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CHAPITRE IV

Le comte de Gastellane possède à son acquit une des plus belles sinon la plus belle conquête de l'esprit démocratique, la liberté de conscience-, non qu'il ait inventé cette liberté, ou que sans lui celle-ci n'eût point vu le jour ; mais il a eu le bonheur de l'arracher le premier à la raison des constituants de la France moderne, la gloire d'attacher son nom à la proposition de loi d'où elle est sortie.

Voilà pourquoi, bien que son influence n'ait pas pesé d'une façon toute particulière sur l'Assemblée nationale,, au cours de ses longs débats, ce gentilhomme a sa place marquée dans cette étude. 11 a moins parlé que d'autres, il a fait un acte; en politique les mots passent, les actes restent.

Le comte de Gastellane était mon arrière-grandpère. Je ne l'ai jamais connu; j'en ai assez autour de moi entendu vanter l'esprit pour pouvoir aflirraerque ce n'était pas un homme vulgaire. Talleyrand disait de lui : « Gastellane est l'homme le plus spirituel que j'aie

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rencontré (1); » et en matière d'esprit, ïalleyrands'y connaissait. — Quoi qu'il en soit de mon jugement, qui ne peut être qiTun jugement de seconde main, je me sens assez dégage'* de ce qu'en langue moderne on aj)pellerait « le snobisme de famille » pour juger avec une impartialité absolue la carrière de mon aïeul et son action publique.

De la tradition des siens, de celle du nom qu'il portait, je ne veux dire que peu de choses. — Les Gastellane étaient de très vieux gentilshommes. Leur origine se perdait dans de tels lointains (2) que plus que d'autres pcut-rtre ils auraient eu des motifs de demeurer attachés aux privilèges féodaux.

Provençaux, batailleurs, leur sang était un sang chaud. L'un d'eux, en 1257, fut décapité pour s'être mis à la tête d'une révolte de Marseillais (3). Tous ou à peu près tous avaient été soldats : et rien que soldats. — Depuis un siècle pourtant, ils s'étaient initiés au maniement des grandes affaires de l'état. — François de Castellane, comte de Grignan (4), avait été sous Louis XIV gouverneur de Provence. Son proconsulat fut un d(!S plus fructueux pour ce grand pays, qui représentait alors comme étendue un vingtième de la France. — Qui a lu les lettres de M"" de

(i) AnecdoldK de famille.

(2) L'acte d'infùoilatiou de la haronic de Castellane par l'enipcreiir Othoii remonte à l'an 82.i.

(3) Noslradainus, Histoire de Provence.

(4) Une Ijranclu! de la famille de Castellane av;iil été snhslitne'ie, an xv" siècle, anxnoni et aiiTKîs des Grignan, les(|ucls s'étaient confondns un siècle plus tôl avec les Adliéniar do Monliij, illustre maison de Provence.

r,F, COMTE DE CASTKLLANE IS.'i

S('!vii<n('' sail l;i silualioii adiiiinislialiv*- cl, |i()lili(|iio de riiorniiK,' qua sa lillo avait ('[)()iis6 (1).

Plus r/'ccniMicnt, le f][rarid'pôrc du cotislituanl avail, (';l6 ainhassadciir du roi, [)n!S d(î la Voiic oltorriane. (^liai'^M! par JMaurcpas, au cours do la gufM'n; d(3 la succession d'Aulriclie, d'allirer la inalvoillanco du Sultan contre rimpéralric(3 Maric-Thérèso'(174^iJ), il s'estait acquilté d(! sa mission en fin diplomate. (Juant à

son piopre pèrc!, (pioi(pi(! marcclial do <;ainp, il était surloiit liommo do cour et corrinu! tel chovalicîr (J'Iiouncur de l'une des filles do [.cuis XV, M"**- Sojdjie do Franco (2). \)o, l'art do la gueirc, los Castellano semblaient être en train do desconfirc ou, si on le préfère, do s'élever vers l'art do la politi(iue.

Il n'est donc point étonnant rpi'auxap[)roclics de la Ht-volulion l(! comte d(! (lasleilaue (;{) se soit senti attiré vers les IulUis parlementaires. Il est vrai qu'à cette date déjà, et mal^M'é son ài^cî, il était colonel de caval(!rio ; mais un ^i^nlilliommo alors se d<''corait luimême d'un titro de colonel comme le commerçant se décon; aujourd'hui d'un brevet d'invention. — Ce titre était une mai'que d(; ^'entilliommeric, non un si^iio de vocation. — L(.' milieu dans Iccpiel s'était écoulée son adolescence, le mariage qu'il avait ^contracté

(1) Er'.'inrois iJo (;;i>lilliiiic, cDinli: dr (;ii^'ii;iri, veuf de deux fi;iiiiiic.s, (■■poiisii, (;ii truisii'tiK; noci', M"" d(! Si'viyiii', on KKi'J. Lii!iili:iiiiiil,__f,'(''ii(Miil ol, f^ouvi'iTiKiir d(! l'rovciiici), il l'ciioiissii victorieiisciJiL'iit , (mi 1707, r;itl;i(|ii(' des iirijM'i-iiiiix coiilro Toulon.

(2) CliovaIii!r, rniiimiiiidriir (;l (jf(i(,i(;r di^ i'urdro du Sairil- Esprit, lo 4 j;iiivi(;r 17H(i.

(.•{) Il rliiiTtir I.' 1 ;ioùt 17:j8.

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devaient fatalement porter son esprit vers l'étude des problèmes sociaux. Il avait épousé en 1784 Mlle Charlotte de Jarnac, laquelle était la cousine germaine de la duchesse de la Rochefoucauld, brue de la fameuse duchesse d'Enville (1). 11 devait donc fréquenter en son hôtel, au rendez-vous des philosophes. Il y avait aussi à Paris, au cours de son adolescence, une certaine vicomtesse de Castellane (2), d'origine créole, tenant bureau de bel esprit ! — <•' La Société de la vicomtesse, dit Malouët, se composait des amis de son mari, comme des siens; elle était dévote, bonne, spirituelle, généreuse, — Le vicomte de Gastellane, homme simple, excellent, était Ce qu'on appelle philosophe et un peu frondeur 1 — Il recherchait les gens de lettres. — 11 m'avait mené chez M"^ du Deffand. chez Mlle de Lespinasse. Il m'avait fait connaître d'Alembert, Condorcet, l'abbé Raynal, etc. (^3). »

Malouët remarque que M"i^ de Gastellane, « dont la dévotion ne se manifestait guères qu'au dîner du vendredi, au gr;ind regret de son mari (4), » avait admis dans son intimité tous ces personnages.

L'atmosphère sociale oîi s'écoula la jeunesse du

(1) Voir chapitre ii, p. 4, mémo volume.

(2) La vicomtesse (née Fournier) était originaire de Saint- Domingue. Elle avait épousé, en ITio, le vicomte de Gastellane (Boniface-Gaspard-Auguste), deuxième fils de Charles de Gastellane, de la branche d'Eparron, premierconsuld'.\ix, en 170.5. Il était le frère de Joseph de Gastellane, gendre de la célèbre Pauline de Grignan. devenue marquise de Simiano.

(3) Mémoires de Malouët, t. III, chap. ni, p. 77.

(4) Mémoires de Malouët, t. III, chap. m, p. 77.

constituant n'avait donc pas été parfumée de religiosité, tout au contraire. — D'un manuscrit laissé par sa femme et qui éclairera d'un jour tout particulier la suite de cette étude, il est facile de conclure que si, à l'âge de 2o ans, les deux époux n'étaient point des mécréants, ils étaient tout au moins des libres penseurs. Ils appartenaient à la catégorie de ceux qui se refusent « à embarrasser la tète d'un enfant d'un dogme qu'il ne peut pas comprendre (1) ».

