CHAPITRE Y
La série des gentilshommes démocrates ayant eu au cours de la Révolution une action effective sur les destinées politiques de la France est close. Elle est assez brillante pour qu'il soit inutile d'y joindre les sujets de second ordre, ceux qui se sont contentés de prendre des attitudes et qui n'ont rien produit. Pourtant, je croirais manquer à la tâche que je me suis tracée si je ne mettais en relief la physionomie de l'un d'entre eux qui, à défaut de réformes ou de principes, a créé un personnage d'une espèce particulière : le démocrate royaliste et clérical.
Ses descendants sont partout aujourd'hui.
A l'Assemblée nationale de 1871, en même temps qu'ils affranchissaient adminislrativement la France et Paris, ils les vouaient au Sacré-Cœur (1). Ils s'appelaient alors les chevau-légers (2). — A la Chambre des
(1) Loi d'expropriation destinée à faciliter les achats des terrains où s'élève actuellement la basilique de Montmartre.
(2) Ainsi nommés parce qu'ils se réunissaient à Versailles dans ini local faisant partie de la caserne affectée au logement de la compaf,niie de laO hommes, qui portait ce nom, attachée à la personne du roi, sous l'ancienne monarchie. ^
députés de 1889, ils protestent contre la tyrannie des consciences, et en même temps ils décrètent des mesures de e coercition contre les patrons se refusant à conserver les ouvriers affiliés à des Syndicats (1). Ils s'appellent les socialistes chrétiens.
Qui habite la province sait que, loin des villes, le type est très répandu. On dirait qu'il y a une alliance d'aspirations entre ceux qui travaillent à la terre et ceux qui vivent de la terre. La poésie des champs laisse aux paysans ces horizons d'infini dont la religion est le reflet ; leur simplicité épargne aux grands propriétaires les vanités bêtes et les théories compliquées.
A l'instar du campagnard, le démocrate royaliste et clérical est homme de tradition , voire de routine, mais il aime le peuple pour lui et à cause du Christ qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres; » par là il se distingue des chefs d'écoles politiques, lesquels sont préoccupés uniquement de faire de la mécanique savante... Il y a de l'amour dans sa façon d'être et de parler, de cet amour qui a nom: Charité. Il est violent et rêveur; il aime la force, il y applaudit. Pour lui pas de chemins tortueux, pas de voies souterraines, pas de distinctions sul)tiles. Il marche au but par la ligne la plus courte, loyal, croyant ; les conspirations de palais, autant que les conspirations de couloir, lui répugnent. Pour tout dire, il est le contraire de l'homme de cour et du parlementaire.
(1) Loi de mars !8!iO.
Le comte de Virieu fut le premier et le plus célèbre des démocrates de cette espèce. Serviteur très sincère du peuple, aimant son roi, sa religion, sa patrie, pas une fois au cours de sa vie publique il n'est en défaut contre l'un d'eux. Mais qu'il est en colère souvent contre l'intrigue ou contre le « philosophisme » de collègues soucieux de plaire à « la canaille » ! Ce chapitre de l'histoire des États généraux pourrait s'intituler : « Les grandes colères du comte de Yirieu. » Lui, ne craint pas la tourbe révolutionnaire ; il la brave au besoin, dût-il trouver la mort au bout de sa bravade; il fait tant et si bien qu'il la trouve en effet ; c'est les armes à la main et tournées contre elle qu"il périt... 11 est de la race des braves qui résistent jusqu'au bout. Noble caractère de l'espèce de ceux qui sont faits pour conserver aux générations le trésor des principes, sinon pour leur léguer des institutions.
Ne à Grenoble en 1754, Virieu était issu d'une famille ancienne, cela va sansdire. Plus qu'aucune'autre peutêtre la noblesse du Dauphiné eut à cœur de ne se faire représenter aux États généraux que par des gentilshommes de vieille souche. « A l'assemblée de Romans elle exigea quatre générations et cent ans, pour être éligible (1). »
(1) Archives de Parme. Dépèche du bailli do Virieu, du 13 octobre 1788.
22(j GENTILSHOMMES DÉMOCRATES
Sur un des flancs de la vallée de la Bourbre, on voit les restes dévastés du château fort où les Virieu, bien avant la cession du Dauphiné à Philippe de Valois, guerroyaient aux côtés des comtes d'Albon. Vinrentils à la cour?... Il semble qu'ils n'aient point eu l'ambition des faveurs royales. En revanche, le métier militaire fut celui par excellence de leur race.
Un Virieu était gouverneur du Havre en 17o9, lorsqu'au temps de la 'guerre de Sept ans, les Anglais essayèrent de bombarder le port. Sa défense héi'oïquc fut célébrée par les graveurs de l'époque sur l'ordre du roi (1).
Au moment où la révolution dauphinoise éclate, le constituant est colonel do cavalerie au régiment du Limosiu. Dès quatorzeansil est entré au service. Il n'a pas guerroyé; sauf en Amérique, on ne guerroyé plus; mais davantage que d'autres il a vécu à son régiment, commençant en 17(58 par être simple mousquetaire griS;, et passant par toute lalilièredes grades infé rieurs jusqu'en 178G, où il est devenu mestrc de camp. Fiancé à une protestanle, avant de l'épouser il s'est donné la tJchc de la convertir au catholicisme, et il y a réussi. Les deux époux ont vécu le plus souvent engarnison, comme les ménages militaires de notre siècle, elle, élevant les enfants, lui, surveillant le? travaux manuels qu'à cette époque on imposait aux troupes, en particulier l'ouverture du canal de Bourgogne, qui fut l'œuvre de son régiment. Et quand
(1) Voir la colk'ctioa des eslainpos royales.
la tâche du chef accomphe ils ont repris leur liberté, ce n'est pas à la cour qu'ils sont venus en jouir;, c'est au pays natal, en Dauphiné.
Dans ces atmosphères tranquilles, au milieu de la monotonie des champs, les traditions de droiture et de gentilhommerie désintéressée se conservent pures. Virieu, délégué de sa province auprès du roi d'abord, aux États généraux ensuite, en sera imprégné, et il sera imprégné aussi de cette façon de sentir et d'apprécier les relations entre gouvernants et gouvernés qui est la résultante des mœurs d'une région plus encore que des raisonnements de ceux qui s'efforcent à la diriger.
Le Dauphiné est un pays religieux ; de tout temps, son clergé respecté, obéi, y a exercé de l'empire sur les nobles et sur le peuple... Les monastères y sont nombreux ; la Grande-lîhartreuse y dégage des parfums de mysticité. L'imagination des masses s'y entretient avec avidité de chapelles privilégiées, de pèlerinages, etc.. De nos jours, le peintre Hébert a fait naitre à son insu, à la Tronche, presque dans un faubourg de Grenoble, une dévotion nouvelle en dotant la modeste église du lieu d'un chef-d'œuvre, sa Vierge ; les Dauphinois vont la vénérer dans les demi-teintes du soleil couchant ; Grenoble, lille de Lyon, se souvient que Lyon a été la première colonie du christianisme dans les Gaules,
Le Dauphiné est aussi un pays de travailleurs; mais les ouvriers y sont moins qu'ailleurs entassés dans d'immenses aleliers et réduits au rôle de rouages
mécaniques. C'est souvent chez eux, à leur foyer, qu'ils cousent les gants ou qu'ils ouvrent la soie; ils travaillent à la tâche; ils conservent une individuahté au lieu d'abdiquer toute volonté. Un tel peuple doit être plus républicain que monarchique, sa constitution sociale étant une république d'intérêts. Dans un temps où le mot « république» n'est encore monté aux lèvres de personne, il se contentera d'être démocrate, c'est à-dire son propre ami et son propre serviteur.
Virieu est le reflet inconscient de cette tendance religieuse et démocratique du pays dont il est originaire; il porte en lui la marque dauphinoise. L'année 1788, durant laquelle il est initié à toutes les protestations, à tous les « desiderata » de sa province, va achever d'entrer dans son cerveau cette empreintepuissante.
