Bordeaux insultèrent au spectacle le gênerai
l.annes, qui commandait alors ba division. Celui-ci fait, séance tenante, affréter les perturbateurs. Ni
tureUement, le Superbe tait p. nue de la bande ou brille Pevronne;, un futur ministre. Relâché le lendemain, il se voit saisi de DOUVCau et impliqué dans
une Ccheuse affaire, à laquelle il échappe encore en prouvant un dlibi. Mais toutes ces complications ne sont pas dénouées axant quatre mois. Pendant cette longue détention, le Superbe ne CBSJC de y.Vn\
<)2 CHODRUC-DUCLOS.
ner à ses gardiens les plus chaudes alarmes. Tantôt c'est un gardien dont il fend la tête d'un coup de cruche, tantôt c'est un gendarme dont il arrache le sabre pour tomber en garde dans le vestibule même de la prison.
Deux autres gendarmes mènent le Superbe à l'interrogatoire en voiture; il joue si vigoureusement des pieds et des mains que le voilà sautant par la portière et allant se tapir dans les décombres d'une maison démolie. On ne peut l'en tirer qu'après un siège en règle.
Cette fois encore la justice bordelaise use d'une indulgence surprenante ; et le Superbe en est quitte pour quatre mois de détention.
Au sortir des cachots, Chodruc va respirer à bord d'un bâtiment corsaire , sur lequel il fait une croisière en amateur. Il ne revient au port que pour se brouiller de nouveau avec la gendarmerie. Paris lui paraît devoir être un séjour moins dangereux ; là, de nouvelles incartades lui font bientôt donner pour logement l'Abbaye. De guerre lasse , il accepte un ordre d'embarquement pour l'escadre de Bruix, à Brest ; mais, en chemin, il tourne à gauche, et va rejoindre les Chouans avec les cinq cents francs que Fouché lui avait donnés pour indemnité de route.
La pacification complète de la Bretagne et de la Vendée ne permet pas au Superbe d'exercer beaucoup de bravoure sur ce nouveau terrain. Force lui est de rentrer dans ses foyers avec un passe-port du général Hédouville. Mais il est trop connu à Bor-
CHODR.UOD1 CLO
d'eaux, et Fouché ne veut point se laisser mystifier
deux t'ois. On reprend le Superbe, on le dirige Sur
\ meennes , puis sur Bicetre, d'où la Restauration seule put le l'aire sortir.
Au\ Ccnt-Jours, il se jette dans la Vendée. Son dernier duel l'y attendait.
Un Larochejaequelein , son compagnon d'armes, le traite de roturier :
« Je m'en lais gloire, répond Chodruc. Je me bats pour mon roi, et non pas, comme vous, pour un morceau de parchemin. »
Puis, il force son compagnon d'armes à se rendre sur le terrain, et il le tue. — Quelle leçon de principes! là quel théâtre bien choisi pour la donner !
Du reste, cette rencontre devait être aussi fatale au roturier qu'au noble. Les Larochejaequelein demandèrent justice au roi, et le bouillant défenseur de la Légitimité lut condamné ù ne rien recevoir de cette Restauration pour laquelle il avait t'ait tant de coups de tête.
11 a beau provoquer le colonel Kabvier au restaurant et le blesser à l'épaule sans lui laisser le temps d'avaler son potage ;
11 a beau voir Peyronnet, son ancien compagnon, devenir garde des sceaux ;
La manne officielle ne tombe pas pour lui.
On Lui offre, il est vrai, l'epaulettc de commandant de gendarmerie. Mais elle parait trop mesquine
à cet ancien entonecur de gendarmes. H veut être
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-colonel, et même général, au dire de certains. On le laisse marchander, on le laisse s'user, se froisser, s'aigrir au milieu des humiliations et des déceptions qui attendent à Paris plus d'un pétitionnaire. Et si Chodruc menace, la police de M. Decazes, encore un enfant de la Gascogne, est là pour lui prouver qu'elle saura suivre l'exemple de Fouché.
