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L'APOTRE JEAN JOURNET

Les documents ne manquent pas ici. En dehors des nombreux articles des petits journaux dont Jean Journct faisait la joie, M. Champlleurv lui a consacré un des meilleurs chapitres de se Excentri- Ques;)'y ai relevé de bien amusantes histoires, et

j'en ai donné ici quelques-unes. Puis, quatre ans avant sa mort , .lournet , lui-même , a patroné une sorte d'autobiographie qui n'est point à dédaigner.

— Sans elle, nous ne saurions pas qu'en i — • » -^ , le père de l'apôtre était maire de (larcassonne, « cette

cité-pépinière de coeurs intrépides. •>

I .'éducation du fils d'un premier magistrat municipal ne pouvait être négligée. Néanmoins, le jeune

Journet se montra peu digne de cette première culture.

h si ses professeurs vivent encore, dit avec une te d'orgueil la biographie sus-nommée . — ils

pensent attester qu'ils n'en tirèrent jamais le moindre devoir ni la moindre leçon... 11 resta quarante

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ans sans songer si la langue française avait des lois. »

Tout en laissant sommeiller ses connaissances grammaticales, Jean Journet fut tour à tour carbonaro, soldat, pharmacien, fleuriste, et apôtre. — C'est surtout en cette dernière qualité qu'il s'est fait connaître...

Apôtre singulier, car les fouriéristes pour lesquels il prêchait le traitaient de fou ; lui-même les injuriait, demandant hautement la suppression de leur organe « insidieux et infernal » la Démocratie pacifique. — Pour lui, le journal, qui avait eu le tort grave de refuser ses poésies, coûtait trop d'argent et' n'amenait pas assez vite la construction de l'édifice phalanstérien. Comme lui, il fallait faire à la bourse des souscripteurs un appel plus direct, il fallait frapper à toutes les portes , réveiller les endormis, terrasser les incrédules.' On devine combien de promenades et combien de vicissitudes l'attendaient, car nos populations modernes sont trop civilisées pour mordre aussi vite à l'apostolat.

Plus d'une fois, les Pharisiens lui apparurent sous la forme de quatre fusiliers et d'un caporal.

A Toulouse, des étudiants dérangés dans une partie de dominos envoient Jean Journet au poste du Capitole.

A la salle Pieyel, pendant un concert qu'il a troublé par ses harangues, les domestiques et les gardes municipaux de service l'auraient, comme les Toulousains, envové au poste de la rue Cadet, si, par

!. \ I'Oïk i. j i. \ \ JOUR NET.

une inspiration sublime, L'apôtre ne sciait placé hautement sous la protection des dama»

I! est moins heuieu\ .1 l'Opéra er au 'I fi Français qu'il inonde de brochures de propagande, au beau milieu de deu\ représentation foi . on le conduit à Bicétre, et il se voit condamné comme fou, aux douches et aux lavements d"ai fœtida, lorsque les sollicitations de M. Montgolfier

l'airachenl à ce traitement par trop rigoureux. Il faut lire clans !a notice de ses Chant S fninwniicns U

récit tragi-comique Je ces diverses aventi m . h

saurais trop le recommander aux curieux.

S'il opérait sur les masses , L'apôtre ne négligeait pas les grandes individualités. Pas un personnage

connu qui ne reçût sa visite; mais là encore, coin bien de cruels mécomptes! — «> Si dans cette horrible époque, écrivait -il désespéré, il nie restait

encore un sourire à utiliser, je remploierais volontiers à l'encontre des procédés dont je suis

l'objet. Le poe'te méconnaît l'apôtre, le philosophe méprise le poëte, l'écrivain me consigne ■> la porte,

le députe philanthrope ne s'occupe pas de questions

des... . Lmen / »

\ ictor Hugo, cependant , avait reçu Jean Joun qui lui avait écrit modestement : — ■ Vous chet chez la gloire, suivez-nou Q nze jou fortes et vous verrez. «

( \M in avait 'pris la peine de lui | M lettre

fort reli in a : i • 1 vailles . M

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rêvez pas quand vous souffrez, pensez à Dieu et non à la régénération sociale. »

Mais Mme Sand avait été plus récalcitrante, comme le prouve cette autre adjuration de l'apôtre : — « Vingt fois je me suis présenté inutilement chez vous pour toucher votre cœur, éclairer votre esprit. »

Et Lamartine!... Ah! Lamartine!!... C'est encore pis — « Poète, — lui écrit Jean Journet, — poète! à bas l'hypocrisie!... Assez de semblant de religiosité. La farce est jouée. Etoile nébuleuse, il faut s'éclipser ! »

Il fallait des gardiens avisés pour protéger contre les assauts d'un visiteur si tenace. Le pauvre Casimir Delavigne en fit un des premiers l'expérience. Trois fois, il avait fait répondre qu'il était souffrant.