Le 10 mai 1788, le parlement de Grenoble est convoqué afin d'assister à l'enregistrement « manu militari » d'un édit royal. Cet édit bouleverse les institutions judiciaires du Dauphiné. Les petits bailliages sont supprimés. A la place, deux grands bailliages, celui de Valence et celui du Gn'-sivaudan, investis du droit de juger en dernier ressort les affaires criminelles et les procès civils intéressant les membres du tiers état jusqu'à concurrence de vingt mille livres. Le parlement reste le juge spécial des nobles et des clercs. Cet édit contient des amélioralioiis notables dans la législature, mais il a le tort de diminuer la puissance parlementaire, et le peuple n'a d'autre défcuseur
officiel contre le despotisme ministériel que son parlement.
Par une pente naturelle, qui nous pousse dans les bras de ceux que nous décorons du nom de protecteurs, le peuple va prendre parti pour un pouvoir, somme toute très aristocratique^ contre la liberté qu'au lieu d'offrir on impose.
L'enregistrement forcé eut lieu. M. de la Bove, intendant du Dauphiné, y présida; profitant de l'occasion il y joignit celui de deux autres édits restés en arrière, 'dont l'un ordonnait la perception d'un second vingtième.
Le 20 du même mois, le parlement allant siéger au palais de justice trouva les portes closes... Conseillers et président se retirèrent et rendirent un arrêt oîi il était dit :
« La postérité ne croira jamais que, sous un roi éco- « nome, on ait épuisé le royaume par les impôts et « doublé la dette nationale par les emprunts; que « sous un roi modéré on ait forcé le temple de la « Justice pour en enlever les ministres; que sous un « roi ami de l'ordre et de son peuple on ait tenté de « faire asseoir le despotisme sur le trône, brisé les « lois et précipité toutes les parties de l'État dans la « confusion et l'anarchie.
« En conséquence, la cour fait défense de percevoir « le nouveau vingtième dans la province, ni nouvel « irapôt ou adjonction d'impôt non consentis dans « la nation. »
Qui du peuple ou des minisires l'emportera ?
Le 6 juin. Clermont-TonnciTe, gouverneur militaire de la province, reçoit l'ordre d'user des lettres de cachet qu'il a entre les mains depuis le 1" mai et de procéder à l'exil de Messieurs du parlement.
Aussitôt le peuple entre en lice, et non seulement le petit peuple, mais les nobles, mais le clergé, tous imprégnés de cet air d'indépendance qui souffle sur leurs montagnes. Le parlement ne partira pas ; ouvriers, gentilshommes, clercs s'insurgent. Attirés par l'appel du tocsin, les campagnards escaladent les remparts ; les fenêtres du commandement sont criblées de coups de fusil... Sans le premier président, M. de Bérulle, Clermont-Tonnerre serait mis en pièce. Il cède... Bérulle reste à Grenoble, les conseillers aussi, et pour que le peuple en soit bien convaincu, ils s'en vont tenir au p.ilais de justice un semblant d'audience. — La foule est satisfaite (1).
C'est le corps municipal qui, dans cette journée, célèbre sous le nom de « journée des luilcs », a pris la tète du mouvement ; de sa propre autorité, il a, le même jour, convoqué les députés des trois états de la province au chef-lieu pour le 21 juillet suivant.
L'ordre de la noblesse, de son côté, a délégué séance tenante à Versailles trois de ses membres pour amener la cour à composition. Virieu est de cette délégation. Cfîlle-ci discute, négocie, triomphe. » Le 10 juillet, le conseil du roi. qui ne veut pas pâ-
li) a Le centenaire de rassemblée de Vizille, iitir .\lliorl tlii Boys, aucien niayislrat. » Lyon, inipriiiMT-i'^ M.Miirin-Kusau.l,
raître avoir été vaincu, interdit la réunion à Grenoble; mais, dans l'espoir de reconquérir les faveurs du peuple, il permet qu'elle ail lieu à Vizille, chez Claude Péricr, lequel y possède un vaste château.
Par droit de naissance, Yirieu fait partie de cette première assemblée provinciale. Tout ce qui en Dauphini'' a une supériorité quelconque n'y est-il pas représenté ? Bien que les convocations aient été faites à la hâte, sans autorité officielle, ils vont être là o40 citoyens reflétant toutes les classes et tous les corps d'état. Si Yirieu n'était pas retenu à Versailles par sa mission, il siégerait dans ce parlement improvisé ; on peut dire que c'est l'esprit même de la négociation qu'il est chargé de suivre qui s'y affirme.
Que fît-on à Yizille ?
■ Un appel au roi pour qu'il eût à convoquer les États de la province d'abord, les États généraux ensuite, et que, dans Tune et l'autre de ces assemblées, la représentation du tiers fût doublée et par conséquent égale en nombre à celle des deux autres ordres réunis.
Les o40 membres, « à l'unanimité, » dit le procèsverbal, signèrent cette représentation. Dès cet instant, Virieu est irrévocablement engagé dans la voie démocratique, d"où il ne sortira plus. C'est le peuple de sa province qu'à l'avenir il aura à défendre, de la façon dont celui-ci a entendu être défendu au début, revendiquant sa liberté sous l'égide de la monarchie nationale.
Louis XYI déféra au vœu de la réunion de Yizille.
Le 2 août un arrêté du conseil royal convoqua lestrois ordres du Dauphiné à Romans pour le 29 du même mois. Ils devaient former une commission préparatoire en vue de fixer le mode de recrutement des députés pour la réunion générale dont l'époque serait fixée alors.
Yirieu fut des six membres désignés provisoirement par le prince, pour établir le mode de représentation de l'ordre de la noblesse. Toutes les places de députés, quelle que fût l'origine de ceux-ci, furent déclarées électives. M"" de Boutteville, princc-évêque de Grenoble, réclama la présidence des états, privilège autrefois dévolu à ses prédécesseurs.
« M. de Boutteville, écrit le représentant de Parme « à son gouvernement, vient de se briiler la cervelle « dans son évèché. On dit qu'il est le premier évèque « qui se suicide. Le principal et véritable motif qui (( l'a poussé et entraîné à cet acte de désespoir^ c'est, t à ce qu'on assure, de n'avoir pas eu la présidence ft des états du Dauphiné, présidence (jui lui appar- {( tenait de droit (1). »
(1) Dépêche du 20 octobre 1788. La ruème dépêche ajoute ; « On dit que pendant les dernieis troubles, cet évêque avait entamé une correspondance secrète avec M. rarchevêque de Sens, correspondance par laquelle il vendait son pays et les Dauphinois; que M. de Brienue (^contrôleur général des finances en 1787, remplacé par Necker en 17S'J; avait ensuite donné cent mille écus pour gagner les magistrats et hâter l'érection du grand bailliage. Or, M. l'évéque de Grenoble, au lieu de corrompre les magistrats, a employé la glus grande partie de cet argent à des choses d'agrément et pour ses plaisirs. Après avoir diverti une pai-tic de cette somme, il a poussé la porlidie jusqu'à tourner le dos à sou protecteur, à scu ami, dés qu'il a
Un évêque qui se suicide ! La commission préparatoire des états dauphinois n'avait point prévu ce scandale. Elle marcha quand même vers lebut, n'étant point chargée du salut éternel de xM""" de Boutteville ; n'ayant en vue que l'abolition des privilèges et la prise de possession de soi.
Le 1" décembre, les états se réunirent régulièrement. La cour plénière avait disparu ; le parlement était rétabli; la liberté avait des garanties déjà acceptées du pouvoir par le fonctionnement même de la représentation provinciale. Mais les Dauphinois en voulaient de plus sûres encore, et surtout ils entendaient donner au peuple, au « Sr^ixc; » la prépondérance politique. Aussi, leur premier acte fut-il de déclarer qu'aux procliains États généraux promis par le roi pour l'année suivante, le tiers devait à lui seul avoir autant de représentants que les deux autres ordres réunis, et que le vote des députés ne pourrait avoir lieu que par tête et
été culbuté, et ;ï le dénoncer aux États. M. de Sens a su ce trait perfide et sur-le-champ il a écrit à M. l'évêque une lettre conçue dans des ternies violents, par laquelle, après l'avoir accablé des reproches les plus amers, il ajoute qu'il a pitié de lui et qu'il veut bien lui faire grâce, car, ayant entre ses mains toute sa correspondance, il pourrait le perdre auprès du clergé de sa province et de toute la France. Cette lettre est aiTivée lorsque les États, instruits de cette correspondance secrète, de l'argent reçu, lui avaient refusé leur présidence et redemandé, au nom du roi, ladite somme. Sa tête déjà frappée n'a pu soutenir ce dernier coup. . . Il n'a plus vu pour lui que la mépris, la honte et l'opprobre général... Il a eu horreur de lui-même..; Dés cet instant, la vie a été pour lui un fardeau. Il s'en est débarrassé en se brûlant la cei'velle avec un fusil. Il a collé sa bouche contre le canop et de la main droite il a tiré un cordon attaché à la platine. »
uon par ordre. La noblesse et le clergé s'associèrent à cette (léelaration.
