LE MARÉCHAL DE CASTELLAM
Fidèle à mon titre, je ne verrai, dans le maréchal deCastellane, que ses singularités. Elles étaient, on le sait, compensées par des qualités précieuses. On peut dire que, s'il n'eut pas l'occasion de diriger une grande guerre, le maréchal savait, ce qui est beaucoup, former des troupes capables de la soutenir. Tous ceux qui ont fait la Longue et dure campagne de Crimée savent qu'un régiment arrivé de l'armée de Lyon était plus aguerri que tout autre. Très-probe, très-solide en amitié, sous une apparente sécheresse, le maréchal se recommandait aussi par une indépendance complète, un dégagement absolu de toute intluence, de toute coterie. Il ne connaissait que son devoir, et il ne voulait rele- \er que du principe devant lequel il taisait [mer ses
inférieurs.
En lait d'excentricité, sa réputation est laite. Néanmoins, qu'on ne s'attende pas à \oir mettre à
sa charge des bizarreries énormes. Grâce a des in-
LE MARECHAL
formations minutieuses, j'ai pu me dispenser de reproduire ici plus d'un conte fait à plaisir, comme celui du maréchal prenant son bain avec un cordon de la Légion d'honneur en fer-blanc, pour ne pas se séparer de ses insignes. La première édition de ce ridicule date du dix-huitième siècle; on la retrouve dans les Mémoires de Bachaumont.
C'est le commandement de l'armée de Lyon qui a surtout mis en relief le grand mobile du maréchal, c'est-à-dire son invincible attachement à tout ce qui pouvait rehausser l'esprit militaire en un temps où il était fort menacé.
De là sa préoccupation excessive de l'uniforme. En garnison dans une grande ville, les officiers se sécularisent volontiers, et, en dehors du service, l'habit bourgeois est presque toujours toléré. Le commandant de l'armée de Lyon réagit contre cette coutume d'une façon telle que ses exigences sont restées fameuses. Les généraux eux-mêmes ne purent plus, selon leur habitude, soustraire leurs chapeaux galonnés et leurs écharpes d'or à la badauderie du vulgaire. S'ils étaient en route, il fallait rester confiné tristement dans une chambre d'hôtel ou montrer aux curiosités lyonnaises une paire d'épaulettes étoilées de plus. Et comme, en fin de compte , il n'est pas défendu d'aimer l'étude de mœurs à tous les âges et dans tous les grades, on vit parfois des officiers très-supérieurs confondus avec de simples pierrots dans les bals masqués de i'Alcazar.
Ali besoin, le mjreeli.il (.lisait la police lui-même.
On rapporte que, certain jour, il hei.i un officier en e de chambre secondé mu- le balcon ch
le ire : ,.
Capitaine, descendez Je mite] j'.ii a vous parler, o
Le candide capitaine descend bien rite s;ms changer Je costume, et il s'entend donner huit jouis J'arrèt pour avoir paru en cobe Je chambre sur la \ ' ie publique.
Au fond, ce capitaine était un maladroit. Bien qu'il ait vivement excité la commisération publique,
son sort m'émeut moins que celui des innocentes victimes Je la police féminine du maréchal — Le-ci faisait rage. Fidèle aux traditions Ju siècle de Louis \\ '. M. Je Castellanc avait recruté quelques agents parmi les temmes Légères; leur oeil améri-
CStil était particulièrement chargé Je dépister les officiers en contravention. Vénus trahissait Mars dès que celui-ci abandonnait son casque.
TOUS les matins, cette brigade Je sûreté armait au rapport, et les jours d'arrêt Je pleuxoir comme grêle sur les délinquants.
Derrière beaucoup de ces délations, il y avait, on n Joute bien, une petite \ engeance, quand i! avait pas Je mensonge. Ceus qui se sentaient le plus injustement trappes accouraient demander justice.
» Monsieur le maréchal, |e VOUS assure que... — Onvousavuen bourgeois.
Qui m'a \u. .le Jeman le une confrontation. ■»
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Confrontation impossible, — car souvent la dénonciation partait d'une bouche qui, la veille, avait joué un tout autre rôle. Le maréchal s'en tirait alors en demandant un serment solennel qu'on lui donnait plus ou moins.
A la fin, le scandale finit par devenir tel, que des explications sérieuses furent demandées à M. de Castellane par le sénateur Vaïsse.
Lorsqu'il allait à Paris, le maréchal endossait cependant une tenue de pékin, mais il partait en uniforme dans son wagon spécial et ne changeait d'effets qu'en franchissant la limite de son commandement.
Le maréchal payait bravement tribut à son règlement. Il était inséparable de ses décorations, de son chapeau à plumes blanches, de son habit brodé, et même de ce bâton que les maréchaux ne portent guère ailleurs que dans leurs portraits. Une visite non officielle ne retranchait rien du cérémonial accoutumé; seulement, il se contentait de confier le fameux bâton à un officier qui l'attendait à la porte.
Non content de ressusciter le port du bâton de commandement, le maréchal avait fini par lui faire accomplir des exercices particuliers. Ainsi, aux jours de grande revue, quand les officiers généraux et supérieurs placés sous ses ordres défilaient à la tête de leurs corps respectifs, il répondait au salut de chacun en faisant bondir adroitement son bâton dans sa main. Le saut était proportionné à l'im-