C'en est fait alors. Notre solliciteur crache sur l'humanité. Il vivra désormais en cynique. Le Superbe ne sera plus que l'Homme à la longue barbe du Palais-Royal , car c'est au Palais-Royal , c'est au centre même de l'élégance parisienne de son temps, que, nouveau Diogène, il étalera ses haillons, c'est là que sa dégradation physique insultera publiquement à l'ingratitude de ses amis du pouvoir.
Dès lors, son chapeau et ses vêtements devinrent petit à petit ceux du portrait que j'ai décrit en commençant. Sa redingote passa successivement du bleu au violet, du violet au gris poussière, et du gris au noir de crasse. En i83o, les lambeaux qui le couvraient étaient attachés avec des ficelles ; les feuilles de papier chargées de boucher les trous jouaient d'assez mauvaise grâce le rôle de crevés dans le costume de ce nouveau don César de Bazan.
A dix heures du soir en hiver ; à minuit, en été, Chodruc quittait sa promenade favorite pour se perdre dans les ruelles immondes sur lesquelles se dresse aujourd'hui le grand hôtel du Louvre. Il entrait dans un hôtel du dernier ordre, jetait sans dire un mot sa pièce de vingt sous sur la table, prenait
CHODS DC-DUCLO
une chandellt el montait à une chambre dont il refilant d'ouvrir la porte à qui que ce lut. De Jeux à quatre heures de l'après-midi, selon la saison, il se lésait, descendait, remettait la cle aussi .silencieusement que la veille, et allait s'attabler chez une fruitière du voisinage OÙ il proportionnait son appétit au contenu de sa bourse. Puis, il allait digérer au faubourg Saint-Germain, et revenait invariablement au Palais-Royal.
Si rude et si abject que lût le momie au milieu duquel vivait Chodruc, on y redoutait sa malpropreté, son mutisme, ses colères parfois terribles, le sans-taçon avec lequel il vaguait souvent tout nu dans l'hôtel où il passait la nuit. Dans deux bouges de la rue Picrrc-I .escot, l'hôtel de France et l'hôtel de Lyon, on se vit obligé de recourir à la force publique pour lui faire changer de domicile. L'hôtel de Verdun fut, je crois, sa dernière demeure.
Au Palais-Royal, les promeneurs et les marchands soutiraient plus encore que les habitants de la rue Pierre-I .escot. I .a pudeur publique invoqua la rigueur de l'autorité. Efl r8a8, après cinq années de promenades, l'Homme à la barbe parut deux fois sur les lianes de l.i police correctionnelle. ( )n apprit alors, non sans ctonnement, que ses tantes de la Réole lui avaient laissé douze cents francs de rentes, et qu'il possédait uwc petite ferme sur les bords vie la ( ia ronne, sans préjudice de ce que lui donnaient ses anciens amis du noble faubouru.
()6 CHODRUC-DUGLOS.
Un côté caractéristique du caractère de Duclos, c'est que ; s'il ne rougissait pas de demander , il s'indignait de ce qu'on lui offrît.
Les personnes compatissantes qui croyaient lui devoir une charité se voyaient repoussées par un : « Je ne reçois rien, » — ou — « Gardez votre argent, j'en ai peut-être plus que vous. »
Aux juges qui l'interrogeaient , il se contentait de répondre :
« Mes moyens d'existence! J'emprunte à ceux que je connais et qui savent que je pourrai leur rendre... La pudeur! Je n'y ai jamais porté atteinte. Chaque jour, avant de sortir, je répare mes vêtements. Depuis cinq ans, je n'ai pas découché. Ce n'est pas là être un vagabond. »
Ce qui ne l'empêcha pas d'être plusieurs fois condamné à la prison, en 1828, en 1829 et en 1 836.
Outre la biographie que j'ai citée , j'ai trouvé des notes sur Duclos dans une Histoire des fous célèbres imprimée en i835 et dans un article de YEncyclopédiana. Ce dernier n'a guère plus d'une page, mais il est spirituellement fait, et je regrette de n'en pas connaître l'auteur; je lui emprunte ces dernières lignes :
Chodruc-Duclos, qui avait vécu dans l'intimité des hommes les plus distingués parmi ses compatriotes, avait-il jamais été un homme d'esprit, je l'ignore. Ce que je puis dire, c'est que son esprit avait suivi sa fortune, et que ses rares discours n'étaient guère plus élégants que sa culotte.