Ayant obtenu, par une faveur « unique en France », que leurs membres fussent transformas en électeurs pour les États généraux, ils s'adjoignirent 114 délégués nouveaux des trois ordres et, session tenante, le !<='■ janvier 178!l. ils nommèrent la députation dauphinoise (1).
Quelle sorte de mandat Yirieu et ses collègues avaient ils accepté?
Le plus démocrati(jue de tous :
1° Doublement du tiers ;
2° Vote par tête;
3" Garantie absolue de tous les genn^s de propriété (;2).
« L'asseml)léc a unanimement délibéré, » dit le procès-verbal delà séance.
Le terme « unanimement » fut inscrit pour attester que quelques dissidents ayant voulu faire précéder les mots : « tous les genres de propriété » de ces autres mots : « tons, les droits » et par conséquent réserver certains privilèges, avaient renoncé à leur prétention.
(1) Elle se composait pour l'ordre do la noblesse de :
l" Le marquis de Blaeoris,
2' Le marquis de Lanjon,
3° Le comte de lu Blanciie,
4" Le comte d'Agoult,
ri" Le comte de Yirieu,
C° Le comte de Marges,
7" Le baron de.Cliaieon,
8° Le comte do Maisannc.
(il) Délibérations des états dauphinois, du vendredi y janvier
LE COMTE DE VIRIEU 23.j
Le doute sur la qualité des instructions reçues et consenties n'était pas possible. Yirieu n'eut pas un instant l'idée de s'y soustraire. Si Ton s'en rapporte au récit de son cousin le bailli, ses collègues et lui avaient poussé plus loin encore la reconnaissance des droits du peuple : «Ils avaient exclu de l'éligibilité, sans distinction, tous les agents de l'Administration; » et préjugeant le principe de l'indemnité démocratique, ils étaient allés jusqu'à adjuger à chaque représentant de chaque ordre six francs par jour pendant la tenue des états de leur province (1).
A la veille des États généraux, la noblesse dauphinoise, aux côtés du marquis de Blacons, qui en est le premier élu, forme une phalange compacte.
De même que l'ordre du clergé à la tête duquel marche M?'" de Pompignan, ou que le tiers coiiduit par Mounier, elle est démocrate, religieuse, conservatrice. Virieu et ses amis sont les chauds partisans de Necker, en haine de Brienne, qualifié d'infâme par le Dauphiné tout entier. Brienne n'a-t-il pas porté la main sur son parlement? Necker, par son origine bourgeoise, n'affirme-t-il pas au pouvoir les droits de Il bourgeoisie lesquels, à cette date, se confondent avec ceux du peuple?
Dans la lutte qui va s'engager contre ce que tous sans exception appellent « le despotisme », chaque Dauphinois apportera son caractère : Mounier, sa pondération ; Pompignan, son libéralisme; Yirieu, sa
(1) Archives de I*arme. Dépêche du bailly de Yhùeu, du 13 octobre 1788.
236 GENTILSHOMMES DÉMOCR-\TES
fougue; mais, tous, ils seront des initiateurs de démocratie, fidèles au mandat juré.
Arrivé à Versailles, Viricu s'engage résolument.
Le 6 mai, à la toute première réunion de l'ordre de la noblesse, je trouve son nom parmi les très rares audacieux qui déclarent ne reconnaître d'autre juge de leurs pouvoirs que les trois ordres réunis (1).
Le 25 juin, il est des 47 nobles qui apportent devant le tiers état leur soumission au droit politique nouveau. La députation des nobles dauphinois « tout entière » (c'est la seule où l'on constate cette unanimité) y a adhéré.
Le 7 juillet, l'Assemblée nationale, qui ne connaît encore que les affirmations démocratiques de Virieu, et qui lui en est reconnaissante, le nomme membre de la commission « chargée de préparer le travail relatif à la constitution ». Mounier et Virieu! Deux compatriotes dans une pareille commission, composée de 20 membres seulement! Quelle récompense pour le démocratisme dauphinois !
Jusqu'ici aucune note discordante dans le concert donné en l'honncurde la liberté. Virieu chante à l'unisson. Mais voici venir le 14 juillet et la prise de la Bastille. Dès la veille, la cacophonie commence. Vi-
(1) Gazelle nationale, 1780, n' 2.
rieu chante toujours, mais il n'est plus d'accord avec les autres démocrates. A Paris, l'on massacre, l'on incendie; l'on tue un peu partout. Sont-ce ces crimes, ces violations qu'a voulu sa province? Est-ce que lui, Virieu, n'a pas juré de faire respecter en tout état de cause les propriétés? De quelle voix il tonne (1) I Qui accuse-t-il ? le roi? Dieu l'en garde! Les ministres du prince? oui, ses ministres, ceux qui ont renversé Neckeret ses collègues : « Ces amis vrais du trône et de la patrie, qui ont marqué trop d'affection pour le bien public, pour ne pas devenir l'objet de la haine des méchants, lesquels craignent la réforme des abus et le succès de l'Assemblée nationale. Les calomnies ont fini par priver ces hommes de la confiance du m.onarque. La plus violente émotion s'est élevée dans le peuple et tout annonce les plus grands malheurs. »
Mais ces ministres anciens, ce Necker, si célébrés, doit-on en imposer le rappel au roi? Ici apparaît l'autre Virieu, le Virieu conservateur, béat peut-être, mais endurci et que rien n'entame. «Bornons-nous, dit-il, à rendre aux ministres dont la perte afflige la nation le tribut d'estime, de regrets qu'ils ont mérités, en se montrant les amis de la vérité, du monarque etdu bien public.
a. Indépendamment de ce que ce sérail violer la prérogative royale dans le choix de ses ministres que d'insister sur le renvoi ou le rappel des ministres désignés, considérons que ce moyen, infructueux peut-être, ne
(1) Séance du 13 juillet 1789.
marcherait point encore suffisamment vers le grand but qui nous rassemble.
« Nous n'avons de véritables dangers à craindre que de nous-mêmes; les représentants de la nation n'ont à redouter que les actes précipités auxquels la chaleur et l'irritation peuvent entraîner leur courage! »
Malgré sa sagesse, ce langage de provincial attardé n'eut aucun succès.
Le 23 juillet, l'Assemblée nationale fait une entaille plus profonde dans les droits de l'exécutif. Il s'agit de décider qui des tribunaux établis ou d'un jury spécial jugera les assassins du 14. Retenir le pouvoir judiciaire paraît la chose du monde la plus naturelle à ces braves gens. Ils décident la nomination d'un comité dit «. des recherches », pris parmi eux et nommé par eux. Viricu proteste : « La Krance a des lois, s'écrie-t-il, des magistrats et une puissance exécutrice. Dès que le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire sont réunis dans la main d'un seul, le despotisme existe; s'il est dans lesjmains d'un tyran, la patrie peut le combattre; mais s'il est dans la main même de la patrie, alors elle se déchire elle-même, aucune force ne peut la rappeler à l'ordre.
« Le premier devoir que m'ont imposé mes commettants, c'est de rétablir la liberté publique^, et je ne suis pas venu pour l'attaquer... Le despotisme de la multitude est le plus fimeste de tous (1). »
11 faut avouer que ce droitier parlait le langage de
(1) Séances des 23 cl 28 juillet 178'J.
la raison; mais ce ({ui n'est pas moins à retenir, c'est que l'hymne cliantéo en l'honneur de l'exécutif est écrite sur le rythme de la liberté. Haro sur le despotisme d'où qu'il vienne !
