‹ Gens singuliersChapitre 12 sur 44 · DANIELO · texte numérisé non relu

DANIELO

De la bibliothèque Sainte-Geneviève à la bibliothèque Impériale, tout le monde se souvient d'avoir rencontré cet homme à paletot déteint, à pantalon frangé, à feutre rougi. Ses fortes lunettes étaient la seule pièce de son équipement qui restât propre et intacte. — Plus d'un passant se retournait avec ' le mot de vieux vagabond sur ses lèvres, — sans se douter qu'il avait rencontré un écrivain de la conduite la plus régulière, du caractère le plus digne de respect, dont l'aisance était suffisante pour qu'il cultivât, sans abdiquer son indépendance, les lettres qu'il aimait avec la ferveur du premier âge.

Danielo avait même à Paris ce que l'aisance ne suffit plus à donner, il avait sa maison, une maison tout entière pour lui et pour ses deux cents pigeons.

11 est vrai qu'elle n'était pas précisément un palais. C'était sur les confins de la rue Notre-Damedes-Champs. Au bout d'un chantier de construction

DARIELOi DJ

en se trayant une route à travers des pierres détaille, on atteignait une clôture de planches dont la porte, digne des temps de l'âge d'or, fermait à l'aide d'un simple loquet. Cette barrière franchie, on descendait un jardinet profondément raviné. A force de soins, de patience, M. Danielo avait fini par y récolter quelques poires et quelques grappes de raisin, grosse récolte pour un Parisien de Paris... Honhcur singulier de pouvoir dire à deux pas du Luxembourg : Mon raisin, mes poires, mes pigeonsl... car notre propriétaire avait sous et sur son toit un peuple emplumé.

Du rez-de-chaussée au premier étage, du premier aux combles, sur la voiture desquels s'élevait une volière immense, il n'y avait que pigeons. — Ici se trouvaient des cases spéciales pour les couveuses. Là, un petit réduit servait d'infirmerie aux malades. Les mariages s'accomplissaient dans des cages qu'une cloison mobile pouvait couper en deux pour empêcher les voies de fait peu galantes que les mâles se permettent parfois vis-à-vis des femelles. Partout, sur le toit, des grilles destinées à déjouer les assauts des chats et les pierres des voisins mal intentionnés.

On conçoit aisément quel accueil toute cette ménagerie faisait à son maître et seigneur. Le fameux ChûftneUf d'oiseaux des Tuileries et tous ses ser\ilcs imitateurs ne se sont jamais vus à pareille fête. Les pigeons, dès que Danielo paraissait, luttaient à qui lui lerait sa cour. Il v avait des \oletis sans lin et des batailles à coups de bec entre les privilégiés qui

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