Au surplus, il parlait peu ; par la raison qu'on ne lui donnait pas le temps de faire de longues conversations, ses contribuables n'ayanv rien de plus pressé, après avoir donné leur
C lion RUC-D UCLO i. 07
aumône, que de quitterMCompagnie.il ne cherchait pas
retenir.
Le Palaie-Royal était pour lui comme une grande toile d'araignée dont il était le mattre, et dont il av.iit calculé les lignée, le-- arcs et les tangentes, s.i vue. des plus perçantes, apercevait d'un bout I l'autre du jardin lea personnes qu'il avait constituées ses tributaires; il calculait sur-le-champ le circuit et les évolutions qu'il avait à faire pour tomber sur elles à l'i m proriste et sans qu'elles pussent l'éviter. Son mot était : 1 Prêtez-moi une petite pièce ; l'ai besoin de prendre un bouillon. »
On a déjà raconte que ChodniC-Dudos, apercevant, en 1 pendant les trois journées, un combattant qui visait des Suisses, prit un fusil, le chargea, et. donnant une leçon de tir au maladroit plébéien, tua un Suisse, par manière d'exemple. Puis remit le fusil aux mains qui le lui avaient confié, en disant : 1 Voilà la manière de s'en servir; je vous le rends parce que ce n'est pas mon opinion.-
Cette anecdote inventée exprime assez bien l'attitude de cette espèce de lazsarone devenu indifférent à tout ce qui passionnait la foule autour de lui, mais en qui devait survivre, quoique comprimé, le goût des exercices où il avait excellé.
En terminant, je m'aperçois que je n'ai pas touché un mot cfune correspondance amoureuse publiée
Jans la biographie dont j'ai parle des le commence*
ment de cette notice. - En tout, je n'v compte que cinq lettres assez médiocres, toutes relatives à querelles de famille, à des pertes de jeu. Nul fragment ne peut mieux que celui-ci taire juger du caractère et du style de Chodruc. Il dépeint sa rentrée
de \i\e force dans li maison maternelle :
...Je frappe; le bon chien de garde répond et MmbleaTC le domestique d'aller ouvrir, .le trappe. 1e trappe. 1e frappe ;
*)8 CHODRUC - DUGLOS.
point on ne vient ouvrir : je me méfie de tout, et sors de devant la porte, semblant croire que madame ma mère n'est pas encore rentrée; et cependant je ne doutais de rien. Je m'achemine vers Tourny, et là, je me livre à bien des idées : je m'arrête à celle de revenir à la charge, et si l'on ne m'ouvre la porte, à l'enfoncer. Très-résolu, je marche à grands pas; je frappe de nouveau; un voisin officieux, pour épargner ma peine, médit qu'il n'y a personne; qu'on est parti. Je ne réponds point, je frappe encore pour la dernière fois; j'essaye si la porte est enfonçable : je trouve beaucoup de résistance; mais comptant sur ma force, je vois un moyen de réussir, c'est de me fracasser contre la porte ou de fracasser la porte. Je traverse la rue bien directement devant l'endroit qui m'ofîrait le plus beau jeu ; et là, prenant ma course avec la violence que vous me connaissez, je me précipite sur la porte, je l'enfonce et tombe avec elle, sans heureusement me faire aucun mal; je l'arrange ensuite du mieux que je peux, et me couche...
Par tout ce qui précède, le lecteur a déjà jugé Chodruc-Duclos. La force et le courage qu'il eût pu si glorieusement employer dans un temps où l'on se tenait partout furent dépensés sottement et inutilement par lui au milieu d'un monde de viveurs peu délicats ; pour comble de disgrâce, il ne put se faire prendre au sérieux par le parti pour lequel il avait lutté si bruyamment. Dès lors, partisan méconnu, viveur ruiné, il chercha l'ostentation dans la misère, «comme il l'avait autrefois cherchée dans le luxe. C'est un faux cynique, car il fut cynique par dépit, et non par vocation.