A l'appui de son sentiment, Viricu fut un des députés qui insistèrent pour que la constitution fût précédée d'une déclaration des droits de l'homme (1).
Nous sommes à la veille de la nuit fameuse. « Voyant tomber pèle-môle, au milieu de ce (iévreux enthousiasme, des choses indifférentes et des choses utiles, Yirieu,— dit un de ses biographes,— espéra suspendre la sanction de cette hécatombe par une nouvelle proposition qui^ exigeant une nouvelle délibération, devait faire remettre le vote au lendemain et laisser quelques heures à la réflexion. 11 regretta d'avoir semblé lui prêter son concours (:2). »
La comtesse de Laurencin, qui a prétendu avoir recueilli ce regret de la bouche même de Yirieu, est morte en 18G1... Quel âge avait-elle en 1793? De 8 à 12 ans.
Ouest l'autorité d'un pareil souvenir? Il y a des gens qui ont la faculté de faire renier aux autres ce qu'ils renient eux-mêmes...
Le procès-verbal de l'Assemblée nationale est formel: « Les députés des provinces appelées Pays d'État, ceux du Dauphiné en tète, en rappelant ce que leur province avait fait à Vizille sur cet objet, ont
(1) Sùance du 3 août 1789.
(2) Notice sur Le comte de Virieu. Grenoble, typographie de J. Baratier, 18G3.
offert leur renonciation à leurs privilèges pour s'associer au régime nouveau (1). »
Virieu n'a pas beaucoup à immoler, il n'est pas riche; sur ses terres il a le droit dit des colombiers, impôt qui pèse sur le menu peuple. « Je n'ai qu'un moineau, dit-il; comme Catulle, je l'offre à la patrie.» Au dix-neuvième siècle, on se fût moqué de cette rédaction ; à la fin du dix-huitième, son emphase ne fit rire personne ; le bailli la signala à son gouvernement comme un des traits les plus piquants de la séance du 4 août (2).
Au cours de la vie publique du gentilhomme, on chercherait en vain un mot de protestation ou même de regret contre la « démocratisation » effectuée alors et dont il avait 'accepté à Yizillc d'être l'agent. Le clérical et le royaliste, aussi intransigeant qu'il fût, à aucun moment ne redevint un aristocrate.
C'est pendant la discussion des droits de l'homme que, pour la première fois, apparaît la passion religieuse dont l'àme de Yirieu est remplie. Il s'agit de savoir sous quelles auspices l'on mettra la constitution.
Rarement à celte époque on se déclarait « athée », mais avec quelle désinvolture on parlait de Dieu ; c'était le temps où Voltaire disait de lui : «Nous nous saluons, mais nousne nous parlons pas.» «La nature» était à la mode; Rousseau lavait mise au pinacle.
(1) Gazette tiationale, 1789, n" 34.
(2) Archives de Parme. Dûpcche du 10 août 1789.
LÉ COMTE DE VIRÎEU iHl
Beaucoup de députés proposaient de déclarer que l'homme tient d'elle tous ses droits,
Virieu se sentit atteint dans sa foi. « Qu'est-ce que la nature? s'écria-t-il. Quelle idée présente-t-elle ? C'est un mot vide de sens qui nous dérobe l'image du Créateur pour ne considérer que la matière. .. La nation fait un pacte sous les auspices de la divinité, invoquez l'Être Suprême (1). »
Plusieurs membres, dit le procès-verbal, observèrent que la présence de l'Être Suprême étant partout, il était inutile de l'énoncer.
Plus logique encore que son collègue, Mirabeau- Tonneau aurait voulu que « le décalogue fût mis eu tète de la constitution (2) ».
L'avis de Virieu prévalut. La première Assemblée constituante française décida que les droits de l'homme allaient être définis sous les auspices de « VÈtre Suprême (3). )) Elle venait de se déclarer sinon chrétienne, du moins spiritualiste. Aucun évêque, aucun croyant n'aurait obtenu d'elle un engagement plus absolu. Virieu avait remporté la seule victoire possible sur le scepticisme et la mécréance.
Mais à mesure que les événements marchent, les consciences s'exaltent. La vente des biens d'église, la constitution civile du clergé qui apparaît à l'horizon (4) jettent l'effroi parmi les catholiques. C'est
(1) Séance du 20 août 1780.
(i2) îbid.
(3; îbid.
(4) Décrétée le 12 juillet 1790.
toute rancieune hic'rarchie religieuse qui croule. Bien que les incrédules déclarés tels ne parlent encore de la religion que dans des termes respectueux, c'est peut-être aussi avant qu'il soit longtemps Tincrédulité oflicielle s'élablissantà sa place.
J'ai rapporté dans le chapitre précédent comment, sous prétexte de « fermer la bouche à ceux qui calomniaient l'Assemblée en disant qu'elle ne voulait pas de religion », dom Gerles fit un beau jour la motion qu'il fût décrété : « Que la religion catholique, apostolique et romaine était et demeurait pour toujours la religion de la Nation, et que son culte serait seul autorisé (1). »
L'Assemblée résista ; Virieu ne put pas supporter cette résistance... Ce n'était plus l'égalité démocratique jurée à Vizille qui était en jeu, c'était l'idée catholique. S'il s'est incliné devant les droits du peuple, jamais il ne s'est engagé àméconnaiti-e ceux qu'il considère être les droits du Christ. Il s'associe à dom Gerles, il propose de dire : « Que la seule religion catholique a le droit de jouir dans le royaume de la solennité du cultepublic (2). » Sa protestation est violente : on n'entend que. lui. Virieu, qui est un démocrate, n'est décidément pas un philosophe.
J'ai dit que le démocrate et le clérical étaient doublés d'un royaliste térvent. Ce lut au cours des débats de la constitution que se manifesta son monarchisme.
(1) Séance du 12 avril 1790.
(2^ Voir la Gazelle nalionale du luorcrodi 1 i a\ril ITUO.
C'est alors aussi que Ton vit quel était l'emportement de son caractère.
Le lundi 7 septembre 1789, le projet constitutionnel de Mounier et de Cjermont-Tonnerrc est en discussion. La sanction royale, la permanence et l'organisation du corps législatif sont à l'étude... (f J'avoue que tous les pouvoirs émanent du peuple, » s'écrie Virieu. La souveraineté du peuple! Quel est le démocrate qui parle aulrenient? Mais aussitôt le royaliste ajoute : « 11 faut donner au roi un veto indéfini (I). » Perpétuel illogisme des partisans d'une double souveraineté, dont l'une cesserait d'être si l'autre existait.
La discussion continue. Profitant d'une équivoque, Mirabeau prétend que l'Assemblée, ayant établi la permanence du Parlement, a prononcé par là même sur son unité. Les royalistes sont indignés: « Les rois ne sont pas des muscades. »
Les applaudissements qu'ils donnent à Glcrraont- Tonnerre portant la parole eu leur nom ne sont que le prélude du plus affreux brouhaha... Virieu s'écrie: « Faut-il donc qu'une Assemblée nationale soit emportée par des démagogues et une fougue populaire?
Non, Messieurs... Puis un F est sorti de sa
bouche... Mille cris opposés s'élèvent de tous côtés, ce ne sont plus des plaintes, des reproches, c'est un tumulte universel.. .
« M. de Virieu descend de la tribune.
« Le désordre est à son comble...
(1) Séance du 7 septembre 1789.
(( Le président montre le règlement; le signe supplée à l'insuffisance de la voix... il faut qu'il lutte contre un chœur infatigable qui crie constamment qu'on rappelle à l'ordre M. de Yirieu.
« Celui-ci va s'expliquer, lorsqu'un membre des communes l'accuse d'avoir souiilé sa bouche d'un jurement et d'avoir, d'un geste menaçant, montré une partiede l'Assemblée en prononçant : démagogues ({).»
Finalement, l'évèque de Langres (2), qui préside, donne sa démission.
Que voilà donc un beau tapage !