Le comte de Gastellane chorcha-t-il dans des visites aux cours étrangères une préparation plusintense à la viepublique?La tradition de notre famille ne le dit pas. Tout au plus a-t-elle gardé le souvenir d'une excursion à Ferney, où l'apprenti-philosophe s'en fut vénérer le patriarche de la philosophie. — Ce qu'elle nous a appris encore, c'est que plus d'une fois il alla à Chanteloup saluer la liberté dans la personne de Choiseul en exil. Mais son amour del'étude et de la comparaison ne le mena guères au delà. Son enfance s'était écoulée sous le ciel moelleux de la Touraine,au beau château de Yillandry, propriété de son père : — les grandes colères n'éclosent pas sous de pareils ciels; — puis il était entré dans l'armée. Après quelques semaines de service effectif, chaque année, à l'instar des gentilshommes de l'époque, il revenait à Versailles faire sa cour au roi, ou bien à Paris faire ses propres délices.

(1) L'éducation du maréehal de Castellane (notes écrites par sa more, publiées par la Société des bibliopliiles de Pau, 1877. p. 86).

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Quand éclate la Révolution, le comte de Castellane n'est pas un de ces hommes que l'étude a préparés aux grandes situations ; il est le fruit naturel d'un arbre social venu seul et sans transplantation sur un sol singulièrement remué non par les bras, mais par les idées. Il va subir les lois de la maturation. Gomme il est sans tuteur, il se détachera simplement sous le poids d'un rayon de soleil plus ardent ; et c'est par son passé, par l'atmosphère où il a grandi, par les parfums du libéralisme social et cérébral dont il a été empreint qu'ilengendrera à son tour laplusprécieuse de nos libertés, la liberté des cultes. Son action va être celle d'un démocrate talon rouge teinté de « parisianisme », incapable de remiser un esprit toujours en quête de gaies épigrammcs et réalisant la plus grande des réformes presque sans s'en douter, par ce simple sentiment qui, de nos jours, court les rues sous cette rubrique familière : que l'on nous laisse la paix !

Le comte de Castellane (1) a 31 ans lorsque les Etats généraux se réunissent ; l'âge des ardeurs intellectuelles, celui où l'esprit, si ouvert qu'il soit, ne connaît guèrcsles tempéraments et les compromis ; — et c'est sans doute le motif pour le(iuel les grandes choses s'opèrent le plus souvent par des volontés jeunes. —

(I) Donifacc-Louis-Aiidré tic Castoll;uio-Xavij<'an, né en IT.'iS.

Député par le bailliage de Ghâteauneuf-en-Thimerais (I) il n'apppartient pas à une province où l'esprit révolutionnaire ait particulièrement germé. Son goût pour la démocratie, ses efforts pour la faire éclore ne lui ont pas été commandés ; ils sont nés de lui. Seul parmi les gentilshommes représentant la même région, il prendra position dès le premier jour à côté des partisans d'une réformation sociale. Et pourtant il ne fait pas partie du clan des conspiraleuis commandé par le duc d'Orléans, avec le duc de Biron et quelques autres ; — au cours de sa longue vie, l'on chercherait en vain la trace de ce que l'on appelle (( Orléanisme ». Mais il est imprégné des nécessités de son temps et pressé de liberté.

Le lendemain de la réunion officielle des États généraux, le 6 mai 1789, l'ordre de la noblesse est assemblé : séance tenante, il intervient afin d'obtenir une résolution à laquelle la noblesse mettra six semaines à se résigner, la vérification en commun des pouvoirs des trois ordres. Il est le premier orateur dont le nom soit signalé par la Gazette nationale (2). Tout naturellement, le 25 juin suivant, il sera avec la phalange courageuse qui, pour en finir d'une résistance aussi inutile que surannée, se joindra, contre le

(1) Clu\teauneuf-en-Tliimerais, chef-lieu de canton du département d'Eure-et-Loir.

(ii) « Le comte do Castelianc, le duc de Liancourt, le marquis de Lafuyctte, les députés du Daupliiné, ceux de la sénéchaussée d'Aix en Provence et le député d'Amant, appuii-nt ce dei'nier avis. Il n'obtient cependant que 47 voix contre 188. » (Gazelle nulioiialc du tj au 14 mai 178!}, n" 11.

vœu de la majorité de l'ordre;, aux communes représentées par le tiers état. Autant que qui ce soit, autant que son cousin le duc de la Rochefoucauld ou que Glermont-Tonnerre, il aura travaillé à ce grand acte constitutif de la démocratie.

De ce moment jusqu'au 2.3 août, il se tient coi : il n'intervient pas dans les débats préliminaires de la constitution; à peine sent-on que le malaise de la liberté travaille son cerveau.

Le 13 juillet, alors que Paris prélude au sac de la Bastille par des émeutes et des assassinats, il élève la voix pour que l'Assemblée intervienne auprès du roi à l'effet d'obtenir le rappel de Necker et définisse au plus vite les droits de l'homme. Il croit à la force des mots au lieu de croire à la force de la force.

Le 28 du même mois, à la suite dune mutinerie de la flotte à Brest, il opuie pour qu'un comité de quatre personnes choisi dans l'Assemblée soit investidu droit de violer le secret des lettres. « Je ne pense pas, dirat-il, (ju'il faille des inquisiteurs, ce serait un remède qui tournerait en mal, mais un comité qui informera publiquement (1). » Les néophytes de la liberté ont de ces erreurs d'optique que (.< le salus populi, suprema lex » explique sans les excuser. Le chevalier de Boulflers lui répondra non sans raison : « De telles mesures sont faites pour les tyrans, et il ne nous appartient pas d'avoir leur frayeur, leur crainte et leur lâcheté (2). »

(1) Sùancc (lu 28 juillet 1780.

(2) Lamonaixliic n'avait jamais respectt'- io secret des lettres

Le l^' août enfin il insiste avec une éloquente âpreté pour qu'une déclaration des droits de l'homme soit mise en tête de la constitution. « Ne voyons-nous pas, ■ s'écric-t-il, des peuples entiers qui se croient la propriété de quelques seigneurs? Ne les voyons-nous pas presque tous s'imaginer qu'ils doivent obéissance à des lois faites par des despotes qui ne s'y soumettent pas?... Est-il une nation qui ait plus constamment que la nôtre méconnu les principes d'après lesquels doit être établie toute bonne constitution?Si l'on en excepte le règne de Charlemagne, nous avons été successivement soumis aux tyrannies les plus avilissantes. A peine sortis de la barbarie, les Français éprouvent le régime féodal, tous les malheurs combinés que produisent laristocratie, le despotisme et l'anarchie. Ils sentent entin leurs malheurs; il prêtent aux rois leurs forces pour abattre les tyrans particuliers ; mais des hommes aveuglés par l'ignorance ne font que changer de fers :au despotisme des seigneurs succède celui des ministres... N'en doutons pas. Ion ne peut attribuer cette détestable invention (les lettres de cachet) (1) qu'à l'ignorance où les peuples étaient de leurs droits... Jamais les Français devenus fous tous ensemble n'ont dit à leur roi : nous te donnons une puissance arbi-

Non seulement elle ouvrait sans scrupule celles des particuliers, mais encore elle arrêtait les courriers des puissances étrangères.

(1) Au cours de sa carrière parlementaire, le comte de Castellane revint plusieurs fois sur la question des lettres de cachet. Aucun de ses proches n'en avait été victime. Son plaidoyer n'était donc pas pro domo sua, mais pour la liberté qu'il aimait.

traire sur nos personnes. .. Tu pourras à ton gré nous enlèvera nos familles, nous envoyer dans des prisons, où nous serons confiés à la garde d'un geôlier choisi par toi... Si le désespoir, l'intérêt de ta maîtresse ou d'un favori convertit pour nous en tombeau ce séjour d'horreur, on n'entendra pas notre voix mourante; ta volonté réelle ou supposée l'aura rendue juste; tu seras seul notre accusateur, notre juge, notre bourreau... Que pouvaient les parlements, ces soi-disant gardiens de notre constitution ; que pouvaient-ils contre des corps d'autorité dont ils éprouvaient euxmêmes les funestes effets? Que pourraient même les représentants de la nation contre les futurs abus qui s'introduiraient dans l'exercice du pouvoir exécutif, si le peuple entier ne voulait faire respecter les lois qu'il aurait promulguées? J'ai répondu ce me semblée ceux qui pensent qu'une déclaration des droits de l'homme est inutile (1). »

Pareille philippique est le cri d'un cœurimpatient. Il y a, dans cette éloquence, quelque chose d'àpre et de révolté.