« On ne peut être si longtemps indisposé. Il faut vivre ou mourir, » — s'écrie Journet en pénétrant de vive force dans le cabinet de Casimir, qui demande troublé :

« Qui êtes-vous, monsieur?

— Je suis l'apôtre !.... Avez-vous lu ma brochure?

— Non, monsieur.

— Où est-elle? Qu'on la cherche. Je la veux. » Subjugué, le chantre des Messéniennes obéit. On

trouve dans le panier les Cris et Soupirs de Jean Journet... Je laisse à penser quelle sortie il fit sur cette découverte.

Le pouvoir ministériel ne diminuait rien de ces allures impérieuses. Il obtient un jour, par fortune,

l. \ POT !< E JEAN JOUR]

audience du .secrétaire général de l'instruction publique.

Des le début, ce fonctionnaire voit le gouffre dans

lequel il allait tomber, il essaie <,Wn imposer au Visiteur en disant d'un air presse :

SereZ-VOUS long, monsieur.'

— Très-long.

— Beaucoup de personnes attendent.

— Que lait le nombre de ces personnes devant

les trente mille victimes au nom desquelles je parle Désespéré, le secrétaire général, en feuilletant un

dossier, l'invite à parler. Mais l'apôtre ne le voulut point avant que le dossier ne lût remis en place et il tint parole. Son discours lut immense.

La propagande rendait l'apôtre féroce. Le jour où

il vint se présenter chez le colonel Bory de Saint- Vincent, Oïl répond que le colonel est alité et qu'il dicte son testament au notaire. -• Jean Journet s'élance et vient crier aui oreilles du malade : — « Vous pouvez encore sauver le monde

Le pauvre colonel souscrivit, mais icrip-

tion mourut avec lui, une semaine api

Bien que M. Alexandre Dumas vive encore, s

nation fut non moins illusoire que celle i de

Saint-Vincent. L'histoire de cette donation est .1 curieu se.

Visité et prêché par L'apôtre en son te de

Saint-Germain, notre illustre romancier '.: avec effusion : « Apôtre, êtes .Je

IjS L'APOTRE JEAN JOU-RNET.

veux mettre votre vieillesse à l'abri des besoins les plus vulgaires. »

Et il lui confia ce précieux autographe dont M. Champlleurv a, le premier, publié le texte :

A M. Jules Dulong, agent général des auteurs dramatiques.

Mon cher Dulong,

Je veux faire une bonne action. Il faut que vous m'aidiez-

Je vous adresse M. Jean Journet, l'apôtre de Fourier. — Je crois à certaines parties de sa doctrine, mais je crois surtout à la probité', au dévouement et à la foi de celui que je vous adresse.

Je désire lui constituer sur mes droits, et je croîs la chose possible, une petite rente de cent francs par mois, — jusqu'à ce que la société puisse faire quelque chose pour lui.

Il touchera directement chez vous et vous me compterez les reçus comme argent.

Ceci restera entièrement entre nous deux.

« A vous de cœur,

Alexandre Dumas.

Dieu et Fourier savent si Jean Journet fut heureux... tant qu'il ne vit pas M. Dulong, mais celui-ci dut lui apprendre qu'il fallait patienter longtemps, toujours peut-être, les droits de M. Dumas étant hypothéqués déjà par un trop grand nombre de bienfaits.

L'apôtre pouvait, il est vrai, porter le fait à la connaissance de son protecteur, mais qu'eùt-il pu faire, sinon l'éclairer inutilement sur l'inefficacité de ses intentions généreuses ? Jean Journet avait le cœur trop haut. Il prit donc l'intention pour le

L APOTRI .1 i I

. ci il continua de plus

parole.

Cette vraie parole se répandait en ions liens, toute heure. 11 déclamait au café, i; ' ait au

restaurant, toujours distribuant ses petites brochures. La propagande ne plaisait le monde, et, bien souvent, on le mellail à la porte sans égard aucun pour ses air

Un certain soir, passant rue I c heures,

mon ami D. voit la porte d'un estaminet s'ouvrir iquement et donner passage au c Am homme

littéralement projeté sur le trottoir.