Le F... ou plutôt les F... de Yirieu, car il en jettera d'autres encore à la tête de ses collègues, demeurèrent célèbres. Il venait de se sacrer intransigeant. Le royaliste démocrate et ultra n'était plus à créer, il existait.
Yirieu n'était pas homme à se repentir de sa pétulance, il l'exaltait -au contraire, car il n'avait peur de rien et de personne.
A quatre jours de là, il recommence sa protestation. Les ennemis de la royauté persistent à fixer les droits du pouvoir législatif avant de définir ceux du roi. « Nos cahiers, s'écrio-t-il, sur ce point sont uniformes.. 11 est écrit dans le cœur de tous les Français : je suis libre; et cela vaut bien des cahiers qui ont été écrits sous les verges du despotisme (3). »
(1) Procès-verbal de la séance du 9 septembre 1789. Voir Gazette nationale, n" 55, même année.
(2) M. de Luzerne.
(o) Séance du 12 septembre 1780.
Toujours le même mélange de démocratisme et de royalisme ! Mais des mains du roi, la verge du despotisme a passé dans les mains de Virieu et le gentilhomme cingle avec un délicieux sans-façon la figure des députés.
« Des nobles, rapporte le procès-verbal de la séance, et entre autres celui qu'on connaît pour se laisser emporter jusqu'à laisser échapper des f..,se comporte comme un furieux. Ses voisins ont toutes les peines du monde à le retenir. Cet homme atrabilaire et enthousiaste défavorise à force de colère la cause qu'il défend (1). ;)
Sur ces entrefaites, la question se pose de savoir à qui, en cas de minorité du roi, sera dévolue la régence du royaume; et à ce propos aussi celle des droits respectifs à l'hérédité des Bourbons d'Espagne et des princes d'Orléans (2). Les intrigues de Louis- Philippe-Joseph, de celui que l'on désignera plus tard duuom <( d'Égalité);, ne sont un secret pour personne. Elles s'étalent au grand jour dans l'Assemblée; le prince y a son parti ; celui-ci entend substituer son chef à Louis XYl. A plus forte raison ne peut-il supporter l'idée qu'en cas de vacance du trône un fils de Philippe V d'Espagne vienne s'y installer à sa place. A peine la question est elle soulevée qu'un tumulte
(1) Ibid.
(2) Par le traité d'Utrecht, Philippe V, roi d'Espagne, renonçait pour lui et ses descendants, non pas à ses droits héréditaires au trône de France, mais à être le roi des deux pays à la fois au cas où il serait appelé par voie d'héritage à ceindrn les doux couronnes.
effroyable éclate.. Yirieu est dans son élénnent.
Voici en quels termes le bailli, son cousin, peint son attitude:
(( Dès le commencement de cette discussion, il m'a semblé voir deux partis, l'un en faveur du duc d'Orléans, ou plutôt l'un pour et l'autre contre ce prince.
« M. de Yirieu voulut que la motion sur la branche d'Espagne fût agitée pour ne laisser, dit-il, aucun moyen de favoriser les troubles.. Mais loin de les faire cesser, la discussion d'une semblable question les a causés, et ils ont duré trois séances ou plutôt trois jours. On a dit que les puissances de l'Europe seules décideront, lorque le moment sera venu, parce qu'il s'agit de leur tranquillité et de conserver la balance politique dans son équilibre, duquel dépend le repos du continent. On a dit de fort belles choses, on a fait de belles harangues pour et contre; mais les débats ont été si vifs. les séances si tumultueuses, qu'on ne s'entendait pas et qu'il a fallu tout le sang-froid et la prudence de M. le président pour ramener le calme et l'ordre (1). »
Un des biographes de Yirieu raconte une conversation que le soir de la discussion il eut avec Mirabeau.
Yirieu disait:
« Le grand nombre de têtes existantes dans la famille royale nous met heureusement à l'abri de craindre de longtemps l'ouverturede la difficulté qui vient de s'élever au sujet des droits de la branche d'Espagne.
(]) Archives de Panue. Dépêche du 21 septembre 1T8'J,
— « Elle n'est pas aussi éloignée, dans le fait, répondit Mii'al)eau, qu'elle le paraîtau premier coup d'œil. L'état phlétorique du roi et de Monsieur peut abréger leurs jours, et lait à peu près dépendre cette question de l'existence de M. le Dauphin qui est uncnl'aiit.
— « Mais je suis surpris, reprit Virieu, que vous oubliiez M. le comte d'Artois et ses enfants.
— « Dans le cas, répondit Mirabeau, où l'événement seprésentcrait dansuntcmpspeuéloigné, ilfaut avouer qu'on pourrait regarder M. le comte d'Artois comme fugitif, ainsi que ses enfants, et après ce qui s'est passé comme à peu près extra legem (1). »
Ce qui s'était passé, le voici:
Au lendemain de la prise de la Bastille, M. le comte d'Artois avait mis la frontière entre la France et lui. Pour quel motif? Mirabeau soupçonnait un appel à l'étranger. Virieu pouvait l'ignorer ; en revanche, il voyait poindre à l'horizon les usurpations de 1830, et cette vision exaspérait son royalisme.
De ce jour, Mirabeau n'eut pas de plus virulent adversaire. .. Le 26 septembre, ayant échoué à substituer son propre plan de réforme financière au plan de Necker, le grand orateur propose à l'Assemblée, sous forme de gouaillerie, de décréter « qu'elle adopte textucUonenl les propositions d'un ministre auquel la Nation a témoigné une confiance sans homes ».
(1) Extrait de la procédure criminelle instruite au CluUeletde l'aris sur la dénoucialion des faits arrivés à Versailles dans la journée du 5 octobre 1789. Déposition CXL.
« M. Mirabeau, riposte Virieu, poignarde le plan de M. Necker. »
Yoilà par quelles aménités le royaliste répondait aux facéties du tribun (Ij.
Et, de plus en plus, Virieu s'acharne à défendre les droits de ce malheureux exécutif, malmené chaque jour davantage.
L'Assemblée ayant tenté de s'approprier la nomination aux emplois militaires:
« L'ennemi esta vos portes, s'écrie le gentilhomme. Assemblera-t-on le Corps législatif? L'ennemi attat^ue vos frontières, sera-ce lo Corps législatif qui les ira défendre? Si le Coi'ps législatif peut créer des places, les représentants deviendront ambitieux, chercheront à les obtenir, et de là les emplois mal remplis (2). »
Gomme tous les royalistes, Virieu était décentralisateur. La décentralisation est la forme de l'opposition monarchique inventée par l'aristocratie provinciale avant la Révolution. Les gentilshommes se défiaient des concentrations de pouvoir faites à la cour. Aussi bien les royalistes démocrates devaient éprouver une défiance plus grande encore des concentrations de même nature opérées au profit d'une assemblée parisienne toute puissante. Virieu se fit leur organe. Les étals du Dauphiné s'étant tout à coup réunis (décembre 1789) sans convocation régulière pour s'occuper des intérêts de la province : — « Peut-on
(1) Séance du 26 septembre 1789.
(2) Séance du 30 septembre 1789.
redouter, s'écria-t-il, les habitants d'une province qui a donné le signal de la liberté (1) ? »
Quelques jours plus tard, il insiste pour que les administrations de district (administrations cantonales) soient créées à bref délai (2). Et plus tard encore pour que les procureurs-syndics ne puissent pas devenir des administrateurs à vie, perpétuant la routine grâce à des réélections surperposées (3).
Par des préoccupations de ce genre, "Virieu continue à édifier dans son propre personnage le type le plus achevé du royaliste rural qui décore aujourd'hui encore plus d'une contrée et plus d'un corps social en France.
Sur un point pourtant, sur un seul, il s'en éloigne : Yirieu se défie du suffrage universel,
L'Assemblée nationale entend dispenser de la contribution du marc d'argent ceux, qu'il plaira aux électeurs de choisir pour représentants. Qu'ils soient des sans-le-sou, peu importe, pourvu qu'ils aient rempli la condition « de l'inscription civique et du serment patriotique » ! Virieu proteste : « Les représentants de la Nation, dit-il, doivent être attachés à la terre qui fait notre richesse; ils doivent être indépendants dans leur existence, pour qu'ils le soient dans leur opinion (4). »
Denx mois après il s'élève avec énergie contre l'idée
(1) Séance du 26 octobre 1789.