Mais lorsque la question des droits de la conscience se pose, le sens de la liberté du jeune constituant, sa propre émancipation intellectuclleapparaissentassagis et admirablement équilibrés. Son moi se montre, le moi dun gentilhomme non pas incr('"dule par chic ou par contagion, mais gardien jaloux de la plus grande des prérogatives humaines, le do:i de l'àme

(i) S.'ancc (In l^am'il 17S0.

à la divinité de son choix. Ce n'est plus seulement la facilité d'aller et de venir qu'il poursuit, c'est encore et par-dessus tout la liberté d'après-vivre.

Voici le récit de cette bataille politique, une des plus meurtrières qu'ait livrées l'esprit moderne à l'esprit ancien.

Le 22 août 1789, la commission chargée par l'Assemblée nationale de coordonner les droits de l'homme soumet à ses délibérations les trois articles suivants:

Article 16. — La loi ne pouvant atteindre les délits secrets, c'est à la religion et à la morale à la suppléer. Il est donc essentiel pour le bon ordre même de la société que l'une et l'autre soient respectées.

Article 17. — Le maintien de la religion exige un culte public. Le respect ^ouv le culle public est donc indispensable.

Article 18. — Tout citoyen qui ne trouble pas le culte elabli ne doit point être inquiété.

Malgré qu'elle soit touffue, la rédaction ne laisse point de doute sur le but à atteindre. Le culte public, autrement dit le culte d'État y est proclamé nécessaire. Or, qui dit nécessité dit coercition. S'il existe un culte d'Etat, forcesera de faire des lois pour entourer ce culte de prérogatives, tout ou moins de respects officiels. Ces conséquences sont si claires que c'est sur ce point seul (jue se concentre immédiatement le débat. M. de la Horde [l) proteste le premier : « Respectons les cultes étrangers, dit-il, pour ([ue l'on respecte le nôtre. »

{]) Dailli d'Éluinpcs.

Inquiet sur l'issue de la lutte, Mirabeau s'efforce d'en limiter le terrain. Il propose de remettre à des temps plus éloignés la sécularisation officielle de l'État. Et voici que tout à coup les députés sont à ce point émus d'avoir à prendre parti sur une telle question qu'ils n'ont plus la force delà discuter séance tenante. « Par deux arrêtés consécutifs, la continuation de la délibération est remise non pas au soir (il y eut ce jour-là, comme il y en avait souvent alors, une séance de nuit), mais au lendemain (1). ;) Un souffle de colère gronde dans les consciences. L'on va toucher à la prérogative essentielle de l'État de jadis, à celle qui jusque-là l'a fait le grand maître de la religion catholique en France et qui bientôt, s'il conservait cette régence des âmes, en ferait le grand maître aussi de la religion dite naturelle, de celle sous le joug de laquelle lÉlat radical prétend avoir en ce siècle le droit de courber les Français.

Le lendemain, 23 août, le combat reprend. La nuit a permis la réflexion ; chacun sait où il va; les courageux droit au but, à la sécularisation; les Jérémies au catholicisme officiel, les peureux nulle part.

C'est alors que le comte de Castellane proclame le premier les droits de l'homme en matière de conscience. La formule par laquelle il propose de remplacer les trois articlesde lacommission est ainsi conçue:

« Nul homme ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses, ou troublé dans l'exercice de son culte. »

(1) Voirlii Gazette nationale du 21 au 2:1 août, n° 4d.

Plus d'équivoque. II s'agit de proclamer la liberté de conscience d'abord, la liberté des cultes ensuite. Il n'est plus question de culte public; au lieu d'enseigner lui-même, l'État surveillera ceux qui enseignent. Il montera la garde à la porte des temples, il ne pénétrera plus dedans.

La discussion s'engage, terrible ; non pas à propos de la liberté de conscience (celle-là est acquise) ; son principe est si évident que nul n'imagine de le nier; et d'ailleurs la conscience est inatteignable ; elle plane au-dessus de l'humanité; chaque homme la porte en soi, impalpable, invisible. Mais le culte est le signe extérieur de cette conscience ; il est son drapeau et les drapeaux ont des couleurs visibles; ils peuvent être insultés d'abord, confisqués ensuite.

Deux courants s'affirment: un courant de fanatisme qui veut imposer aux Français un culte d'État, lequel dans l'espèce s'appelle le culte catholique, celui que les meneurs désignent sous le nom de « culte dominant î ; un courant de sécularisation qui, à la différence de l'époque actuelle, s'appelle la liberté au lieu de s'appeler le laïcisme.

Culte dominant ! « Je n'entends pas ce mot, dira Mirabeau, et j'ai besoin qu'on le définisse... Est-ce le culte du prince que l'on veut dire? Mais le prince n'a pas le droit de dominer sur les consciences, ni de régler les opinions. Est-ce le culte du plus grand nombre? Mais le culte est une opinion; tel ou tel culte est le résultat de telle ou telle opinion. Or, les opinions ne se forment pas par le résultat des suffrages ; votre

pensée est à vous, elle est indépendante, vouspouvez l'engager. Enfin une opinion qui serait celle du plus grand nombre n'a pas le droit de dominer. C'est un mot tyrannique qui doit être banni de notre législation; car si vous l'y mettez dans un cas, vous pouvez l'y mettre dans tous ; vous aurez donc un culte dominant, une philosophie dominante, des sj*stèmes dominants (1). »

L'abbé d'Eymar, Mirabeau-Tonneau, ripostent: « Youdrez-vous donc, en permettant les cultes, faire une religion de circonstance? Chacun choisira une religion analogue à ses passions. La religion turque deviendra celle des jeunes gens; la reiigion juive celle des usuriers; la religion de Brahma peut-être celle des femmes (2). »

Et quand cela serait?

Ces continuateurs de l'ancien régime ne peuvent pas se figurer un État qui ne dirige point les âmes. Cet État, simple témoin des chocs d'idées de ses sujets, leur paraît une monstruosité et un rêve creux.

Il faut choisir pourtant entre la sécularisation et la mainmise. Mais que ce choix est pénible 1 Y aura-t-il ou n'y anra-t-il pas un culte public? Quels seront les privilèges de ce culte? Comme tous les gens embarrassés, l'Assemblée se tire de diflicullé en ajournant la décision à prendre au moment où sera faite la consti-

(1) Séance du 23 août 178!).

(2) lôid.

lution. Les deux premiers articles du projet do la commission sont rejetés (1).

Cette élimination faite, l'Assemblée nationale n'a plus à décider qu'entre l'article 18 de son comité et l'article rédigé par le comte de Gastellane.

Article du coviité. — « Tout citoyen qui ne trouble pas le culte établi ne doit pas être inquiété. »

Article Gastellane. — «Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans rexcrcice de son culte. »

Culte établi! N'est-ce point encored'un culte d'Etat qu'il s'agit? « Culte public, » disait au moins clairement ce qu'il voulait dire...

Force est de se rendre à l'évidence : la religion, fût-elle d'État, est trop grande pour entrer par les portes basses, en se dissimulant derrière les mots. La rédaction du comité n'est même pas discutée. L'Assemblée en vient de suite à la rédaction proposée par le comte de Castellanc. « La plus grande partie des opinions, dit-il (2), a paru respecter la première partie de mon arrêté ; je ne m'étendrai donc que sur la seconde. »... « Je suis parti d'un principe sacré, celui que nous lisons dans tous les livres de morale : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit.