» Mais on ne met pas ainsi les gens dehors, dit 1). au limonadier. Vous Pavez peutn

>mmê.

— Ah ! \ous ne le connai rép

celui-ci. Ce I un enr gd qui eml

clients, n

Plus humain, h. veul rdeveT Jean lournet, lit lui qui restail étendu en

cris.

■ \ a-t'en ! crie l'apôtre en délire. Va-t'en, num-

chard ! »

Il fallut réclamer le Concours v;' rit de

\ ille , au bras duquel i!

;rommelant : uni

forme

( .\ »t encore chez les ho .1 tu;

Le plus poliment. A

l8o L'APOTRE JEAN JOURNET.

ché de Montpellier. Il y avait réception le jour où l'on vit arriver un homme peu vêtu, disant d'un ton bref : « Je veux voir Monseigneur. Annoncez l'apôtre ! »

Et il entre en déclamant :

Réveillez-vous., lévites sacrilèges, Ivres d'encens dans la pourpre endormis. Le Saint-Esprit m'a dévoilé vos pièges, Il va saper des sépulcres blanchis.

L'évêque entendait la plaisanterie ; il laissa Jean Journet fulminer paisiblement, en vers et en prose, ses accusations contre le clergé ; il écouta ensuite l'exposition de la théorie de Fourier, et il termina son œuvre de charité chrétienne en faisant acheter à l'assistance une collection des petites brochures de l'apôtre.

En je ne sais plus quelle autre ville du Midi, Jean Journet tomba sur un prélat plus bref. Au point de vue laconique, leur entretien fut curieux.

«Qui êtes-vous ? demanda cet évêque à Jean Journet.

— L'apôtre.

— Que voulez-vous ?

— L'harmonie universelle.

— Par quel moyen?

— Par le moyen de cette brochure.

— Combien ? fait l'évêque en prenant le fascicule.

— Quarante sous.

— Voici cinq francs. Rendez-moi la monnaie. »

i.'\ PO I

Bien qu'il ne Tût pas facile à démonter, L'apôtre

ne trouva rien à dire de plus, et il dut battre en retraite.

Les ateliers de peinture étaient l'arène favorite de Jean .lournet. Il y avait là plus d'air, plus d'espace,

plus de pipes à fumer. En l'ait d'excentricités, on

pouvait tout se permettre vis-à-vis d'un auditoire gouailleur, mais ne haïssant point le paradoxe.

Plus rares et moins faciles à dominer étaient les cénacles littéraires. 11 en était un surtout OÙ la \ertu

de l'apôtre fut mise à de dangereuses épreuves. Je

Veux parler de celui qui se réunissait volontiers chez un modèle nommé Mariette, dont les Aventures ont eu les honneurs de plusieurs éditions. La maîtresse de la maison était une femme d'esprit qui, sans aucune instruction d'ailleurs, ouvrait volontiers son Logis aux assemblées littéraires. Là, se groupaient des écrivains dont La renommée a depuis passé les ponts, comme on dit, sur la rive droite, de toute chose adoptée par le monde parisien. Au milieu d'eux, Mariette allait et venait dans un appareil :

Léger, vaquant au besoin du ménage avec autant de

liberté que si elle n'avait pas eu le plus petit soupçon de congrès.

Introduit dans ce cercle, Jean .lournet ne perdait

guère l'occasion d'\ venir étaler la doctrine. I

grandes théories avaient Le privilège d\ les

railleries vie Mariette qui en taisait justice s-uis

avoir be oin de prononcer un seul mot< 11 lui suiii-

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sait pour cela de recommencer l'histoire éternelle de la femme et du philosophe.

Au plus beau moment, sans laire de bruit, la femme venait s'asseoir tout près, très-près du philosophe, elle lui faisait les doux yeux, elle passait à deux ou trois reprises, les doigts dans une chevelure rebelle... et rougissant, fasciné, l'orateur pataugeait de telle sorte que toute l'assemblée se chargeait de la péroraison par un éclat de rire homérique.

Les vers de l'apôtre sont épars en de nombreuses brochures. Tous les six mois , il fallait recevoir de lui un cahier de quelques pages imprimées dans la banlieue sous le titre le plus retentissant possible. Le seul recueil capital fut celui des Chants harmoniens, qui parut en 1857. On lisait sur la première page :

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