(2) Séance du 9 décembre 1789.
(3) Séance du 7 décembre 1789.
(4) Ibid.
de dispenser le soldat de toute contribution élective après seize années de service (!].
Était-ce là parler en sot? Ce n'était pas en tout cas parler en démocrate. Ce point, je le répète, est le seul sur lequel Yirieu nait pas eu Tintuition du siècle à venir. 11 y a dans sa protestation quelque chose de censitaire qui étonne. Les monarchistes actuels sont moins précautionneux.
Yirieu donna d'autres preuves de son esprit conservateur et. il faut le dire, de son bon sens politique.
L'Assemblécnationale ayant trouvé raisonnabled'introduire dans le serment exigé des gardes nationaux ces mots : (f ^'ous jurons le maintien de la constitution, » le premier il protesta qu'il ne fallait exiger d'eux qu'un simple serment de fidélité. La formule officielle portail en germes deux révolutions : celle de 1830 et celle de 1848. M. Prudhomme, un des meilleurs soldats du corps, pensa toute sa vie qu'il avait été mis au monde pour défendre les institutions de son pays et au besoin pour les combattre !
Juste retour des choses d'ici bas ! Un Target, en 1793, fit adopter cette forme de serment ; un autre Target, son petits-fils, en 1872, fut un des promot'Hirs de la suppression des gardes nationales. Le bon sens parfois grandit avec les générations !...
Un député, royaliste, clérical etdémocrate aux États généraux, représentait exactement, vers la fin de 1790, sinon l'opinion vraie de ceux qui en formaient la
(1) Séance du 28 fùvvwv ITyO.
LE COMTE DE VIRIEL' 2îil
droite, du luoiiis lopiiiion cousentie. La lulte entre cette droite résignée et la gauche révolutionnaire en était venue vers cette même date au point où il faut qu'un des deux" combattants disparaisse. Se contractant dans un suprême effort, les monarchistes venaient de porter Virieu à la présidence. Lesdémagogues enrageaient. Entre leur candidat et celui de leurs adversaires il n'y avait eu que 21 voix d'écart (1). Un effort déplus, les réactionnaires allaient être les maîtres des débats et delà France. Que faire? Imposer à Virieu non pas le serment qu'il a déjà voté et où il s'est engagea ne jamais protester « contre un décret sanctionné par le roi », mais un serment spécial où il s'engagera à ne jamais protester contre un décret rendu par VAssonblée nallonale seule.
Virieu se récric :
« Des décrets non acceptés et non sanctionnés n'entrent pas dans le serment qui m'a été imposé. » 11 s'élève de grands murmures dans une grande partie de la salle (2). La gauche à tout prix veut se débarrasser du gêneur. Lamelh proclame que la sanction royale ne confirme ni n'infirme les décrets du Parlement.
(( Descendez du fauteuil. »
« Je ne le quitterai que sur un ordre, » riposte Virieu.
Cet ordre, les clameurs des tribunes le lui imposent.
(i) Séance du 27 avnU790. (2) Ibid.
âoâ GENTILSHOMMES DÉMOCRATES
Il descend. . .
Lamelli devient de plus eo plus insolent.
(( Si jamais, riposte Virieu, les excès auxquels on s'est livré permettent à la liberté qu'elle s'iHablisse en France, on me rendra la justice do dire que j'ai contribué à la faire triompher. . . Mais dans quel cas, dans quel temps, dans quel lieu peut-il se faire qu'un homme soit obligé à plus que la loi n'exige ))(1)?
Souveraineté parlementaire, souveraineté du roi, c'est toujours la même lutte ! Lameth et ses amis se disent royalistes et ils suppriment sans hésiter la sanction royale, autrement dit le roi.
Garât l'aîné fait celte réflexion : «Je ne puis concevoir qu'une Assemblée soit divisée en deux espèces d'individus, les uns incapables d'occuper des places, les autres admissibles à ces placer... Quiconque est indigne de nos places est indigne de cette x\ssemblée. »
Le bon sens venait de parler.
L'Assemblée dut s'incliner; mais Vu-ieu , écœuré, soupçonné, presque proclamé parjure, rejetla dédaigneusement le mandat qu'il tenait d'elle.
Le lendemain il adressait à ses collègues une lettre où il exphquait sa résolution : « Injustes, disait-il, ont été les attaques ! »
La gauche ne lui permit même pas ces expressions; elle refusa de les laisser insérer au procès-verbal (2). La liberté parlementaire n'était plus qu'un mythe!
Cette échaulFourée, je le répète, est le point cnlnii-
(1) Sè.incc (lu 27 avril 1790.
(2) Séance du 29 avril 1790.
nant de la lutte entre royalistes et républicains. Les seconds avaient enlevé aux premiers jusqu'au droit de protester contre un décret non sanctionné. Jamais le cynisme parlementaire ne fut poussé aussi loin.
Désormais Yirieu, exaspéré, va mener contre ceux qu'il regarde comme des voleurs de liberté une lutte sans merci. En ce temps-là, les conservateurs de droite n'étaient point atteints d'anémie !
Le 6 mai 1790, la question de l'éligibilité des juges est posée... Virieuet ses amis demandent l'investiture royale. Barnave exige l'élection directe par le peuple. A chaque ligne de son discours, la Gazette nationale relate : « L'opinant est interrompu. M. de Virieu s'installe à la tribune à côté de l'orateur (Murmures, cris), demande que M. Barnave soit rappelé à l'ordre, etc. (1). »
Le droit de paix et de guerre est-il en discussion ? même tapage. Chemin faisant, Yirieu pose la question sur son véritable terrain : « Il ne s'agit pas de savoir si le roi aura le droit de faire la guerre et la paix, mais s'il est de l'intérêt de la nation de le lui confier (2) ? »
Les députés en arrivent à contester au prince la faculté d'adresser un message à l'Assemblée nationale à propos d'une loi en discussion... C'est Barnave qui, de nouveau, se fait l'organe de cette prétention inouïe. Virieu le rappelle vertement à l'observance des textes
(1) Swincc du 6 mai 1790.
(2) Séance du 16 mai 1790.
de la constitution. Jusqu'au bout il reste le champ ion de l'exécutif.
Lors des troubles qui éclatent à Brest dans l'escadre, il s'élève contre une assemblée qui, après avoir accaparé tousles moyens d'action, ose accuser les ministres d'inaction. & Dans des temps d'orage, dit-il, j'ai levé fièrement la tète; le 13 juillet 1789, sur les cinq délibérations vigoureuses que vous avez adoptées, j'en avais proposé quatre. C'est toujours contre le despotisme que je veux lutter... (1). »
Quelques semaines après la proclamation de la constitution civile du clergé, a lieu, à l'Assemblée nationale (2), un véritable pugilat. Une députation du corps électoral corse admise à la barre dénonce en termes injurieux un de ses représentants, l'abbé Peretti, l'accusant « d'avoir manqué à l'honneur ». Nobles, prêtres non assermentés se précipitent à la tribune, s'y cramponnent.
Manry : « Si j'étais l'offensé, je me ferais justice moi-même. »
Mirabeau : « Sommes-nous dans une assemblée délibérante ou dans une arène de gladiateurs? Voulezvous nous assassiner? »
« Ce Mirabeau est un grand gueux, » riposte la droite.
Qui mène ce branle-bas ? Virieu. — Quelques injures encore, et il mettra l'épêe à la main.
Gin(i jours plus tard il ne sera pas moins impétueux,
(1) Séance du 20 urlobre 17!»0.