« On n'a pas le droit d'interdire un culte. La vérité est que nul homme ne peut être inquiété dans ses opinions religieuses et ne peut être troublé dans l'exer-

(1) Proposition Talleyrand.

(2) Séance du 23 août 1780.

cice de sa religion. Si ce u'est pas là la vérité, le contraire doit donc l'être; or, je doute que l'on puisse le placer dans votre déclaration.

« Empêcher un homme d'offrir le tribut de sa reconnaissance à la divinité, c'est tyranniser les consciences, c'est violer les droits les plus sacrés de l'homme et du citoyen. »

La Gazette nationale constate que sur ce dernier mot M. l'archevêque de Paris (1) pria l'Assemblée de décider « qu'il n'y avait pas lieu à délibérer ».

On délibéra pourtant. Rabaut-Saint-Étienne (2), pasteur protestant, vint à la rescousse : « Bannissez pour jamais, s'écria-t-il, cette aristocratie d'idées, cette féodalité cropinions, que veut gêner, et dominer l'opinion des autres; c'est la plus injuste et la plus barbare des tyrannies... Ma patrie est libre; qu'elle s'en montre digne en faisant partager les mêmes droits à tous ses enfants. En attendant que la constitution ait consacré cette égalité que je réclame, je conclus avec M. de Caslellane : « Que nul homme ne peut être inquiété sur ses opinions religieuses et que nul ne peut être troublé dans l'exercice de son culte. »

Finalement le principe delà motion est adopté, sur la proposition d'un prélat libéral, l'évêqne de Lydda, La rédaction en fut pourtant modifiée, afin de laisser une porte ouverte à un retour possible vers une reli-

(1) Lcclorc de Juisnô, nrclicv("'quc de l'aris.

(2) Rfibaiit-Saiiil-Elionno, député du tiers état de Nimes. Pasteur protestant. IMus tard niciiibre delaConvenliun inféodé au parti Girondin. Guillotiné le 5 décembre 1793.

gion d'État, le jour prochain où la constitution viendrait en discussion. En voici le texte ;

« Nul ne peut être inquiète pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas Tordre public établi par la loi. »

Le Moniteur nniversel (1), rendant compte delà discussion, s'exprime ainsi :« Il est impossible de suivre exactement les opérations d'une séance oîi le désordre le plus marqué dominait, oii la partialité commandait, où le cri de la nature, la voix de la raison, les droits de l'homme ont été méprisés, où le président, ne pouvant plus résister davantage aux cris de la conscience, a demandé deux fois sa démission... La motion de M. de Castellane a été amendée, sous-amendée, divisée, alambiquée, entortillée de cent manières. »

Pourquoi cette nervosité excessive?

C'est que la motion de mon aïeul était l'écroulement de l'ancien système royal des compressions religieuses. Désormais, plus de révocation de l'édit de Nantes! Plus de gallicanisme (2). Plus de déclaration de 1682 (3). A la place de ce bel attirail céleste, des consciences libres, un État libre et une Église qui ne l'est pas encore mais qui fatalement le deviendra ; car

(1) Gazette nationale ou le Moniteur universel du 23 au 26 août 1789, n» 46.

(2) Par gallicanisme, il faut entendre la mainmise du pouvoir civil sur la direction des affaires l'eligieuses. L'Etat gallican faisait payer à l'Eglise catholique la protection qu'il lui accordait officiellement par une intrusion de chaque instant non seulement dans son domaine temporel, mais encore dans son domaine spirituel.

(3) La déclaration de 1682 établissait une orthodoxie d'État.

il faudra bien qu'elle aussi un jour se sépare volontairement d'un État dont elle ne vaincra les prétentions qu'à la condition de lui dénier aucuns droits en matière religieuse...

La question venait d'ètro résolue en principe; en réalité, elle changeait simplement de place; du fanatisme religieux la France gouvernementale allait passer au fanatisme antireligieux.

Le comte de Gastellane ne mérite pas moins d'être glorifié de son œuvre. Il a trouvé la solution vraie du conflit qui a divisé les esprits pendant de longs siècles. Et ce n'est pas parce que les athées veulent nous imposer leur athéisme qu'il faut répudier notre aflranchissement. Je me sens pour ma part singulièrement honoré de descendre d'un homme qui a démasqué l'hypocrisie religieuse, et fourni à la démocratie du xix° siècle la possibilité d'affirmer au grand jour ses croyances quelles qu'elles soient. La véracité, quand il s'agit des âmes, est aussi souhaitable au moins que la vérité. Je remarque seulement qu'au cours de cette mémorable conquête, pas un mot malsonnant, pas une expression de haine aussi bien du côté des libres penseurs, comme Mirabeau, que du côté des protestants, comme Uabaut-Saint-Étienne, ne furent prononcés par ceux qui livrèrent combat pour elle. En ces temps-là, ce n'était pas l'horreur do toute religion qui inspirait à la démocratie ses revendications, c'était l'amour de la liberté...

J'ai dit que la logique devait compléter l'œuvre.

La constitution se fit; avant la fin de 1789, ses bases étaient arrêtées; les constituants oublièrent d'y parler du culte d'État. Une assemblée qui déclarait souverains les citoyens n'avait pu se décider à leur enlever la première de toutes les souverainetés, celle de leur conscience.

En 1790, pourtant, un dernier effort fut tenté par les fanatiques en faveur d'un culte officiel; et l'Assemblée dut proclamer tout haut ce qu'elle eût mieux aimé continuer à penser tout bas. Il n'est pas inutile de conter ici le dénouement de la lutte.

Le 12 avril, l'on discutait l'aliénation des biens du clergé quand tout à coup un chartreux, dom Gerles (1), pour tranquilliser ceux qui craignaient «que l'Assemblée nationale n'admît toutes les religions enFrance», fit la motion suivante :

« La religion catholique, apostolique et romaine est et demeurera pour toujours la religion de la nation, et son culte sera seul autorisé. »

Toute la partie droite du parlement « se leva, pour manifester le désir qu'elle avait de délibérer ». — Cazalès, l'évêque de Clermont, Goupil de Préselu sentent l'espoir leur remonter au cœur; un abbé, titulaire de je ne sais quelle abbaye, demande « au nom de tous ses commettants, au nom du clergé de France, au nom de tous les Français, qu'il soit décrété que l'exercice public de la religion continuera seul à être

(1) Prieur des Chartreux de Port-Sainte-Marie, député par le clergé de Riom (Puy-de-Dôme).

maintenu comme une loi de l'État (1) ». Gazalès s'empare de force de la ti-ibune. D'Espréménil fait de même. M. de Glermont-Lodève somme le président de rappeler à l'ordre Mirabeau qui l'interrompt, « et si vous ne l'y mettez, ajoute-t-il, je tâcherai de lui apprendre quel est le respect qu'il doit aux membres de cette Assemblée ». Injures, menaces, provocations, rien ne manque à l'échauffourée. L'abbé Maury fulmine : «L'Assemblée doit déclarer qu'à la seule religion catholique, apostolique et romaine appartient la solennité du culte public. » Mirabeau-Tonneau, qui a pris à tâche de retourner contre la liberté les formules inventées par son frère pour en assurer le triomphe, s'écrie : « Nous ne sortirons d'ici qu'on ne nous en arrache, à moins qu'on n'ait déclaré que la religion catholique est la seule religion nationale. Sans cela, nous mourrons plutôt sur les bancs (2j. »

Il est trop tard !