(2) Séance du G novembre 1790.
lorsqu'il s'agira d'empêcher le député Roy (1) d'être jeté à l'Abbaye. Une députation de la garde natioaale était venue justifier le pillage de l'hôtel de Castries au lendemain du duel du propriétaire avec Lameth. Roy avait jeté à ses collègues ce défi : « Il n'y a que des scélérats qui puissent applaudir. »
Montrant les tribunes: « Je demande, s'écrie Virieu, que l'Assemblée réprime ceux qui, par des applaudissements ou par dos huées, insultent quelques-uns de vos membres. Sont-ce 300 spectateurs qui doivent être nos juges, ou bien la nation (2) ?» 11 y avait quelque courage à parler ainsi. Dans le lieu même de leurs séances, les députés de la droite étaient à peine en sûreté, au dehors leur vie était perpétuellement en danger.
Virieu en savait quelque chose.
Dès l'année précédente, la voiture du chevalier de Cocherel ayant été arrêtée entre Versailles et Paris, les assassins avaient déclaré qu'ils croyaient y trouver « l'infâme Virieu » et qu'ils le cherchaient pour le tuer (3) .
Tous les tempéraments ne sont pas faits pour la lutte. Mounier, Lally-Tollendal l'ont déserté depuis un an déjà. Virieu demeure sur la brèche, mais il entend n'être appuyé que par des volontaires. Nul ne proteste plus vertement contre l'institution d'un comité chargé de juger les motifs qui portent les
(1) Député d'Angoulème.
(2) Séance du 10 octobre 1790.
<3) Ibid.
citoyens à sortir du royaume, les députés à quitter le lieu de leurs séances (1).
Enfin, et pour achever sans doute de façonner l'ébauche du moderne royaliste, alors que l'Assemblée nationale décide de substituer le drapeau tricolore au drapeau blanc (2), Virieu demande « que la couleur qui fut celle du panache d'Henri IV soit conservée, et que l'on y joigne simplement celles de la liberté conquise, c'est-à-dire qu'il y soit joint une bande aux couleurs nationales ». Il semble que le député dauphinois aitdeviné la pensée du dernier prince de la branche aînée des Bourbons, du comte de Chambord ! Gomme lui, il est clérical, démocrate et « drapeau blanc n ,
Puis viennent les derniers jours de cette Assemblée qui, en fin de compte, de la démocratie a fait un tyran, de la liberté religieuse un mythe, de la monarchie une république... couronnée.
Toutes les espérances de Virieu sont déçues ; la patrie est perdue...
Il se tait; mais, jusqu'au bout, il est resté le fidèle de Vizille et de Romans, le soutien du trône et du peuple.
S'il prend une dernière fois la parole, ce sera pour féliciter les habitants de Paris de leur calme en apprenant la fuite de Louis XVI vers Varennes (.3).
Plus que d'autres au cours de son mandat, il aura
(1) Séances des 18 décembre 1790 el 4 avril 1791,
(2) Séance du 21 octobre 1790. ,
(3) Séance du 22 juin 1791.
eu à se plaindre de la démocratie; pas une fois il ne se sera souvenu vis-à-vis d'elle que sa naissance lavait fait aristocrate...
Au début des États généraux, Virieu avait été nommé trésorier de la caisse dite patriotique. Cette gestion convenait à son enthousiasme naïf. — Après Malplaquct, Louis XIV envoya son argenterie au Trésor national; — certains députés espérèrent parer à la détresse financière du pays en fondant des vases sacrés et en ouvrant des souscriptions. Il y eut assaut de générosité! Mais que le chauvinisme a parfois de drôles d'expressions! Le 3 octobre 1789 , une femme envoie à l'Assemblée 1200 livres en billets do caisse, avec cette lettre :
— « Mes seigneurs, j'ai un cœur fait pour aimer; j'ai amassé quelque chose en aimant ; j'en fais entre vos mains hommage à la patrie. Puisse mon exemple être imité par mes compagnes de tous les rangs (1)!» Et la sentimentale Assemblée accepte avec enthousiasme ce renoncement d'une courtisane!
On n'en finirait pas de conter les excentricités du patriotisme démocratique à cette époque. Si j'en parle, c'est pour mémoire et parce que Virieu avait accepte d'en être un des chefs. Cette fonction volontaire achève de lui donner la physionomie d'un vrai « droitier », généreux toujours, crédule souvent, de
(1) Archives de Parme. Dépêche dvi bailli de Virieu, 4 octobre 1789.
la race de ceux qui sont faits pour être éternelleraent joués.
A la dissolution des États généraux (septembre 1791), que devint Virieu?
Un brochurier grenoblais prétend qu'il resta à Paris dans l'espoir d'être utile au roi : — « Étant de ceux, dit-il, qui, au péril de leur vie, veillaient armés autour des Tuileries dans la crainte d'un attentat. » — « Au cours de l'hiver de 1792, ajoute le même auteur, Yirieu, sur l'ordre de ^[^^ Elisabeth, se rendit à Coblentz afin de porter secrètement aux princes émigrés des renseignements précis sur l'état des choses en France (1), » Lamartine, dans son Histoire des Girondins (2), a l'ait revivre la figure du constituant, et bien qu'il fût l'intime ami de son fils, il se plaint de n'avoir pu faire ia lumière sur ce point (3). Pour n'être pas établies documentaireraeiit, les deux assertions pourtant sont vraisemblables. On se figure mal un royaliste aussi remuant que Virieu, allant tranquillement, au temps de l'agonie de la royauté, planter ses choux en Dauphiné. Ou se représente l'ami de Malouët et deClcrraont-Tonuerre, organisant
(1) Notice anonyme sur le comte de Virieu, député du Datiphiné aux États rjénéraux. (Grenoble, typographie do J. Uaratior.)
(2) Histoire des Girondins, t. V, chap. xLix.
(3) Témoignage du marquis do Virieu.
le sauvetage avec Clermont-Tonnerre et Malouët, conspirant, non contre la Révolution, mais contre la révolte; — et il faut d'autant moins douter qu'il ait accepté d'aller à Coblentz, éclairer !es princes sur le véritable état des esprits, que la lutte soutenue par Louis XYI et Marie-Antoinette abandonnés de leur propre famille, dans le but de préserver la France de l'invasion, est désormais établie par des pièces incontestables (1).
Au 10 août, Virieu n'était point à Paris; aucun chroniqueur du moins n'y signale sa présence. Était-il demeuré à Turin, où quelques semaines avant il avait été chargé d'escorter M""^ Clotilde de France (2)? Peut-être. Vers ce temps-là, continue le brochurier, « il revint dans sa famille et s'établit avec elle à Lyon. »
[ci va réapparaître dans son plein jour le royaliste fougueux, recherchant, malgré qu'il reste démocrate, tous les moyens de défendre la monarchie. Ce n'est pas à l'étranger qu'il s'adressera, c'est aux ouvriers français. Sa conspiration ne sera pas celle d'une coterie, elle s'appuiera sur la foule ; c'est pour cela qu'il faut l'admirer.
Le siège de Lyon, soutenu soixante-quatre jours durant par une population de 200.000 âmes contre la Convention; la faim, l'incendie, les maux de toutes sortes endurés pour la sauvegarde des libertés rauni-
(1) Voit" la Vie de Marie-Antoinette, par M. de la Rochetcrie. L. II. Paris, Perrio, 1889.
(2) Sœur do Louis XVI, mariée à Cbarles-Einmanuol-Fordinand, roi de Sardaignc.
cipales constituent le plus bel exemple de civisme qui ait jamais été donné dans ce pays.
Un coup d'œil jeté sur les principaux épisodes de cette résistance montrera quelle part de l'honneur lyonnais revient à Yirieu.
Le 29 mai 1793, Lyon, exaspéré des exactions de Chalier , « un do ces prophètes du peuple que le peuple prend pour des inspirés parce qu'ils sont fous (1), » Lyon, dis-je, s'est révolté. — Les magasins avaient été saccagés ; déjà des commissaires « au pillage » étaient nommés avec la mission de régulariser la spoliation : si les honnêtes citoyens eussent laissé s'établir un comité de salut public, après leurs biens c'en aurait été fait de leur vie. — Entre les honnêtes gens et Chalier, la municipalité hésite, mais les Girondins agonisants sont parvenus à arracher à la Convention un décret autorisant les citoyens à repousser la force par la force. 20 000 gardes nationaux se réunissent sur la place Bellecour. Ils élisent pour chef un vigoureux et honnête ouvrier « Madinier », apprêteur de draps; et en avant pour la liberté! La lutte s'engage, sanglante... Chalier est à l'hôtel de ville; il s'agit de l'en déloger. Les commissaires de la Convention s'interposent. « Nous professons comme vous le républicanisme, leur répond Madinier, mais nous voulons la république légale, et non l'oppression d'une municipalité (2). » Séance tenante, il retient Nioche et Gauthier comme otages. Chalier est empoigné et
(1) Histoire des Girondins, t. V, cli.ip. xi.ix. (2j Ihid.
Je premier il s'en va faire l'essai de la guillotine qni lui a été adressée la veille de Paris. Très certainement Virieu est parmi les soldats de Madinier; pourtant son personnage n'apparaît pas dans cette première échauffourée. 11 est trop tôt pour qu'il se montre. La lutte est circonscrite entre jacobins et modérés; elle n'a pas lieu encore entre républicains et royalistes.
Mais cette force des choses qui pousse inconsciemment les masses vers les extrêmes porta vite les modérés triomphants à s'en remettre aux monarchistes du soin de les protéger. Tout à coup, et sans entente préalable, la municipalité nouvelle se trouva royaliste. Rambaud, son président, était un monarchiste avéré ; les prêtres cachés, les nobles poursuivis mirent le nez auvent, puis ils se montrèrcntau grand jour. Or voici que, moins de deux jours après le triomphe de la Gironde à Lyon, les girondins de Paris viennent d'être guillotinés. Exaspérés, les triomphateurs Lyonnais crient vengeance. Plus de transaction ! C'est la culbute du régime qu'il faut, La Convention veut reconquérir Lyon par la force ; Lyon court aux armes.
Le commandement des gardes nationales est offert au comte de Précy, un royaliste qui lui aussi a refusé de s'enrôler sous les drapeaux de l'étranger. 11 est de ceux qui se battent et qui ne trahissent jamais leur serment, soldat et homme d'honneur. Les républicains honnêtes de Lyon n'ignorent pas que s'il accepte de défendre leur républi<iue contre les gredins qui la
262 GENTILSHOIVIMES DEMOCRATES
déshonorent, il ne la livrera pas à son parti. Précy hésite, accepte, revêt l'uniforme civique, arbore la cocarde nationale, et la guerre commence,
Yirieu entre alors officiellement en scène. Ancien constituant de 1789, démocrate royaliste, mais aux yeux du peuple plus royaliste encore que démocrate, homme de foi passionné dans un temps où non seulement la liberté et la religion ont cessé d'être aimées, mais encore où elles sont iiaïes, sa présence à l'armée lyonnaise, dans un commandement élevé, peut faire naître les défiances des gens d'ordre conservant quelque attachement à la forme républicaine. Mais sa réputation de militaire n'est plus à faire ; et à tout prix il faut à des soldats inexpérimentés des officiers sachant leur métier. Il reçoit le commandement de la cavalerie.
Raconterai-je ce siège liéroï(|ue, soutenu deux mois durant ; ces villages, ces avant-postes forliliés en quelques nuits, ces dix-mille volontaires enthousiasmés pour leur cause, passionnés pour leur général, mourant sans défaillance, presque sans regret, cette grande ville brûlée par dos fusées « volontairement incendiaires )), ces trente-six raille gardes nationaux désarmant les .Jacobins, fondant leurs munitions, ces femmes, ces mères pansant les blessés, ensevelissant les morts ; le vainqueur de \almy (i),Kellerman, obligé d'abandonner une lutte dont il n'aperçoit pas l'issue ; ces combats où l'on s'égorgeait dans de terribles
(1) Kcllcrmaïui prùtoxlala nùcossilù do saprésenco h raruiéc des Alpus, ul duruauda sou reiuplacemcut ù raiiiiéo do Lyon.
corps à corps ; ces chocs où les baïonnettes sq brisaient dans la poitrine des combattants, sans leur arracher un cri ?. . .
Si, au lieu d'éraigrer, les gentilshommes français eussent pris partout exemple sur Iç peuple de Lyon, que de défaillances, que de malheurs évités ! Virieu était de cette héroïque défense ; il y donna le plus beau des exemples; si l'histoire locale n'a pas conservé le détail de son œuvre, la tradition est formelle : les chefs furent « tous ;> admirables d'énergie, de courage, de mépris de la mort.
Un jour vint pourtant où il fallut capituler. Plus de poudre, plus de vivres ! L'habitant n'a môme plus à se mettre sous la dent la demi-livre d'avoine délayée dans de l'eau, sa seule nourriture depuis deux mois. Mais Précy, mais Virieu, mais tous les gentilshommes qui ont combattu sous leurs ordres ne sont pas de la race des « capitulards » . Ils ne se rendront pas à merci. Précy réunit sa troupe; il lui annonce que le moment est venu de s échapper ou do tomber dans les mains vengeresses de la Convention. Gomme si dans la mort la physionomie morale du gentilhomme dauphinois devait une dernièrefois revétirson trait distinctif, sur le coup de minuit, Virieu fait dire exprès pour lui une messe; il y communie, « La foi du chrétien, dit-il àses compagnons, ne nuitpas au couragedu soldat (1). » Au crépuscule, il prend la tête de la phalange,
(1) Ces détails ont été rapportés par M. Forestier, depuis évoque de Troycs, qui avait assisté Virieu.
et il se précipite au travers d'un mur de baïonnettes. Deux ou trois braves sY'chappent; Précy est du nombre; mais les autres ? Ils sont fusillés, massacrés; et Yirieu est parmi les morts. Que devinrent son corps, son cheval, ses armes ? Nul ne le sut, pas même le domestique qui l'avait suivi, serviteur fidèle, lequel a afîîrmé depuis n'avoir pas eu la moindre notion du sort de son maître au cours du combat.
Yirieu avait servi la monarchie à sa façon, servant les sujets du roi, au lieu de servir ses frères. Qui sait si, survivant à son propre héroïsme, il n'eût pas recueilli la disgrâce? Plutôt que d'aller aux défenseurs de leurs intérêts, le cœur des princes va souvent de préférence à ceux qui ont encouragé leurs fautes.
« Atrabilaire et enthousiaste, » disait de Virieu le rédacteur des procès- verbaux à l'Assemblée nationale dès 1789 (1)!
Ce sont bien en effet les deux qualificatifs de cetlo étrange physionomie. — Enthousiaste de démocratie, de liberté, de religion, de royauté ! 11 en veut au despotisme ministériel, au despotisme parlementaire, aux individus, aux institutions^ à tout, sauf
(1) Voir la Gazelle nalionale, 1789, n» S7. Séance du 12 septembre.
peut-être à ce qui se fait dans son cher Dauphiné, où â'est formée sa conception première du monde politique. Il y a chez cet homme du bougon, mais du bougon de province. Il ne sait pas vivre dans ce monde nouveau dont il ne'a entrvu qu'un des côtés ; il a fait sans regrets le sacrifice des inégalités sociales, des privilèges de caste ; son raisonnement est en retard sur sa générosité : il ne voit pas que la ré ■ publique ou que le césarisme sont les points mathématiques où aboutira fatalement la démocratie ; peutêtre aperçoit-il moins encore qu'un peuple qui est tout, qui se croit tout, est bien près de se mesurer dans un dernier accès de superbe avec Dieu lui-même.
Gentilhomme démocrate, monarchiste, clérical, Virieu est le type accompli d'une école qui s'est perpétuée, et qui, sans doute, n'a pas dit son dernier mot.
Gomme il était tombé à Lyon, en 1793, ses disciples, en 1870, sont morts à Patay et à Loigny, le drapeau du roi dans une main, celui du Sacré Gœur dans l'autre. Il était démocrate ; eux sont socialistes. Si l'on tient compte de la différence des époques, la ligne suivie est la même. L'attitude de l'un a conduit la monarchie directement à l'Empire, puis à la répubUque; où nous mènera l'attitude des autres ? Sans doute à la diminution de nos fortunes, à moins que ce ne soit tout simplement à l'hôpital.
Le type est assez curieuK, en tout cas, pour que l'historien ait cru devoir le signaler à sa première apparition.