Le temps a eu raison des scrupules des constituants, et d'ailleurs les députés cléricaux cachent trop mal les conclusions fatales de leur proposition. L'Assemblée ne se donne même pas la peine de discuter : la question est jugée. Entre le fanatisme et la liberté elle choisit la liberté par simples mains levées; elle vote une motion rédigée par le duc de la Rochefoucauld et ainsi conçue :

« L'Assemblée nationale, considérant qu'elle n'a ni ne peut avoir aucun pouvoir à exercer sur les con-

(l)Sùance du 13 avril 1790.

(2) Ibid.

sciences et sur les opinions religieuses ; que la majesté de la religion et le respect profond qui lui est dû ne permettent pas qu'elle devienne l'objet d'une délibération; considérant que l'attachement de l'Assemblée nationale au culte catholique, apostolique et romain ne saurait être mis en doute dans le moment môme où ce culte va être mis par elle à la première classe des dépenses publiques, et où, par un mouvement unanime, elle a prouvé son respect de la seule manière qui pouvait convenir au caractère de l'Assemblée nationale : a décrété et décrète qu'elle ne peut ni ne doit délibérer sur la motion proposée. »

Impossible de signifier de façon plus polie à une religion que l'État n a plus rien à voir avec son dogme.

L'œuvre du comte de Gastellane est consacrée désormais par une déclaration officielle ; la France possède la liberté des cultes.

Trois mois plus tard, les mêmes députés essayèrent de lui reprendre par la constitution civile du clergé ce qu'elle avait mis de si longues années à acquérir. Et au cours du siècle actuel l'Église catholique n'aura pas cessé un instant d'être victimée par un État qui n'ayant plus de religion en arrive à vouloir les brider toutes. N'importe ; le principe a été jeté aux quatre vents du ciel ; malgré les persécutions il a germé. Avant qu'il soit longtemps, l'Église catholique et toutes les églises recouvreront l'indépendance par une séparation plus éclatante encore d'avec l'État laïque.

Ce jour-là, laliberté des cultes sera proclamée, par les catholiques eux-mêmes, le plus grand bienfait de la Révolution, et ce sera mon aïeul qui en aura été le premier dispensateur.

Un gentilhomme qui avait eu de pareilles audaces intellectuelles devait avoir une foi médiocre dans les droits spéculatifs de la royauté. Ne venait-il pas de sacrifier sa prérogative la plus redoutable, celle de modifier les consciences à sa guise? Lorsque la question du veto royal se posa, le comte de Castellane ne sut pas ménager un sage équilibre dans les pouvoirs publics. Comme la plupart de ses collèguessans doute il était très insuffisamment préparé à la solution des problèmes gouvernementaux. Dans les discours qu'il prononça, à cette occasion, les formules philosophiques abondent; il en est demeuré de célèbres, cellesci par exemple :

« Une nation, en se choisissant un chef, n'a pu se donner un maître. »

« Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les 7'ois (1). »

Lui aussi, il croit « que tous les pouvoirs sont émanés du peuple » ; son esprit se refuse à concevoirune tradition nationale, une consécration séculaire do certains droits s'imposant aux citoyens par le seul fait de leurancienneté. Et partant de ce principe, qui a les apparences de la vérité, il se demande a au cas où le veto absolu passerait, ce qu'il adviendrait de notre

(1) Séaucc du 3 septembre 178!).

liberté ? Notre condition serait pire qu'il y a un an. L'on ne verrait plus en France qu'un sultan, des vizirs, des pachas, des esclaves (1 ) » .

Le comte de Gaslellane réclama le vefo suspensif, c'est-à-dire l'enchaînement royal à deux degrés. Il eût sans doute désiré l'institution de deux chambres au lieu d'une (2) ; le roi des Français aurait pu danser sur la corde raide, un balancier à la main, en face de tous ses sujets; mais l'Assemblée nationale se refusant à cette dualité, le comte de Castellane prit trop facilement son parti d'un édifice constitutionnel qui, somme toute, n'était que la transformation du despotisme des rois en despotisme des assemblées, c'est-àdire de la rue. Il oublia que le respect de la démocratie n'exclut pas la prévoyance.

Aussi bien le gentilhomme paraît avoir été imbu des idées politiques désignées aujourd'hui sous le nom de « parlementarisme ». Plus souvent que d'autres, les gens d'esprit ont la faiblesse de croire à l'infaillibilité des parlements. Ils s'y écoutent parler et ils croient qu'ils gouvernent. Ne proposez pas à un parlementaire de se mettre en garde contre sa propre ambition; il en a, il veut en avoir, lien aura. Il croit que le verbiage fait les hommes d'État. C'est ainsi que Mirabeau s'opposa à la motion du député Blin (3), excluant tout membre des assemblées à venir des fonctions de ministre. Et pourtant, que va

(1) Séance du 3 septembre 1789.

(2) Voir la Gazette nationale, 1790, n» 48, p. 199.

(3) Blin, médecin, député de la sénéchaussée de Nantes.

devenir rindépendancé du député si, au bout de son vote, il aperçoit un hôtel somptueux où il distribuera à son gré les grâces et les places ? Le comte de Gastellane avait-il des ambitions de la nature de celles de Mirabeau qui, pour se moquer de ses collègues, proposa de « borner l'exclusion demandée, à M. de Mirabeau, député des communes de la maréchaussée d'Aix (1) ))?Quoi qu'il en soit, il prit occasion de cette motion pour vanter le «désintéressement qu'elle prouvait », mais aussi et surtout pour s'étonner « que ceux qui, par de grands talents et de grandes vertus, auront mérité la confiance ne puissent en obtenir des témoignages (2) ». Les parlementaires ont de ces ces aveux naïfs. Pour eux, le Parlement contient la terre, le ciel, et surtout le génie.

Dans un ordre d'idées analogues, le comte de Gastellane, lorsqu'il fallut fixer les conditions de l'électorat, s'opposa à ce que l'Assemblée nationale y mît aucune entrave, pas plus celle du marc d'argent que celle d'une limite d'âge (3). Seule la volonté des citoyens devait, suivant lui, donner l'investiture politique. (( De tous les droits qui émanent des peuples, disait-il, l'élection de leurs représentants est le seul dont ils puissent conserver l'usage. 11 ne faut y apporter des modifications que pour régler, (jue pour épurer cet usage (4). >y Opinion hardie pour 1 époque et qui devait

(1) Séance du T novembre 1790 .

(2) ma.

(3) Séance du 7 décembre 178'J.

(4) Ibid.

mettre o9 ans à triompher définitivement du bourgeoisisme.

Le comt€ de Castellane crut aux droits du peuple ; il mit à les défendre sa droiture. Toute son action publique se concentre sur le mot « liberté ». Il est atteint de la belle maladie du philanthropisme politique, — elle le travaille par accès réguliers. Le 12 octobre 17^9, il s'écrie : — « Des prisons d'État que le peuple n'a pas encore détruites renferment des innocents; ces infortunés ne poussent pas un soupir que nous ne devions nous reprocher ; ils ne répandent pas une larme qui ne dépose contre nous; ils sont cependant innocents par cela seuls qu'ils n'ont pas été jugés! » Il obtient de l'Assemblée de décider que les citoyens « exilés ou détenus par lettres de cachet ou par des ordres arbitraires seront incessamment remis en liberté; ceux qui sont juridiquement accusés devant être immédiatement transférés dans les prisons légales et renvoyés devant les tribunaux compétents. »

Le 2 janvier 1790, le premier décret n'ayant pas été suffisamment respecté, il en provoque un second plus sévère « rendant responsables les gouverneurs-lieutenants du roi, commandants de prisons d'État, ou supérieurs de maisons de force, supérieurs de maisons religieuses, etc., qui n'auront pas dans les huit jours envoyé un état certifié véritable, contenant les noms, surnoms et âges des différeets prisonniers, avec la cause et la date de leurs détentions, et l'extrait des ordres en vertu desquels ils ont été emprisonnés».

Le 20 février suivant, il lit le résultat de l'enquête,

208 GENTILSHOMMES DE^MOCRATES

et la Gazette nationale nous apprend « qu'il est 1res applaudi ».

Après la liberté de conscience, il venait, par sa ténacité, d'assurer aux Français la liberté individuelle.

Telle est l'œuvre du comte de Castcllane, œuvre plus profitable sans doute à l'esprit démocratique qu'aux grands principes de morale.

S"il est vrai pourtant que la loyauté forme aux sentiments religieux leur plus belle escorte, il faut reconnaître que l'action de mon aïeul n'a pas peu contribué à les embellir.

Elle fut celle d'un convaincu et d'un homme d'ordre. — Je tiens à établir ce double caractère, moins pour la mémoire du constituant que pour prouver combien certains gentilshommes savaient unir alors le respect des lois à l'amour de la liberté.

Le 11 mai 1790, l'Assemblée nationale apprend que des troubles afifreux ont éclaté à Marseille. Les forts ont été arrachés aux troupes régulières par le peuple. Le chevalier de Beausset, qui en commande un, a été massacr('(l). La populace, parmi laquelle la, uarde nationale était mêlée « scst livrée sur sou cadavre aux plus affreuses atrocités.' »

L'Assemblée est indignée. Il faut punir les coupables. Quels sont-ils? Les ofliciers municipaux, disent les uns, sont responsables du sang versé. Ils ont tenté la conciliation au lieu de prendre résolument

(1) Discours de M. d'André, député de la sénéchaussée d'Aix, conseillci' au parlement d'Aix.

parti pour la troupe . Mais celle-ci n'a-t-elle pas provoqué les citoyens en tournant les batteries des forts contre la ville? Avant de jeter le blàrae sur une municipalité, faut-il au moins s'assurer qu'elle n'eût pas pris le parti le plus sage! Le comte de Castellane rappelle ses collègues à cette précaution élémentaire. « Je ne suis pas monté à la tribune, dit-il, pour excuser les coupables, mais pour protéger la municipalité. Les informations ordonnées par le roi feront connaître les criminels et appelleront sur eux la vengeance des lois. »

Un autre jour ce sont les ministres qu'il défend. Qu'importe le discrédit qui rejaillira sur lui de cette protection? Il cherche la justice, non la popularité. C'est le 28 juillet 1790; le territoire français a été violé par les troupes autrichiennes; le prince de Condé travaille à la formation de son armée; il n'est bruit que d'étrangers et de contre-révolution. L'Assemblée est houleuse. Accuser a-t-el le les ministres du roi, Montmorin, qui n'a pas su parler aux puissances, Latour-Dupin, qui a laissé faire? Mais Montmorin a dénoncé le prince de Condé « comme un des plus dangereux ennemis de la Révolution (1) » ; mais Latour-Oupin n'ayant pas reçu d'ordres n'a pu les trahir. Accuser les ministres en pareil cas, c'est commettre une mauvaise action. « Ce n'est pas, dit le comte de Castellane, dans une circonstance où les intentions des ministres sont évidemment bonnes, qu'il faut

(1) Discours de Veydel. Séance du 28 juillet 1790.

les improuver... (Murmures.) On a beau m'interrompre par des murmures; il y a de l'énergie à résister à l'opinion publique qui n'est jamais plus énergique que quand elle demande vengeance (1). » Les conspirateurs ou les ambitieux ne parlent pas ce langage.

Le 28 février 1791. l'émigration bat son plein. L'Assemblée, qui a proclamé droit'del'hommela liberté d'aller et de venir, l"era-t-elle un décret qui contraigne les citoyens à résider sur le sol français? L'exaspération est telle au camp des députes patriotes que beaucoup d'entre eux sont prêts à se déjuger. Le Chapelier (2), un libéral pourtant et un modéré, s'y résigne: « Mais vous êtes prévenus, dit-il à ses collègues, que pareil décret est hors des principes et que c'est une véritable dictature (3). » Le comte de Gastellane est plus scrupuleux: il ne sacrifie pas si facilement la liberté. « Ce qui détruira les émigrations, dit-il, ce qui fixera en France les Français et les étrangers, ce sera le rétablissement de l'ordre. (On applaudit.) Casera la jouissance de la liberté et l'assurance d'une protection efficace àtousceuxqui ne troubleront pas l'ordre public; voilà la loi que réclame de vous l'intérêt général (4) ».

Le comte de Castellane défendit la liberté partout, quelle que fîit la main qui en portât le drapeau. Le 18 mars 1791, le lendemain du jour où la popa-

(1) Séance du 28 juillet 1700.

(2) Le Chapelier, doputù de Rennes cl un des meilleurs orateurs de l'Assemblée nationale, arrêté pendant la Terreur et condamné à mort.

(3) Séance du 28 février 1791.

^ (i.)I(jid.

lace a empêché le roi d'aller de Paris à Saint-Cloud, il provoque un véritable tumulte de tribune afin d'obtenir que Gazalès, chef avéré du parti aristocratique dont il est l'adversaire, puisse dénoncer l'esclavage auquel le prince est soumis. Par contre, au lendemain de la fuite du roi vers Varennes (1), il prête sans hésiter le serment civique : « Mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères! » Pas une fois son sens de la patrie n'est en défaut. Il est l'honnête homme de son temps ou plutôt de notre temps; en tête de ses états de député il pourra sans crainte inscrire ces mots : France et Liberté.

J'ajoute que de son attitude le comte de Castellane ne retira pas le plus minime avantage. En 1796, il fera apprendre le dessin linéaire à son fils, le futur maréchal de France, « pour vivre d'une ressource honorable » si, écrit sa femme, «les événements révolutionnaires détruisent le 'peu de fortune qu'ils nous ont laissé (2). » On ne s'enrichit pas au métier de libéral; seule la conscience y trouve des avantages.

L'esprit, fût-ce au milieu des plus graves événements, ne perd jamais ses droits en France. C'est la maladie de notre tempérament, c'est aussi son charme. Le 11 janvier 1791, le bailli de Virieu écrit au gouvenement de Parme :

(1) Sùanccdu 21 juin 1791.

(2) L'éducation du maréchal de Castellane. Notes écrites par sa niére, p. 57. Pau, librairie Léon Ribaut.

<' Il paraît une comédie plaisante qui a pour titre : La journée des dupes.

(( MM. Bailly, de la Fayette, Mirabeau, Chapelier, Alexandre de Laraeth, Mathieu de Montmorency, un député dont l'anagramme du nom est Catepane (lisez Castcllane), M. de la Peyrouse et un sauvage, Oparia, sont les acteurs de cette pièce.

« Cette comédie est l'exposé véritable de tout ce qui s'est passé ; mais la vérité blesse toujours. Cette pièce se vend pour ainsi dire sous le manteau.

« Il est plaisant de voir l'arrivée de M. de la Peyrouse. On l'environne, on lui crie: A bas la cocarde blanche ! On la lui arrache avec les boucles et l'épée dargentqu'on dit devoir être portées à la mon- 11 ie... On l'oblige de crier: Vive la nation I sinon on le mettra à la lanterne.

« Cet officier, pressé par le peuple, étourdi, abasourdi par ces cris, au lieu de crier: Vive la nation! crie : Vive la lanterne!

« Son interrogatoire devant M. Bailiy est tout à fait plaisant. La scène avec la maîtresse d'auberge est tout à fait risiblc.

« On finit par le pendre, et Oparia, à qui le capitaine de vaisseau avait fait une description magnifique des Français et de la France, (|uitle un peuj>le qui a ou'DJié tous les sentiments généreux dont il était en possession avant le 14 juillet 1789 (1). »

En 1873, à l'Assemblée nationale, je me souviens

(\) Arcliivcs de Parme. Di'prclie du bailli de Viricu, 11 janvier ITUO.

avoir joué durant tout une séance au « tonton » avec Gambetta. Quand le « tonton » tombait sur le numéro G, il était entendu que le retour de la monarchie était proche; quand il tombait sur le numéro 1, la République avait l'avenir pour elle. Le «tonton » s'arrêtait invariablement sur le numéro 1.

Et voilà certes des Jeux de parlementaires fort innocents ! Il est à remarquer pourtant qu'ils n'ont jamais pour objectif que des causes redoutables, et pour agents que des hommes convaincus et passionnés!

L'Assemblée nationale une fois dissoute, le comte de Gastellane demeura, et c'est son honneur, l'ami du peuple et le constitutionnel qu'il avait été. Assermenté à une constitution dont l'article premier proclamait la monarchie, il était incapable de trahir son serment. Louis XVI, qui le savait un libéral et non un révolté, le nomma maréchal de camp le 20 mars 1792. Le 10 aoiJt suivant, le gentilhomme envoyait sa démission à Servan , ministre de la guerre du gouvernement insurrectionnel (i). — « La désertion inévitable des ofticiers supérieurs, se demandait le soir même de ce jour un Girondin, ne jettera-t-elle point le désordre dans nos armées (2) ? » Elle était inévitable en effet,

(1) Le premier soin de l'Assemblée législative après «la suspension » de Louis XVI comme roi des Français fut de nommer un ministère républicain. Roland, Glavière, Servan, Danton, Mongo et Lebrun furent élus par appel nominal.

(2) Lettre de Guadot à un ami citée par J. Guadet [Les Girondins). Librairie Didier, 1889.

cette soi-disant désertion. Les officiers, ceux surtout qui avaient participé à l'œuvre de 1791, n'avaient plus le choix qu'entre le parjure ou la retraite. Mais tandis que certains, comme Biron (1), trahirent tout scrupule, ou que d'autres, comme Bouille (i2). firent litière de leur « nationalisme » en appelant Tétrangcr sur le sol français, quelques-uns demeurèrent dans la retraite, enfermés dans leur passé, ne se croyant pas tenus de renier la liberté parce que celle-ci leur était infidèle.

Le comte de Castellane fut de ces persévérants. Ne cherchant ni excuses, ni abri, se fiant au bon sens des paysans parmi lesquels il avait vécu sa jeunesse, il se mit sous leur sauvegarde, avec sa femme et son fils, au château d'AccosIa, dans le département de Seine-et-Oise. Pendant tonte la période révolutionnaire et jusqu'au Consulat il y demeura tranquille. Robespierre pourtant ne l'oublia point. Aux derniers jours de la Terreur, un beau matin, il le fit appréhender sournoisement et jeter à la Conciergerie. C'était la veille du 0 thermidor, l'ancien constituant échappa à l'échafaud.

Un manuscrit récemment publié par la Société des bibliophiles du Béarn, intitulé: « Notes sur l'éducation de mes enfants, » par la comtesse de Castellane, jette

(1) Biron (député du Oucrry) servit la République en Corse, en Savoie, puis en Vendée.

(2) Bouille, après Tarrcstnlion du roi à Varenno.;, se réfugia à Coblentz, fit des démarches auprès de la Suéde et de la Russie pour arriver à la délivrance de Louis XVI, puis il servit dans l'armée de Gondé et dans celle du duc d'York, en 1793.

LE COMTE DE CASTELLANE 21o

un jour d'une clarté singulière sur l'état d'esprit des gentilshommes démocrates à cette époque.

Mon aïeul avait épousé, en 1784, W^^ Chabot de Jarnac (1), — de la famille de Chabot, laquelle, originaire du Poitou et établie en Bretagne, n'avait aucun motif de rejeter ce que l'on appelait la superstition. — Le comte deCastellane était lui-même le propre neveu d'un prélat d'une vertu peu commune (;2), Et pourtant le libre arbitre semble si sacré à ce ménage dont le chef s'est fait le champion de la liberté de conscience, que père et mrre se décident à élever leur fils sans une foi précise plutôt que de le contraindre à des croyances qu'il n'aurait point choisies.

« Il est dans l'âge, écrit M"^ de Castellanc(1792), oii ordinairement déjà on apprend les prières aux enfants et quelquefois des calhéchismes. Mais ce temps est encore bien loin pour lui... Comment lui dire : il y a un Dieu ? J'attendrai qu'il me le demande, et pour lui en faire naître la curiosité, j'ai recommandé à sa bonne de lui faire dire chaque matin : Mon Dieu, conservez papa et maman. »

Et plus loin :

« Vers neuf ou dix. ans, je crois qu'il sera temps de

(1) « Contrat de mariage de M, le comte de Castellane avec ■ M"" Chabot de Jarnac. Fait et passé à Paris, eu l'hôtel du seigneur de Castellane, le 11 décembre 1784, et ont les parties signé la minute des présentes demeurée à M. de la Rue, l'un des notaires soussignés . »

» Signé : Drugeon, de la Rue. »

(2) Armand deCastellane, évéquede Mendo, massaci'é à Versailles en 1792, en cherchant à calmer une effervescence populaire.

lui faire faire quelque lecture de religion, telle que la Bible, rÉvangile et la lecture d'un catéchisme. Et vers onze ans nous le ferons instruire par un prêtre qui le préparera à faire sa première communion. Cest un devoir que d'élever ses enfants dans la religion de leur pays ; c'en est un aussi de leur faire connaître les autres cultes... On le fera confesser seulement dans le temps de Pâques; il conservera celte pratique en y joignant celle de la communion une fois l'année, tant qu'il sera en éducation. Après, je ne lui en parlerai jamais, et même pendant ce temps, c'est son précepteur qui le lui dira, comme il lui dirait d'aller à la messe un autre dimanche (1). »

L'enfant avait pour gouverneur un certain M. Cou- Ion.

« Ce prêtre, fort fanatique, relate la mérc, prenait beaucoup d'humeur de ce que nous n'étions pas dévots... bien que d'avance nous l'eussions prévenu que nous ne voulions pas embarrasser la tête de Boni (2) d'un dogme qu'il ne pouvait p:is comprendre ; que notre manière avec lui était incompatible avec une instruction quotidienne de choses dont nous ne pouvions lui donner aucune solution satisfaisante; que comme cependant nous voulions qu'il fût instruit de la religion chrétienne et en état de se décider, quand il aurait le plein usage de sa raison, nous comptions

(1) Uédiication du maréchal de Caxfrllane (notes rcritcs pur sa mère). Pau, librairie do la Société bibliophile, d877, pages 18 et 29.

(!') Ibid., p. 80.

l'envoyer prendre des instructions chez notre curé d'AubergenvilIe(l). »

Cela s'appelle pousser très loin l'amour du libre arbitre ; trop loin ! car rien ne le limitait et rien est en vérité trop peu. L'enfance a besoin de protections: si cet âge est ordinairement innocent, il est faible toujours ; incultes, les âmes' se dessèchent et périssent. C'est dans cette solitude conjugale d'Accosta, lom des coups de tonnerre de la politique, qu'apparait le caractère d'un libéralisme trop large peut-être, mais charmant du comte de Castellane ; être rare qui ne chercha jamais à imposer aux autres que le goût et la possibilité dètre libres. 1^1""= de Castellane se plaint de ce respect exagéré du choix qui, lorsqu'il s'agit de son fils, va jusqu'à la faiblesse, a Bientôt, écrit-elle, son père lui montrera la grammaire soit française' soit latine; malheureusement, il est tourmenté de la crainte de chagriner l'enfant (2). « Trois ans plus tard, elle ajoute : « II est sûr qu'un gouverneur serait fort utile ; mais il est impossible d'obtenir de son père que Boni en ait un (.3). >. Et ce père si aimant ne supporte pas l'idée que son lils soit contrarié : v 11 lui donne trop d'argent et habituellement lui fait trop de présents ; l'enfant est embarrassé de ce qu'il peut désirer, tant on va au-devant de ses fantaisies (4). » « J'ai toujours à gronder, s'écrie la mère effrayée ; mais il faudrait punir si souvent, et cela est si pénible en soi et

(1) Véducalion du maréchal de Castellane p. ;i2

(2) Ibid., p. 52.

(3) Ibid., p. 57.

(4) Ibid., p. 65.

si difficile avec mon associé en autorité (1) ! » « Dieu veuille que mon mari qui a rais, par une tendresse de nourrice, tant d'obstacles à ce que son tils reçût une éducation plus mâle et plus utile, n'ait pas à s'en aCtliger un jour (2) ! »

Cette éducation si douce a fait le maréchal de Castel lane !

Celui-ci ne passa ni pour un freluquet ni pour un couard ! En revanche, sa piété filiale fut admirable. Durant la campagne de Russie, l'impératrice Marie-Louise, le jour où elle manquait des nouvelles de lEmpereur, en envoyait prendre à l'hôtel Gastellane, sachant que lefils du propriétaire trouvait moyen d'y l'aire tenir quotidiennement une lettre. — Avis aux pères despotes! Quoique l'on fasse, le naturel reprend ses droits. N'est-il pas fou de s'exposer à ce que le cœur perde les siens !

En 1802, le comte de Gastellane fut nommé préfet de Pau par Bonaparte. La mort de sa femme en 1803 lui épargna la tentation de servir un despote de génie. Aussi bien Tatmosphèrc intellectuelle dans laquelle il avait continué de vivre, ses relations intimes avec Montlosier, avec l'abbé de Pradt, avec M"<^ de Staël, son passé, surtout son tempérament le détournaient de ces défaillances. Veuf, il se retira de nouveau à Accosta.

Puis vinrent les grandes folies impériales. En 1808, toute la France qui ose encore i)enser dénonce tout

(Ij L'éducalion du maréchal de Caslellane, p. TG. (2) Ibid., p. 82.

bas d'abord, tout haut ensuite, la tyrannie du maître et son insatiable ambition.

Les amis du comte de Castellane sont parmi les protestants. M. de Talleyrand a renoncé au ministère des affaires étrangères, M"i^ de Staël est exilée pour la seconde t'ois. L'abbé de Pradt (1) va se brouiller lui aussi avec Napoléon. A ces motifs d'abstention se joint l'esprit particulièrement caustique du comte de Castellane et son horreur instinctive de la contrainte. En voilà plus qu'il c'en faut pour expliquer que lui, si actif, si patriote, se soit tenu pendant l'Empire en dehors des affaires publiques.

Avec le retour des Bourbons, le gentilhomme se retrouva dans son élément gouvernemental. Mais ce ne fut pas le côté restaurateur du passé qui l'attira à la monarchie nouvelle; tout au contraire, ce fut son côté moderne, parlementaire, constitutionnel.

Le 17 août 181 o, Louis XVIII le nomma pair de France ; en même temps, il le réintégra dans l'armée avec sonancien grade de maréchal de camp. Lel^'' mai 1816 il le fit lieutenant généra!.

Mais il était dit que le comte de Castellane mourrait dans l'impénitencc libérale. Dès cette même année, à la Chambre des pairs, il défendit la liberté individuelle et la liberté de la presse menacées. Puis, lorsqu'avec le roi Charles X le parti de la réaction, celui que l'on

(1) L'abbé de Pradt, archevêque de Malines, ne répondit pas aux. intentions de l'empereur dans une ambassade à Varsovie que celui-ci lui confla en 1812. Privé de son titre d'auniùnior et renvoyé dans son diocèse, il devint un ennemi acharné de Kapoléon et contribua largement à sa chute.

appellait « le parti prêtre » arriva, sinon aux aflFaires, du moins à l'influence, il passa résolument à l'opposition. Sa voix affaiblie par Tàge ne fit plus entendre les protestations virulentes d'autrefois; sa main do moins ne faiblit jamais dans l'urne où furent recueillis les votes.

Si le gain d'une bataille telle que celle qui fut livrée pour conquérir la liberté de conscience rendait encore illustre le vainqueur après cent ans, le comte de Gastellane entrerait de plain-pied dans l'immortalité. Il fut le chef de l'école grâce à laquelle il n'y a plus en France devant la loi, ni juifs, ni protestants, ni musulmans, ni chrétiens. A lui nous devons un État non pas libre-penseur, mais qui reconnaît en principe, aux citoyens, ledroitde penser librement. Dans quelques années, ce môme État sera refoulé dans le domaine que lui avaient tracé les États généraux de France. Bon gré, mal gré, il faudra qu'il redevienne indifférent; les États qui vivent sous le régime de la souveraineté du peuple sont tenus à ces abstentions d'idées. Il ne sera pas plus permis à l'État démocratique de nous imposer le manque de religion que de nous imposer un culte. Le laïcisme triomphera, l'athéisme sera méprisé; l'Église et l'État chemineront côte à côte sans se connaître. Ge jour-là, ce sera encore la théorie politique du comte de Gastellane qui

sera triomphante ; et ceux qui se souviennent lui rendront un suprême hommage.

Do tels hommes honorent singulièrement ce que l'on appellerait aujourd'hui « leur monde ».

J'ajoute que d'ordinaire ils ont dans l'esprit quelque chose d'élevé, et qui plane; c'est par l'esprit qu'ils vivent; celui-ci s'aftîne sous l'action des générosités natives. Nul plus que mon aïeul n'a subi cette douce loi. « M. de Castellane, a écrit un des témoins de sa vieillesse (1), gardait, dans son âge avancé, une mémoire incomparable. Personne n'a dit avec plus de naturel et plus de feu les vers de Molière, de Corneille et surtout de Voltaire. Il nous racontait volontiers qu'ayant passé quelques jours au château d'Accosta avec le prince de Talleyrand et M™' de Staël (2), une lutte de diction entre elle et lui avait rempli toute une soirée. Rentré après minuit dans son appartement, M. de Castellane entend du bruit, entr'ouvre sa porte et aperçoit dans le corridor M""" de Staël qui heurtait à la porte fermée de M. de Talleyrand : « Est-ce que vous trouvez vraiment que Castellane dit les vers mieux que moi? — Oui, oui, » répondait le prince de Talleyrand , avec son habituel sang-froid ; et sans ouvrir sa porte : « Faites les vers, et que Castellane les dise. »

La bonté descend en ligne directe de la générosité.

(1) Mémoires d'un royaliste, par le comte de Falloux, t. I, p. 82.

(2) M"' de Staël passa à Accosta tout l'été de 1801. ,Ce fut là qu'elle composa son célèbre roman « Delphine ».

Celle du comte de Castellane lut extrême. Son épouse la constate à chaque page dans le mémoire qu'elle a laisse'^ après elle (1). « M de Castellane joint à beaucoup d'esprit une très grande bonté... (2). » Déjà elle avait qualifié de « tendresse de nourrice » l'affection dont il entourait son fils. Cette tendresse ne se démentit, pas nn jour. Le parlementaire et le soldat s'adoraient. J'ai dit qu'au cours des guerres du premier Empire ils trouvaient le moyen de s'écrire chaque jour. Cette douce habitude était tellement imprimée au cœur du père qu'aux dernières années de son existence, quand sa mémoire était égarée par l'âge, il la retrouvait chaque matin pour dire à son secrétaire : « Ma lettre à mon fils ! »

Telle est cette vie où le cœur et rintelligencc marchèrent de pair avec le caractère. Ami du peuple et de la liberté ! Voilà, pour un gentilhomme, des quartiers de noblesse d'une qualité spéciale. S'ils ne sont pas ceux de la vieille France, ils seront ceux de la France nouvelle. L'avenir est aux démocrates et aux défenseurs du libre arbitre.

({) L'éducation du maréclial de CasleUaiw [notes écrites |i;usa more). Pau, Léon Ribaut, libraire.

(2) Ihid., p. 20. "

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